‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 309 sur 329 · I.e ruisseau qu'un caillou naguère eût arrêté · texte numérisé non relu

I.e ruisseau qu'un caillou naguère eût arrêté

Ruulc aujourd'hui les rocs dans son cours indompté.

be pHucipe de l’iililitc , ou plutùt le principe de la maximiaalion du bonheur, a cet avantage sur tous lea autres, que toutes les fois que des ojiinions divergentes, qui reconnaissent l'autorité d'un autre principe, viennent à s'accorder, c’est sur le terrain de Tutililé que se conclut cet accord. Lorsqu’elles ont entre elles un point d'union ou d'harmonie, c'est là qu'il se manifeste. Ixirs même que des hommes s'accordent à reconnaître une certaine autorité, comme un livre, une loi, on trouvera plus de difficulté à leur faire adopter à cet égard une hiterprétalion commune , que s'il s’agit d’une question soumise à la loi déontologique, (^ue, dans une occasion donnée, on invoque , comme la seule règle de rectitude, soit les articles d’un code, ayant l'autorité pour hase , et s’éloignant entièrement de l'application du critérium utilitaire, soit le texte

d'un livre de morale; H l’on verra que ceux qui reconnaissent l'autorité du coile ou du livre seront bien moins unanimes dans leurs suffrages que ne le serait le même nombre d’individus qui, prenaht l'utilité pour règle fondamentale, auraienlàémetlre une décision sur le point en question.

Et, en effet , sous l'influence de Pimpulsion aveugle et instinctive, les hommes, depuis l'origine du monde, ont été dans rbabiliide de consulter le principe de la maximisation du bonheur ; et loiiles les fois qu'ils ont agi raisonnablement, ce principe a clé leur guide. Ils l'ont suivi sans se douter de son existence ; comme lorsque le ciel est voilé de nuages, les hommes marchent à la clarté du jour, sans attribuer ce jour qui les éclaire à l'astre caché à leurs regards. Helvétius est le premier moraliste dont les yeux se soient fixés sur le princi|>e utHitaire. II en vit l’éclat et la puissance , et c'est sous son influence et échauffé de ses rayons , qu’il formula ses raisonnements.

Nous avons fréquemment rappelé le principe général : La morale est Part de maximiser le bonheur. Ses lois nous prescrivent la conduite dont le résultat doit être de laisser à l'existence humaine , prise dans son ensemble , la plus grande quantité de bonheur.

Or la plus grande quantité de bonheur doit dépendre des moyens , des sources ou des instntments par lesquels les causes de bonheur sont produites , ou les causes de malheur évitées.

En tant (|ue ces causes sont accessibles à l’homme et sous l'influence de sa volonté , et deviennent la règle de sa conduite pour la production du bonheur, cette conduite peut être désignée par un seul mot, celui de rertu; en tant que, sous l'empire des mêmes circonstances, la conduite qu'elles amènent produit un résultat de malheur , cette conduite est désignée par un mot d'un caractère contraire, celui de vice.

Il suit de là que ce qu'on nommera vertu n'aura mérité ce nom qu’aulant qu'il contribuera au bonheur, au bonheur de l'individu lui-même ou de quelque autre personne. De même , on ne pourra donner le nom de vice qu'à ce qui sera productif de malheur.

I I.es sources du bonheur sont ou physiques ou intellectuelles : c'est des sources physiques que le moraliste s'occupe plus spécialement. l.a culture de l'esprit , la création du plaisir par l'action des facultés purement intellectuelles, appartiennent à une autre branche d'instruction.

Or, comme le bonheur de tout homme dépend principalement de sa propre conduite, soit envers lui-même, soit envers les autres, dans toutes les occisions où il exerce une Influence quelconque sur

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leur bonheur, U nous rette i donner à la théorie de la morale sa valeur |>ralique,en en faisant l'application aux circonstances de la vie, et en grou{>anl les actions humaines sous les deux grandes divisions que nous avons si souvent indiquées, nous voulons dire la prudence et la bienveillance.

Il semble, au premier aperçu, que les considérations de bienveillance doivent l’emporter sur les coosidéralions de prudence , en ce sens que la carrière où se «lévcloppe l'action de la prudence est étroite et tout individuelle ; celle de la bienveillance, au contraire, sociale, vaste, universelle. Néanmoins, c'est à la prudence à avoir le pas; car, bien qu’elle ne regarde qu'un individu, cet indivitlu est l'homme lui-méme ; cet in«lividii est l'homme sur les actions duquel il s'agit d'exercer une influence que nul autre que lui ne peut exercer. Un homme peut disposer de sa volonté, mais il n’asurla volonté des autres qu’une autorité limitée. Et cette autorité même, la possé<lii-il , les affections personnelles cl prudentielles sont plus essentielles à l’existence, et conséquemment au Imnbeiir de l’homme, plus essen* tirlles à chaque homme en )>articulier, et, par conséquent, à la totalité de la race humaine, que ne le sont les affections sympathitiues. Il est d'ailleurs plus simple et plus facile , pour traiter convenablement cette matière , de commencer par un individu isolé avant de passer aux rapports de cet individu avec le reste de la société. Il est donc naturel que nous nous attachions d'abord à rechercher l’influence de sa conduite sur son propre bonheur, l.-i où le bonheur d'aucun autre individu n'est en question; nous devrons ensuite examiner quelles sont les lois de la prudence qui comprennent dans leur sphère le bien-être d'autrui ; et, enfin , nous aborderons 1.1 partie la plus vaste de ce sujet . la considération des lois de la bienveillance effeelive.

On a trop fréquemment attaché aux considérations personnelles une sorte de discrédit, parce que, dans leurs calculs erronés, on leur a laissé envahir et troubler les régions de la bienveillance ; parce qu'il est qiirlqiiefois arrivé ipie les sympathies bienfaisantes leur ont été sacriflées. Et une estimation erronée de ce dont la nature humaine serait capable , si l'on pouvait réussir à faire prc|)ondérer le princi|>e social sur le principe personnel , a conduit certains hommes ii conclure qu’il existe des raisons sufKsantes |H>ur commander et jiisUfler le sacriflee de la |>ersQiinaljlé. Des animaux du même sexe se rassemblent, a-t-on dit, qui n’ont par conséquent aucun besoin à satisfaire par leur réunion, et qui n’obéissent en cela qu'è un instinct d’agrégation. On en conclut que l'homme recherche la société i>oiir elle-même ; qu’il y a en lui un instinct irrésistible de sociabilité indépendant des jotiis-

ssRces qu'il en retire. Mais la vérité de celte assertion peut être mise en doute. Il y a tout lieu de croire que le principal motif qui réunit les animaux, est la nécessité de se procurer leur nourriture et de se «léfendre (et c’est assurément là un motif personnel). Le lien le plus fortes!, sans contredit, la comiminaulé de besoins et de dangers; et c'est elle qui détermine le plus souvent l’association de certains animaux. Ceux, au contraire , qui ne trouvent dans leurs semblables aucune assislance , soit pour se nourrir, soit pour se défendre; ceux chez qui la rareté et la nature précaire de leurs moyens de subsistance crée une opposition d'intérêts , et c’est dans celte catégorie qu’il faut ranger les principaux animaux de proie, comme le lion, le tigre, etc., ccux-lâ ne s'associent pas; et s'il en est autrement pour ceux d'entre eux qui sont plus Mhics, tels que les loups, par exemple, on peut attribuer ceUedifférenceà l'impossibilité où selrouve chacun d'eux isolément de vaincre les animaux qui sont leur proie habituelle. Ils s'attaquent aux chevaux et aux bœufs qui sont plus forts qu'eux, et aux moutons qui sont veillés et gardés par les hommes leurs propriétaires. Le renard est un animal carnassier, et rarement il s'associe ; mais , aussi, il a pour proie la volaille et des* .inimsux plus faibles que lui. Ses intérêts étant d’une nature solitaire plulùt que socialé, son caractère et sa condition sont de la même nature.

Ainsi la prudence se tlivise en deux classes : la pruilence qui ne concerne que nous , la prudence isolée, lorsqu'il n’est question que des intérêts de l'individu lui-même; et la prudence qui concerne autrui, celle dans laquelle il est question des intérêts des autres; car, bien que le bonheur d'un homme soit nécessairement et naturellement son objet principal et définitif, cependant ce bonheur dépend tellement de la condiHte des autres à son égard, que la prudence lui fait iHvdevoirdc chercher à régler et à diriger cette conduite dans le sens le plus favorable à ses intérêts.

De là l'association de la prudence à la bienveillance; de là la nécessité de s'assurer des prescriplions de la bienveillance effective, ne fùt-ce qu'en vue des intérêts de la prudence.

De même la bienveillance, soit négative, comme lorsqu'un homme s’abstient de faire ce qui peut nuire à autrui, soit positive, comme lorsqu'un homme confère du plaisir à autrui ; la bienveillance est de deux espèces , l'une praticable sans sacriflee personnel , i’aulre dont l'exercice exige ce sacriflee.

Pour ce qui est de l'appKcalion de ces principes à la pratique, comme ils portent sur toutes les choses de la vie, sur les événements de chaque jour, de chaque existence imlividuelle, et comme

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cet événeiDeofs sont Tiriët i l'iafini dans l«ur caractère ) Il e»t éTideot que tout ce que dous pouvoni flaire c*est d'établir des règles générales t et de donner quelques exemples à l'appui. Ces exemples seront comme ces lampes dont la flamme, bien qu’exiguc, étend au loin sa sphère lumineuse. Dans tout l'édifice moral , il y a unité, simplicité , symétrie; chaque partie foit comprendre toutes les autres; chaque fragment donne le caractère, la mesure du tout. Une fois qu'on quitte le cercle du rague et du dogmatisme , tout est harmonieux dans le code moral, qui ne comprend qu'un très>petit nombre d'articles, lesquels sont applicables à tous les cas possibles , et résolvent toutes les questions discutables.

L’amour du moi sert de base à la bienveillance universelle; il n’ea saurait servir à la malveillance universelle : et c'est ce qui prouve l'union intime qui existe entre l'intérêt de l’individu et celui du genre humain.

Cette union s’appuie aussi sur le ilésir universel d'obtenir la bonne opinion d'autrui. Nul homme n'esl insensible à l'expression de l’approlMlion et de reslrmc;lou8 y trouvent des sources de satisfaction ; car si au sourire et aux éloges étaient joints des coups de verges , et qu'au contraire un front sévère et îles reproches fussent accompagnés de dons précieux , qui n’éviterait pas le sourire , qui ne rechercherait pas la physionomie sévère? On ambitionnerait les reproches comme oo ambitionne aiÿourd'hui les éloges ; la sévérité du visage répandrait la joie qui accompagne maintenant le sourire, et le sourire lui-mème serait l’avant-coureur de la tristesse. Le besoin de la louange se mêle aux premiers développements de notre sensibilité ; nul de nous ne se rappelle l'époque où ce désir u’exisiait pas en lui ; et le regard perçant du philosophe, ses recherches attentives ne sont pas nécessaires pour établir un principe incorpore aux bases mêmes de notre nature. Se manifestant de si bonne heure dans l'homme, fortifié par un exercice ré(>été et habituel, ce désir d'approbation devient indissolublement et intimement uni à nos besoins physiques; il s’y trouve tellement associé qu'il est difficile de le détacher de l'idée d'un plaisir personnel. Il semble que la louange soit désirée pour elle-même ; mais le désir est tellement uni au principe persounel, qu'il y a impossibilité de les séparer.

Rien d'intéressant comme de suivre la bienveillance dans son origine et ses dévelop|>emeDls, dont le résultat est d’associer la vertu au bonheur. Un enfant reçoit des éloges et des témoignages d’aflèclion lorsqu'à la voix maternelle il cesse de pleurer, ou avale une médecine, ou lâche un objet qu'il avait indûment saisi. C’est alors qu'il fait ses pre-

miers taeriflees au principe moral, au pHnetpe source du bonheur; et ils trouvent leur récompense. Son affection pour ses parents, ses frères, ses sœurs, sa nourrice, les personnes qui le servent, naît de sa sensibilité physique, laquelle est éveillée au sentiment du bonheur par l'action même de cette affection.

Et qu'on n’objecte pas ici que celte marche est trop compliquée, trop confuse, trop longue et trop difficile pour l'intelligence de l'enfant. La gradation suivie par la nature dans la protluction des résullats est la seule cause de la difficulté qu'on éprouve à les exprimer; et l'absence de mots convenables pour rendre ces divers phénomènes nous tait croire à tort que ces phénomènes sont compliqués et confus. Nier la connexion, c'est nier l'associalion des idées dans l'esprit des enfants, bien que celle association se manifeste dès les premiers développements de rintelligeoce; et si l'on s’en étonnait , il faudrait s'étonner aussi de voir un enfant étendre scs mains plutùl que ses pieds pour saisir un objet, ou diriger, sous le point de vue oi^aniquc, ses petits moyens vers une fin.

Ijorsque ensuite l’enfant est devenu bomme , lorsque la nature, l’armant de facultés et de passions nouvelles , lui commande de plus ambitieux efforts, la soif de la louange devient plus ardente. C'est pour elle que l'homme sacrifie son repos; pour elle qu'il se précipite au milieu des douleurs de la vie publique , à travers une armée de compétiteurs, et dans une carrière de fatigues et de dangers; c'est pour elle que, dans des moments plus heureux, l'homme de bien perçant les phalanges et bravant les dards de l’ignorance et de l'envie, se dévoue à l'œuvre pénible de la félicité publique, à laquelle il a fait d’avance le sacrifice de sa propre tranquillité.

Le monde présente à nos regards une concurrence si universelle et si constante pour obtenir le respect, l'eslime et l'amour des autres; la dépendance où chaque homme est de ses semblables t^t si évidente et si intime , qu'une certaine portion de bienveillance est presque une condition nécessaire de l'existence sociale. Il est vrai que ceux à qui leur position permet de ilisposer avec le plus de facilité des services des autres, sont ceux qui les estiment au prix le plus bas; et que celui qui en éprouve le plus le besoin , est aussi celui qui a le plus de pt-ine à se les procurer. Mais il n'est pas d'homme si pauvre, qu'il ne puisse, par sa bonne conduite, accroître la disposition de ses semblables à lui être utile ; pas d'homme si puissant, qu'il puisse dédaigner les services d'autrui sans en diminuer la somme, sans en réduire la valeur et l'efficacité. Nul n’a le privilège d’une indépendance absolue ; et s'il

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