APPLICATION
PREFACE
Nous sommes loin de prétendre que celle S* partie conlienne des règles applicables à tous les cas possibles ou probables auxquels on voudrait faire rapplicaliou du code déontologique. Mais les principes étant une fois établis, et appuyés d’un grand nombre d'exemples, on peut s'en reposer sur le lecteur du soin de recueillir les faits qui tomberont dans le domaine de ses propres observations, pour tes soumettre aux règles fondamentales que cet ouvrage met à sa disposition. En agissant ainsi, il secondera la pensée du philosophe sage et bienveillant qui a légué cet ouvrage. i J'espère, dit-il dans un de scs mémoranda, que d'autres, mettant à profit l'expérience de leurs amis , contribueront par leurs soins , à recueillir et à noter les cas auxquels les vrais principes de la morale sont applicables, qu'ils les résoudront par des règles sures, et donneront les raisons de leurs solutions. » 11 avait coutume de dire qu'avant peu , l’observation arriverait à condenser toute la substance de la morale dans un petit nombre de règles, qui deviendraient le vade mrrum de chaque homme, et pourraient être appliquées à tous les cas nécessaires. c Un jour viendra, ajoutait-il, que ces règles se liront sur la couverture des almanachs; ces publications éphémères perdent chaque
jour de leur valeur, et, à la lin de l’année , ne sont plus bonnes à rien ; mais leur partie morale, exprimant des principes immuables , sera toujours nouvelle, toujours vraie, toujours utile. » Je ne puis mieux rendre les vues de notre auteur qu'en citant scs propres paroles dans leur simplicité. loiicbanle et caractéristique.
« J’ai adopté pour guide le principe de l’utilité. Je le suivrai partout où il me conduira. Point de préjugés qui m’obligent à quitter ma voie. Je ne me laisserai ni séduire par l'intérél, ni etfrayer par les superstitions. Je parle à des hommes éclairés et libres. Qu’ai-je à craindre? Je démontrerai avec tant d'évidence que l’objet, le motif, le but de mes investigations est l'augmentation de la félicité generale, qu'il sera impossible à qui que ce soit de faire croire le contraire. Pour cela, que ferai-je? Je m’adresserai à mes semblables, je leur ouvrirai mon cœur. Je jetterai mon offrande sans réserve à leurs pieds. Je n’écris pa.s pour une populace athénienne, pour une plèbe fanatique ; j'écris pour des hommes dont un grand nombre, eussé-je infiniment plus de mérite que Je ne m’en crois en effet , seraient en étal d'élrc mes juges. >
Il n’y a, à proprement parler, que deux partis en morale ou en politique, de même qu'en religion. L’un est pour, l'a u Ire contre l'exercice
PRÉFACE
illimilé de la raison. Je Tavoue, j'apparliens au premier de ces partis. Je professe une communauté de sentiments plus intime, j'éprouve une sympathie plus vive pour ceux qui sont d'accord avec moi sur ce seul point , que pour ceux qui, ne partageant pas mes idées sur cet article, les partagent sur tous les Autres. Ce sont ces deux points qui conslilueniles deux grandes hérésies. Les autres ne sont que des schismes.
Les matériaux qui ont servi à composer cette 2* partie consistaient , pour la plupart, en fragments éparpillés sur de petits morceaux de papier, écrits sous rinspiratioo du moment , souvent à de longs intervalles, et remis par l'auteur, entre mes mains, sans ordre et sans aucune espèce de plan.
Jonn BowmNG.
INTRODUCTION
Nous nous proposons» dans celle partie, de faire rapplication pratique du système de la morale déontologique; de mettre en action ce qui n’étail qu'en principes et en opinions. I^a règle de conduite est posée; nous allons maintenant voir comment elle est applicable aux choses ordinaires de la vie, et démontrer son aptitude à la création du bonheur et à la diminution du malheur de l'homme.
La théorie de la science moralea été suffisamment développée dans le volume consacré à cet objet. Néanmoins, pour faire mieux comprendre et pour rendre d'une application plus utile la loi déontologique, il esta propos de revenir brièvement sur les principes que nous avons eu pour but d'établir, afin de les avoir sous la main à mesure que les occasions diverses d'abstinence et d'action s'offriront à nos regards. Nous espérons que l'instrument philosophique ne perdra rien aux yeux de la sagesse ou de la vertu, lorsqu’on le verra à l'œuvre, et exécutant sa tâche morale. Celle partie de notre travail .sera, pour le moraliste éclairé, eeque sont pour les jurisconsultes les décisions judiciaires et la jurisprudence des arrêts; et si l'on arrive à cette conclusion, que notre législation conduit
dans tous les cas à des décisions satisfaisantes, dès lors l'excellence du code dont nous recommandons l'adoption, aura été prouvée.
Los lois, dans tous les pays, embrassent, dans leur sphère, une portion considérable dos actions humaines. Toutes les fois que les souffrances causées par l'inconduite, sont assex grandes pour infliger un notable dommage aux personnes ou aux propriétés de la communauté, alors intervient la rétribution pénale avec ses châtiments. Quand des actions sont jugées bienfaisantes dans une sphère assez étendue pour appeler l’allenlion des autorités législatives ou administratives, des récompenses publiques leur sont décernées. Hors de ces limites, cependant, 1a conduite humaine produit une grande masse de jouissances et de souffrances ; c'est ce qui constitue le domaine de la morale. Ses prescriptions deviennent une sorte de loi fictive. Naturellement, ces prescriptions dépendent des sanctions sur lesquelles elles s'appuient; et ce ii'est qu'en plaçant la conduite des hommes sous l'opération de ces sanctions , que le moraliste, le pontife ou le législateur, peuvent obtenir quelque succès ou quelque influence.
INTHÜDUCTION.
Ces sanclioiis dispeosenl leurs peines et leurs plaisirs, leurs récompenses et leurs chdliraenls; et elles émanent des sources suivantes :
I* La sanction pathologique, qui comprend les sanctions physique et psychologique, ou les plaisirs et les peines d’une nature corporelle ;
La sanction morale ou sympathique, qui est le résultat immédiat des relations domestiques cl sociales de l'individu ;
3” sanction morale ou populaire, qui est l'expression de l’opinion publique;
4" La sanction politique, qui comprend la sanction légale et administrative, et qui est plus du domaine de la jurisprudence que de celui de la morale proprement dite ;
5® Les sanctions religieuses, propriétés exclusives du prélrc.
Le déonlologiste a peu de rapports avec ces deux dernières. Elles constituent les inslrumenU que le législateur et le pontife emploient.
Comme nous l’avons dit plus d’une fois, la sphère de la conduite de l’homme se partage en deux grandes divisions; l’une sc rapporte à lui, l’autre à autrui : elles comprennent les considérations personnelles cl extra pcrsonncllcs. Toutes les actions qui nous concernent nousmêmes, et qui ne sont pas inditférenles, sont ou prudentes ou imprudentes. Toutes les actions qui concernent les autres, et qui ne sont pas indilTércntcs, sont ou bienfaisantes ou malfaisanics. Il eu résulte que la vertu et le vice, toutes les vertus et tous les vices, appartiennent aux relations individuelles ou sociales. La vertu individuelle est de la prudence; la vertu sociale est de la bienveillance. Toutes les vertus sont donc des modiGcalions de la prudence et de la bienveillance. Non que toute prudence soit vertu , car il y a de la prudence dans toutes les fooctioDS ordinaires de la nature ; pour qu’il y ailverlu, il faut qu’il y ail sacriGce de la tentation d’une jouissance actuelle à une jouissance à venir plus grande. Non que toute bienveillance soit vertu, car la bienveillance peut favoriser tout à la fois le vice et le malheur; mais, afin d'étre efficace, il faut que son action tende à diminuer ou à éteindre l’un cl l'autre. Toute vertu a pour base le bonheur individuel, dont la recherche est nécessaire à l’cxistcnce même
de la race humaine, à l’exislence de la vertu , et dont la recherche éclairée est la seule ressource véritable pour arriver à la propagation de la vertu, et à la félicité qui en est la cunséqucncc.
Dans la recherche de celle félicité, à qui l'homme a-t-il alfairc? A lui, dans les choses qui ne rcgardcMil point autrui; à lui, dans les choses qui regardent autrui ; à autrui, dans les choses qui regardent soit lut, soit les autres. C’est dans ce cercle que rentrent toutes les questions de devoir, et, conséquemment, toutes les questions de vertu ; et c’est dans ces divisions que doivent être ramenées toutes les investigations morales.
La première investigation doit se porter sur la conduite qui concerne l'individu seul, et qui n'influe eu rien sur les peines ou les plaisirs d’autrui, c'est-à-dire sur la conduite purement personnelle.
Out-^nd l'influence de la conduite ne va pas au delà de l'individu; quand scs pensées, scs goûts, scs actes, n’afTeclent pas autrui, la ligne de ses devoirs est facile à tracer. 11 lui faut pourvoir à scs jouissances personnelles ; il faut, qu’après au)ir comparé un plaisir à un autre, et fait entrer en compte toutes les peines correspondantes, il obtienne pour résultat un surplus de bonheur capable do soutenir l'épreuve de la pensée cl du temps. Quant à scs actes corporels, il lui faudra peser les oonsé<|uenccs de chacun d’eux ; la soiiirrancc résultant du plaisir, le plaisir attaché à la privation. Pour ce qui concerne ses actes inlcllecluels, il devra veiller à ce que des pensées agréables actuelles n'amènent pas un excédant de souffrances à venir. Quand sa pensée se fixera sur le passé, il devra avoir suin de ne l'arrêter que sur des objets propres à procurer un profil de bonheur; quand elle se portera sur l'avenir, qu'il y ail ou qu'il n'y ait pas nécessite d’agir, il mettra sa sagesse à éviter des espérances qui doivent être déçues, ouqui, somme toute, ne peuvent donnerqu'une perte de plaisir. Que dans les espérances qu'il lui arrivera de former, il ait soiu de ne pas ajouter au mal à venir possible, l'influence plus pernicieuse d’un mal présent positif. Qu'il ne crée pas aujourd'hui et à l'avance un malheur qui peut fort bien ne pas avoir lieu plus tard.
INTRODUCTION
Dans les relations où le bonheur d'un homme est attaché à celui d'autrui, ci qu'on peut con* sidérer comme rentrant dans le domaine de la prudence extrapersonnelle , la Déontologie lui apprendra à appliquer ces mêmes règles de conduite, par lesquelles le bonheur est créé et le malheur évité, et à suivre allenlivemenl des yeux le flux et reflux que sa conduite, à l'égard des autres, peut amener dans son propre bienêtre individuel. Car, jusqu'à ce que vous ayez fait voir à un homme le rapport qui existe entre ses relations avec les autres et son propre honheur, c'est vainement que vous lui parlerez de la conduite ({u'il doit suivre à leur egard. Sa bicnvrillance ne sera que la réaction des bienfaits reçus ou espérés. La Déontologie lui apprendra la conduite qu'il doit suivre à l'égard des hommes en général, et lui fera voir comment ses actes doivent être modifiés par toutes les circonstances qui , dans scs relations sociales, appellent son attention spéciale. Elle lui indiquera les devoirs particuliers qui, dans son intérêt individuel, lui sont prescrits à l'egard de ses égaux, de ses inférieurs, de scs supérieurs. Elle le guidera dans ses rapports avec ceux auxquels l'unissent des relations habituelles ou fréquentes, de même qu'avec ceux avec qui il n’a que des rapports accidentels, ses amis, ses concitoyens, les etrangers. Elle lui enseignera à départir à chacun d'eux la portion de sympathie pnidenliclle qui , en dernier résultat, doit conduire à la plus grande somme de bien définitif.
Quand ce sera le pouvoir de la bienveillance qui entrera en opération, la Déontologie se tiendra près d'elle avec scs bien faisaDles instructions. Dans une main elle porte un frein pour réprimer la tendance à infliger des peines, dans l'autre un aiguillon pour exciter la disposition à coromuniquer du plaisir. Elle met son ceiosur la volonté qui veut nuire ; elle olfrc scs récompenses à celle qui veut être utile; elle met le doigt du silence sur les lèvres dont les paroles pourraient déplaire sans qu’il résultât un excétiant de bien pour l'auditeur ou pour U société en général : elle permet l'expression du langage qui peut conférer une jouissance, sans un excédant de mal, soit pour celui qui parle, soit pour ceux qui écoutent. Le langage
écrit qui dcplait , blesse ou irrite , sans qu’il en résulte un bien décisif, tombe sous sa censure et ses interdictions. Quand les travaux del'écnvain ont pour objet de communiquer la vérité et la science, de dévoiler la conduite coupable, lorsque dans celle révélation il y a utilité prédoniiiianto; quand l'écrivain a pour but d’empêcher du mal, d’elTecluer du bien ; lorsqu'en un mot il doit résulter de la publication de son ouvrage, une plus grande portion de bien que de mal, la Déontologie lui donne son'asscaliincnt.
Elle applique la même règle aux actions; elle retient la main qui se prépare à infliger une peine, à moins que ce ne soit pour empêcher une peine plus grande. Elle conseille le transfert de toute espèce de bonheur aux autres, excepté lorsque ce transfert conduit à un sacriÜce de bonheur plus grand que le bonheur conféré. A ses yoiix le bonheur est un trésor d’un tel prix, d'une telle importance, qu'elle ne peut consentir à en perdre volontairement la plus petite partie. Elle le suit dans tous ses déplacements, et voudrait le ramener à ceux qui t'ont laissé échapper. Si la Déontologie nous donne scs conseils prudents, c’est avec l’affcclion d'une mère; si, pour nous détourner d'une conduite irrégulière, son front s'arme quelquefois de sévérité, aussitôt qu’elle a réprimé notre erreur, son sourire maternel récompense notre docilité.
Le déonlologisle trouve, dans les éléments de la peine et du plaisir, des instruments suffisants pour accomplir sa lâche, c Dotinez-inoi la matière et le mouvement, disait Descaries, et Je ferai un monde physique. >< Donnez-moi, peut dire à son tour le moraliste utilitaire, donnez-moi les aflections humaines, la joie et la douleur, la peine et le plaisir, et je crcérai un monde moral. Je produirai non-seulement la justice, mais encore la générosité, le patriotisme, la philanthropie, et toutes les vertus aimables ou sublimes dans toute leur pur^c cl leur exaltation. >
Mais on répOnd : c Votre principe d’utilité est inutile; il ne saurait inciter aux actions vertueuses; il ne peut empêcher les actions vicieuses. > Si cela est, tant pis; aucun autre principe ne peut remplacer celui-là; aucun autre n'a autant d’efficacité pour encourager
INTRODUCTION
le bien et d<kourager le mal. Oblicndrez-yous plus avec ce grand mot de devoir, cette éternelle pétition de principe, avec ces termes absolus de bien, à'honn/le, A'utile, de juste?
Quels motifs peuvent fournir d’autres systèmes, qui ne soient empruntés de celui-ci?
Qu’on fasse retentir tant qu’on voudra des mots sonores et vides de sens, ils n’auront aucune action sur l'esprit de l'homme ; rien ne saurait agir sur lui, si ce n'est l’apprchehsion du plaisir cl de la peine.
Et en effet, si l'on pouvait concevoir une vertu qui ne contribuât en rien au bonheur de l'humanité, ou un vice qui n’influât en rien sur son malheur, quel motif pourrait-il y avoir pour embrasser l’une cl éviter l'autre? Il n'y en aurait aucun pour l'homme, attendu qu'il serait cnmplélcmcnl désintéressé dans la question. Ces motifs n'existeraient pas même pour Dieu, cet être tout bienveillant, qui se suflil à lui-méme; qui, placé hors de ralleintcdes effets des actions humaines, no doit les apprécierque par leurs résultats, et dont la bienveillance ne doit avoir d'aitlre bul possible que ce même bonheur qui fait l'objet de la saine morale.
Parlons donc avec franchise, cl avouons que ce qu'on a appelé devoir envers nous-mêmes n’est que de la prudence; que ce qu'ou nomme devoir envers autrui, c’est de la bienveillance effective; et que tous les autres devoirs, toutes les autres vertus, rentrent dans l'une ou dans l'autre de ces deux divisions. Car il est hors de doute que Dieu veut le bonheur de scs créatures, et il a rendu impossible à l'homme de ne pas faire tous ses efforts pour l'obtenir.
C'est dans ce but, et dans ce but setilemenl, qu’il lui a donné toutes lesfacullésqu'il possède.
Il est absurde en logique, et dangereux en morale, de représenter Dieu comme sc proposant des fins opposées à toutes les tendances de notre nature; car c’est lui qui a créé ces tendances.
Sif^poser qu'un homme peut agirsans motif, et à plus forte raison contrairement à un motif agissant isolément, c'est supposer un effet sans cause, ou obéissant à une cause contraire.
Supposer que la Divinité l'exige, c'est faire une supposition contradictoire ; c'est prétendre que Dieu nous ordonne de faire ce qu’il nous a rendu impossible; que sa volonté est opposée
à sa volonté, ses fins à ses fins; en un mot, que de la même parole il défend et commande la même action. C’est* sans contredit sa voix qui nous parle dans les impulsions des principes de noire nature ; celle voix, que tons les cœurs entendent, à laquelle tous les cœurs répondent.
Avouons-lc, cependant, il arrive souvent que les discussions relatives aux bases de 1a morale sont conduites d'une manière peu propre à avancer sa cause, c Vos motifs sont mauvais, dit l'incrédule au croyant , vous êtes intéressé à tromper; vous soutenez l'imposliire qui vous fait vivre. > < El vous, réplique le croyant, vous n’êles influencé que par l'amour du paradoxe, lé désir de vous singulariser ; sinon, par des motifs pires encore, le dessein arrêté de déraciner la religion, de lui faire tout le mal dont vous êtes capable. Votre méchanceté est universelle. C'est la haine du genre humain qui vous anime. i Au milieu de telles récriminations, d'une semblable apprécialion des motifs, l'incrédule a rarement raison, le croyant jamais.
Quand le moraliste s’avance au delà des limites de l'expérience, quand il se laisse guider par d'autres considérations que celles du bonheur ou du malheur des hommes, il marche sur un terrain inconnu, et dans des voies sans issue.
Ce que noi» ignorona , comraeol co raiaooner ?
El l’habitude défaire intervcnirla Divinité, non telle qu'elle nous est connue, mais telle que se la figurent, ou feignent de la représenter ceux qui voudraient subordonner ses attributs à leurs théories, ne fait que rendre leur dogmatisme plus odieux. Le bonheur de l'humanité est une richesse trop précieuse pour la sacrifier à un système quel qu'il soit. Un être bienfaisant ne saurait avoir voulu que le bonheur d'une vie future, présenté comme récompense à la vertu, fût employé à introduire des idées erronées sur la vertu. En fait, s’il est permis aux moralistes de s'appuyer sur un état de choses qui leur est inconnu, il n'est pas de système qu’ils ne puissent impunément soutenir; s'ils ont carte blanche pour créer des suppositions , qui peut Its retenir dans celle voie d’extravagance? S’ils
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INTRODUCTION
AAI
peuvent à leur gré mutiler et torturer la bien* ▼eillance divine, la ployer à tous les besoins de leur malveillance, il n*est pas de jeûne, de discipline, de macérations, de déplorables caprices d'un moine de l'Occident, ou d’un fakir de l'Orient , dont on ne puisse prouver les mérites et imposer le devoir. Malheur à la religion qu'on voudrait mettre en hostilité directe avec la morale! car nulle religion ne pourra être* conciliée avec la raison, qu'à la charge de prou-
• ver qu’elle a pour but non de dissoudre, mais de fortiGer les liens sociaux. El quel appel plus universel que celui qui est fait au cœur de chacun de nous? El comment Dieu pourrait-il se manifester avec plus d’évidence que par ces sentiments infaillibles, inextinguibles, universels qu'il a mis en nous? Quelles paroles pourraient égaler la force de ce fait omniprésent, qu'il est do l'essence de notre nature de vouloir notre propre bonheur? El quia fait notre nature ce qu'elle est? Notre bonheur présent ^ i\ faut le redire : parce que ce n’est qu'autant qu'elles sont liées au présent que des idées* d’avenir peuvent arriver à notre intelligence. C’est donc sur cette hase de la tendance invincible de l’homme à se procurer sa propre félicité, que nous asscycrons notre édifice, sans rien craindre pour sa solidité. Car c’est là un fait incontestable, qui n'adinel pas l'ombre d’un doute, supérieur à tous les principes de raisonnement, et dont la force est irrésistible. El que l'esprit ne se laisse pas égarer par desdistinclions imaginaires entre les plaisirs et le bonheur. l.es plaisirs sont les parties d’un tout qui est le bonheur.
Le bonheur, sans les plaisirs, est unechimère et une contradiction. C’est un million sans unités, un mètre sans ses subdivisions métriques, un sac d'ecus sans un atome d’argent.
Il est bien entendu qu'en nous efforçant d'appliquer le code de la morale déontologique aux
• choses de la vie, en cherchant à déplacer toutes ces théories qui n'ont ni le bonheur pour but , ni la raison pour instrument, nous n’avons le dessein de prescrire des lois qu’en tant qu’il peut y avoir application du principe de futilité.
Proscrire fip«fdixiu«inr d’un autre, pour lui snbslitiier le sien, ne saurait convenir an déon-
tologisle, et, de tous les ipsedixitismes, il n’en est aucun qui lui soit plus antipathique que celui de l'ascétisme. Les autres principes peuvent être ou ne pas être erronés; le sentimentalisme, qui égare quelquefois, peut aussi conduire dans les voies de la bienveillance, sans a.sscz s'écarter de celles de la prudence, pour rendre la bienveillance pernicieuse; mais le principe ascétique ne peut qu'élrc erroné, de quelque manière qu'il .soit mis en action. Il s’écrie, à l'exemple de Satan ; c O mal, sois pour moi le bien ! > Il transforme. les vertus, et cherche à les déplacer de leur véritable base, le bonheur. En effet , l'ascétisme est le produit naturel des siècles de barbarie cl de superstition; c'est la représentation d'un principe qui cherche à tyranniser les hommes, en faisant du devoir autre chose que ce que fintérél nous indique. Le critérium du bonheur étant dans le cœur de tout homme ; ses peines et scs plaisirs étant exclusivement à lui ; cl lui seul étant juge compétent de leur valeur, il est clair qu’afîn d'obtenir sur lui de l’autorité, aGn de faire des lois, non dans son intérêt, mais dans celui du législateur , U faut en appeler à d’autres influences qu'à celles de ses propres émotions. De là la prélciilion d'opposer l'autorité à la raison et à l'expérience; de là une disposition trop fréqucnlc à exalter le passé aux dépens du présent , à vanter fexislcoce d’un âge d’or à une époque où la science était dans son berceau , et à présenter la médiocrité dorée d’Horace {aurea mediocritas) comme le véritable critérium de la vertu. i La médiocrité, » disaient les anciens; € un juste milieu, > répètent les modernes; phrases inutiles et trompeuses, bien propres à tenir l’esprit et les affections éloignés de la direction la plus sûre cl la plus judicieuse. Et puis, subtilisant des subtilités, divisant findivisible, des moralistes ont introduit une classe de vertus qui ne sont pas encore des vertus, et qu'ils ont appelées Exami-
nez-les de près, dégagez-lcs de tout ce qu'elles contiennent de prudence et do bienfaisance bienveillante , le reste ne vaut pas la peine d’en parler, et il n'y a qu'imperlincnce et folie à en faire parade.
L’omniprésence de faffeclion personnelle et son union intime avec faffoclinn sociale for-
INTRODUCTION
ment U base de toule saine moralité. Que dans la nature de l’homme il existe certaines afTeclions dissociales, ce fait, loin de nuire aux intérêts de la vertu , constitue , au contraire, une do ses sécurités les plus grandes. Les affections sociales sont les instruments par lesquels le plaisir est communiqué à autrui ; les directions dissociales sont celles qui tiennent en échec les affections sociales , quand il s’agit de faire à la bienfaisance plus de sacriGccs que d'cd autorise la prudence ; en d’autres termes , quand la somme de bonheur, perdue pour nous, doit excéder celle que doivent gagner les autres. Mais qu'on n'aitlc pas, à ce terme de dissociai, rattacher aucune idée d’antipathie. La haine, la colère k rindignalion , et toul&s les passions de la même nature , peuvent égarer ou aveugler le législateur; elles ne sauraient lui servir, dans ses investigations sur les causes des vices, et sur les remèdes à leur appliquer.
Le législateur doit être impassible comme le géomètre. Tous deux résolvent des problèmes à l’aide de calculs calmes. Le déonlologislc est un arithméticien qui a les peines et les plaisirs pour chiffres. Lui aussi , il additionne , il soustrait , il multiplie, il divise, et c'est là toute sa science. Et certes la paisible influence de pensées calmes facilitera plus le résuKat de scs travaux , que ne pourraient le faire les égarements de l'imagination, les emportements delà passion.
Pour faciliter rintelligence du sujet et pour aider la mémoire, il ne sera pas inutile de classer les principes déontologiques sous différentes divisions, en leur donnant la forme d'axiomes.
On peut définir le bonheur, la possession des plaisirs avec exemption de peines, ou la possession d'une plus grande somme de plaisirs que de peines.
Le bien et le mal, divisés dans leurs éléments, se composent de plaisirs et de peines.
Ces plaisirs et ces peines peuvent être ou négatifs ou positifs, résullani ou de l'absence de l’une ou de la présence de l’autre.
|ja possession d’un plaisir, ou l’abscncc d'une peine qu’on craignait, est un bien.
La présence d'une peine, ou l’absence d’un plaisir promis, est un mal.
La possession ou l'attente d’un plaisir est un bien positif. L'exemption d’une peine, ou une cause d’exemption de peine . constitue un bien négatif.
Les sensations sont de deux sortes, celles qu'accompagnent un plaisir ou une peine, et celles qui n'en sont point accompagnées. C’est seulement sur celles qui produisent de la peine ou des plaisirs que les motifs ou les sanctions peuvent être amenés à opérer.
La valeur d’un plaisir , considéré isolément, dépend de son intensité, de sa durée, et de son étendue. En raison decesqualitésest son importance pour la société, ou , en d'autres termes, sa puissance d'ajouter à la somme du bonheur individuel et général.
Iji grandeurd’un plaisir dépend de son intensité et de sa durée.
L'étendue d'un plaisir dépend du nombre d’individus qui en jouissent.