DES RÉCOMPENSES POUR DÉLATION, OFFERTES AUX COMPLICES
s'exposent. De plus , des témoins payés sont précisément ceux qui excitent le plus la défiance dn juge; et s'ils étaient seuls à déposer, l'idée de la complicité s'offrant d'elle-même, deviendrait la sauvegarde de l'accusé.
On a recours â ces diverses objections pour justifier la prévention qui existe ; mais la prévention elle-même a d'autres causes , et des causes spécieuses. La première , par rapport aux classes de la société qui ont de l'instruction , est un préjugé puisé dans l'histoire, surtout dans celle des empereurs romains. Le mot délateur rappelle d'abord ces hommes affreux, l'horreur de tous les temps, que le pinceau même de Tacite n'a pu couvrir de tout l'opprobre qu'ils ont mérité ; mais ces délateurs étaient-ils les exécuteurs des lois? Non; ils ne servaient que les vengeances privées et les passions criminelles des souverains.
La seconde cause de cette prévention et la plus générale est fondée sur l'intolérance religieuse. Dans les siècles d'ignorance on fit des lois barbares contre ceux qui ne professaient pas la religion dominante , et probablement les délateurs étaient alors considérés comme des fidèles pleins de zèle ; mais à mesure que , par le progrès des lumières , les mœurs se sont adoucies, ces lois sont devenues odieuses. Cependant elles n'étaient pas révoquées; les délateurs, sans lesquels elles seraient tombées en désuétude , partageaient l'antipathie qu'elles inspiraient. C'était une injustice par rapport à eux; mais il en résultait un effet salutaire pour les classes exposées à l'oppression.
Ces cas de tyrannie exceptés , le préjugé qui flétrit les délations mercenaires est un mal. C'est une suite de l'inattention du public à ses propres intérêts , et de l'ignorance générale en matière de législation. Au lieu de consulter le principe de l'utilité , le public va se livrant à des sentiments aveugles de sympathie et d'antipathie: de sympathie, en faveur de ceux qui lui nuisent ; d'antipathie , contre ceux qui lui rendent un service essentiel. Si le dénonciateur doit être hal , le juge doit être abhorré. Le préjugé est fondé sur une confusion d'idées : on ne distingue pas entre le délateur juridique et le délateur privé , — entre l'homme qui va dénoncer un crime devant un tribunal , et l'homme qui insinue des accusations secrètes contre ses ennemis , — entre l'homme qui laisse à l'accusé tous ses moyens de défense, et l'homme qui impose la condition du silence â l'égard de ses rapports perfides.
1 La jurisprudence anglaise a une maiime qui défend d'employer l'interrogatoire pour tirer de la bouche d'un prévenu des faits à sa charge : cette maxime ne peut avoir d'autre effet que d'encourager au crime. Elle énerve un des premiers moyens de procédure; elle Ole au juge tontes
Les accusations clandestines sont justement considérées comme le poison de la société; mais qu'ont elles de commun avec des accusations juridiques ?
H est bien difficile de lutter contre un préjugé si invétéré et si naturel. Les tribunaux anglais ont continué à salarier les dénonciateurs, par nécessité ; mais les juges n'ont rien fait pour éclairer le public, et soustraire ces hommes utiles à la rigueur de l'opinion. Ils s'en servent , et ils les abandonnent au mépris.
C'est là , je l'ose dire , une inconséquence puérile. II faut être d'accord avec soi-même. Que les juges fassent une balance des avantages de cette lot et de ses inconvénients , et , selon le résultat du calcul , qu'ils abolissent les récompenses pour délation , ou qu'ils ne souffrent pas que l'éloquence du barreau insulte, sous leurs yeux, des serviteurs nécessaires dans l'administration de la justice.