CHAPITRE XV
LIBERTÉ DE CONCURRENCE
Quand il s'agit d'obtenir des services par des récompenses, doit-on admettre la liberté du concours, doit-on la restreindre?
A ne suivre que l'opinion populaire , la liberté du concours serait certainement admise dans tous les cas où il n'y a pas de raison positive pour s'en départir : tel est le vœu public. Mais chez les nations les plus puissantes , et qui passent même pour les mieux gouvernées , il s'en faut bien que cette liberté de concours soit admise dans tous les cas où elle pourrait l'être : des privilèges , des exclusions, des carrières ouvertes aux uns, fermées aux autres, tel est l'état des choses dans la plupart des gouvernements qtti ont cru assurer ou perfectionner telle espèce de services , en l'appropriant à telle classe d'individus.
Qu'il y ait des cas où cette politique soit convenable et même nécessaire , c'est ce qu'on ne veut pas nier ; mais avant d'en venir aux exceptions , commençons par examiner le principe général.
F.t d'abord , arrêtons-nous un moment à consulter l'analogie entre tes peines et les récompenses.
11 se répand une alarme dans le public sur une disposition à commettre des meurtres et des incendies : les soupçons portent principalement sur tel individu. Je suppose qu'il n'y a point encore de loi contre ces délits. Le souverain , ayant la meilleure
1 Dans la dernière édition de Beccaria, faite à Paris, en 1797, on a joint quelques noies de Diderot , malheureusement trop courtes et trop peu nombreuses. Je transcris celte, qui se rapporte a ce chapitre.
« L'incertitude des tribuuaux et la faiblesse de la loi à l'égard d'un crime connu sont de notoriété publique. On tacherait en vain de les dissimuler; et rien ne peut balancer l'avantage de jeter la défiance entre les scélérats, de les rendre suspects et redoutables l'un à l'autre, et de leur faire craindre sans cesse dans leurs complices autant d'ac-
intention de prévenir ces calamités , fait venir l'homme suspect, et lui dénonce des peines sévères s'il commet un des crimes en question. Observez que la peine dénoncée , n'étant point une loi générale , ne concerne que cet individu , et laisse tout autre en pleine liberté. — Qu'un tel incident fût arrivé chez un peuple connu , en faudrait-il davantage pour décider que ce peuple était encore dans un état de barbarie , ou que le souverain n'était pas dans son bon sens? Telle est pourtant l'exacte contre-partie de cette politique qui n'admet qu'un seul individu à rendre un service , lorsque ce service est de nature à pouvoir être rendu par plusieurs ; — rendu mieux ou moins bien , selon le* talents et les efforts des divers concurrents , dont on ne peut juger que par l'expérience.
Si la loi pénale doit s'appliquer à tous pour avoir la chance de prévenir tous les délits , l'offre rémunératoire doit être générale pour avoir la chance d'obtenir tous les services , et de choisir les meilleurs.
L'utilité de la libre concurrence se rapporte à deux parties : 1° à l'intérêt de ceux qui ont besoin du service ; 2° à l'intérêt de ceux qui peuvent le rendre. Commençons par les premiers.
1° Nous avons déjà vu (chap. vu ) par combien de raisons la récompense est un meilleur instrument que la peine, par rapport aux services qui demandent un certain degré de perfection. Nous avons vu que la récompense, offerte à tout le monde, est l'aiguillon de tous les talents. Si vous ne la proposez qu'à un seul, dès qu'il aura fait ce qu'il croit nécessaire pour l'obtenir, le ressort s'arrête, il ne fera rien de plus : tout effort ultérieur serait autant de peine perdue. Supposez deux candidats , chacun d'eux fera de plus grands efforts qu'il n'aurait fait Seul : l'espérance est mêlée à la crainte ; il y a émulation.
« Cela est vrai en général , dira le dispensateur « des récompenses, mais ce cas particulier fait u exception : le mérite de tel individu m'est connu; « il est plus capable que tout autre ; il n'y a point « de concurrent à lui opposer. » — Mais cette supériorité présumée est sujette à ce dilemme : Si votre préféré est le plus habile, la concurrence,
cusateurs. Cela n'invite â la lâcheté que les méchants , et tout ce qui leur Ole le courage est utile.
« La délicatesse de l'auteur est d'une âme noble et généreuse ; mais la morale humaine, dont les lois sont la baie, a pour objet l'ordre public, et ne peut admettre au rang de ses vertus la fidélité des scélérats entre eux pour troubler Tordre et violer les lois avec plus de sécurité. Dans une guerre ouverte, on reçoit les transfuges : à plus forte raison, doit-on les recevoir dans une guerre sourde et ténébreuse qui n'est qu'embûches et trahison. »
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loin de lui porter préjudice , tourne à sa gloire ; si un autre remporte sur lui, Futilité de la concurrence est démontrée.
2° Considérons maintenant la libre concurrence par rapport à l'intérêt des compétiteurs.
Que la récompense , déduction faite des peines du service, soit un bien, c'est ce qui n'est pas douteux, car autrement il n'y aurait point de compétition pour l'obtenir ; mais dès que c'est un bien, pourquoi n'appellerait on pas tous les individus à y aspirer, s'il n'y a point de raison spéciale pour les exclure? Comme les charges de la société sont pour tous , tous doivent avoir droit à ses avantages. Oter à un individu une seule chance d'améliorer son état, c'est lui imposer une condition dure ; la lui ôter sans motif raisonnable, c'est une injustice, et tellement une injustice appliquée à un innocent, qu'elle porterait le nom de peine, si elle était restreinte à un coupable.
Une objection se présente : — «Le nombre des « compétiteurs sera fort grand , et la récompense « ne sera que pour un seul ou pour un petit « nombre; — un seul sera payé pour son travail , « les autres n'auront que le chagrin de leurs trait vaux perdus et de leurs attentes trompées. »
Cette objection ne me parait point une raison suffisante pour restreindre la liberté du concours ; car si , après la décision , il y a eu peine d'attente trompée, il y a eu auparavant plaisir d'expectative. Or le plaisir est d'une longue durée, il occupe un grand espace dans l'esprit; la peine de l'attente trompée s'efface bientôt, et cède à la première lueur d'un nouvel espoir. S'il est vrai , d'une part, que l'espérance soit le charme de la vie , et de l'autre , que peu de nos espérances soient complètement réalisées , pour préserver les hommes du mal des attentes trompées , il faudrait donc commencer par leur ôter tout ce qui les rend heureux. Le nombre des compétiteurs en général, loin d'être trop grand , est restreint par la nature des choses plus qu'il ne serait â désirer. Des services qui dépendent d'une position particulière sont limités à la classe qui se trouve dans cette position; des services qui dépendent d'une science ou d'un art sont resserrés dans le nombre des personnes qui ont cultivé cette science ou cet art ; des services qui dépendent d'un emploi seront bornés au concours de ceux qui sont revêtus de cet emploi. Ainsi l'objection tirée du trop grand nombre de concurrents porte presque toujours sur une supposition fausse.
Le travail de ceux qui ont échoué n'est point ordinairement sans avantage , ni pour eux-mêmes, ni pour le public. Les uns ont développé leurs talents, les autres se sont fait connaître : un seul
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discours aura été couronné, vingt candidats auront exercé leur esprit. Les jeux olympiques , si fameux dans l'ancienne Grèce, étaient ouverts à tous : le prix n'était adjugé qu'à un seul; mais tous les autres trouvaient une récompense dans l'honneur d'avoir combattu , et jouissaient de leurs progrès dans un art qui donnait alors une grande célébrité. 11 se peut même que le service du candidat heureux ne soit d'aucune importance , que la récompense ait pour véritable objet les services des candidats rebutés : ces mêmes jeux olympiques pourraient servir d'exemple. La force supérieure de tel athlète n'était pas un avantage sensible pour l'Étal; ce qui importait, c'était d'encourager cette école militaire de la nation. Ces prix de course, en Angleterre , ont eu le même but. Que vaut au public le mérite particulier du coursier victorieux ! Mais les mille qui ont été vaincus , ou qui ne se présentent pas aux courses , se sont perfectionnés par l'émulation que le prix a fait naître.
Une récompense considérable est offerte par le gouvernement britannique à quiconque découvrira la méthode la plus parfaite et la plus praticable pour déterminer la longitude d'un vaisseau en mer. Un des effets de cette promesse est de détourner de leurs occupations un certain nombre d'artistes et de savants, qui ne seront point dédommagés de leurs frais et de leurs peines; mais l'utilité du service a paru bien supérieure à cet inconvénient : dans le fait , il est très-petit , parce que le nombre des personnes qualifiées pour concourir à ce prix est nécessairement très-limité. Que la même récompense fui offerte à qui remporterait la victoire à la course, à la lutte, au pugilat, les travaux communs seraient désertés , on ne verrait plus que pugilistes, lutteurs et coureurs; la séduction serait irrésistible.
A Athènes , le gouvernement accordait des ré compenses presque aussi fortes pour les exercices athlétiques; mais en cela les Athéniens se montraient aussi sages que nous le serions peu de les imiter. Les succès, dans la guerre, dépendaient alors principalement de la force et de la dextérité des combattants : encourager ces exercices , c'était discipliner une armée ; et la richesse nationale en souffrait peu , parce que les travaux nécessaires à la subsistance étaient faits par des esclaves.
Résumons les avantages résultant de la liberté de la concurrence portée au plus haut degré : 1° chance du plus grand succès augmentée selon le nombre des concurrents; 2° chance du plus grand succès augmentée par le redoublement des efforts de chaque aspirant; 5° égalité favorisée ; 4° nombre d'ouvrages multipliés ; 5° développement des capacités latentes.
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