I. — voie III
PRUDENCE PERSONNELLE
deux portions de bonheur sc presenlent « égales en valeur et en éloignement, ou égales en valeur malgré leloignrmeut, la vertu n’a que Faire dans le choix entre les deux ; cVst une question de goût, non de vertu.
Dans le domaine de la prudence personnelle, comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, viennent se ranger plusieurs de ces vertus qu'Arislolc et ceux qui l'ont pris pour guide ont, jusqu'à cc jour, mis sur la même ligne que la prudence , et dont chacune n'est que la prudence elle-niémc, tanldt sous une forme, tantôt sous une autre, et exige pour son exercice le sacrifice du présent à l'avenir. Ces vertus sont la tempérance, la coiili- Dcnce, la forlitude, la magnanimité et la véracité. 0(cz-en la prudence, et cc qui restera ne sera presque rien. Si, après le retranchement de la prudence, il y reste encore quelque chose , ce peu ne pourra être que de la bienveillance ; tout le reste, quelles que soient ses prétentions au nom de vertu . ne saurait être que de l'imposture. Si rinlérët des autres est affecte dans rexercice que nous faisons nous-mêmes des vertus prudentielles, lu pruilenee ii’esl pas purement personnelle, mais extra]>ersonnclle. Mais si le xacrihcc exigé par une action ne doit pas produire, soit pour nous, soit pour autrui, un bonheur plus grand que le bonheur sacrifié, ce sacrifice o'est que (le rascélisroe ; c'est rop{K)sé de la prudence , c'est le résultat d'unç illusion ; cVst un faux calcul, ou l'absence de tout calcul; c'est de l’aveugiemeiit ; car sacrifier une portion , ou la moindre portion de plaisir dans un autre but que celui d’obtenir en retour une quantité plus grande de plaisir pour soi ou pour autrui, ce n'est pas vertu , c’est folie ; et contribuer ou s’efforcer de contribuer à ce que d’autres renoncent à une portion de plaisir d.ins un but autre que celui d’obtenir en retour une plus grande quautilé de plaisir, ou l’exemptiou d’une quantité de peine plus qu'équivalente, ce n’est pas vertu, mais vice ; ce n'est pas bienveillance , mais malveillance ; ce n’est pas bienfaisance , mais malfaisance.
Il Speme rofuplaieSf dit Horace, docet empta dolore roluptas. * » Méprisez les plaisirs; le plaisir n’est acheté qu’au prix de la (Iquleur. n Voilà un précepte prodigieusement absurde , si on le prend à la lettre ; mais cette absurdité n’était pas dans la pensée du poète, et jamais il ne songea à l’inculquer à ses lecteurs. C'est le vers, non la moralité, qui l’occupait ; et quand il faut choisir entre la vérité et le rhylhme, entre l'utile et l’agréable, où est le poète qui choisirait autrement qii'Horace? Cc que ce dernier a eu réellement en vue , c’est cc que nous avons enseigné nous-même. « ViUiiasj dit-il ailleurs, mater œqui. » Là , fort
heureusement, rharmonieel le l>on sens sont d'accord ; là , le principe de l’utilité est présenté comme 1.1 règle du bien cl du mal , en termes dont la signification est assez claire , bien que l'expression soit incomplète. Q)u’est-ce que rulilité , sinon une chose qui a la propriété de produire le plaisir et d'empècher la peine ?
Dans le domaine de la prudence purement personnelle, les plaisirs des sens, étant les plus intenses et les plus impérieux dans leurs exigences, sont spécialement ceux qui exigent l’appréciation la plus prudente et la plus allentive des peines qui leur correspondent. Ici, les conseils du médecin et de l'écononiiste peuvent remplacer ceux du moraliste. Le choix à faire est souvent entre la jouissance d’un moment , et la douleur d’un grand nombre d’années; entre la satisfaction de la passion d’un jour, et le sacrifice de toute une existence ; entre une stimulation {lassagère des organes vitaux , cl les conséquences prochaines de maladie et de mort.
Les dérèglements des passions sexuelles sont la source la plus abondante des crimes et des malhenra du monde. Guerry , dans sa Statistique morale de ta France y dit » qu'un trente-troisième des attentats contre la vie a lieu dans les mauvais lieux ; un quatorzième des crimes d'inceodiarisme , une grande partie des duels , la plupart des cas de folie, tous les infanticides et presipie tous les suicides, parmi les jeunes femmes, prennent leur source dans l’immorallié des relations sexuelles, w L’affaiblissement de la force de l’opinion publique, dans celle partie du domaine de la conduite , réclame un prompt remède; et M. Guerry conclut avec beaucoup de raison, « que quelque opinion qu’on se forme de l'innocence ou de la cul|>abililé des infractions aux lois de la chasteté , on a beaucoup trop négligé d’en rechercher les conséquences physiques; car, ajoutet-il , plus on examinera la chose avec atlenlion , et plus on se convaincra que les vues de la véritable utilité et les devoirs moraux sont choses inséparables et identiques. »
Mais les plaisirs du sexe sont dans la même catégorie que tous les autres plaisirs; et le principe déonlologiifue peut seul les placer sur leur véritable base.
Il est certain que l'ascétisme, sous le nom de religion , s’est prononcé contre eux ; et par une conséquence de ce dogme faux et pernicieux , qu’on ne peut acheter la faveur du ciel que par le sacrifice du plaisir, le plus attrayant de tous les plaisirs a été choisi de préférence pour cc sacrifice. Ce fut une invasion grave du domaine de la vertu, que rétablissement de cet axiome religieux que ces plaisirs sont par cux-niêmes immoraux , odieux à la Divinité, et qu'en s’en abstenant, on fait une chose méritoire.
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PRUDENCE PERSONNELLE
Te n'eil qu'en élevant un nua(tc de confusion autour prudence que nous examinons en ce moment , sont du mot chasteté f qu'on est parvenu à ériger en ou isolés,et conséquemment accomplis sans témoins, vertu l’abstinence de jouissances dans tous les cas, ou accomplis en présence d’autrui. On peut donc et sans considérer le résultat definitif, soit en bien, les diviser en actes secrets et actes patents; les soit en mal. derniers dont on peut connaître , les autres dont il
La chasteté n'est-elle donc pas une vertu? Sans est impossible de connaître, aucun doute, et une vertu très-méritoire. Et pour- Ceux qui sont accomplis sans témoins sont ou qiioi?Non parcequ’elle diminue, mais parce qu'elle des actes intérieurs, c'est-à-dire des pensées, en
augmente les jouissances. tant que ces pensées sont volontaires; ou des actes
La tempérance n’esl-elle pas une vertu? Assuré- extérieurs susceptibles d'étre accomplis en la pré-
ment oui. Mais pourquoi? Parce qu'elle modère la sence d’autrui. Il est des actions qui, bien qu'ac-
jouissance , et la retient à ce degré de saveur qui , complies en présence des autres , sont pour eux un
somme toute, ajoute le plus à la masse du bonheur, objet de complète iniÜfFcrence, et, par conséquent,
La modestie qui prouve la chasteté, et qui en est ne rentrent pas sous le contrôle de la prudence une ramification , qii'est-ce autre chose qu'une extrapersonnelie ou de la bienveillance. Quand ua
invention pour accroître le plaisir? I>a modestie acte est entièrement inolfensif pour autrui, il rentre
commande le mystère , le mystère stimule la curio- sous l'empire de la sanction physique ou palholosilé, la curiosité aiguillonne le désir, et la jouissance gique. Quand il est ou i>eut être offensif, il peut être qu'a précédée le désir en devient plus vive. soumis à l'applicalion de la sanction rétributive.
En fait, la modestie est à l’un de nos appétits sen- c'est-à-dire de la sanction populaire ou morale , et de
stiels ce que les amers et les acides sont ù unaiilre. U sanction politique qui comprend la sanclionlégale.
Ils contribuent à les rendre agréables et salubres. Mais les actes qu'il n'est pas possible de connaître, non par l'aflinilé, mais par le contraste. S'ils créent ou qui du moins ne sont pas connus par eux-mêmes, passagèrement une sensation désagréable , ils pro- peuvent se révéler par leurs conséquences ; et cet duisent, en définitive, une plus grande somme de conséquences peuvent être immatérielles ou matésensations agréables qu'on n'en aurait éprouvé sans rielles.
leur secours. Si à un plaisir du palais ils substituent Si un acte est inconnu , et n'est pas accompagné un goût déplaisant, c’est pour créer un plaisir plus de circonstances matérielles, il rentre dans le
grand et plus durable. domaine non de la morale, mais du goût.Uo homme
El , en effet, la tem|>érance , la modestie, la chas- est parfaitement libre de le faire ou de ne le pas faire, IHé, sont parmi les sources les plus eCBcaces de et quelque parti qu'il adopte, il ne saurait faillir,
délices. Elles font partie de ces mêmes plaisirs, S'il a une pomme devant lui , et qu'il n'y ail point
qu'elles agrandissent et purifient , qui, sans elles, d’indigestion à craindre, il peut la manger ou ne
perdent la meilleure part de leur valeur, et devien- pas la manger ; la prendre de la main droite ou de
nent presque insignifiants. la main gauche. S’il a devant lui une pomme et une
Chose étrange, qu'un résultat si évident ait poire , il peut manger, soit la pomme, soit la poire,
échappé à la pénétration de toute la foule des mora- la première. La Déontologie o'a rien avoir à sa
listes ; que l’usage simple de ces instruments inesti- conduite à ccl égard.
mables ait été à ce point méconnu et défiguré. I.a Mais quand des conséquences matérielles résulfbree destinée à être appliquée au ressort de l’action, tent d’une action, alors commence la juridiction de
dans le seul but d’accroUrc et de fortifier son acti- la morale. Là, deux intérêts peuvent se trouver en
vite . on l'a représentée comme destinée à briser ce présence , l'intérêt du moraepl et rinlérèt du reste
ressort; et c'est ainsi que les moyens mis par la de la vie. Là peut se présenter la tenUtion; il peut
Providence entre les mains de l’horame pour créer être nécessaire de faire un sacrifice , le sacrifice du
le bonheur, ont été employés à le détniire. Ces présent à l’avenir, ou de l'avenir au présent,
moralistes ressemblent beaucoup au chirurgien qui, El alors se présente la question : Des deux sacripour guérir un boulon, amputerait un bras. ficca, quel est celui qui coûte le plus? Supposons
On a dit, d’une manière qui semble paradoxale, que la pomme ail pu produire une indigestion,
que la religion est l'égoïsme porté au plus haut Au prix de la souffrance à venir que l’indigestion
point ; on peut dire , avec autant de raison , que la doit amener, est-il sage d acheter la salisfaclion modestie est un raffinement de volupté : si futile immédiate et actuelle de manger celle pomme? Et
est la distinction, si absurde la différence, si funeste s’il n'y a pas danger d indigestion , aucun sacrifice
le divorce qu'on a établi enlre l'iiUérèl et le devoir, n’est nécessaire. Manger la pomme est un plaisir
entre ce qui est vertueux et ce qui est agréable ! dont il n'y a aucune peineà déduire, et qui constitue
Les actes qui rentrent dans celle partie de la ] un profit tout clair. Mats ai l’indigeation est à
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craindre, dèa lors il faut estimer la râleur comparative de la peine et du plaisir, et la nécessité du sacrifice personnel sera subordonnée à l’excédant obtenu.
De même, man^erai-je aujourd'hui à mon dtner du bŒuf ou du mouton? Le prix est ie même, les frais de cuisson pareils ; ce n’est qu’une question de goût. Mais en supposant que le mouton soit plus cher que le IxBuf, et qu’en conséquence de mes moyens pécuniaires, la question.de prix ne me soit pas indilférente, il y a évidemment lieu ici à l'exercice de la prudence ; mais si nous supposons ensuite que ma femme ait une grande envie de manger du mouton , et que sa Situation exige que je ne la contrarie pas dans ses désirs, alors la prudence se réunit à la bienveillance, même aux dépens d'une partie du repas du lendemain , pour décider en faveur du mouton.
Pour subordonner nos pensées à notre bonheur, il y a deux règles à suivre :
1<* Chasser les pensées pénibles ;
8* Rechercher les pensées agréables.
Nous nous occuperons plus lard des pensées qui ont pour objet d’influer sur les actions. Elles se rapportent à cette partie de la prudence qui s’occupe du choix des moyens. Telles sont les pensées qui remontent dans le passé, dans le but d’y chercher des enseignements |K)ur la conduite à venir.
l.a première leçon que donne la prudence personnelle dans la direction de la pensée, est négative; elle nous apprend à éviter les pensées qui entraînent avec elles quebiue chose de pénible. La leçon qu'elle nous donne ensuite est positive : elle veut que nous provo<|uions les pensées auxquelles s'attache une salisNction personnelle. Dans les deux cas, la prudence exige que le rejet des ]>en8ées pénibles , et la création des pensées agréables , ne soient pas accompagnés de l’infliction d'une peine plus grande que celle qu’oi) a évitée , ou du sacrifice d’un plaisir plus grand que celui qui a été obtenu. N’alkz pas en quête des pensées pénibles , dans le dessein de les mettre de côté , ou dans l’espoir qu'il vous sera facile de les écarter. Ce serait le moyen non de les éloigner de votre esprit, mais de les y fixer soigneusement. Ne recherchez que les pensées agréables ; ce sera le moyen tout à la fois de vous procurer les pensées agréables, et de tenir éloignées les pensées pénibles ; car il en est de l’esprit comme de la matière , le même espace ne peut être occupé par deux objets à la fois. Il est vrai que deux ou plusieurs objets ]>etivent se succéder l’un à l'autre avec une rapidité merveilleuse; mais se succéder n'est pas coexister. Succession, n’est point simultanéité.
IjCS pensées nous arrivent sansque nous les recher-
chions, et dans beaucoup d'esprits, les pensées hafssables se présentent plutôt que les pensées agréables. C’est folie que de rechercher dt's maux inutiles. Les pensées pénibles qui doivent venir, viendront; mais n'ajoutez pas inutilement à leur nombre; n'encouragez pas leur venue ; repoiissez ies aussi vile et aussi loin que vous {>ourrez.
Isolé du présent et de l'avenir, le passé est sans utilité; car le passé, le présent et l’avenir ne peuvent nous intéresser ou nous instruire qu’aiitant qu’ils nous fournissent des matériaux dont nous puissions extraire du bien ; or, le passé étant irrévocable, les événements et les opinions qui le suivent ne peuvent exercer sur lui aucune influence. Mais c'est dans le passé seulement que réside l’expérience , et c'est de lui seul qu’on peut obtenir les résultats utiles à la direction de l'avenir. Si nous en exceptons les leçons qu’il nous donne, la plupart des souvenirs du passé sont pénibles. Son histoire est, en grande partie, une histoire de privations. Si l’esprit |>eul être assez heureusement disposé pour faire, de cés privations , une source de souvenirs agréables, eu y arrêtant sa pensée, on aura ajouté à son bonheur. La mémoire d’un passé qui n’esl plus, est ordinairement triste et douloureuse. Nous n'élabiissons pas un calcul impartial entre ce que nous avions et n’avons plus, et ce que nous avons. Nous exagérons presque toujours l'importance de ce qui est perdu et irrévocable, parce que nous l'avons irrévocablement perdu ; tandis que nous avons une dis(K>silion naturelle à déprécier la valeur de la possession présente. Au total, la règle la plus sûre, c'est de reporter le moins possible notre attention vers les scènes et les événements du passé. Chacun peut à cet égard pe hire à lui-même erriaioes exceptions. Il est des pensées de Jouissances passées qui laissent après elles des impressions agréables, bien qu’on les sache irrévocables ; de même , nous nous rappelons quelquefois arec bonheur les événements douloureux auxquels nous avons échappe. 11 est une classe de réminiscences qui n'ont rien que de pernicieux ; ce sont les vains regrets, qui consistent à rêver à ce qui aurait pu être, si ce qui a été n’avait pas été.
11 ü’est point de regrets qui puissent changer le passé; et à moins de les rendre profitables pour l'avenir, la prudence exige que nous les bannissions de la pensée. Il y a une vérité philosophique d’une grande profondeur dans ce passage de Shakspeare:
AU rrgrett are vain, and those mott va'm
fyhich, by pain purebaeed, do inherit pain.
Touilei regret! fonlvaiDi.Potirquoi.daD! aoi mslhcuri,
Acheter A ce prit de nouvelle! douleur! 7