I. ^ TOHK tu
MOiNTESQUIEl ET BENTHAM.
dire, une roule toute tracée. Il voit le fonds commua de la nature humaine et la cause des différences occasionnelles.
Kt, pour joindre l'eiemplc à la théorie, Tailleur, prenant pour type son cmle penal adapté à nos DKciirs européennes, a supposé sa translation au Bengale ; et il a indiqué , dans chaque litre , les mo* diheaiions qiTil devrait subir pour être approprié à un pays si different des nôtres.
IV. Benthani, trouvant que le champ de la législation n’était que trop vaste, n’a )>oinl cherché à en sortir; mais il Ta mesuré dans toute son étendue. Dans le plan d'un code universel , il a assigné à chaipie classe de lois sa place et sa relation avec Tensemble; cVst une carte générale distribuée en proiinccs. Il n’y avait jamais eu, avant lui, de description complète et régulière de la science.
Chacun sait comment Montesquieu passe rapidement d'un sujet à Taulre , comme il promène ses lecteurs et les ^it aller, à vol d'oiseaii , du Nord au Midi, de TOccident en Orient, divisant tellement les matières , qu'aucune n'est traitée dans son ensemble et ne forme un corps, l.orsqiie j'ai voulu réunir' tout ce qui appartenait, dans \'E$prit des toiSj è la procédure et aux preuves judiciaires, j'ai eu à le parcourir presque en entier; et la richesse qu’on lui suppose disparut quand ces fragments furent rapprochés : c'est que le défaut d'arrangement semble multiplier les objets, et donne un faux air d’al>ondance.
V. Bentham ne voyant ni but, ni limite, ni utilité à roeltre à contribution tous les voyageurs et tous les historiens , pour y trouver des traits particuliers bien ou mal appliqués , des anecdotes pi(|uanles et suspectes, des passages isolés dont on fait tout ce qiTon veut, cherche sa force et son appui dans les principes incontestables de la nature humaine : il analyse 1rs peines et les plaisirs, les motifs, les dispositions, le fort et le faible des sanctions naturelle, morale, politique, religieuse. Il donne les règles les plus simples pour apprécier la gravité de chaque délit, et il jette une lumière toute nouvelle sur la lot pénale.
Montesquieu ne semble occu|>é , dans la variété de ses lectures, qu'à chercher des traits singuliers pour prouver son système de distinction et de séparation , ne roulant jamais voir ce qiTi! y a de commun au genre humain; mais s'attachant à ce qui établit des différences, les races, les classes, les gouvernements, les religions, les institutions locales. lies hommes ne sont pas, à ses yeux, une seule et même espèce ; le climat suffit |>our en faire des êtres divers. Il n’y a pas de peuplade barbare ni de coutume bizarre dont il ne se serve avec plaisir pour justifier cette diversité qu’il veut voir par-
tout, et pour repousser la ootioD d'un principe unique et universel.
VI. EnAn vous avez, dans Bentham, un système, un principe de raisonnement évKlent en lui-méme, qui ramène toutes 1rs controverses d'opinion à un |K>inl où elles peuvent toujours avoir une issue. C'est une concordance établie entre tous les êtres pensants.
Dans Montesquieu, point de système ; car c’est n'en |>oinl avoir que de vous renvoyer à trois prétendus principes, très-mal déAnis , très-mal nommés, qui se contrarient, et qui font naUre sur la convemince des lois une perpétuelle conftision d’itiées. Bien loin d'avoir créé Tari de la législation, il l'aurait rendu impossible.
Mais Montesquieu a-t-il voulu donner un traité sur Tart de la législation? Son titre même n’annonce-t-il pas un autre objet? Je Tignore; mais n’importe; aussi longtemps que le public le considère comme un guide, comme un oracle, il est bon de montrer qu'il n'a point fait ce qu'on lui attribue ; il est bon de montrer ce qu'il y avait à faire après lui. Tant qu’on se fait une fausse idée de la nature ou de la valeur de son ouvrage, il en résulte deux graves iq.convénlents , Tiin de laisser subsister une mauvaise école, Taulre d'empêcher de recourir à une meilleure.
Après cette comparaison, où Ton ne verra peutêtre qu'une prévention partlonnable à l’éditeur de Bentham , je ne me refuserai pas le plaisir de professer sans enthousiasme une grande et sincère admiration pour Montesquieu. Par le nombre d’idées neuves et utiles qu'il a disséminées dans son ouvrage, par les discussions qu’il a fait naître, il a été le bienfaiteur de toutes les nations. Il a tiré l'Europe de celte espèce de léthargie où elle était tombée sur Tétude philosophique des lois : H a délivre la science de Tempire exclusif des jurisconsultes , et il en a inspiré le goût à une multitude de personnes qui étaient rebutées par le jargon technique le plus répulsif qiTon puisse imaginer. Tous CCS répertoires de la pédanterie ont été fermés pour jamais. Il a fait plus encore , il a créé ses successeurs. et peut-être même celui qui a le plus agrandi la sphère de la législation et qui a le mieux déterminé ses limites.
Les brillants avantages de Montesquieu lui appartieiini-nt en propre, et no sc communiquent pas. C'est le charme de son esprit , c’est une fôulc d'heureuses expressions qui restent dans la mémoire. Ce sont des maximes profondes qu’il rend avec une piTcision et une vivacité remarquables; de riches t.-iMcaux bisloriques qui forment de TEjtprit des hts une espèce de musée, et enAn, d'inépuisables ressources pour amuser ses lec-
MONTESQUIEU ET BENTHAM
leurs et les tenir dnns une espèce de surprise con* tinuelle.
Bentham n*a point aspiré à ces moyens ioscoieux de plaire : il traite son sujet pieineroent et de bonne foi , sans ornement étranger et sans digression. Mais quand on a saisi son principe et sa méthode de raisonnement, on peut s’en servir comme lui-mème, et l’appliquer à de nouveaux sujets : il communique son art , il vous met en pos-
session de l’instrument qui lui a fait faire ses découvertes. Montesquieu est bien <langereux pour ses imitateurs. Bentham sera toujours utile aux siens : c'est peut-être à ce trait qu’on peut distinguer les produits de la science d'avec ceux de l’esprit et de Timagination. l/invcnteiir se dépouille lui-même en Faveur de tout le monde. Les diamants de Montesquieu restent dans son écrin; l'or de Bentham entre dans la circulation générale.
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