PRINCIPES
riDteiligence, et vicier les sympathies bienveiU Isoles.
Hais comment s’étooner que Hume soit toml>é daos l’eiTeur, lui qui donne pour base à la conduite vertueuse un sens de vertu, un sentiment qu’un ne peut rapporter à aucun résultat? •< Une action, dit-il , est vertueuse ou vicieuse , parce que sa vue couse un plaisir ou un malaise d’une espèce particulière. » Hais quelle action ne produira sur des hommes düTérents des sentiments divers? « Nous avons le sentiment de la vertu, continue-t*il, lorsque la contemplation d’un caractère nous fait éprouver une satisfaction d’nne espèce particulière. C’est dans le sentiment même que résident nos éloges ou notre admiration. Nous ne concluons pas qu’un caractère est vertueux par cela seul qu’il nous plaît ; mais en acn/an/ qu’il nous plaît d'une manière particulière, nous sentons en effet qu’il est vertueux. La même chose a lieu dans les jugements que nous portons sur le beau en tout genre, ainsi qu’en matière de goût et de sensation; notre approbation est comprise dans le plaisir immédiat que ces choses nous confèrent. »
11 est véritablement élonnant que le monde ait |K>ssédé ce sens nouveau , ce sens moral , et qu’il ait attendu le siècle dernier pour y penser. Kt puisque l'exercice de ce sens est un plaisir, son inventeur a assurément des droits é la récompense que Xercès et Til)ère avaient promise à qui inventerait un nouveau plaisir ! Mais si ce sens est inné et organique, il doit être aussi fort dans la vie sauvage que dans la vie civilisée. Est-ce là ce qu’on prétend?
Uume a entrevu la lumière de la vérité. Il a fait briller le flambeau de Vutililéf et a fait voir à sa clarté quel est le motif et le mérite de la justice. Mais il s’est arrêté là , comme s'il eût ignoré le prix de sa découverte. Néanmoins , il n’y a dans Uume ni obstination ni artifice imposteur. Il o’avait épousé spécialement aucun système , et une douce philosophie respire dans chaque ligne de ses ouvrages.
Mais ce sens morai, au lieu de donner une solution, n'est, après tout, qu’un artifice pour éviter d’en donner une. Il ne fournil en effet aucun moyen de distinguer le vrai et le faux, le devoir de ce qui ne l'est pas. Il ne donne aucune réponse à ccUe question : Rois-je ou ne dois-je pas faire cela? Il peut lui arriver de dire indifféremment oui ou non! En supposant que le partisan du sens moral dit non , cl qu’on lui demandât pourquoi , sa seule réponse serait : Mon sens moral condamne celte action. Si le questionneur venait alors à lui demander ce qu’il entend par sens moral , il n’aurait rien à répondre , sinon que l’acUon dont il s'agit est
GÉNÉIt&UX. 463
une de celles dont l’accomplissement cause de la douleur : pressé de fournir la preuve de celte douleur, il pourrait répondre que tous les hommes sages et bons l’éprouvent; mais il y aurait plus d’exactitude et de vérité à dire que iui l’éprouve. Dans le premier cas, il rejette toute la question sur l’aiitorité qui coupe , mais ne délie pas le noeud gordien , et rend toute morale arbitraire : dans le second , la raison qu’il me donne , à moi , pour m'engager à ne pas faire celte action, c’est que s’il la faisait, lui, la chose iui serait pénible. S’il me démontrait que celle action doit m'être pénible , ce serait quelque chose; mais c'est justement le contraire que nous supposons , car si la chose m’était pénible je ne songerais pas à la faire, et je ne lui adresserais , à lui , aucune question.
En outre, l’existence du sens moral, si elle n’est pas organique ou intuitive, manquera justement là où elle est le plus nécessaire , c'est-à-dire dans ceux qui ne l’ont pas. Il expliquera ce qu’on savait déjà, cl laissera tout le reste dans une obscurité aussi profonde qu’avant. C’est une médecine qui ne peut produire ses effets que sur ceux qui sont en bonne santé , et nous savons tous «}ui a dit celte parole dont nul encore n'a contesté la sagesse : « Ceux qui se portent bien n’ont pas besoin de médecin. »
Ce serait en vain qu’on essayerait de donner à la morale la déclamation pour base , et de fonder des théories sur des ^ils opposés à tout ce que nous connaissons. Parce que l’on aura prouvé que la vertu u’est pas désintéressée, en sera-t-elle moins la vertu? Nullement. Élèverons-nous l’édifice de la morale sur la base de la vérité ou sur celle du mensonge? Amis de la vérité , répondez 1
Quoi que puissent être les hommes , nous devons les connaître comme ils sont ; un portrait flatté et infidèle ne corrigera pas l'ongiDal. Fussent-ils pires i|u’ils ne sont , U serait encore utile de les étudier consciencieusement ; car toute règle et toute argiimenlalion fondée sur une estimation erronée , doit êlre vaine et pernicieuse en proportion des erreurs de cette estimation. ].a connaissance de l'homme doit être bienfaisante à l'homme. Les é|XK|ues de la dépravation la plus grossière ont toujours été celles de la plus profonde ignorance , et jamais il n'y eut plus d’exemples de vice hideux et contagieux que ilans ces temps où l’on prêchait avec le plus de zèle, et où l’on exécutait avec le plus de scrupule d’effroyables et inutiles sacrifices de bonheur.
Ceux qui parlent et ceux qui font des lois , dans la sup|K>silion que l'homme agira contrairement à ses înlérêls avérés, ceux-là font de la morale une fable, et de la législation un roman. Leurs injonctions sont illusoires , leurs expédients inutiles.
PRINCIPES GÉNÉRAUX
AùA
De tout les s^’slèmes de morale présentés à la sanction du genre humain, lequel est plus honorable à ses défenseurs que le système déonlologii]tie? Irréprochable , U ne demande point de grâce ; il n'a point de défauts cachés que doive recouvrir le vernis du sophisme, point d'inexplicables mystères à abriter sous régule de l’autorité. II contient en luimême les éléments de son perfectionnement; il ne met aucune barrière aux investigations de ceux qui sont disposés à suivre la vérité et la vertu dans le labyrinthe moral où le préjugé, et l’intérêt plus fort que le préjugé , peuvent les avoir conduits. Nul ne doit rougir d’avouer en toute occasion son désir d'ètre gouverné dans toute sa conduite par les doctrines de rutililé ; en faisant cette déclaration , il peut d'avance compter sur la sympathie d’un grand nombre; car on ne saurait nier que la sanction morale ne soit réellement basée sur la reconnaissance de ces doctrines. Le code déontologique règle et harmonise l’opinion populaire, qui est toujours prête à accorder à s i voix une obéissance spontanée. C’est la loi de la société, coordonnée et résumée systématiquement, avec quelques légères altérations nécessaires à l'harmonie et à l'unité du tout.
Hais lorsqu'un système de morale propose à l'homme un degré de perfection supérieur à celui auquel il peut avoir des motifs de s’élever, ce système est faux et sans consistance.
Si la conduite qu'il propose aux hommes en général n'est , dans la nature même des choses , praticable qu'à un petit nombre d'individus, ce système est faux et sans consistance.
S’il propose à l’homme une ligne de conduite à | suivre qu’il ne lui est |>as possible de suivre , vers laquelle il n'est porté par aucune sanction de plaisir, par aucune menace de peine , si , en un mot , il demande à l'homme de faire plus qu'il ne lui est possible de faire , ce système est fôiix et sans consistance.
Mais afin que rulilité devienne la base de l'approbation décernée à une action il n'est pas nécessaire que tous ceux qui l'approuvent soient capables d’expliquer son utilité, ou que tous ceux qui la désapprouvent on aient aperçu le danger, et soient en état de le faire loir aux autres. Ce danger, un homme l'aperçoit ; il désapprouve l'acte en question; il exprime sa désapprobation; son exemple fait autorité. Il déclare que l'action est mauvaise, qu'elle est coupable, nuisible; que nul n’a de motif pour l’approuver, du moinsdans autrui ; on le croit sur parole. L'opinion générale s'établit que cette action est mauvaise et doit être désapprouvée. Elle est généralement désapprouvée. I..a désapprobation contre celle action une fois établie, l'occasion SC présente pour un individu de considérer s'il
commettra cet acte ou ne le commelira pas. Il conclut négativement. Pourquoi? Il fait la réflexion que l'action est désapprouvée. La commettre, ce sernit s'attirer le mauvais vouloir des personnes qui la désapprouvent. Il s’en abstiendra donc. Est-ce parce qu'il s’aperçoit qu'elle est pernicieuse? Non ; il ne s'occupe pas de savoir si elle est ou n'est pas pernicieuse. Qu'a-t-il besoin de porter jusque-là sa réflexion? Il s’en gardera bien. S’il allait jusqu’à s'enquérir de ce que l’acte en question présente de nuisible , peut-être ne réussirait-i) pas à le trouver. Ce qui a formé la base de sa désapprobation , ce n'est pas la nature (lernicieuse de l’action en ellemême, c'est la désapprobation générale dont elle ^ est l’objet. Mais celte désapprobation générale, sur quoi esl-dle fondée? Sur l'expérience particulière qui a été faite du caractère pernicieux de celte action.
Lors même qu’il lui aurait reconnu ce caractère |>ernicieux, celle connaissance ne servirait pas de véhicule immédiat à sa conduite. Ses motifs seraient puisés dans l’idée des plaisirs et des peines qui doivent en résulter ; c’est-à-dire, des peines provenant du mauvais vouloir des hommes qu’il ne manquerait pas de s’attirer en faisant une action qu’ils désapprouvent.
Tout concourt à rendre ce mode de raisonnement habituel , si habituel et si rapide qu’il devient une sorte d'instinct; c'est une leçon que nous prenons presque à chacun des moments de notre existence. Comment nous étonner qu’elle nous soit familière, quand nous savons ce que peut la pratique dans l’exercice des arts les plus difliciles?
Ce qui peut le mieux servir les intérêts de la morale, c'est l’habitude <le comparer les conséquences des actions, de |»eser leurs résultats de peine et de plaisir, et d’évaluer au total le profit ou la perle du bonheur humain. IjC plus habile moraliste sera celui qui calculera le mieux, et l’homme le plus vertueux celui qui appliquera avec le plus de succès un calcul juste à la conduite. Il ne sera pas toujours possible d’arriver à ce but sans prendre quelques détours, sans évoquer des molife et des conséquences plus ou moins éloignés. Le premier élément du suecès , c’est de se proposer une conduite vertueuse.
Se proposer suppose un Jugement. Le jugement est l'action de comparer deux idées en même temps, et de décider que l'une est ou n'est pas conforme à l’autre.
Qiiaml un homme joue aux boulet . vous le voyex longtemps balancer en avant et en arrière la main qui tient la boule avant de la lancer. Que te passe l il pendant tout ce temps dans son esprit? Il place les forces motrices de sa main dans une inflnité de
PRUDENCE PERSONNELLE
siliiations diffrrrnifs; il ajuste les fibres musculaires de sa main et de son bras à leurs dirers degrés de tension. Il passe en revue toutes ces combinaisons, afin de trouvercellc que lui fournit sa mémoire, et qui, dans îles circonstances parallèles <Le distance, a obtenu Teffet désiré, celui d'atteindre le but que sa boule doit frapper.
Voilà donc une infinité de jugements prononcés dansIVspacedefiuelques minutes ; car de toutes les combinaisons qu'il a essayées avant d'en venir à celle <{ui le décitie à lancer sa lioiile , il n'en est pas une qu'il n’ait jugée différente de celles que sa mémoire lui retraçait comme modèles.
La portion vérilaldement pratique de la morale consiste à conduire les ressorts de nos actions, et à diriger les affections vers l’accroissement de la félicité humaine. Tes affections, comme nous l’avons souvent ré|>été, sont ou {>ersonnelle8 , ou sociales, ou dissociales; chacune se rapportant au plaisir cl à la peine, et agissant sur les intérêts, les motifs, les désirs et les intentions. La question de vertu et de vice est presque en toute occasion représentée par un mal présent, ou un bien présent, mis en regard d'un bien et d’un mal à venir. Quand le résultat final est bien calculé , il y a moralité ; quand le calcul est faux, il y a immoralité. Le choix entre ce qui est et ce qui sera constitue en effet tout le problème à résoudre, et les lois de la morale entrent en action du moment où la volonté influe sur le choix de la conduite. L’empire de l’esprit sur ses propres opérations est la seule base sur laquelle la théorie de la morale puisse s’élever. Autant vaudrait parler à un arbre ou à un rocher que de s’adresser à des motifs qui ne peuvent être mis en action. Arracher les plaisirs et les peines aux asiles qui les recèlent, montrer les liens de relation et de dépendance qui les rattachent à la conduite, mettre les intérêts les plus grands à même de prévaloir sur les intérêts moindres, c’est là la lâche que doit se proposer le véritable moraliste. Il attache aux actes leurs conséquences de bien et de mal ; il éclaircit les idées vagues et obscures en les faisant entrer dans le domaine du bonheur et du malheur ; à l’aide de la règle du bonheur définitif, il résout tous les problèmes que la vanité, et l’autorité qui s'appuie sur elle , voudraient placer hors de la portée d'un examen consciencieux, et c’est ainsi qu'il sert la cause de la vérité et de la vertu. Cette cause est, après tout , d'une simplicité que tous peuvent comprendre. Prudence et imprudence, probité et improbité, bienfaisance et malfaisance ; en six mots vodà la liste des seules vertus qu’elle reconnaisse, des seuls vices qu’elle désavoue. Au delà de ces qualités simples cl intelligibles, il n’y a qu’incerlitude et mystère.