I..es mêmes règles sont applicablesaux peines
La. grandeur d'un plaisir ou d'une peine, dans une de ses qualités quelconques, peut compenser ou plus que conlre-balanccr son absence dans une autre.
Un plaisir ou une peine peuvent être productifs ou stériles.
Un plaisir peut être productif de plaisirs ou depeiites; productif de plaisirs dont il est luimême la source, ou de plaisirs d’une autre nature; il peut aussi être productif de peines ; et, pareillement, une peine peut être productive de peines ou de plaisirs.
Quand les peines et les plaisirs sont stériles, le calcul des intérêts est facile. La tâche du moraliste sc complique quand les peines et les plaisirs produisent des fruits d’une autre nature que la leur.
Un plaisir ou une peine peuvent résulter soit d'un autre plaisir ou d'une autre peine, soit de l’aclc qui produit cet autre plaisir ou celle autre peine.
Si l'acte est la source d’où naît ce plaisir ou celte peine, cVst l'acte qui est productif; si c'est le plaisir qui produit le plaisir ou la peine secondaire, la puissance productive est dans le plaisir.
Le plaisir produit par la contemplation du plaisir d'autrui, est un plaisir de sympathie.
INTRODUCTION
peine soufferte par la contemplation de la peine «éprouvée par autrui, est une peine de sympathie.
Le plaisir éprouvé par la contemplation de la peine d’autrui, est un plaisir d’antipathie.
La peine soufferte par la contemplation du plaisir d'autrui, est une peine d’antipathie.
La bienveillance d’un hommedoitétre évaluée en raison du nombre d'individus, des peines et des plaisirs desquels il tire scs plaisirs et ses peines de sympathie.
Les vertus d'un homme doivent être évaluées par le nombre des individus dont il recherche le bonheur, c'est-à-dire la plus grande intensité et la plus grande quantité de bonheur pour chacun d’eux, en faisant entrer en considération le sacriCce volontaire qu’il fait de son propre bonheur.
La balance des plaisirs et des peines étant établie, l'excédant de plaisir est évidence de vertu; l’excédant de peine est évidence de vice.
Hors de là , et indépendamment de ces excédants de peines et déplaisirs, il n'y a dans les mots de vertu et de ricr que vide et folie.
Non que la quantité de bonheur détermine la quantité de vertu ; car il y a beaucoup de bonheur avec lequel la vertu n'a rien de commun. I>a vertu implique la présence d’une difficulté , ainsi que la présence de la puissance productive relativement aux peines et aux plaisirs. Plus grande est la difficulté, plus grand est le sacrifice.
Les sources de bonheur qui servent à la conservation de l'individu, lesquelles fournissent la plus grande portion de bonheur, sont indépendantes de l'exercice de la vertu. Strictement parlant, on peutles appeler actes de bienêtre, actes bienfaisants: mais ils ne constituent pas des actes de bienveillance.
Enfin, il .serait aussi peu logique de dire qu’un acte qui a produit un excédant de souffrance est une vertu , qu’il le serait de déclarer qu’un acte produisant un excédant de jouissance, peut être un vice.
L'absence d’une règle invariable à appliquer à la conduite a enfanté les erreurs et les méprises les plus étranges. Les paradoxes se sont succédé en foule, se sont popularisés, et n'ont
■ ISriAI. TOBE III.
servi qu'à obscurcir la pensée par des mots sans signification. C’est ainsi que le vaisseau de la félicité publique a été ballotté sur une mer d’incertitudes, sans pilote et sans gouvernail.
On a publié des ouvrages dont les auteurs, s'ils avaient attaché des idées distinctes à la phraséologie qu’ils employaient , auraient rendu à la cause de la vérité et de la vertu de signalés services. Quand Mandevillc mit en avant sa théorie que < les vices privés sont des bienfaits publics , I il ne vil pas que l’applicat ion erronée des termes de et de rrr/u, était la source de la confusion d’idées qui lui permettait de plaider une proposition en apparence contradictoire; car si ce qu’on nomme vertu produit une diminution de bonheur, et si le vice, qui est l'opposé de la vertu , a un effet contraire , il est évident que la vertu est un mal , que c'est lo vice qui est un bien; et que le principe que Mandeville défend, n'csl autre, sous le uuage qui le couvre, que celui de la maximisation du bonheur. Si un vice privé a pour résultat définitif la production d'une somme de bonheur pour la communauté, tout ce qu’on peut dire, c'est que le vice a été mal nommé. 11 est vrai de dire que rulilité rangera parmi les vices beaucoup d'actions qu’une opinion peu éclairée a honorées du nom de vertus, et donnera à des qualités qu'on a fréquemment appelées vices, des noms exprimant l'indifférence ou mémel’approbation. Mais la balance utilitaire ne pèse que le bien et le mal , la peine et le plaisir; les autres éléments ne comptent pour rien, de quelques noms pompeux qu'on les désigne.
Ne nous étonnons pas que l’antiquité ne nous ail pas léj$ué un système de morale adapté aux développements de l’intelligence de l’homme. Même dans la connaissance des objets matériels, l’antiquité n’avait fait que peu de progrès. Elle n’en avait fait aucun dans la conuaissance des functionsde l’esprit humain, dans la physiologie intellectuelle. La gymnastique de l'esprit, les analogies superficielles composaient tout la science antique. C’est à la science moderne, à la science fondée sur l'expérience et l'observation, qu’il faut demander les matériaux nécessaires aux progrès à venir. Là seulement peut se trouver la source de ces combinaisons qui constituent le progrès, de ces découvertes dont
INTRODUCTION
la théorie déduit les magnîGques conséquences. Les difTérenles branches de la philosophie pratique sont amenées l’une après l’autre dans la région des classîGcalions scienliGqocs. Ce n'est ni dans Homère, ni dans Horace, Virgile ou Tibulie, ni dans les bibliothèques de la littérature classique, que la science morale doit chercher des bases de nomenclature et d'analyse. Les vices et les vertus ne peuvent ni trouver la place qui leur convient, ni exercer leur véritable influence, jusqu'à ce qu'ait été trouvée la
règle qui doit les diviser dans leurs éléments de peine et de plaisir. Toute la science morale cuDsistc à rassembler les diverses sensations de souffrance et de jouissance, et à les repartir sous les deux grandes divisions de vice et de vertu. Toute loi morale est uue partie intégrale et homogène du grand code de morale, qui, lui-méme, se rattache tout entier à ces deux grands principes de toute conduite vertueuse dont il émane, c'est-à-dire à la prudence et à la bienveillance.
DÉONTOLOGIE,
SCIENCE DE LA MORALE