‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 310 sur 329 · ASS · texte numérisé non relu

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élait possible de concefoir un homme se suffisant à lui-mème pour toutes scs jouissances , un homme ne recevant ni peine, ni plaisir des événements et «les personnes qui renioiirent, cet homme là ne serait pas un objet dVnvie ; comparé à lui, rby* sope serait un être privilégié , puis4]ue quelques marques d'attention peuvent du moins çà et là lui être accordées, tandis que l'homme, éloigné des régions de la sympathie, se verrait, )>ar cela même, exilé de celles de la bienfaisance.

L’énergique activité du sentiment bienveillant n'a pas de fondement plus solide (|ue la dépendance mutuelle de chaque homme à l’égard d’un autre, ou de tous les autres membres de la famille humaine; et c'est dans cette dépendance qu’il faut chercher le contrôle à opposer aux affections malfaisantes; car, si ni la haine, ni l’amour, ne produisaient de réaction. si iinhomme pouvait exercer Hur les autres son mauvais vouloir sans être payé de retour par leur mauvais vouloir; et. d’autre l^art, s’il prodiguait ses affections sympathiques en pure perle, sans éveiller une réciprocité de sympathie en sa faveur, le lien qui unit la prudence à la bienfaisance n’existerait plus. Si un homme inflige tie la {leine à un autre , soit par ses paroles, soit |>ar ses actes , il est dans la nature des choses que cet autre s’efforce de I u i infliger une peine en retour.

La haine produit la haine, par voie de représailles et comme moyen de défense. C’est un instrument de châtiment prompt et quelquefois vindicatif, qui, jusqu’à un certain point, est à la disposition de celui qui l’emploie. 11 est sans <loute des cas où la disposition à rendre le mal pour le mal est réprimée par les principes d'une noble et haute moralité , c’cst-à’dlre par une application plus juste des calculs de la vertu. Mais ce sont là ties cas exceptionnels; croire que nous échapperons au mauvais vouloir de ceux qui sont les victimes de notre mauvais vouloir, c’est faire dépendre d'un miracle la direction de notre conduite. Et , quelles que puissent être les exceptions à celte règle que la malveillance de notre part , une fois mise en action , doit produire avec usure une réaction de malveillance de la part d’autrui. Userait difficile de trouver une exception à celte autre règle, parallèle à la précéilente . savoir, que l'amour produit l’amour.

La conclusion pratique de tout ceci est évidente; c’est <|ue nous ne devons infliger de pleines de ({iirlqiie es)>èce que ce soit, et à qui que ce soit , que dans le but de produire un bien plus qu’équivalent, bien manifeste, évident et appréciable dans ses consé<iuenccs. Le bien , si c’est du bien , profitera à quelqu’un, à une ou plusieurs |>ersonnes ; à vous qui avez infligé la peine, à celui à qui la peine a été infligée, on à dos tiers, soit individuoltement,

soit en général. Le vceu de la prudence et de la bienveillance , à cet égard , est péremptoire. Il taut que le bien prédomine , qu'il y ait un excé<l8nt de bien.

Afin d’appliquer cette règle générale à tous les cas particuliers,! 1 ^ut que le déontologiste considère : 1* les diverses formes sous lesquelles la peine peut se produire, car elle est multiforme; 2* les occasious ilans lesquelles elle peut se produire, occasions qui se présentent toutes les fois que des rapports s’établissent entre nous et nos semblables; S* les personnes sur lesquelles elle peut se protluire, et les actes par lesquels elle peut se produire. Ce sont là des éléments importants à connaître, en ce qui concerne la souffrance. Quand on examine l'autre côté de la question, quand il s’agit d'évaluer le bien dont l’existence peut seule contre-balancer et justifier le mal , il faut produire la quantité de ce bien; la situation et la sensibilité des personnes qui doivent profiler du bien qui résultera; et quand elle n’est pas appréciable dans tels ou tels individus en particulier, sou existence, à l’égard des hommes en général, doit être démontrée. Nous aurons , par la suite, l’occasion d’appuyer d’exemples cet important piHncij>e. Ici nous n’avons voulu qu'appeler ralleniion sur celte matière , et poser la règle générale. Les déductions abonderont dans l’esprit des penseurs. Ils verront que le seul fait d’une conduite répréhensible , de la part d’autrui, ne saurait, })ar lui-même justifier l’infliction d’une peine. Si cette infliction est destinée à empêcher la répétition de la conduite en question, alors il peut être sage et moral d’infliger la peine : ici rulilité de la peine est évidente; mais on ne doit créer aucune peine , ni supprimer aucun plaisir, sans qu’il y ait un but approuvé par rulilité. Il suit de là que le reproche , le mépris , dirigés contre les autres, en conséquence de quelques défauts irrémédiables , sont des Inflictions de peines inutiles, cruelles, immorales : des imperfections soit physiques , soit intellectuelles, qu’il est im|K)8sible de contrôler ou d’extirper, ne sauraient être l’objet de châtiments quelconques. La stupidité, les travers de l’esprit , les défauts de caractère, lors4{u'ils ne peuvent plus être réformés, loraqu'aucune attention ne peut les guérir, ne sont point des objets susceptibles d’être corrigés par une inutile infliction de peines. Combien celte infliction est moins justifiable encore quami elle ne feit qu’exaspérer la victime et aggraver le défaut!

En amenant la conduite dans la région <les plaisirs et des peines , on facilitera t^aucoup ses recherches si l’on remonte à la source des actions, et si l’on distingue les relations qui existent entre les impulsions auxquelles ces actions doivent nais-

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sance. Cest dan* les émotions , les affections « les passions et les humeurs, soit isolées , soit réunies, que Taction prend sa source, et chacune d'elles présenle des éléments de jouissances et de souf> frances. On dit qu'un acte est l'elfet d'une émotion, quand le motif par lequel il est protluit est uti plaisir ou une peine d'un caractère transitoire. Lors* qu'une situation permanente et habituelle de l'esprit, par exemple, la sympathie ou l'antipathie pour un individu, a créé une disposition continuelle à obliger ou à nuire, le motif est le résultat d'une affection; quand l'émotion devient véhémente, qu’elle s'allie ou non à une affection habituelle, oD appelle ses conséquences l'effet de la ]>assion. Le caprice participe davantage de la versatilité du caractère , et implique soumission des émotions ou de la passion à une prédélermination de rinlelMgence ; c'est ainsi qu'on dit : « C était mon caprice. J’ai soumis mes actions à ma volonté du moment; je n'ai eu pour motifs que mon caprice. »

Mais parmi les sources d'erreurs de jugement, parmi les causes de despotisme, l’une des plus fécondes est l'empressement à rechercher les motifs qui dirigent 1rs hommes. Partout on entend invoquer la pureté des molil^, ou accuser leur impureté , pour excuser , justifier , louer , ou pour blâmer, réprouver, condamner. Tout le domaine de l’action est hérissé de prétentions semblables, affichées avec persévérance, constamment invoquées, et qui n'ont le plus souvent d'autre base que les assertions de l'individu qui justifie ou qui accuse. Pourquoi cette persistance opiniâtre dans une habitude aussi funeste au bien-être général ? C.’est que d'abord les affections personnelles sont flattées par ce mode de procéder. Il met l'écrivain ou l’üiateur à même d'établir sa règle fondamentale du bien et du mal ; il lui épargne la nécessité pénible de rechercher les conséquences des actions ; ü le met à même d’introduire les opinions d'autrui dans l'esprit d'un autre individu chez qui elles ne trouvent point de lumière qui les guide, et qui, par son indolence même , n'est que trop disposé à laisser consacrer l'usurpation. Si un homme veut déterminer la valeur d'une action par ses conséquences, il lui faut faire une étude de ces conséquences; il faut qu’il les présenle â ceux dont il désire obtenir l’approbation ou la condamnation de celte action : s'il en impose, il sera contredit; on le reprendra , s'il erre volontairement ou involontairement. l.cs lacunes qu’il laissera, on pourra les remplir; on pourra réduire ce qu’il aura exagéré ; il faut, en un mot, qu'il produise ses témoignages, et qu'il établisse complètement la vérité de scs assertions. Mais si, au contraire, il lui est loisible d'établir, de soQ autorité privée, cl sur sa seule

parole, que l'auteur de l'acte en question avait un àon ou un maucatt motif, dès lors la mission du juge est facile. Ses arrêts sont bientôt rendus ; plus d'embarras , plus de complications. Le bien et le mal apparaissent tout d'abord; et des fonctions, qui ne devraient être le partage que de la philosophie et de la raison , sont usurpées par l'étourderie et la suffisance.

Les imputations de motifs sont un des instruments les plus dangereux pour attaquer un adversaire , et constituent l'une des bases les plus trompeuses sur lesquelles on puisse asseoir un jugement, car les motifs ne peuvent être connus que de celui-là seul dont la conduite est en question , et ne peuvent être que devinés par les autres. Cette disposition dans l’improbateurou le justilicateurd'une action , à l'estimer digne d'éloge ou de blâme, non en raison de ses résultats , mais en raison des intentions impénétrables de son auteur, peut anéanlir tout l'honneur et toute la récompense d'une conduite vertueuse, sous prétexte que ses molifo étaient mauvais ; comme aussi tout le déshonneur et tout le châtiment dû à une conduite vicieuse, sous prétexte de la bonté des motifs qui l'ont amenée. Mais , d'un autre côté, il ne faut pas oublier que toute imputation mal fondée n'est pas nécessairement inventée avec mauvaise foi par celui qui l'articule le premier. Lu homme juge qu'une mesure est mauvaise lorsqu’elle est opposée à son intérêt; et, si elle est mauvaise à ses yeux , il est tout simple qa'il rallribiie à un mauvais motif. La morale exige donc impérieusement que nous évitions d'attribuer des motifs à autrui , comme aussi de condamner légèrement et à la bâte ceux par qui sont imputés ces motifs.

En outre, le sentiment de la force prodigieuse inhérente à l'autorité , vient fortifier encore la tendance des affections personnelles. Les mêmes raisons qui influencent l'improbateur des motifs, ont, dans une proportion pinson moins grande, influencé pareillement tout le monde. L'autorité, avec les préjuges qu’elle enfante , s’allie au principe de l'égolsme. Dans reslimalion de la conduite , on est convenu d’abandonner an jugement sur parole la presque tolalilé de la question , et d'en laisser à peine une faible portion à la décision du jugement spontané et libre. C'est ainsi que, dans les causes déterminantes des actions humaines, deux éléments {irincipaux leur servent de guides; la {H-ésomption orgueilleuse et l'aveugle déférence, qualités qui semblent mutuellement s'exclure, mais qui seréiioissenl pour exercer une pernicieuse influence; la déférence étant, par le fait , la soumission à celle espèce d'autorité qui flatte le principe personnel.

II est vrai que la phraséologie ordinaire du monde

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etl bien propre à égarer rinrestigateur. Les qualités auxquelles oo a imprimé le sceau de Tapprobaiion publique, sont souvent celles qui méritent le moins cette honorable distinction ; tandis que , d’autre part, la réproltation publique interdit des actes auxquels il serait difficile d’attacher de la honte ou du vice. C’est ainsi que les arrêts du triliunal de l’opinion publique sont quelquefois en opposition avec les lois de l’utilité ; et les conventions sociales, dont quelques-unes ne sont que des restes de bar* barie, font des lois qui résistent â tous les argu* ; ments , et demeurent inébranlables sur la base des préjugés légués par les temps féodaux.

On écrira un Jour sans doute les fastes de la morale, et ce sera une lecture instructive, s’il en fut jamais, que l'histoire des dynasties morales qui ont régné tour À tour sur le domaine des actions humaines.

La première époque est celle de la force. Cest le seul code, la seule règle, l’unique source de la morale ; la violence est la loi , violent est le législateur. Virlus, la vertu est prise alors dans son acception primitive , le vit des Latins. Cette force mise CD action, prit le nom de courage ou de vertu, qualité qui , parmi les peuples sauvages, est le premier objet d’admiration ; qualité beaucoup plus animale <|ue morale , et qui ne mérite d’éloge qu’autanl qu'elle s’allie à la prudence et à la bienfetsance.

Vientalorsle second règne, le règne de La force appartient aux temps d’ignorance ; la fraude à une demi -civilisation. Son influence, comme celle de la force, est une usurpation; mais elle marche à son but à l’aide du sophisme, et non à force ouverte. Elle entretient la crédulité; elle se ligue avec la superstition. Elle s'empare des terreurs de l'esprit , et les Riit servir à son despotisme réel , mais souvent caché. Sous celle dynastie, fleurissent rusurpation du prêtre et l'aristocratie des hommes de loi.

Enfin arrive le règne de \z justice ^ le règne de rutililé. Sous ses auspices l’œuvre du législateur sera allégée, et plusieurs de ses fonctions passeront dans les attributions du moraliste. Le tribunal de l’opinion publique évoi{uera la décision de questions nombreuses, qui sont maintenant dans le domaine de la juridiction pénale. La ligne de séparation , entre le juste et l’injuste, sera plus nettement et plus largement définie, à mesure que la prédominance du grand intérêt social renversera les barrières élevées dans des desseins coupables, ou léguées par les traditions ignorantes des anciens jours. Ce sera alors un spectacle délicieux de contempler les progrès de la vertu et du bonheur; de les voir, par de puissants efforts ou de paisibles influences, étendre

chaque jour leurs conquêtes pacifiques dans le domaine où les fausses maximes de morale publique et privée avaient jusqu’alors régné sans partage ! Plus délicieuse encore est l’espérance qu’il viendra enfin une époque où le code moral, ayant pour base le principe de la maximisation du bonheur, deviendra le code des nations, leur apprenant, dans le vaste champ de leur politique, à ne pas créer de maux inutiles, et à subordonner leur patriotisme aux lois de la bienveillance. Si le progrès des lumières a réuni des familles et des tribus autrefois hostiles dans une communauté d’intérêts et d'affections, on les verra un jour dans leurs progrès ultérieurs , réunir aussi, par les liens de la bien^isance « les nations aujourd'hui séparées. De même qu'une opinion plus éclairée a réussi à diminuer le nombre des crimes violents , de même il est impossible que cette opinion , acquérant chaque jour de nouvelles forces, n’arrive pas à exercer une semblable influence sur les autres genres d’improbilé. t}ui doute que la guerre, ce maximisaleur de tous les crimes, celte condensation de toutes les violences, ce théâtre de toutes les horreurs, ce type de folie, ne soit à la fin vaincue et anéantie par la puissante et irrésistible influence de la vérité, de U vertu , de la félicité ?

L’homme ne peut que jusqu’à un certain point se tracer à l’avance sa destinée mortelle. 11 ne choisit point sa position ici-bas. L'accident de sa naissance décide pour lui une foule de questions. Il met en scs mains certaines sources de plaisir , et lui en interdit certaines autres; les instruments de jouissance et de souffrance sont tellement réglés, si I admirablement balancés, si équitablement com- I pensés, que la portion définitive de bien-être répartie à chaque homme dans l'échelle sociale , ne diffère pas roalériellement en quantité; car, de quelque manière qu’on évalue les plaisirs de la jouissance, dans ses divers attributs , les peines de privation doivent subir une augmentation proportionnelle. Des besoins qui bientôt deviennent des peines , se développent plus facilement dans l'homme gorgé de superflu, que dans celui dont les jouissances peuvent se satisfaire à peu de frais; et bien souvent les plaisirs de la grandeur et de la richesse sont suivis de près de la lassitude et du dégoût. I.eï plaisirs des sens s’affadissent par un long usage et s’énervent par l’abus. La sanction sociale est moins puissante quand l'orgueil s’imagine pouvoir, sans son secours, obtenir les services d'autrui. Le contrôle de l’opinion publique perd de son efficacité, là où se manifeste une disposition croissante à méconnaître son autoj rilé et à braver ses arrêts. Tous ces dangers, et i d’autres encore, accompagnent l'opulence, et lui 1 font ^rdre de sa tendance à créer le bonheur.

PHINCtPES GÉNÉRAUX.

Cepeodant le poiiroir« dans toutes ses formes, est le seul instrument de moralisation ; et loin que la lutte lirrée pour Tobtenir, lorsqu'elle se renferme dans les limites de la prudence et de la bienreillance, mérite le blâme, c’est peut-être le plus fort de tous les slimiilauts à la rerlu.

Dans le domaine d'action assigné à l’individu par sa naissance , son étlucation , et sa position sociale , il est en son pouvoir de donner à sa conduite et à ses occupations une direction conforme au bonheur général de la vie. Tout homme a des moments de loisir qu’il peut employer à la recherche du plaisir, ou, en d'autres termes, à la pratique de la vertu qui produit le plaisir; et il n’est pas d'occupation qui ne crée ou ne fasse naître ces pensées , soit de souvenir, soit d'espérance, qui sont elles-mêmes «lu bonheur. U n'est personne ayant le don de la parole, qiii,en présence de sessemblabies.ne trouve à chaque instant l'occasion de conférer une jouissance. Ce qui fait que nous répandons sur notre existence beaucoup moins de bonheur que nous ne le (courrions, c’est que nous négligeons de recueillir ces parcelles de plaisir que chaque instant nous offre. Tout occupés du total, nous oublions les chiffres dont ce total se compose. Luttant contre d’inévitables résultats àl’égard desquels il est impuissant, l'homme ne néglige que trop souvent ces plaisirs accessibles dont la somme, lorstpi’on les réunit, n’est certes pas à dédaigner. Il étend la main pour saisir les étoiles, et oublie les fleurs qui sont à ses pieds , ces fleurs si belles (murtant , si odorantes , si variées , si nombreuses.

Qu’on ne s’imagine pas que la condensation de toutes les vertus en deux vertus principales, la prudence et la bienveillance effective, ail pour résultat d’ccarlcr du domaine de la morale une seule vertu réelle, substantielle ou utile. Malheureux serait le moraliste qui chercherait à détruire une vertu. Il échouerait dans ses efforts. Si donc, après l'examen le plus approfondi et le plus sévère, il reste constant que toute vertu rentre nécessairement dans l'une de ces deux vertus principales, cette découverte ne le cède pas en importance aux résultats obtenus dans les sciences chimiques, par la réduction de la variété infinie des composés à un petit nombre de substances simples et élémentaires. Peut-être ne jugera-l-on pas hors de propos de passer ici en revue ces qualités morales, que de ■ temps immémorial , du moins depuis l’époque d'Aristote , on a prétendu placer sur la liste des vertus. C’est, jusqu’à un certain point, répéter ce qui a déjà été dit ailleurs ; cependant on ne peut se le dissimuler , avant de pouvoir trouver place pour les vertus réelles et légitimes, il est nécessaire d’en expulser toutes les vertus fausses , imparfaites et

douteuses. Celte répétition d’ailleurs est utile pour déblayer le soi des éléments étrangers qui l’encoinbrent, et y préparer rintroduction d’une morale pratique, simple et naturelle.

1. 1^ piété. Par ce mot on entend le respect pour la Divinité ; elle se manifeste par l’obéissance à sa volonté. Ce res|>ect ne peut avoir sa source que dans la haute idée que nous nous formons de ses attributs, principalement les attributs de sagesse, de puissance et de ^nté. Or . vers quelle fin ces attributs, pour qu’ils puissent harmoniser, doivent-ils être dirigés, sinon vers la production du bonheur ? Quel autre objet peut se proposer la bonté infinie ? A quel autre but l’infinie sagesse peut-elle être appliquée plus efficacement qu'à la découverte des moyens les plus propres à conduire l’homme au bonheur? El en quoi l’infinie puissance, alliée à la sagesse et à la bonté infinie , peut-elle mieux se manifester que dans l’accomplissement de cette grande fin? Dans quelle situation l'homme est-il donc placé à l’égard de la Divinité? £n quoi pourra-t-il le mieux témoigner cette piété qui consiste dans l'obéissance? Sans doute en avançant le grand objet que la Divinité se propose , en iravaillaDi dans la roêmecarrière , celle de la bienveillance. Et sur qui seulement peut cette bienveillance s’exercer? Sur lui et sur ses semblables. A ses semblables et à lui sa puissance d’utilité est donc limitée. Hors de là la sphère de son action est nulle. Qii’esl-ce donc que la piété séparée de fa prudenceet de la bienveillance? Un mol vide de sens.

S. l.a fortitudt. Cette qualité est censée embrasser la patience et l'égalité d’àme. Elle est . en grande partie, le résultat d’une organisation physique (larliculière , et jusque-là elle n’est pas plus une vertu que lu force , la symétrie des formes , ou tout autre don de la nature, qu'aucun effort humain ne peut faire obtenir. Celle partie de la forlitude qui dépeud de la volonté, peut, subordonnée a la prudence, avoir droit à l’appeliation de vertu. Mais ce n’est pas une qualité essentiellement vertueuse , car il peut y avoir une fortilude imprudente et une fortitude malfaisante, quoiqu'il ne puisse y avoir <le vertu imprudente ou malfaisante , en d'autres termes, d'imprudence ou d’improbité vertueuse. En général, la fortitude implique la longanimité dans la souffrance, ou la résistance à la douleur ; et comme Tun des grands objets de la vertu est de diminuer la souffrance . la forlitude peut lui être frét{iiemmenl un auxiliaire utile. Il est néanmoins des cas où son exercicene peut produire qu’une prolongation dcsouffrance; tel est, par exemple , celui où la forlitude dans les douleurs de la torture, par son contraste même avec l'expression ordinaire de la souffrance , ne ferait qu’amener des tortures plus terribles. On peut dotitcr que dans ce cas , comme

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quelifues-aot font préleodu , les plaisirs des affeclions ditsociales , telles que te mépris et le déilain , puissent contre -balancer dans l’âine du patient l’addilion de douleurs qui lui est infligée. Bien peu d’hommes sans doute se soumettraient à TinflicUon de tortures additionnelles, pour aroir tout à leur aise le plaisir de maudire et de mépriser leur hour reau. Ce qu'il y a de rrai , c'est que bien que la torture soit proche , le mépris l’est plus encore ; et quand la souffrance est intense, le patient peut mettre en doute la possibilité d’ajouter k son inlensité.

La forlilude s’allie de près au courage ; et ce qui fait le mérite de l’un comme de l'autre, c’est l’usage auquel on les applique. Par lui- même, le courage n’est pas une vertu ; et , comme nous avons déjà eu occasion de le dire , celui qui se fait un mérite de sa possession indépendamment de son applicaliou à un but de prudence ou de bienfaisance, se vante d’une chose qu'un chien , surtout s’il est enragé , possè<ie à lin plus haut degré que lui.

3. ba tempérance. Elle renferme la sobriété et la chasteté. De prime abord, la pratique de ces qualités parait un devoir évident. Ni la prudence, ni la bienveillance ne paraissent compromises par leur observance ; l'une et l'autre , au contraire , |>eiivpnt i’étre sérieusement par leur infraction. Mais ici encore on se convaincra, par un esamen plus approfondi, que la tempérance ne peut être une vertu qu’autant qu’elle est subordonnée aux deux vertus fondamentales. Qu’7 a-t-il <le vertueux dans la tempérance qui produit les maladies et la mort? Quelle vertu y avait-il dans les jeûnes des moralistes ascétiques, qui faisaient des expériences sur la puissaoce d'abstinence, et fréquemment périssaient dans l’épreuve? A l’égard de la tempérance, comme pour la plupart des vertus inculquées par les écrivains de l'antiquité, on voit se manifester l'imperfection de leur théorie morale ; et la nécessité où ils furent de joindre une règle additionnelle à leur prétendue vertu est la meilleure preuve que leur code moral était incomplet. Cette règle, ils l'appelèrent modération : car ils estimaient que dans l’excès de la vertu il ne saurait y avoir de la vertu. Trop de tempérance n’était pas de la vertu ; trop peu n’en était pas non plus. Par leur précieuse médiocrité {aurea mediocritas) , ils reconnaissaient vaguement quelque qualité plus élevée, à laquelle leurs vertus, pour être des vertus véritables , devaient être subordonnées. Ils ne furent pas heureux dans le choix du mot , et ne purent en trouver de meilleur que celui de modération. Son application aux affaires de la vie ne les eût point salisfalts. Certes , ils ne se fussent {miot contentés d’une honnêteté modérée de la part de leurs domestiques , d'une

chasteté mo<lérée dans leurs femmes, d’une tempérance modérée dans leurs enfants. Mais sentant combien leur phraséologie était insuffisante et inapplicable, il leur fallait quelque autre guide. Leurs vertus étaient les vertus d’occasion, dont la valeur dépendait non de leur excellence intrinsèque et substantielle , mais des circonstances qui uppclaienl leur exercice. Ce qui était vertu dans un moment pouvait ne plus l’être dans un autre. Ainsi, leurs définitions tle la vertu étaient quelquefois si étroites qu’elles excluaient la vertu la plus élevée, et quelquefois si vides et si vagues qu’elles embrassaient à la fois et la vertu et le vice.

4. La justice. C’esi une de ces qualités dont les moralistes de l’école d’Aristote font grand bruit. Ses intérêts sont , en grande partie, placés sous la protection spéciale du législateur; et son infraction, dans ses conséquences les plus pernicieuses, est livrée à la répression du code |>énaL Par justice, on entend généralement l’accord de la conduite avec les prescriptions de la loi ou de la morale. C’est de la partie morale, et non de ta partie légale, que nous nous occupons ; et , en dépouillant les lois de la Justice <ie leur vague phraséologie, on verra qu'elles ne sont autre chose que les lois de la bienveillance, ces dernières consistant dans l’application du principe du non-désappointement. L’injustice, en tantquece mot a une signification définie ou définissable, consiste dans le refus d’iin plaisir dont un homme a droit de jouir, ou dans l'infliction d’une peine qu’il ne doit pas être exposé à souffrir. Dans ces deux cas , les lois de la bienveillance sont violées à son égard. Hais les prescriptions de la Justice, séparées des règles que la Déontologie leur «ippliquc, sont vagues et insuffisantes. Déclarer que telle ou telle action , telle ou telle ligne de conduite est juste ou injuste, ce n’est qu'une prétention déclamatoire ; à moins qu’en même temps , les plaisirs et les peines qui en dépendent ne soient pris en considération. S'il était prouvé qu'un mai. consistant en un surplus définitif de souffrance, a été le résultat de telle ligne de conduite donnée, et qu’il fût convenu que cette ligne de conduite doit être (|ualifice de ywa/e, la seule conséquence à en tirer serait que la justice et la vertu peuvent être opposées l'une à l’aiilre, et qu’être juste, c’est être immoral. Subordonnée ati bonheur général , c’està-dire aux influences combinées de la prudence et de la bienveillance, la justice a droit à l’appellation de vertu.

5. I.a libératité. C’est la bionfoisancc sur une grande échelle ; mais lorsqu'elle n’est pas placée sous la direction de la prudence, au lieu d’être une vertu ce peut êire un vice; et si elle n’est plaré<' sous la direction de la bienveillance, elle peut avoir

PRKSCIPES GÉNÉRAUX.

des effets perDîcieux encore plus étendus. Le mot libéral peut recevoir des interprétations vagues et varices. On l’applique, dans un sens different , aux pensées, aux paroles, aux actes. Par libéralité d'esprit on entend communément une disposition é interpréter favorablement la conduite des autres , é éviter d'énoncer des jugements sévères et précipités , à faire preuve de douceur et de tolérance ; limitée à la eondiiite, la libéralité peut signifier clémence, justice, géoérosKé, et constituer la bienfaisance, soit d'abstinence, soit d'action.

Quand on veut associer à ce mot une idée de prudence et de bienveillance, on a l'babitutle d’y joindre un qualificatif qui rend impossible toute fausse interprétation ; c’est ainsi qu’on dit ; Une libéralité prudente, une libéralité bien entendue, une libéralité judicieuse. La libéralité affranchie du contrôle des deux vertus réelles et cardinales, est pure folie. Ce serait une action fort libérale dans un homme que de donner aux autres tout ce qu’il possède dans le présent, tout ce qu’il attend dans l'avenir; mais cette action ne serait ni sage , ni vertueuse. Il pourrait y avoir de la libéralité à protéger l’erreur et l'inconduite; il \\y aurait là ni utilité, ni philanthropie. Enfin il n’y aurait pas de libéralité plus libérale que celle qui consisterait à se précipiter dans toutes les extravagances. Dans la langue politique, les mots iibéralf libéralisme ^ servent à désigner un parti dans l’État; ils se prennent en bonne part, et ceux qui les emploient les associent à l’idée de liberté : libéral , c’est-à-dire ami de la liberté; libéralisme, principes delà liberté appliqués à la vie publique. Il est j>eu de mots qui aient été plus funestes que le mol liberté et ses dérivés. Quand il n’est pas synonyme de caprice et de dogmatisme, il représente l'idée de bon gouvernement; et si le monde eût été assez heureux pour que celle idée de bon gouvernement occupât dans l’esprit public la place qu’y a usurpée cet être de raison qu’on a appelé liberté , on edt évité les folies et les crimes qui ont souillé et retardé la marche des améliorations politiques. La définition habituelle qu’on donne de la liberté, qu’elle est le droit de faire tout ce qui n’est pas défendu par les lois, montre avec quelle négligence les mots s’emploient dans le discours et la composition ordinaires. Car, si les lois sont mauvaises, que devient la liberté? El si elles sont bonnes, n quoi sert-elle? Cette expression de bonnes loisy a une signification définie, intelligible; elles tendent à un but manifestement utile, par des moyens évidemment convenables. Quand madame Roland entreprit d’établir une distinction entre la liberté et la licence, elle pouvait flatter l’oreille par des mots harmonieux ; elle ne disait rien à rintelligcuce.

6. magnificence. Pour lui donner la qaililé de vertu, on exige qu’elle soit placée sous le contrôle de la frugalité. Magnificence , signifie simplement l’action de ^irc de grandes choses. Et si c’était une vertu, son exercice serait interdit à la grande majorité du genre humain. Une qualité dont la puiasance d’action est limitée à une minorité imperceptible de la race humaine , ne saurait avoir des droits réels aux récompenses et aox éloges décernés à la vertu. Le n*ol magnificence est un lernw grandiose qui sert à exprimer la bienfaisance aristocratique, l/ostentation implique l'idée de quelque chose de blâmable; et un mélange d'orgueil, de vanité, de mépris, accompagne son exercice. ].*a magnificence n>éme, avec la frugalité pour limite el pour contrôle, n'est nécessairement digne ni «féloge, ni de blâme; elle peut n’avoir aucune teinte de vice ou de vertu ; elle peut n'im|ili(|iier aucun sacrifice à autrui, ne conférer aucun plaisir à l'individu lui-même; ce peut n’èlre qu’un gaspillage de moyens de plaisir. Comme question de dépense , elle peut être ou prudente ou bienveillante. Mais si elle absorbe ou diminue des moyens qui pourraient être plus prudemment ou plus bienveillamment employés, sî elle empêche que la dépense ne soit appliquée à la production d'un bien plus grand, au lieu du moindre bien qu’elle lui fôit produire, dès lors la magnificence est une source de maux égale à la différence entre àe moindre bien et le bien plus grand. Revêtir la magnificence du nom pompeux de vertu , c’est inlroiluire dans le monde moral un sophisme qui ressemble beaucoup à celui qu’on a fréquemment proclamé en matière d’économie politique, lorsqu’on a dit qu'il y a plus de mérite dans la dépense que dans l’épargne. Ces deux erreurs prennent leur source dans l’exagération du principe social, considéré isolément et sous un point de vue étroit, ce principe social qu’on n’est que trop disposé â agrandir aux dépens du priuiupc personnel. Or la valeur et l'influence véritable du principe social dépendent «le sa soumission et de sa subordination au principe personnel, source première d'action; «le même que toutes les vertus secontiaires se résolvent dans les deux vertus fondamentales qui régnent sans partage dans l’empire de la morale.

7. I.a magnanimité. Dans le langage usuel, ce mol se traduit par grandeur d’âme. Il donne une idée indéfinie de supériorité intellectuelle qui nous porte à une conduite bienfaisante, soit d’abstinence, soit d’action, (elle qu’on ne pourrait, dans les circonstances ordinaires , l’allendre du commun des hommes. Mais les actes magnanimes et les actes vertueux ne sont pas plus synonymes que ne le sont les actions pusillanimes et les actions vicieuses. Supposons qu’un homme, en faisant un sacrifice, ob-

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lienoe pour résultat «rajouter à ta somme déAnitive de ton bonheur , sans diminution ou même arec un accroissement du bonheur des autres; parce qu'on taxera sa conduite de pusillanimité, cela fera-t-il qu’elle ne soit pas sage et vertueuse? Qu’un homme, au contraire, hisse une action qui inflige une somme de malheur, soit à lui-mème, soit à autrui, soit ê tous deux à la fois , tous les litres pompeux du monde, tous les tributs d’honneur et de gloire décernés à sa magnanimité, frront-iU que son action soit autre chose qu’un acte de perversité ou «le folie? Ces armes à deux tranchants qui dans un moment peuvent rendre d'utiles services à la cause de la morale , et le moment d’après infliger à cette même cause de mortelles blessures , doivent être suspen* dues dans l’arsenal de la Déonlolc^ie, pour être employées rarement , toujours avec précaution , et en nous rappelant sans cesse que U lame coupe des deux cAtés.

Si l’on veut évaluer la quantité de vertu que c<Milient une action qui prétend à la qualité de magnanime, il faut d'abord considérer l’organisation physique de l’individu, afln d’estimer la somme de socrifice et conséquemment d'effort qu’il lui a fallu faire. Il faut alors se faire cette question : 1/aclion a-l-eJle été plus nuisible i l’individu qu'utile aux autres? A-t-elle été plus nuisible aux autres qu’utile a hii-méme? Dans le premier cas l’action magnanime a été imprudente; dans le second elle a été malfaisante; dans l’un ni dans l'autre elle u’a été vertueuse. L’action magnanime a-t-ellc eu pour résultat de diminuer le bonheur de l’homme ? S’il en est ainsi, le déonlologisle doit l’expulser du territoire de la vertu, où elleVest frauduleusement introduite , dévoiler son im{>oslure , et la rejeter dans le domaine de l’imnioralité.

8. 1.a modestie. C’est une branche delà prudence exlrapersonnelle ; c’est une vertu d’abstinence. Dans son application aux deux sexes , le sens de ce mot subit une modifleation remarquable. Un homme modeste , dans la signification générale qu’on donne é ce terme , est un homme timide , réservé , et sans prétention. Une femme modeste présente à la pensée une idée de pureté sexuelle , de chasteté. L’interprétation «lillérenle donnée au même mot , selon ta manière dont il est employé , est une des conséquences de l’opinion générale qui impose à la femme une loi morale beaucoup plus sévère que celle qui est prescrite à l’homme. (>peoclant, cette «listinc- Uon n’existe pas pour le vice correspondant. Le root immodeste , appliqué soit à l’homme soit à la femme , conserve à peu près la même signification , et implique impudicité dans les paroles ou dans les actes. La modestie obtient l'affection des bomotes en se coociliaot leur opinion. Elle réprime la dispo-

sition a déplaire par la contradiction ; c’est un tribut offert avec réserve à l’amour-propre desiuires. Elle ne s'arroge ;>as le droit de juger autrui ; ou si elle juge, elle donne à son jugement la forme la moins offensive. La moilestledu langage est la réserve prudente apportée à rt-X)ire8tion ; la modestie de conduite, la réserve appliquée à l’action.

9. La Mansuétude. Quand elle est une vertu , elle se subordonne à la prudence extrapersoonelle. Comme la modestie, elle flatte l'amour-propre de ceux è IVgard desquels elle s’exerce. C’est la modestie avec une teinte d’humililé plus marquée ; ou, ce qui produit le même effet sur celui qui en est l’objet , c’est la modestie produite par la timitlité : elle porte plus loin que la modestie la déférence et la soumission ; et quand la souffrance est mise en action , la mansuétude devient de la patience et de la longanimité. Cesl une qualité ordinairement vertueuse , flottant . pour ainsi dire , entre d’autres qualilcs ijalultieliemcnl verlueusrs , mais dont la somme de vertu ne peut être évaluée que par l'applicalion des autres règles déontoIogi(|iies. Quand la douceur d'un homiue diminue ses jouissances , et ajoute moins au bonheur des a«ilres i|u’elle ne lui ôlc du sien, cttte douceur étant imprtidenle et imprévoyante est le contraire de la vertu. La dmiceur est en grande partie une qualité personnelle donnée par la nature , et ce n’est qd^ cette l>artie qui est acquise par la pensée que peut s'appliquer la question de moralité. De celle portion ainsi diminuée, retrancher tout ce qui n'est pas prudence ou bieoveillaiice , et ce qui restera sera de la vertu , c’esl-â-dire qu’il n’y aura là de verlu que la prudence et la bienveillance effective.

10. La téracité. Deux branches de celle qualité sont pernicieuses : c’est la véracité antiprudenüelle et la véracité antisociale. La violalton de la vérité est vicieuse , quand elle inflige du mal à un individu ou à la communauté ; et le prix attaché à la vérité est un élément lrès-imp«>rlaot dans le domaine de la morale.

Mais la vérité n’a pas toujours , et en toute occasion , une valeur uniforme. Comme toutes les qualités qui prétendent i la qualification de vertueuses, la vérité doit être subordonnée à la prudence et à la bienveillance. Son excellence ne |>eut être estimée que par le résultat du bien qu’elle produit; et quoique robligalion de subordonner la prudence et la bienveillance à la vérité paraisse une législation toute simple et sans aucun danger , on se convaincra , par un court examen , que la vérité ne peut être complètement bienfaisante qu’à la condition «l’être subordonnée aux deux vertus fondamentales ; car la vérité est nécessairement ou utile , ou inutile, ou nuisible. Aucun obstacle ne doit être mis aux vérités

uigiiiztxj uy Càooglc

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utilrs ; elles ne sauraient avoir trop d'influence , Cire trop répandues. La prudence et la bienveillance s'accordent non-seulement àencourager leur ex pression , mais encore à donner des ailes à leur circutalion . Quant aux vérités dont l’influence est indif> férenle , et qui ne sont ni nuisibles ni bienraisantes^ ' on peut les abandonner aux caprices des hommes , | car elles sont inoffeosives. Mais pour les vérités nuisibles, celles qui créent des peines et détruisent des plaisirs f elles doivent être supprimées; elles sont des agents de mal, non des instruments de bien. Heureusement le nombre n’esl pas grand <ie ces vérités pernicieuses , et les occasions de les exprimer sont rares. L'bommcqui traite légèrement les lois de la véracité, qui cherche l'occasion soit de trahir la vérité, soit de prévariquer , soit de mentir, perd celte réputation de véracité dont la conservation est l'un des premiers objets <}uc se propose la prudence. Et le motif d'utilité doit être grand pour obliger un homme à sacrifier une portion de sa réputation de véracité ; car quiconque ment n'est pas loin de se contredire.

11. Vamitié. Elle n’est ni un vice ni une vertu tant qu’elle n'entre point dans ledomainede la prudence ou de la bienveillance. C'est simplement un certain étal des affections impliquant attachement H des objets particuliers. Or cel attachement peut être ou nuisible ou bienfaisant. Il est difficile qu'il soit indifférent : ce serait supposer des motifs et des conséquences de peines et de plaisirs , tans qu'il en résuUdt, de part ni d'autre, aucun excédant déflniltf ; circonstance tellement rare dans le domaine de l'action humaine, qu’il est h peine nécessaire d’en tenir compte. L'amitié peut être nuisible â l'objet aimant et à l'objet aimé ; dans ce cas, c'est tout a la fois une infraction aux lois de la prudence et de la bienveillance. Elle peut être pernicieuse à celui qui aime , et alors son exercice est interdit par la prudence. Sans être pernicieuse à celui qui aime, elle peut l'être à la personne aimée; dans ce cas elle est malfaisante. De même , lorsque les plaisirs de l’un des deux sont plus que contre-balancés par les peines de l’autre , il y a une perte nette de bonheur, et par conséquent de vertu. Quand ramilié est une source cTavantages mutuels , il y a exercice de prudence et de bienveillance , jusqu’i concurrence de ces avantages mutuels, en supposant toujours que les conséquences des paroles ou «les actes qui sont la source de ces avantages , ne s’étendent pas au delà des individus en question ; car quelque soit le résultat de bonheur que cette amitié leur procure , elle oe sera pas vertueuse, si elle détruit dans autrui plus de bonheur qu'elle ue leur en confère è eux-mêmes.

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