‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 126 sur 443 · DES RÉCOMPENSES POUR DÉLATION , OFFERTES AUX COMPLICES · texte numérisé non relu

DES RÉCOMPENSES POUR DÉLATION , OFFERTES AUX COMPLICES

n'a pas lieu : il n'y a plus de sûreté absolue pour le crime. La récompense ne sera offerte a un des complices que dans le cas où Ton désespère de réussir par tout autre moyen. Il y aura donc toujours un intervalle où tout criminel restera soumis à l'appréhension de subir la peine.

Beccaria a condamné sansexceptioitfoute récompense accordée aux délateurs. Examinons ses raisons. Tout son raisonnement semble porter sur les mots trahison et fausseté, c'est à-dire sur la désapprobation confuse attachée â ces termes.

Comme les conventions réciproques sont infiniment utiles, et que, sans confiance, la société n'existerait plus, on a dû attacher la plus grande infamie à cet acte de faux , caractérisé par le terme trahison. Mais ces trahisons ne sont pernicieuses qu'autant que les conventions sont innocentes. Subordonner la sûreté générale de la société â l'accomplissement de tous les engagements , sans excepter ceux qui lui nuisent, c'est subordonner la fin aux moyens. Que deviendrait le monde avec ce principe, que le crime même est un devoir lorsqu'on l'a promis? Le mal change-t-il de nature parce qu'il est devenu l'objet d'une promesse?// faut garder les conventions; maxime sacrée, sans doute, mais qu'on ne devrait poser dans les lois et dans la morale qu'avec une limitation plus sacrée encore, pour excepter les conventions pernicieuses. Quant au mal qui peut résulter de la violation de foi entre les complices, je ne le vois pas. Dira-t-on que la loi qui les y invile les corrompt? Au contraire, elle ouvre une porte au repentir. Elle permet un retour à celui d'entre eux qui est le moins dangereux à la société ; et de ce qu'il rompt un engagement criminel , il ne s'ensuit pas qu'il rompra de même un engagement innocent et utile.

Les brigands ont leur point d'honneur ; mais cet honneur, qui cimente leurs conspirations , est le fléau du monde. Que n'est-il possible de jeter parmi eux la plus extrême défiance, de les armer les uns contre les autres, de leur faire craindre sans cesse de trouver un délateur dans un complice ! Que ne peut-on leur inspirer un tel désir de se dénoncer, de se perdre mutuellement, que chacun d'eux, inquiet et tremblant au milieu des siens, craignant ses compagnons autant que ses juges, ne pût plus espérer de sécurité que du renoncement à ses crimes! Certes, si, par respect pour la foi des engagements , vous vous abstenez de troubler la société des voleurs et des assassins , à plus forte raison devez-vous, par humanité, vous abstenir de punir leurs brigandages.

Beccaria s'élève avec raison contre les souverains ou les juges qui , après avoir attiré un délateur par l'offre d'une récompense, violent leur promesse ,

ou la rendent illusoire. Ici, on ne doit pas craindre de se livrer à l'indignation qu'inspire un procédé si lâche et si funeste. Mais pourquoi? — Parce que cette étroite politique anéantit un moyen nécessaire. Ces invitations , ces offres ne seront plus regardées que comme des amorces perfides. Une telle violation de foi cimentera l'union des criminels. Il semble que le gouvernement lui-même intervienne comme protecteur de leur société, et qu'il ajoute la dérision à la rigueur de la loi, pour punir l'homme qui s'est fié à ses promesses.

Mais, dit Beccaria, ta société autorise la trahison, délestée même des scélérats entre eux. Nous avons vu ce qu'il faut entendre par trahison. C'est bien aux scélérats à la détester réelle est leur ruine. Les honnêtes gens doivent l'approuver : q|lç est leur salut. On introduit par là des crimes de lâcheté. Non : on introduit des actes de repentir, de prudence, d'utilité publique; on prépare un antidote contre tous les crimes. Les crimes de lâcheté sont plus funestes à une nation que les crimes de courage. Maxime spécieuse, mais fausse. Qu'est-ce qui produit dans la société la plus forte alarme ? Est-ce un larcin, ou un vol à main armée? Est-ce un délit de ruse, ou un délit de violence? f*e tribunal qui emploie ce moyen découvre son incertitude. 11 découvre qu'il ne peut rien savoir qu'il ne l'ait appris. Peut-il acquérir aucune certitude sans le secours des témoins? Les criminels viennent-ils d'eux-mêmes faire confidence au juge de leurs projets et de leurs actions? La loi montre sa faiblesse en implorant le secourt de celui même qui l'offense. Vaine subtilité ! car à quoi mène celte observation? La loi cherche les délinquants qui la fuient : si les moyens qu'elle emploie pour les découvrir sont bons, ils ne montrent que sa sagesse.

Mais si on admet les récompenses pour les délateurs, Beccaria veut que ce soit « en vertu d'une « loi générale qui promettrait l'impunité à tout « complice qui découvre un crime, plutôt que par u une déclaration particulière dans un cas particu- « lier. » C'est que, selon lui, u une telle loi pré- « viendrait l'union des méchants, en inspirant « à chacun d'eux la crainte de s'exposer seul « au danger, et qu'elle ne donnerait pas de « l'audace à des scélérats qui voient qu'il y a « des cas où l'on a besoin d'eux. » C'est précisément le contraire. La déclaration particulière suffit pour semer la défiance dans l'association 4es méchants ; elle suffit pour que chacun d'eux puisse voir dans son complice l'instrument futur de sa condamnation. C'est la loi générale qui montre aux scélérats qu'on croit toujours avoir besoin d'eux ; c'est elle qui est propre à leur donner de l'audace,

iC4

LIBERTÉ DE CONCURRENCE

en leur offrant un moyen sûr de rédemption , au moment où ils n'auront plus d'autre ressource.

« Une pareille loi , ajoute Beccaria, devrait « joindre à rimpunité le bannissement du delà- « leur. » Mais à quoi servirait celte restriction , sinon peut-être à rendre nulle dans bien des cas l'efficacité de ce moyen ? C'est par inattention qu'il parle de joindre le bannissement à l'impunité, puisque le bannissement est une peine *.

Page 1