I.€8 événements (tassés, en général , et spéciale
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ment ceui qui ont été , dans le temps , d’une nature |>énible, se frayeront ou s’efforceront de se frayer un chemin dans la mémoire; et cela en proportion de leur importance , et surtout de leur intensité. II n’est point au pouvoir de l’homme d’en détourner la vue et de les bannir totalement de sa mémoii'e. J/atlenlion, quelque forte qu’elle soit; le désir, quelque intense qu’il puisse être , ne réussiront pas à empêcher le retour des souvenirs déplaisants et douloureux. En général la volonté n’a pas assez de puissance sur la pensée pour chasser de tels souvenirs.
L’exercice néanmoins peut fortifier et perfectionner cette faculté comme toutes les autres.
En effet , on a vu la pensée s’accoutumer nonsculcment à ensevelir dans l’oubli des douleurs passées, mais encore à neutraliser l'intensité de la souffrance présente ; on a vu des hommes qui, au moment même où ils subissaient tes plus cruels tourments , ont eu la puissance de détacher leur attention de la sensation présente, de manière à alf.ijblir considérablement ses elfets douloureux. Comparée à la force d’altenlion capable de produire de tels effets, celle qui nous est nécessaire pour écarter de notre vue la masse d’incidents désagréables qui se présentent d’ordinaire à la mémoire, n’est, on s’en convaincra, que très-peu considérable.
On pourrait croire que le pouvoir de gouverner la pensée présuppose l’absence d’autres excitations fortes ; cependant , si cette faculté peut s'exercer en dépit d'effroyables tortures, si l’on a vu quelquefois le calme et même la joie briller au sein de la souffrance, quelle influence une détermination forte ne peut-elle pas proiluire sur la pensée? Quand une ou plusieurs idées occupent l’esprit, la volonté l>eut avoir la puissance de les y conserver, mais elle ne peut les en chasser. L’esprit ne se vide pas à volonté; il peut se maintenir plein; il ne saurait se maintenir à l'état de vide ; pour se débarrasser d’une idée, il ne peut que s’en détourner, et en appeler d'autres. Quand ces idées ainsi repoussées sont les arguments de la partie adverse dans une opinion controversée c’est ce qui constitue la déception volontaire, par laquelle nous admettons les raisonnements d’un côté de la question , et repoussons ceux de l'autre. De cette manière, il n’est pas de proposition absurde qu’on ne puisse arriver à regarder comme vraie ; pas de proposition raisonnalde qui ne puisse être rejetée, i.cs instruments de cette affligeante déception sont la crainte et l’espérance; mais c’est suiioul la crainte, la plus forte de ces deux passions, qui exerce sur notre esprit ce pouvoir despotique.
La question de l’empire qu'un homme exerce sur
lui-même comprend la question de liberté et de nécessité; et un examen attentif du sujet démontrera peut-être que les <1etix principes coexistent dans l’esprit humain. La liberté, ou son équivalent, le sentiment de la liberté, existe sans doute et incontestablement ; mais elle n’exclut pas l’existence de la nécessité. C’est seulement en vertu du pouvoir, de l’aulorité , de l'empire que j’exerce sur mes propres ;>en$ées, et dont je sens à chaque instant en moi la possession , que j’écris ou que je dicte ces pages. Mais quelle est la cause qui m’a fait entreprendre ce travail? Ce ne sont pas ces mêmes pensées ; c’est quelque autre pensée qui était anlérieiiremenl dans mon esprit , sans que je fisse rien |K>ur l'y amener ou pour l’y maintenir.
Parmi les pensées ]>éniblcs <;ui Font effort pour pénétrer dans notre espriU, tàchrz surtout d'exclure le souvenir ou la prévision de maux irrémédiables. Pensez le moins possible aux maux auxquels TOUS ne pouvez appliquer vous-même, ou ne pouvez aider les autres à appliquer le moindre remède; car plus vous y penserez, plus vous les aggraverez. A celte classe app.irliennent tous les maux passés. Ils sont passés, et rien ne peut faire i|ii’tls n’aient pas existé; vous ne pouvez, quelque désir que vous en ayez, empêcher que ce qui est arrivé ne soit arrivé. Si c'est un mal que vous eussiez pu prévenir en agissant différemment, dans ce cas la prudence exige que votre pensée s'y arrête assez longtemps pour empêcher le retour des actes qui l’ont amené. Si vous avez éprouvé une perte en argent, ch pouvoir ou en tout autre objet de désir ou de jouissance , et que ce soit ta faute de voire imprudence ou de votre imprévoyance, rappelez cette perte à votre esprit suffisamment pour empêcher la répétition de l'erreur de calcul que vous avez commise. Mais si ce mal n’a été le résultat d’aucune erreur de votre part, n'y revenez plus; oubliez-le aussitôt que vous le pourrez ; vous ne feriez que vous donner inutilement des émotions pénibles, et ce serait le moyen de les aggraver encore. Rappelez-vous toujours que les plaisirs et les peines composent , après tout , le capital du bien et du mal en ce monde , la semence d'où doit sortir le bien-être futur. Cette semence précieuse, en tant qu’il dépend de nous , ne doit point être jetée sur un sol inapte à la pro<luction du bien. Une peine proiluctive d’un plaisir futur peut être un instrument tout aussi précieux qu'un plaisir productif d’autres plaisirs. Si d’une peine première doit naître un excédant de plaisir supérieur â celui que produirait un plaisir premier, cette ;>eine première a , dans le calcul du bonheur, une valeur plus grande que le plaisir premier. Lîi est la règle véritable , la vraie arithmétique de la morale.
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Ko résumé , si le souvenir d'un plaisir passé nous donne plus de jouissances que la connaissance que ce plaisir est passé ne nous cause de peines, il est sage et prudent de le rappeler à la mémoire. Si , à des événements originairement (>énil>Ies . la satisfaction d'y avoir échapiië, le contraste entre le bien être actuel et la soulfrance passée , attachent un excédant de jouissance supérieur à celui que donnerait ronbli absolu, t'ulilité nous recommande d’en évoquer le souvenir. Les esprits sont si diversement constitués, qu’il n’est pas possible de donner à cet égard une règle applicable aux cas particuliers. Il en est, par exemple, à qui le souvenir des morts qu’ils ont aimés et honorés n’apporte que des impressions |>énibles, et quelquefois même ladouleurla plus vive.. Us ne pensent qu'à la privation de bonheur causés par la |>erte de ceux qu’ils ont aimés. Pour d'autres, au contraire, il n’est point de source d’émotions agréables plus douce , plus pure , plus durable que le souvenir des êtres qui ne sont plus. La pensée de ceux-là s'arrête moins sur ce que leur absence a fait perdre , que sur le bonheur qu’a valu leur présence. Heureusement que la réflexion et le temps travaillent de concert à appuyer les leçons (le la prudence.
La douleur qui gémit sur la cendre des morts s'apaise par le sentiment de son inutilité; l'esprit s'arrache insensiblement aux vanités d'une inutile affliction ; et le regret, après s’être épuisé en lamentations vaines, finit par céder aux influences plus rationnelles que recommandait depuis longtemps TulUité.
Les reproches que nous nous faisons à nousmêmes, la prudence peut jusqu’à un certain point les approuver; mais lorsqu’ils n’ont point en vue l'avenir, ils ne font que déposer dans l'esprit une certaine somme de malheur qu'il eût mieux valu , sous tous les rapports, en tenir éloignée. Les reproches dont les autres sont l’olyet , lorsqu’ils ne peuvent d'ailleurs produire aucun bien, les reproches concentrés dans notre pensée intime, constituent de l’imprudence toute pure. C’est pour nous une peine, et les autres n’en retirent aucun fruit. C’est un premier pas vers des paroles malveillantes, des actes malveillants. Nul doute qu'il n’y ait des cas où la manifestation du déplaisir par des paroles ou par des actes, où les reproches et la portion de châtiment qui s'y rattache , ne soient approuvés tout à la fois et par la prudence et par la vertu. Mais quand il n'en saurait être ainsi , quand le reproche n'est point destiné à se produire par des actes, dès lors ce n’est qu'une peine introduite dans l'esprit de l’individu : il fera bien et sagement de ne point lui donner accès.
Que la pensée ne s'attache point à des maux inévita-
bles. Si elle peut lesécarter, et qu’elle en ait arrêté les moyens,qu'elle ne s’en occupe plus. Il est des hommes qui sacrifient et leur temps et leur tranquillité à imaginer des maux possibles, des maux qui ne leur surviendront jamais . et à qui , s’ils arrivent , toutes les anxiétés qui auront précédé leur venue ne feront rien perdre de leur rigueur. Ces hommes n'auront fait qu’ajouter aux peines de la souffrance les peines de ranticipalion. Ici on pense bien que nous ne voulons pas parler des peines attachées à la conduite soi^ prudentielle, soit impriidentidle : c’est à pensera celles-ci que consiste la prudence |>ersonnelle que nous enseignons. Mais tourmenter son esprit de maux imaginaires; se figurer, par la pensée, les tortures de la pierre, l'affliction de la cécité , la privation de l'un de nos sens , c’est là une occupation tout à la fois inutile et funeste. Nous voyons dans le docteur Johnson l’ex(‘mple d'un homme rendu fréquemment malheureux par la crainte de devenir foti, crainte portée au point de réaliser presque le malheur même qu’d redoiilait , et qui , tout en paralysant une partie de ses moyens d’utilité sociale , affectait gravement le t>onbeur de son existence.
Dans l'a recherche des pensées agréables, quel vaste champ s'omre à l’investigateur! Le monde est tout entier devant lui, et non-seulement ce glolie qu’il habile, mais tous ces mondes innombrabhrs qui roulent dans les champs infinis de l'espace, ou dans les hauteurs et les profondeurs illimitées de l'imagination. I.e passé, le présent, l'avenir, tout ce qu’il y a de grand , de bon , de beau , d'harmonieux, tout ce qui l’a été, l'est, ou le sera. Pourquoi l'imaginalion n'évo<pierait-eIle pas en sa présence les hautes intelligences des jours qui ne sont plus? Pourquoi n'enlreiiendrait-elle pas ces morts illustres des objets dont ils eussent aimé à discourir, si leur existence eût été prolongée jusipi'à nous? Choisissez telle partie que vous voudrez du domaine de la science, dans son état de culture actuelle, et appelez-y les sages des anciens temps ; placez Millon , avec sa haute et sublime philanthropie, au sein des événements qui amènent de toutes parts l'émancipation des peuples; imaginez Galilée conversant avec Laplace ; faites entrer Bacon , soit le moine, soit le chancelier, soit tous deux , dans le laboratoire de l'un de nos grands chimistes modernes , et qu'ils apprennent les développements merveilleux jaillis de l’application de celte grande loi philosophique, « rex|>éricnce. » C’est ainsi que chaque homme, suivant ses inclinations favorites, possède en lui-même un instrument de bonheur qu'il peut perfectionner, (}iie l'usage ne fera que fortifier, et que l'exercice rendra de plus eu plus utile. Toutes les combinaisons de l’intelligence arec
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la matière, les théories audacieuses du génie, le Tol de la pensée à travers rêternitë, qtii peut empêcher ces exercices de la volonté créatrice de l’esprit humain? Combien sont intéressants ces rêves de l’imagmalion qui nous transportent au delà des régions terrestres dans une sphère plus intellectuelle et plus élevée ! I>à vivent des créatures que la pensée se plaît à douer de Facultés plus expansives , de sens plus pareils que l'observation n’en a jamais offert aux regards de la science humaine. Combien même sont attrayantes et instructives quelques-unes des utopies d’une philosophie poétique et bienveillante! Réglée et contrôlée par le principe utilitaire , l'imagination devient une source d'innombrables jouissances.
Quoique les Acuités de l’imagination et de la pensée se résolvent en plaisirs corporels et leur soient subordonnées, la carrière dans laquelle elles s'étendent est beaucoup plus vaste que toute autre, et l’espace ouvert à l'exercice de la contemplation, plus varié et plus sublime. De même que la nuit grossit les objets, que l’obscurité grandit toutes choses, de même l'imagination, dans ses conceptions vagues, dépasse de bien loin les calculs de la réalité. Quand Uilloii dit en parlant de Satan :
To thls hour Had ttlll been falüng,
tl tombe J et maroteoanl il tomberait encore,
il nous donne de sa chute une idée beaucoup plus grande que s'il eût établi d’une manière positive le nombre des milliards de lieues parcourues j>ar Satan depuis le moment où sa chute a commencé jusqu’au moment actuel. Une évaluation exacte exprimée par des nombres , aurait fait sur l'imagination une impression beaucoup moins forte. C'est cette disposition à grandir tout ce qui est inconnu qui fait le charme princi|>al des voyages de découvertes. Une certitude prévue ne |>eul donner le plaisir «le la surprise. La valeur des plaisirs de la pensée n’est donc point d'une nature distincte et opposée à celle des plaisirs corporels ; bien loin de là , les premiers n’ont de valeur qu’en ce qu'ils offrent une image vague, et par conséquent exagérée , des jouissances qu'attendent les derniers. Mais pour qu'il y ait exactitude dans l'estimation des UDI et des autres , le principe de rutiiilé doit être appliqué. C’est l’absence ou la présence de l’utilité qui établit toute la différence qu’il y a entre l’arrangement des épingles sur la pelote d'une petite tille , et l'arrangemeot des étoiles sur la sphère céleste d'un savant.
Dans tous ces cas , dans tous ceux où la puis* sanee de la volonté peut s’exercer sur la pensée,
que cette pensée soit dirigée vers le bonheur. Voyez les choses par leur côté brillant, sous leur plus belle Face; ne les envisagez que sous ce point de vue. S'il est des exceptions à cet égard, elles sont peu nombreuses , et ne s'appuient que sur cette considération , quVn voyant les choses sous un jour moins favor.ible , on se prépare pour résultat définitif, une plus grande somme de bonheur ; comme , par exemple , lorsque l’estimation exagérée d’une difficulté ou d’un danger nous oblige à mettre en action une plus grande somme d'efforts , à l’effet de nous délivrer d’un inconvénient actuel. Cependant, quand l’esprit se reporte sur lui-même avec complaisance ; qu’il regarde auloiir de lui pour trouver des aliments à la pensée ; quand il se repose d'occupations ]>énib!es, ou est comiamné à l'inaclion par des circonstances impérieuses, <|uc toutes les idées soient puisées dans la région des plaisirs . en tant que la volonté }>ciit influer sur leur production.
Une grande partie de l’existence se passe nécessairement dans l'inaction ; et pour choisir iin exemple entre mille qui se présentent sans cesse , et se reproduisent constamment, le jour , lorsque nous allons voir quelqu'un et que le temps sc pmi à attendre; la nuit, quand le sommeil se refuse à clore nos paupières, l’économie du boubeur exige (|ue nous nous occupions de pensées agréables. En sortant ou en demeurant au logis, l’esprit ne peut rester inoccupé; les pensées peuvent être utiles, inutiles , ou nuisibles au bonheur. Donnez-leur une direction convenable; l'habitude des pensées attrayantes naîtra comme toute autre habitude.
Que l’esprit , pour s'occuper , s'applique à résoudre des questions auxquelles se rattache une vaste somme de bonheur ou de malheur. Par exemple , les machines qui abrègent le travail , par les perfectionnements mêmes et récoiioniie <|U'eIle8 apportent, produisent nécessairement une certaine quantité de souffrance : c’est là un sujet qui peut convenablement occulter la pensée bienveillante. On dit que Siilty , pour donner aux pauvres un soulagement immédiat , les occupait à élever <ies buttes de terre dans son jardin. D'autres ont proposé de faire creuser <les fossés et de les combler ensuite , comme moyen d'occupation quand les travaux ordinaires viennent à manquer. Quelle vaste carrière de réflexions généreuses , que de chercher les moyens d’ajouter à la masse de la richesse et du bonheur public , l’accroissement qui résiille évidemment de tous les pcrfeclionnements véritables , au prix de la moindre somme de peine possible ; d’acheter le bien permanent au prix de la somme d'inconvénients la plus faible et la moins durable ; de faire en sorte que les avantages qui
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doivent ^tre répartis sur le grand nombre froissent le moins possible les intérêts du petit nombre! Peut-être lorsque, par les soins de la prudence éclairée et hienvoillante, le malheur inévitable aura été réduit à la plus petite somme possible, la transition s’effectuera presque toujours sans ))rovoqiicr contre ses auteurs les périls cl les violences dont ils n'ont que trop souvent été l’objet , sans alarmer les intérêts de ceux dont leur introduction déplace temporairement le travail.
Chercher à indiquer les projets de bienveillance dont l’esprit |H?ut s’occu|>er , ce serait s'imposer une tâche illimitée ; mais que chacun passe en revue les dilfércntes sortes de maux qui affligent rhuroanité , afin de trouver les moyens de les éloigner ou de les soulager ; qu’il examine quelles occultations on pourrait trouver pour les aveugles, les sourds-muets; pour ceux qui sont privés d’une main , ou des deux mains ; quels sont les plaisirs qu’on pourrait inventer pour ces infortunés ; comment , avec la moindre quantité de peine infligée au coupable, on arriverait à produire l’effet le plus salutaire sur la société ; et beaucoup d'autres questions encore qui se présenteront à la pensée de chacun.
Les pensées qui ont pour objet des conséquences futures constituent raltente ou rexpeclalion , et c'est d'elles que dépend une grande partie du bonheur de l’homme.
Si nous attendons un plaisir , et que ce plaisir ne soit pas produit, l'attente est remplacée par une peine positive. Pour désigner cette peine , la langue française n'a guère qu’un mot composé, celui de peine d’attente trompée ; l'anglais en a un plus énergique, celui de peine du désappointement.
Et cette peine est si im|>ortantü dans te domaine de l’existence humaine , son influence est telle sur la somme totale du bonheur , qu'elle constitue en grande partie la base sur laquelle la loi civile est fondée. Cesl à exclure le désappointement que celte partie de la législation est destinée. Pourquoi donnez-vous au propriétaire ce qui lui appartient, au lieu de le donner à un autre? Parce que, le donnant à tout autre qu’au propriétaire, vous produirez la peine du désappointement.
Swift a exprimé la nécessité d’exclure cette source spéciale de peine avec toute l'énergie d'un axiome , ou pluidt il l’a classée parmi les l»éaliludes. «Bienheureux , dit il, l'homme qui n’allend « rien , parce qu’il ne sera pas désappointé, n
De là la haute importance de nous faire une estimation exacte de ce que nous |>ouvons attendre des hommes en général , dans tous les cas où leur conduite peut influer sur notre bien-être.
« Si nous roulons aimer les hommes, » dit Hel-
vétius dans un passage que nous avons déjà cité , «I nous devons peu attendre d'eux. » Il aurait pu ajouter : « Si nous nous aimions nous-mêmes. » Moins nous nous attendrons à ce que les autres sacrifient leurs plaisirs aux nôtres, moins nous serons exposés au désappointement, et moindre en sera la somme. Et si les autres nous font elfectivemenl de tels sacrifices, notre satisfaction en sera plus vive et plus intense. Quelque plaisir que nous donne le s.icrifice fait ou le service rendu, ce plaisir sera relevé par celui de la surprise, et la peine du désappointement remplacée par un plaisir inattendu.
Or, bien que dans toutes les )>arties du domaine de la morale il soit de la plus haute importance de ne jamais perdre de vue ce fait fondamental , que le sentiment social doit inévilablemeot se subordonner au sentiment personnel , c’est ici surtout que cette nécessité est plus impérieuse et plus évidente. Celui-là réussira le mieux à se préserver des peines du désappointement , qui se fera une idée juste et complète de la nécessité de cette prépontlérance qu’en vertu de la loi iuallérable de notre nature, la force de l'affection personnelle doit conserver sur celle de l’alfeclion sociale ou sympathi(|ue. C'est de celle source que naissent les droits de la propriété , quels qu'ils soient ; et en effet , tout le mécanisme social n’est que la reconnaissance de la vérité de ce principe.
Nous sommes ainsi naturellement amenés à rechercher les moyens les plus propres à donner à l'esprit la puissance de maîtriser ses propres pensées. S’il a la faculté de bannir les pensées de peines, et d'introduire des pensées de plaisir, comment exercer celte faculté de la manière la plus efficace?
Le moyen consiste évidemment à distraire l’esprit des pensées pénibles et des objets qui leur sont associés, et à l’occuper de pensées de plaisir et des objets les plus propres æen réveiller de semblables. Il est vrai que l'expulsion des unes et l'inlrodiiction des autres se tiennent de très près; car, à moins d’avoir une pensée de plaisir toute prête à remplacer la pensée de peine qu'on a réussi à chasser , on aura fait bien peu pour le bonheur. U ne suffit pas d’essayer d’expulser de l’esprit une pensée désagréable ; l’esprit ne restera pas vacant pour cela. La pensée expulsée sera immédiatement remplacée par une autre , et la balance de bonheur se trouvera entre les efforts de la pensée qui entre et ceux de la pensée qui sort.
£n plusieurs cas , comme lorsque les objets qui nous sont désagréables apparlieunenl à la classe des objets matériels, uous pouvons employer des moyens directs: nous pouvons éloigner l'objet luimême ou nous éloigner de lui. Quand la fatale pomme fut présentée à Ève, Ève pouvait lui tourner
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le ilo< ou la donner au premier quadrupède frugivore qu'elle eût rencontre sur son passage.
Mais il n’en est |>a8 de même des impressions qui ne proviennent pas directement des objets )>hfsiqtirs, des idées fournies par la mémoire et l'imagination. On ne peut s'en délivrer par des moyens directs. 1/homme n’a qu’une manière de s’en alTranchir« et c'est une manière indirecte. U faut qu'il détache sa pensée de l'idée qu'il désire chasser, et qu’il la Hxe sur quelque idée d'une nature différente. Tant qu'il ne pourra point arriver là, il o'atteindra pas le but qu'il se propose; car la continuation de l’effort qu'il fait pour se délivrer de l’idée importune ne fera, tant qu'il n'aura pas réussi à saisir quelque autre objet qui la remplace, que tenir l'idée importune constamment ]>résente et en relief.
Ainsi, pour tenir éloignée une idée importune, rattenlion ne doit pas se porter sur l'idée ellemême, ce serait au contraire le moyen de la Axer plus solidement dans la pensée. Tâchez de saisir quelque idée qui vous intéresse , et servez-vous-en comme d'un instrument pour repousser l'autre. Si TOUS lie pouvez réussir à la Axer dans votre esprit, et qu'il ne se présente à vous aucune antre idée agréable, prenez la première venue, fât-elle même affligeante, pourvu qu'elle le soit moins que celle dont vous voulez vous affranchir. Le remède appliqué dans ce cas a de l'analogie avec le vésicatoire ; c’est une peine moins intense et moins durable , au prix de laquelle on guérit une peine plus durable et plus intense.
Par exemple , vous devenez l'objet de la colère d’une personne à laquelle vous êtes fortement attache par les liens de l'affection et du sang. Vous cherchez dans le tumulte des affaires un adoucissement à votre douleur. Si votre chagrin est pro* fond , U peut arriver que vos affaires , lors même qu’elles seraient accompagnées d'insuccès et de contrartélés, y apportent quelque diminution. Elles peuvent même vous placer en collision avec d’autres individus ; et |Kirtanl , en occupant votre attention , vous distraire de la douleur plus grande à laquelle vous désirez échapper.
Mais, dans ce cas, il faut que rocciipalion qui constitue le remède auquel vous avez recours exige de vous une attention continuelle , une attention assez longtemps soutenue pour permettre à la violence de votre douleur de se calmer; car si Toccopation est bientôt terminée , et que vous vous retrouviez oisif et exposé à l’inHuence de vos premiers sentiments, votre but ne pourra être atteint. C'est ainsi que si , pour vous (iislrairc de la |>erte d'un ami , vous prenez un livre , surtout si ce livre est frivole, votre attention sera si faiblement solli-
citée, qu’elle refusera de vous obéir; et au lieu des idées que ce livre présente, la pensée douloureuse viendra prendre leur place, et se reproduira à chaque page, à chaque ligne. II n'est pas hors de propos ici de rappeler le grand avantage qu’offre sur une vie oisive une vie active et occupée ; combien l'homme apte et exercé à une multitude <roccu{>alion8 est mieux partagé que celui dont l'aptitude est plus limitée; et la différence qu'il y a sous ce rapport entre un esprit éclairé et instruit, et un esprit que le défaut de culture a laissé vide et stérile. C'est en général pour les personnes peu aisées ou sans étlucalion , ou n'en ayant que fort peu , que les malheurs domestiques sont plus douloureux et plus irréparables.
11 n’est presque personne qui ne puisse chaque jour consacrer au libre exercice de la pensée, beaucoup de temps inoccu|>é ou mal occupé. Indépendamment des occupations dont l’existence et les jouissances dépendent, indépendamment des amusements nécessaires à la santé , des heures consacrées au sommeil ou aux repas, tous les hommes peuvent disposer d’une certaine portion de temps qu'ils peuvent employer au libre exercice de la pensée, en lui donnant une direction morale, ou , en d'autres termes, une direction d'utilité et de bonheur. La nuit, le jour, le malin, le soir, ont des intervalles qui peuvent être employés dans un but salutaire. Quelque temps s’écoule entre le moment où nous nous couchons, et celui où le sommeil vient fermer nos }>aupières. Le sommeil luimême n'est pas continu; ses interruptions laissent du temps à la réRexion. Et puis, la locomotion occupe une portion considérable de la vie d'un homme : combien de temps employé à se promener, à se trans}>orler d'un lieu à un autre , combien |>erdii à attendre! Que de milliers d'interruptions viennent nous détourner de nos plaisirs ou de nos affaires ! Tous ces moments sont précieux. En outre, parmi les occupations des hommes, combien consistent en travaux manuels et mécaniques, qui laissent la |>ensée libre d'errer où il lui plaît! Celui qui a appris à régler ses pensées ne manquera jamais de temps pour les exercer. Dans la multitude des moments dont se compose l'existence, comme dans la muUiplicilé des objets qui réclament notre attention, la reQexîoo prudentielle et bienveillante saura toujours trouver du temps et des sujets.
11 ne sera peut-être pas inutile de dire un mot de quelques-uns de ces sujets ; mais le champ est illimité , et chacun peut y trouver des objets d’inlérèls particuliers. Tous les hommes peuvent occuper leurs pensées a chercher les moyens de prévenir tel ou tel mal, à former des piojels de gain ou de
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plaisir; si aucun projet île celte nature ne s’ofFre à eux , les espérances |»euvent prendre leur place ; à défaut d’espérance, rimagiiialion présente ses illusions; l’imagination que n’arrèle }>oint l’improhabililë ou l’impossibilité de la réalisation de ses rères, dont les sourenirs indiriduels augmentent la vivacité et le charme.
Chacun doit conformer les habitudes de sa pensée aux circonstances dans la sphère desquelles il se meut. Si sa pensée est occii|>ée à chercher contre le mal des moyens de sécurité , et qu’il n’ait aucun mal particulier à craindre, aucun dont il lui soit possible de se défendre, aucun auquel il n’ait opposé des précautions suffisantes, il fera bien de détourner sa pensée de sujets d’une nature si ;)eu agréable. Et lors même que des maux le roenaceraieiil , son attention ne devrait pas ;>our cela être continuellement dirigée vers les moyens de les prévenir; il doit, à cet égard, sc donner du répit : autrement ses efforts, pour se prémunir contre une soiilfrance future, auraient ;>otir effet certain de lui rendre celle souffrance perpétuellement présente.
Dans tous les cas , la pensée doit se porter autant que possible sur les moyens de prévention ; sur les maux eux-mèmes, le moins possible, et autant seulement que le demande la nécessite de combiner ces moyens. peusées qui s’occupent des moyens d’alléger les souffrances d’autrui n’appartiennent pas h cette |>arlie du sujet , et ne sont pour autrui d’aucune im;>ortance, si ee n’est lorsqu’elles conduisent à des actes.
Les projets ont un avantage sur les créations de l’imagination. Les projets promettent d'ajouter au bien actuel un bien à venir. L'intérét et l’excitation ({u’ils créent sont plus durables que les espérances et les fictions imaginaires; ils ont plus de chances de se développer, d'être fécondés, de produire des projets ultérieurs, qui à leur tour en produisent d’autres, et ainsi successivement.
Mais dans l'absence de plans et de projets , l’espérance et l’imagination arrivent avec leur influence , mère des plaisirs. Bien que l’imaginalion doive agir sur les éléments fournis par le souvenir, cependant l’imagination et le souvenir ne sont pas une même chose. Il peut y avoir souvenir sans que l’Imagination y soit pour rien. 1/imagination peut agir sans sourrnir distinct des objets individuels qui ont fourni à l'imagination la matière de son travail.
Point de situation dont l'imagination ne trouve moyen de tirer des plaisirs. Rien de si |>énible qu'elle ne le courre de ses illusions, source de jouissances. (^)uand un homme est malade, l’illusion qui lui peindra l’absence de sa maladie sera pour lui uo plaisir ; et cependant ce sera l'œuvre seule de l'imaginatioQ ,que n'accompagnera pas raUentenimêine
res(>érance; mais, dans ce cas, le patient doit s’efforcer d’éloigner autant qu’il le peut tle sa pensée l'impossibilité d’un soulagement; il doit la reporter tout entière sur le souvenir de son premier état, sur les jouissances qu'il lui a procurées antérieurement à sa maladie, et chasser loin de lui l’idée que le retour de cet état de choses est impossible.
Il n'est pas rare que la réflexion nous procure celle situation d'esprit. Les plaisirs du passé , les jeux de l’enfance et de l'adolescence, les joies de la pelouse , le soleil des premiers beaux jours , qui ne s’est plu souvent à y penser et à en parler, sans que la pensée que ces plaisirs sont perdus sans retour ôtât rien à ces souvenirs de leur intérêt et de leur charme?
l.a difficulté de bannir de l’esprit une pensée est en raison de la quantité de peine qu'elle amène avec elle. En tout cas , la nécessité de s'en délivrer sera en raison de son intensité et de sa durée. De toutes ces {lensées pénibles , les plus pénibles souvent sont celles que nous cause la perte de nos amis. Dans les premiers moments d’une douleur, la Acuité d'introduire dans l’esprit des pensées d’un caractère entièrrmenl différent peut difficilement s’exercer. La sagesse alors consiste à raodifler la pensée pénible par des associations naturelles et faciles que la présence de la mort elle-même fournit en abondance , et dont il n’est pas de mort individuelle qui n'offre des éléments particuliers et personnels; car i! u’est pas de douleur à laquelle, de manière ou d'autre, ne s’associe l'idée d’im plaisir, et l'existence même de la douleur implique contraste avec l'absence de la douleur. Les peines de la douleur et de l’affliction sont en grande partie produites par la privation de quelque bien autrefois possédé ou es;>éré, cl ne peuvent s’offrir à la |>ensée sans réveiller l'idée de plaisirs goAtés ou attendus ; l’idée de la perte de ces plaisirs ne détruit pas nécessairement, et en toute occasion, le souvenir de cette jouissance et de celte attente.
<rest ainsi que la mémoire des morts peut s'embellir de réflexions louchantes et pleines de charme, de manière à faire de la mort même une source de bonheur ; H il y a autant de vraie philosophie que de tendresse dans cette pensée , que moins de bonheur s'attache aux jouissances des vivants qu’au souvenir des morts que nous avons aimés.
Quant à la direction à donner au discours, lorsque le bonheur d’autrui n’en est pas affecté , nous avons [>eu de chose à en dire. Les conversations inopportunes et imprudentes qui peuvent nous attirer le ressentiment d’autrui, appartiennent à une autre branche de nos investigations. Quant aux I discours qui n’exercent aucune influence sur la I conduite des autres à notre égard , mais qui ne
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latent après eux un résultat île peine, que par la réflexion qu'ils ont dû nous faire perdre dans leur opinion; quant aux discours qui, soit par cette cause, soit par toute autre, nous laissent des regrets; en sorte que, lorsque nous calculons le plaisir que nous arons eu à les tenir, et les peines que nous ont ralu les réflexions ultérieures, nous trouvons que nous avons perdu quelque chose de notre bonheur personnel ; un caractère d’imprudence s’j attache , nous devons donc les éviter. Par contre , les discours qui , donnant du plaisir è celui qui les tient , n’ont rien de déplaisant |H)iir celui qui les écoute, laissent une somme de profit égale au plaisir qu’ils excitent. Mais c’est un terrain périlleux, car il peut se foire que l’auditeur éprouve du mécontentement sans le manifester, par suite d’un calcul de prudence qui lui fait désirer d’éviter l’apparence de la eontradiclion et l’expression du déplaisir. La seule règle à donner pour estimer l’effet de notre conduite en celte circonstance, c’est d'intervertir les rôles entre nous et la personne â laquelle nous parlons ; c'est d’appli<|uer la loi qui ordonne de faire à autrui ce que nous désirerions qui nous fût fait : loi précieuse et importante, quand on la subordonne au princi;>e de U maximisation du bonheur , mais inapplicable en beaucoup d’occasions, et spécialement lors«|ue l’infliction d’une peine est nécessaire à raccoraplissement de la tâche du moraliste et du législateur ; car il est évident que si l’on admettait le délinquant que le châtiment doit atteindre , à réclamer le bénéfice de la loi en question , il se soustrairait à toute punition quelconque, nul ne s’infligeant volontairement une soulfraoce.
On |>eut trouver une source de jouissances à prononcer des |»aroles que personne n’entend; à réciter, à se parler à soi-mème, à composer de vive voil , à lire seul . et lorsque personne n'est là pour nous écouter; car si en remplaçant des pensées pénibles par d'autres qui le sont moins, nous ne réussissons pas toujours à éloigner la douleur , l'inslrument du langage peut quelquefois, dans ce cas, nous servir d’utile auxiliaire; et souvent il arrive que lorsque notre esprit ne nous fournit pas les idées de plaisir nécessaires |>our effocer les impressions de peine, nous pouvons trouver ces idées dans les livres, et les intonations de la voix augmenteront encore pour nous l'influence de cette lecture. Il esldiflicileqir.i l'esprit imbu de littérature et de philosophie, il ne se présente pas quelque )>en8ée propre à calmer la douleur ou à éveiller la joie , revêtue du style aUr3y.in( de quelque auteur favori; et la voix humaine, en lui prêtant son expression louchante, peut ajouter beaucoup à sa puissance. La poésie nous offre dans ces occasions ses bienfai-
lants secours; et quand le rbytbine s’allie à la pensée, la vérité à I harmonie, la bienveülanee à l'éloquence, cet heureux concours ne peut manquer d’exercer une influence salutaire.
Dans la direction de la conduite en général , se présentent naturellement les deux divisions fondamentales de l'abstinence et de l’action , qui elles* mêmes se subdivisent en corporelles, intellectuelles et neutres. Bien qu’on puisse établir quelques principes généraux, soit positifs, soit négatifs, cependant la solution de toutes les questions de soulfrance et de jouissance dépend beaucoup de la constitution particulière de l’individu ; car quelle que soit l’impression produite par un plaisir, de cc qu'un homme n’en éprouve pas le goût, il n’a pas pour cela le droit de conclure que son voisin ne l'éprouve pas non plus; et encore moins a-t-il le droit d'interdire à autrui une jouissance sous prétexte qiiece n'est pas une jouissance pour lui. Chacun est le meilleur juge de la valeur de ses plaisirs et de ses peines. Point de description ou de sympathie qui éipiivale à leur réalité. Jamais la sympathie pour les souffrances d’un ami livré aux mains du dentiste, n’a fait éprouver la douleur d’une dent arrachée. Lors même qu’il en serait autrement , la faculté sympathique n’est rien si elle n’agit sur l’individu lui-même : vérité banale qui équivaut à dire qu’un homme ne peut sentir que ce qu’il sent. Se dépouiller de son individualité , oublier l’intérêt personnel, foire des sacrifices désintéressés, et tout cela en vue du devoir . ce sont là des phrases qui sonneni haut, et qui, à dire vrai, sont aussi absurdes que sonores. La préférence donnée au moi imiividuel est universelle et nécessaire. Si le despotisme de la destinée est quelque part, U est là. Quand rinlérèt est sacrifié, c’est le moi sous une forme qui est sacrifié au moi sous une autre forme ; et un homme ne peut pas plus abdiquer le soin de son propre bonheur , c'esl-.i-<lire de son bonheur actuel, qu’il ne peut se dé|K>uiller de sa ;>eau. Et quand même il le pourrait , pour quelle raison le ferait-il ? Cornment le bonheur de tous aurail-il pu être plus complètement assuré, que par cette lui en vertu de laquelle chacun des individus qui font partie du tout , est chargé d’obtenir pour lui-mème la plus grande portion de bonheur? Quelle somme de félicité |)roctirée au genre humain pourrait égaler celle dont le total se com|>ose de la plus grande portion possible obtenue par chaque individu en particulier? Chaque unité contenant la plus grande quantité possible de bonheur, il est évideril que la réunion du plus grand nombre de ces unités doit donner, pour résultat définitif, laplus grande somme totale de bonheur.
On peut appeler mMicatc une branche ronsidé-
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ra!ile de la prudence personnelle d'abstinence ;c>st celle qui punit par des soulfrances corporelles futiireslesjouissances imprudentes actuelles, l/excès ilesplaisirs sexuels amène généralement sa punition à sa suite. Si l'excès est poussé à l'extrême , la punition est incTitalde. Le plaisir de la jouissance aura, dans la plupart des cas, un caractère corporel ; mais la peine immédiate ou ultérieure sera ou corporelle ou intellectuelle; car rimpriideiice amène le châtiment de l'esprit en même temps que du corps , et le regret ajoute son aiguillon à la souffrance lorsque nous arons le moins la force de souffrir.
Prenez une nature quelconque d'imprudence , par exemple l'ivresse provenant de l'excès des liqueurs spiritueuses. En faisant abstraction de l'effet produit sur autrui « des maux de l’exemple, de la perte de la réputation , de la honte attachée à commettre les imprudences et les Fautes qui accompagneol i’nhsence temporaire de la raison , quelle est la somme de plaisir et de peine pour l'individu lui-mème, considéré isolément du reste dçs hommes? Au prix d’une certaine quantité de temps et d'argent, il a acheté une cerlaineqiiantilé d'excitation agréable. A la perle du temps occupé par la jouissance, ajoutez la perte du temps et de l’argent sacrifiés par l'ivresse ou par ses conséquences ; ajoulez-y les souffrances du malaise et de l'alfaiblissemeut <ies forces ; la perte de tout contr/Vle sur soi-mème par l'eucouragement donné à une propension vicieuse; enfin la honte et la douleur inhérentes à tout acte d'imprudence ; et si rindividii n'éprouve ni douleur, ui honte, une somme de souffrances plus qu équivalente à celle-là devra être ajoutée à la partie extrapersonnelle de son biiilget moral. Ce sont là toutes considérations affectant l’individu, abstraction faite des peines qu'il est au pouvoir d'autrui de lui infliger. Le premierraoyenàemploycr pour se soustraire à rimmoraiilé, c'est de calculer ses conséquences.
La même épreuve peut s'appliquer aux actes d'imprudence qu’on peut considérer comme d'une nature mentale ou mixte; par exemple à rirascibiiilé qui, jusqu'à un certain point , est attribuable au tem)>éramciit, mais à laquelle le principe de la maximisation du bonheur mettra un frein vigoureux et efficace. Le plaisir que donne son exercice , le plaisir d'élre en colère, est bien transitoire. La colère excessive 8'f]>uise bientôt elle-même. Or les affecltons irascibles, en ce qui concerne autrui, sont, de toutes, les plus contagieuses, et produisent ordinairement une réaction violente. Contre qui qu’elles soient dirigées, clics dimimienl le plaisir éprouvé à servir la |>ersonnc irascible , et, avec la diminution des plaisirs, vient la diminution <lc la disposition ou du motif (]iii porte a obliger. Mais
quel est l'effet produit sur l'individu irascible luiméme, considéré isolément d’autrui? A quel prix a-t-il acheté le court plaisir de la colère? Il est sorti de son caractère habituel , il a affaibli les forces de son jugement ; son empire sur iiii-mèmc est diminué; il a perdu du temps; il a perdu de son influence; en un mot , il y a pour lui un excédant conshlérable de perte.
La prudence personnelle interdit la passion <lu jeu. La bienveillance ne proclame pas d'une manière moins péremptoire l'immoralité de ce plaisir si chèrement acheté. Le tribunal deTopinion publique l’a flétri et lui a imprimé uii cachet de honte suffisant pour mettre à cette passion un frein salutaire ; de son côté, la législation s'est efforcée , de diverses manières et à différentes épo<]ues, de Faire entrer ce vice dans le cercle de la juridiction pénale. f.a plume et le pinceau l’ont suivi dans ses conséquences, dans toutes scs ramifications de malheur personnel, domestique et social. Mais il est un point de vue, une considération de simple prudence qui parait avoir échappé à l’observation , ou qui du moins n’a pas été suffisamment appréciée.
On n'a pas réfléchi jusqu'à présent que tout joueur qui joue à chances égales, joue à son «lésavanlage. Même en supimsant égalité d’enjeu , d’babileté et de chance, il perd plus ipi'il n'eUt pu gagner. Supposons que de chaque côté l'enjeu soit de 1,000 fr. ; s’il perd, il perd 1,000 Fr. ; s'il gagne, il ne gagne que 1,000 fr. Or 1.000 fr. perdus sont plus du côté lie la peine, que 1,000 fr. gagnés du côté du plaisir. Ün homme est plus en état de se passer d’ajouter 1,000 fr. à ce qu’il avait déjà, qu'il n'est en état de perdre 1,000 fr. sur ce qu'il possède ; en sorte que, par le fait , chacun des deux joueurs est sûr de perdre plus que l'autre ne gagnera.
Pour que l'un gagne autant que l’autre perctra, ou plutôt , pour que l'un ne pente pas plus que ne gagnera l’autre, il Fatidrailquc l'enjeu se composât de sommes qui n'ciisscnt auparavant apparlenitni à l'un ni à l’autre.
L'imprudence se manifeste fréquemment dans l'excès de la dépense; et ce sont quelquefois les affections bicnvedlantcs qui nous Font tomber dans celle faute; c'est-à-dire, ces mêmes qualités qui occupent une place si large dans le domaine de la vertu , mais qui, lorsqu'elles échappent au contrôle de riiitérèl personnel . deviennent des vices nuisibles. L'imprudence de cette espèce sera (>ortée à son maximum, lorsipie les errt'Urs seront de la nature la moins réparable ; et quoique la quantité d’imprudence doive être évaluée dans chaque cas particulier, cependant les règles qui président à la distribution de la dépense peuvent être subordonnées à quelques
PRUDENCE PERSONNELLE
eonsMfraHons générales qii'on fera bteh de ne pas perdre de vue; comme, par exemple, lorsipie le revenu dépend entièremenl du Iravail ; dans ce cas, il y a néecssllé évidenle d'apporter une stricte économie, et de mettre de côté une portion des produits du travail, pour parer à res interruptions inéritabirs auxquelles les maladies, les accidents ou la vieillesse soumettent la race humaine tout entière. Quand le travailleur dont la sulisistance de chaque jour dépend de son travail journalier, voit ce travail suspendu et qu'il n'a rien économisé sur le passé , c'est alors qu'il ressent bien vivement et bien douloureusement l'imprudence qui lui a fait négliger l’hahitude d'une stricte économie. Dans la dépense d'un revenu qui n'est pas dO au Iravail, des considérations d’une autre nature se présentent : sa distribution judicieuse sera ^cililée par l'ahseace des incertiliides et des chances auxquelles est soumis le revenu du travailleur. I.es moyens de juger de ce que la prudence interdit ou demande, sont alors plus accessibles; et en même temps, comme l'habitude du Iravail considéré comme ressource contre le besoin, manque dans ce cas, le travail ne sera point, dans les occurrences ordinaires, envisagé comme ressource. l*cut-èlre la condition la plus heureuse est celle où le revenu n’est dû qu'en partie au travail, dans laquelle le Iravail a pour but de subvenir non aux besoins de première nécessité, mais à ces jouissances additionnelfcs , qui augmentent d'une manière si sensible la somme des plaisirs humains. Pour que leur jouissance soit portée au maximum, il faut que leur intensité actuelle n'atfecte pas leur durée hiturc , de manière a en diminuer, dans un avenir probable, la somme définitive.
La prudence personnelle offVc à l’esprit des moyens multipliés de plaisir positif. Leur étendue dépend des habitudes et des occupations de rindividu, et iis doivent se combiner avec les sources spéciales de jouissances auxquelles l’expérience lui a appris â attacher le plus de valeur. On peut choisir dans cette foule d'amusements divers auxquels chacun va demander des plaisirs selon ses goûts; amusements intellectuels ou corporels , stationnaires ou locomotifs , scientifiques ou arlistii|ues ; amusements de recherches dans le passé, de découvertes pour l'avenir. 11 en est d’appropriés au sexe, à l’âge , à la position. Chacun doit chercher individuellement ceux qui lui procurent la plus grande somme de satisfaction. Heureusement pourrhiirna- Dite, les penchants et les caractères des hommes sont si variés , l’éducation et les circonstances ont jeté parmi eux une telle diversité, que les goûts se répartiront toujours sur un grand nombre d'objets i dissemblables. Aux uns, les méditations solitaires, ^
aux autres les investigations sociales , plairont davantage. L'un cherchera l'instruclion dans les feuilles des bibliothèques , un autre dans les feuilles des champs. Les uns se complaisent dans l'examen des plus minutieux détails, d'autres s’élèvent à l'intelligence des principes généraux. Et c'est ainsi que successivement le domaine entier de la pensée et de la science est occupé, et qu'on n’a point à craindre
j rahaïulon de quelques spécialités , et l'encombre-
I ment des autres.
I l.orsqu'oii ne se connaît aucune inclination pour une élude |»arliculière , il peut être utile d'observer les occupations et les amusements des hommes les plus heureux. La liste des amusements purement intellectuels serait sans fin ; car elle embrasse tous les sujets auxquels peut s'appliquer la pensée humaine. D'abord se présentent tous les jeux où l’habileté peut s'exercer, sans que le hasard y tienne assez de place , pour qu'on éprouve plus de contrariété d'un désappointement inattendu que de satisfaction d'un succès inespéré. Que de jouissances offrent . par exemple , les collections d’objets antiques dans le but d'éclairer le passé, <)’aider a finvestigalion des faits historiques, et spécialement de répandre la lumière sur des sujets propres à servir à l'instruction de l'avenir; les collections d'histoire naturelle dans le règne animal, minéral et végétal, mais particulièrement dans les deux derniers, qui lie nécessitent rinfiiclion d'aucune (>eine, ni le sacrifice de la vie , du bonheur , ou des jouissances d’aucun être animé! 1^ botanique, eu outre nous donne fréquemment l'occasion d'obliger en multipliant les échantillons des plantes.
Ou peut rattacher à cette étude i’ediicalion des animaux domestiques , dans le but d'observer leur instinct, leurs habitudes, leurs inclinations, le pouvoir de l’éducation sur eux , leur aptitude à des siTviccs auxquels ils n'ont ;>oiul encore été appli> qiu's ; ou peut y joindre aussi la culture des belles fleurs , telles que les tulipes , ou les aitéinones , ou de ]>lantes rares et uules par leurs vertus culinaires cl medicales. On peut également choisir parmi un grand nombre d'amusements locomotifs, tous également sains cl variés. Telles sont la vendange, la chasse aux champignons , et des milliers d'autres amusements des buis et «les campagnes; amusements non-seulement agréables par cux-mémes, mais encore utiles par leurs conséquences, et quelquefois même lucratifs; car nul ne doit rougir si ses plaisirs, sans être onéreux à ;>ersonnc, lui soûl pécuniairement profitables. Puis viennent les arts mécaniques; ces arts qui inventent cl tnodifieiil les instruments quiservent directement nos jouissances matérielles , ou indirectement p.ir les secours qd’ils prêtent aux sciences qui perfectionnent ces jouis-
PRUDENCE EXTRAPERSONNELLR.
tanocf. Mais la prudence ne cherchera jamais en rain des moyens de bonheur. monde entier se déroule à ses regards, et lui offre à chaque pat de noureaux instruments, de nouveaux éléments de plaisirs.
Toutes les vertus, soit de prudence, toit de bienveillance, appartiennent en effet essentiellement, quoique indirectement, aux régions de la prudence )>crsonnelle; car quelle que soit leur action sur l’esprit des autres, leur effet sur Pesprlt de celui qui les pratique doit être bienfaisant. Quand nous sommes dans un état de calme et de bien-être général, nous éprouvons plus vivement le besoin de faire des actes de bonté. Il peut arriver, il est vrai, que tous nos efforts dr bienfaisance ne fassent aucun bien à ceux à qui nous les destinons: mais lorsqu’ils sont dirigés avec sagesse, ils doivent faire du bien à la personne dont ils émanent. La bonté et l'affeclion |>euvem ne rencontrer qu'insensibilitë et ingratitude, mais l'absence de gratitude de la part de celui qui reçoit, ne détruit pas l’approbation intérieure qui récompense celui qui donne. Et nous pouvons à si peu de frais répandre autour de nous des semences de bienveillance et de bonté! Il est impossitde que quelques grains ne tombent pas sur un sol favorable : il en naîtra une moisson de bienveillance dans le cœur d’autrui , et elles porteront des fruits de bonheur dans le cœur qui les a produites. A chaque vertu est attachée une jouissance, quelquefois deux.
La contre-partie de ces observations s’applique aux qualités funestes et immorales. On ne peut déhnir leur influence sur autrui; il n’en est pas de même de l'individu qui les manifeste ; leur influence sur lui sera délétère, de toute nécessité. Il peut se rencontrer des cas où l’impolitesse , la dureté , la colère , le marnais vouloir , jiroduisent , en ce qui concerne les autres , des oonsé<|uences opposées à leur tendance naturelle; mais elles ne peuvent qu’avoir un effet pernicieux sur celui qui fait l'expérieDce insensée de sc Jouer du bonheur d’autrui.