‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 115 sur 443 · RAPPORT ENTRE L'EMPLOI DE LA PEINE ET DE LA RÉCOMPENSE · texte numérisé non relu

RAPPORT ENTRE L'EMPLOI DE LA PEINE ET DE LA RÉCOMPENSE

les idées se succèdent plus rapidement , où elles se combinent avec plus de force, et embrassent une plus grande variété d'objets. L'attention est plus soutenue, l'imagination plus vive, et l'individu, exalté par le succès même , voit s'ouvrir devant lui la carrière de l'invention ; il découvre le secret de son génie , jusqu'alors ignoré de lui-même. — Que la crainte soit le seul mobile de ses efforts , il travaille avec douleur pour s'exempter de la peine ; mais il ne fera rien de plus : esclave à la tâche , il n'aspire qu'à la finir.

Pour tout ce qui requiert des soins et des talents distingués , la peine n'est pas seulement inefficace, elle agit en sens contraire. Ai-je à craindre qu'on ne m'impose quelque fardeau extraordinaire à proportion de ma capacité , je me garderai bien de la foire connaître ; et si je n'ose la montrer, je n'ai point de motif à l'acquérir. On dit qu'à Siam , s'il y a dans le jardin d'un particulier des fruits excellents, ils sont saisis pour l'usage du prince. Pense- t-on que la culture des arbres fruitiers se perfectionne beaucoup à Siam? A Ispaban, et dans toute la Perse, au rapport de Chardin, les meilleurs ouvriers dans tous les genres sont enrôlés de force pour le service de la cour ; et c'est à cette cause qu'il attribue le peu de progrès qu'ont fait les arts chez une nation adroite et ingénieuse. Mettre les talents à l'amende est un étrange moyen de les perfectionner.

Les nègres , dit on , ont une infériorité naturelle d'intelligence. Cela se peut ; mais ceux qui prétendent le prouver par le peu de développement qu'ils acquièrent dans nos colonies n'ont guère réfléchi sur l'influence de l'esclavage. Le noir qui, du sein de l'oppression , s'élève au niveau le plus commun des Européens , franchit plus/Tespace que l'homme libre qui devient éminent dans son art.

Le gouvernement domestique a plus de latitude, à l'égard des peines , que le gouvernement politique, parce que les parents et les instituteurs ont plus de moyens de juger de la capacité de leurs élèves. — Et la peine est peut-être un mobile nécessaire jusqu'à ce que le sentiment auxiliaire de l'émulation soit formé, et que le tendre intellect

* Voyez le chapitre des Peines et des Récompenses , dans un ouvrage qui doit être le manuel des parents : — Practicai Education , by Miss Maria Edgeworlh , and R. L. Edgeworth, Esq.

11 n'y a personne , en Angleterre, susceptible de quelque intérêt pour le bien public, qui n'ait pris connaissance du nouveau plan d'éducation de M. Lancaster. Entre antres moyens de succès , les récompenses jouent un grand rôle dans son établissement. La salle d'étude ressemble à une boutique de jouets : des petits chariots, des petÉfc|ifr|aux de bois , des cerfs-volants , des paumes , des UjflBjjRff jfont suspendus à des cordons ou à des poteaux; etjfÉs^raruces d'un sou et d'un demi-sou tapissent magnifiquement (es

ail acquis assez de force pour recevoir et retenir les impressions d'un avantage éloigné.

J'ai d'il peut-être , mais je ne doute point qu'avec un peu d'art et d'économie la récompense ne pût suffire à tout. II faut établir une liaison constante entre mériter et jouir, donner peu gratuitement, transformer en prix les amusements. À-t-on besoin du frein des peines, les simples privations suffisent. Ainsi tous les motifs sont tirés du fonds des jouissances, par leur suspension ou leur concession *.

Examinons un autre cas où la récompense est préférable, à raison de ce qu'elle épargne une dépense considérable de peines.

Il y a des services purement onéreux , c'est-à-dire onéreux à celui qui les remplit, mais avantageux pour la société. Qui doit en être chargé? C'est une question à examiner.

On peut dire de chaque individu séparément que le public a droit à ses services; car l'intérêt d'un seul doit céder aux intérêts de tous. Mais si cela est vrai pour tel individu , cela est également vrai pour tel autre, et successivement pour tous. Ainsi, d'une part, chacun est dans l'obligation de se soumettre au service demandé; et d'autre part, chacun a un droit égal que ce service soit imposé à tout autre que lui. S'il n'y a point de milieu à prendre entre ces deux propositions, elles se détruisent l'une l'autre : l'obligation est égale, le droit est égal : entre deux intérêts du même poids , la balance demeure en équilibre. Que s'ensuit-il ? Que personne ne doit faire le service, et que l'exemption de chacun entraînera la destruction de tous. Mais il y a un milieu à prendre, et ce milieu consiste à diviser le fardeau entre tous avec le plus d'égalité possible.

Le principe est incontestable; son application n'est pas toujours facile. Il s'agit d'un service qui ne peut pas être divisé, par exemple, d'un emploi qui ne demande qu'un homme. — Le procédé le plus juste et le plus commun , c'est d'attacher à cet emploi un profit qui en contre-balance les inconvénients. Ce profit , tiré de la masse générale des contributions , représente la part de chacun dans le fardeau du service *.

murs. Chaque candidat pour la récompense a toujours sous les yeux l'objet de son désir, et il sait à quel prix il peut en obtenir la possession. Dans une école aussi nombreuse, il a fallu des peines plus exemplaires que les simples privations de plaisir. Celles que M. Lancaster a établies n'agissent que par le sentiment de la honte, et il les a toutes choisies emblématiques ou caractéristiques. Leur efficace est beaucoup plus grande que celle des châtiments corporels , que les enfants se font un honneur de braver ou une habitude de souffrir, ou qui leur inspirent une aversion décidée pour l'élude.

2 Ceci suppose que la récompense est pécuniaire. Si l'on peut attacher à l'emploi une récompense suffisante en

DES RÉCOMPENSES NUISIBLES

Au lieu de répartir le fardeau , on a eu recours en certains cas à un autre expédient. C'est de le faire porter tout entier sur un seul individu tiré au sort. L'injustice de la préférence est sauvée, mais l'inégalité n'est pas corrigée. On obvie aux appréhensions et aux reproches de partialité ; on n'obvie pas à la souffrance de celui qui a tiré le lot malheureux. C'est suivre le principe de l'utilité , mais c'est ne le suivre qu'en partie.

Voilà un des cas où le principe de l'utilité a paru favoriser des actes de violence et d'oppression. Selon ce principe, dit-on , l'intérêt du petit nombre doit être sacrifié à l'intérêt général. Conclusion vraie , s'il est impossible de faire autrement ; absolument fausse , si cette nécessité n'existe pas. Accuser le principe de l'utilité , le trouver en faute, parce qu'on s'en est mal servi , c'est regarder l'art du teneur de livres comme vicieux , parce qu'un calculateur inexact peut oublier des entrées.

Nous pouvons maintenant établir une comparaison entre la peine et la récompense.

1° La peine est meilleure pour empêcher, pour retenir ; la récompense , pour exciter et pour produire : l'une est un frein , l'autre est un aiguillon.

2° Dans tous les cas où il suffit d'un seul acte pour faire beaucoup de mal , et d'un acte qui peut se renouveler à tout moment, on ne doit se fier qu'à la peine : or, c'est le cas des délits. S'agit-il de produire un acte très-avantageux? Il sera bon de combiner la récompense et la peine , pour doubler la force du motif.

3° Vu l'abondance de l'une et la rareté de l'autre, la peine est le moyen à employer pour agir sur tous en général ; la récompense doit être réservée pour agir sur quelques individus en particulier. L'une subjuguera les passions communes , l'autre exaltera les qualités rares. La peine est un instrument qui extirpe les plantes nuisibles ; la récompense est une serre chaude qui produit des fruits que le climat ne donne pas de lui-même.

4° L'emploi de la peine est de nécessité , l'emploi de la récompense est un luxe. Supprimez le premier de ces moyens , la société ne peut plus subsister ; supprimez le second, elle subsiste encore, mais avec moins de plaisir et moins d'élégance.

5° Dans tous les cas où le service est tel qu'on ne saurait s'assurer que les individus aient la faculté de l'exécuter , la menace de la peine ne produirait que terreur et douleur , et l'application de la peine serait une injustice en pure perte.

Dans les mêmes cas , offrez la récompense , elle ira chercher les talents enfouis ou incont

honneur, sans argent, le fardeau est distribué les membres de la communauté qui cèdent la pré personne en question ; si la récompense est uniq

si elle n'a pas le succès désiré , elle ne produit du moins aucun mal : il n'y a pas un atome de perdu; elle ne sera donnée que dans le cas où le service sera exécuté , dans le cas où l'avantage obtenu est plus qu'équivalent à la dépense.

Ces observations suffisent pour apprécier les opinions de ces juristes qui , après un coup d'oeil superficiel sur cet objet , accusent la politique du peu d'usage qu'on fait de la récompense.

L'auteur de la Richesse des Nations , qui a porté tant de sagacité dans toutes ses recherches , s'est laissé séduire sur ce point par un sentiment peu réfléchi d'humanité. La crainte , dit-il , est , presque dans tous les cas, un misérable instrument de gouvernement *. C'est un instrument dont on a fait souvent un misérable usage , mais un instrument nécessaire , et le seul qu'on puisse appliquer aux besoins ordinaires de la société.

Un jeune roi , dans la première ferveur de ses bons sentiments, résolut dé" purger ses États de tous les crimes. Ce n'était pas assez. Les rigueurs répugnaient à sa douceur naturelle ; il voulut les abolir , et tout faire avec des récompenses. Il commença par le vol : bientôt il eut à récompenser tous les citoyens , parce que la probité avait été universelle. Il fallut renouveler la récompense chaque jour , parce que la probité avait duré toute la journée. On lui proposa de régler la contrebande : « Sage roi , lui dit-on, pour chaque denier que viendra payer le contribuable , donnez-lui-en deux , et l'hydre est à vos pieds. » La victoire est assurée ; mais il comprit que comme celle de Pyrrhus, elle serait un peu coûteuse.

11 n'est pas inutile d'observer ici une différence entre le gouvernement public et le gouvernement domestique. Point de souverain assez riche pour tout faire avec la récompense ; point de père qui ne le soit assez. A Sparte, un morceau de pain noir était le prix de l'adresse. Le fonds des plaisirs et des besoins est une source intarissable de récompenses, quand on sait leur donner cette direction.

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