‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 316 sur 329 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PnUOEXr.E EXTEAI^EKSONNELLE.

Le meilleur moyen de traiter d’une manière convenable et satisfaisante cette branche importante de la morale, est peut-être de considérer d’abord les lois générales que nous prescrit la prudence extra-

l>ersonnelle , dans nos rapports ordinaires avec nos semblables; et de poursuivre ensuite celle investigation dans les rapports qui exigent des modiflealions à ces lois générales, afin de pro<luire, en résultat déflnilif, la plus grande somme de félicité possible.

La dépendance où est l’bomme de ses semblables est la seule source du principe extra|>ersonnel, comme de celui de la bienveillance. Car si iio homme pouvait entièrement se suffire à lui-même, il roudrait se suffire ; et comme , dans cette siip- |)osilion , les opinions et la conduite des autres à son égard lui seraient indifférentes, il ne ferait aucun sacrifice pour obtenir leur affection; et , en effet, ce serait une prodigalité inutile, et il y aurait folie à le faire.

Heureusement }>our tous et pour chacun, l’es* péce humaine est différemment constituée. Une grande partie des plaisirs d’un homme est subordonnée à la volonté des autres, et il ne peut les posséder qu’avec leur concours et leur coopér.itioo. Il nous est impossible de négliger le bonheur des autres sans risquer le nélre. Nous ne pouvons éviter les peines qu'il est su pouvoir des autres <le nous infliger, si ce n’esl en nous conciliant leur bon vouloir. Chaque homme est uni à la race humaine par le plus fort de tous les liens , celui de rintérêt personnel.

N'allez pas vous figurer que les hommes remueront le bout du doigt pour vous servir , s'ils n’ont aucun avantage à le faire : cela n’a jamais été, cela ne sera jamais, tant que la nature humaine sera ce qu’elle est. Mais les hommes désireront vous servir, lorsqu’ils trouveront leur utilité à le faire; et les occasions sont innombrables dans lesquelles ils peuvent vous être utiles en étant utiles à eux-mêmes. L'intelligence consistera à saisir les occasions qui échappent aux yeux du vulgaire. Et c’est dans ces services muluels que réside la vertu ; au delà il n’y en a que bien peu ; et heureusement que cette vertulà est plus répandue et plus générale que ne veulent le reconnaître ou le croire ceux qui ne la possèdent pas.

Les sanctions sociale et populaire sont a|»pelées à agir dans le domaine de la prudence extrapersonnelle. L'homme, dans ses relations domestiques et privées, aussi bien que dans sa vie publique, a non-seulement à créer , mais encore à appliquer ces peines et cet plaisirs que l’opinion sociale et l’opinion populaire distribuent dans leurs arrêts. Il ^u( qu’il les crée, en établissant, autant qu’il en est capable, un critérium exact du vice eide la vertu; qu’il les applique, en jugeant chaque action conformément au principe de la maximisation du bonheur, et en lui allribuant la récompense ou la punition que ce

PRUDENCE EXTRAPERSüNNELLE.

principe exige. î«e chef de ihmille exerce dans le cercle de la Emilie une grande puissance, f^rce que c>st principalement dans lui que l'opinion prend sa source ; et c'est de lui que dépendra essen* liellemeni le caractère de l'atmosphère morale où vivra la famille. 11 peut établir autour de lui un état de choses dans lefjtiel le bonheur sera recherché avec sagesse, et sera par conséquent presque toujours obtenu; mais les idées saines établies dans la famille se feront jour au dehors et au loin . dans toutes les directions où les membres de celte famille pourront se trouver placés. Lorsqu'une estimation correcte du bien et du mal , des notions saines en morale régneront dans les familles , elles se répandront de là dans la vie civile, puis s’incorporeront à la vie nationale. Car le code qui prend le bonheur pour base est universellement applicable, applicable à tous les hommes, en toute occasion, en tout lieu. Quand il y a accord entre les presertptioos de la prudence et cclb'S de la bienveillance , la ligne du devoir est clairement tracée. Là où elles se heurtent , par exemple lorsque la prudence ordonne que nous nous abstenions d'un acte bienfaisant. ou que nous intervenions activement pour infliger une peine, la seule règle à observer, c'est de faire en sorte que le mal ne soit pas rendu plus grand que l'accomplissement du bien ne l'exige, et que le bien obtenu soit aussi grand qu'il est possible de l'obtenir. Ce doit toujours être une question d’arithmétique; car la moralité ne saurait être autre chose que le sacrifice d'un moindre bien pour l’acqpisition d'un plus grand.

La vertu de la prudence extrapersonnelle n'a de limites que celles de nos rapports avec nos sembla* Mes ; elle peut même s'étendre lieaucoiip au delà du cercle de nos communications personnelles, }>ar des influences secondaires et qui se réfléchissent au loin, Dans le domaine public, et en notre qualité de membres de Tunilé (>olt<ique, la législation nationale et internationale nous offre un champ convenable pour l'exercice de celle partie de la prudence qui se rapporte à autrui, et si ce sujet ne sortait point du cercle que nous nous sommes tracé (kins cet ouvrage, nous pourrions le suivre dans les ramifications que présentent les départements législatifs et exécutifs du gouvernement, ainsi que djns les subdivisions de ce dernier en fonctions ailminislralives et judiciaires. Hais cette matière est plus spécialement du ressort de la science législative. Nous concentrerons notre attention dans la partie privée du sujet, qui se divise elle-même en deux branches, l’une domestique, l’autre non domestique. Cette partie embrasse celles de nos relatioDs sociales qui ii'ont |K>inl un caractère public; relations ou permanentes ou accidentelles,

constituées par ces liens du sang que la mort seule peut dissoudre , ou résultant de ces associations variables et temporaires qui entrent dans l’existence de chaque homme.

Un individu peut être placé, vis-à-vis de l'opinion publique, dans des situations diverses. A son tribunal, il peut jouer le rôle déjugé , d’avocat, ou de partie. Il peut avoir à répartir aux autres des punitions ou des plaisirs; à demander au nom d’autrui la disfiensation de récompenses ou de châtiments, ou à recevoir dans l'arrêt de ses semblables, le châtiment ou la récompense d’actes soumis à la juridiction de la sanction populaire ou sociale. Dans tous CCS cas . ((tri! se prémunisse contre une erreur qui n’est que trop commune; qu'il se garde d’assigner aux autres des motifs, des causes, ou des intentions, oud'allégiierces mêmes moyens en sa faveur. Dans sa capacité de juge, s'il veut arriver à une décision honnête et utile, il devra considérer les actes à découvert , et tels qu'ils sont; suivre leurs conséquences dans l’ordre où elles se présentent dans la conduite patente; éviter avec soin, d'une part, de plonger dans les régions impénétrables où les motifs se recèlent ; et d’autre part , de montrer cette variété ;diarisalque qui aime tant à se prmiuire au grand détriment de celui qui la manifeste. Comme avocat , heureusement à l'abri de la position périlleuse dans laquelle l'usage a placé une profession nombreuse condamnée à plaider, pour un salaire, le juste et l'injuste, le vrai et le faux, indislkictement; comme avocat, U a pour mission d'obtenir de la sanction populaire un jugement véridique , et le principe moral lui interdit toute tentative d'égarer ses Juges ou de leur dérober la vue des conséquences de l’acte qui est en cause. Comme partie. Justiciable qu'il est du tribunal de l’opinion publique, il doit avoir constamment présentes à la pensée les conditions auxquelles on ac(]iiiert les affections d’autrui , lesquelles consistent dans l'échange de services mutuels, dans le sacrifice op|K>rlun du présent à l'avenir. En thèse générale, on doit éviter les reproches de pensée lorsqu’ils sont inutiles, ils peuvent conduire à d’inutiles reproches de paroles, et à d’imililes actes de réprobation. Dans toutes ces choses , dans les pensées , les paroles , ou les actes , la prudence extrapersonnelle doit se manifester. Les pensées, tant qu'elles ne sont point traduites en paroles ou en actes, sont inoffensives ;K)ur autrui, quel que soit le plaisir ou la peine qu’elles nous donnent à nous-mêmes. Mais comme les pensées conduisent souvent aux paroles et aux actes, comme elles en sont la source et rorigitie, comme elles sont , par le fait , l'impulsion première qui amène la conduite, le moraliste doit les suivre dans leurs plus secrets replis, et les purifier autant que pos-

PEtDENCE EXTRAPERSONNELLE.

tible des qualilés niii8j|)le8 qui ne manqueraient pas de se produire en iiiRuences {Hruiciciises aux indi- Tidiis, aux sociétés, au fleure humain en f^énéral.

Il est des pensées préjudiciables à une estimation équitable du caractère des hommes, et qui, en rabaissant injustement notre nature , conduisent à des ju('ements erronés, et, ce qui est pire, à des actes d’injustice et de malveillance. Il suffira d'indiquer les plus saillantes. On pourrait facilement étendre celte liste; mais le lecteur le fera de luiroéme, et ce sera pour lui une occupation utile que d’auj^menter le nombre de ces exemples insiructifs, de tous ceux que lui fotirniront son expérience, ses souvenirs et ses observations.

L’une de ces erreurs consiste à conclure de ce que des opinions, autrefois professées, ont été abandonnées depuis, qu'elles n’étaient pas sincères à répo<iue où elles ont été manifestées.

Une autre consiste à prétendre que les hommes ne professent telles ou telles opinions, que parce qu’ils appartiennent à tel ou tel parti , tandis qu’il peut se faire qu’ils n’apparliennenl à ce parti que parce qu'ils professent cette opinion.

Une troisième consiste à conclure, dans tous les cas, de ce qu'un homme a intérêt à professer telle ou telle opinion, que cet intérêt est te seul motif qui la lui fait professer.

La plus grande partie de ceux (|ui, dans leurs opinions, sont dominés par leurs intérêts, sont jM'obablement de bonne foi. Cela arrive toujours lorsque ces intérêts les dominent sans qu’ils les voient . et à leur insu.

Peu d’hommes ont le courage de s’avouer à euxmêmes leur improbilé : il en est |>eu qui se disent tout haut : » Ce n'est pas là mon opinion; mais je dirai que c'est mon opinion , parce qu’en le disant , je gagnerai tels ou tels avantages, i En général, rin> térêt agit d’une manière plus insensible et moins à découvert. Il n’attaque pas l’intégrité de féonl, U la mine sourdement. Il nous fait envisager avec parlialilé les arguments contraires à l'opinion proscrite; ceux qui lui sont favorables, il nous les fait voir avec moins de complaisance. (^)iiand l'un des premiers se présentera l’esprit, on lui fait bi'aucoup d’accueil, on lui prêle attention; tout le mérite qu’il peut avoir, on le lui accorde.

L’un des derniers, au contraire, vient-il à paraître, on l'accueille de mauvaise humeur, et on le met , pour ainsi dire , à la }>orte, sans façon et sans l'entendre.

Dans le monde politique, il est des erreurs d’opinion , qu’on peut appeler vulgaires à cause de leur universalité, et qui sont la source de beaucoup d'intolérance et de souffrance. Telles sont celles qui ne voient dans les hommes «pic îles monstres de dépra

vation 6u des anges de vertu ; celles qui rapportent tous les actes des hommes publics à des motifs politiques; qui, dans tout ce qu’ils font, ne veulent voir que l’homme politique et jamais l’homme privé; qui attribuent tous les méfaits dont les hommes publics sont accusés, à la dépravation du cœur, jamais à la faiblesse de l’inlelligence, et qui mettent toutes les erreurs du jugement sur le compte de 1a perversité.

Il est vrai que quiconque a observé la carrière lies hommes publics, peut avoir remarque des exemples d'immoralité qui sembleraient justifier l'opinion la plus sévère; mais l'opimon la plus sévère est rarement la plus sage, et les passions qui, en matières politiques, se mêlent aux jugements que nous {>ortons sur les autres, égarent étrangement l’intelligence , et exercent de grands ravages sur les affections généreuses. La loi de la bienveillance, et plus encore celle de la prudence , exige que nous jugions les autres avec impartialité et indulgence. En jugeant sévèrement , nous nous faisons juger sévèrement nous-mêmes; et pour goûter le plaisjr de la malveillance , il faut nous condamner à subir la réaction de ses châtiments.

La direction prudente du discours est une branche difficile de la morale; mais c’est aussi l’une des plus importantes. Les aberrations du langage sont . de temps immémorial , un sujet qu'on a fréquemment traité en prose et en vers , quoique ui 1a prose nt les vers ne nous aient encore donné un cours complet de règles qui nous apprennent à appliquer efficacement rinslrumenl de la parole à la création du bonheur, et à la diminution du malheur. Lorsqu'il a ce grand objet en vue, le langage, comme nos autres facultés physiques , peut devenir un instrument de bien.

Dans une grande partie du domaine de la conversation^ tout illimité qu’il soit, les prescriptions de la prudence s’accordent complètement avec celles de la bienveillance; et il est une multitude de sujets qu’on |>eul traiter sans nuire à personne, et qui, agréables à celui qui parle comme à ceux qui écoulent , peuvent être agréables ou utiles à la société en général. El ce sont là les sujets que nous devons choisir de préférence quand nous avons le pouvoir de diriger la conversation , et qu'en même temps les nécessités plus urgentes d'un intérêt spécial n’interviennent pas. Hais il faut se garder de l’erreur trop commune de croire que parce qu'un sujet intéresse celui qui parle, il doit nécessairement intéresser ses auditeurs, quelque important d’ailleurs qu’il puisse être. Des motifs de prudence aussi bien que de liienveillancc nous ordonnent de nous abstenir d’une conversation qui déplaît aux autres , ou même qui leur est indifférente. 11 y a plus, elle peut

PRUDENCE EXTHAPERSONNELLE.

^re agréable aux deux parties , et cependant être en désaccord arec la règle Fondamentale de la vertu, <)iti exige pour résultat un excédant définitif de bien.

Le langage peut alTecter un homme de trois manières. Le discours peut s'adresser à lui lorsqu'il en est le sujet ou sans qu’il en soit le sujet ; enfin il peut être l’objet d'un discours adressé à d'autres. Le langage dont il n'est pas Je sujet peut l'alfecter d'une manière sensible, lieancoup moins cependant, surtout dans les cas ordinaires , que ceux dont son caractère et sa personne forment la matière. I.e discours adressé à autrui agira sur lui , comme faisant partie des jugements du tribunal de l’opinion publique. Et en effet , les opinions que nous exprimons sont de véritables arrêts par lesqueTs nous dispensons les peines et les plaisirs, les récompenses et les punitions dont nous ilisposons. Cesjiigements peuvent s'accorder ou non avec les opinions de la majorité, peuvent influencer ou non ces opinions; ils peuvent affecter ou non le bonheur de l’individu en question ; mais nous devons supposer qu'un jugement défavorable produira infailMbleifienl de la peine, et nous n’avons pas droit de la produire, s’il ne nous est évidemment prouvé que le mal infligé par la peine dans un sens , sera plus que compensé par la production d’un plaisir ou l ‘éloignement d’une peine dans un autre sens. 11 en est de même de la louange non méritée ou peu méritée. Rabaisser le critérium de la morale , en prodiguant l'éloge à un caractère ou à des actes en eux-mêmes blâmables , c'est-à-dire au bonheur de l’humanité, c'est là un rôle funeste en morale ; c'est vicier dans sa source le jugement dont l’influence bienfaisante est proportionnée à son degré de justesse et de propriété; en un mot, c'est aider à démoraliser la race humaine.

En thèse générale , si l'affection de celui avec qui vous causée est, pour vous, chose indifférente, tous les sujets vous sont bons. Si vous avez intérêt à vous concilier ou à conserver son affection , choisissez les sujets qui lui sont le plus agréables. En tout cas, TOUS devez éviter tout sujet que vous savez ou que vous soupçonnez lui être désagréable.

Quant au temps pendant lequel vous pouvez garder la parole ou la laisser prendre aux autres , c'est également une question de prudence. Ne pas fournir votre quote-part , lorsque vous pouvez instruire ou amuser, instruire sans déplaire, ou amuser sans nuire , c’est manquer à l’une des règles de l’art de plaire ; tandis que , d’autre part, occuper une trop grande portion du temps consacré à la conversation, et par là ennuyer les autres, c’est s’attribuer indûment le droit d’intervenir dans les plaisirs ou les préjugés d’autrui ; droit que la saine

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