‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 135 sur 443 · SECONDE REGLE POUR LES SALAIRES · texte numérisé non relu

SECONDE REGLE POUR LES SALAIRES

Les salaire! doivent être fixés au taux le plus économique, sans nuire au service .

Le vrai prix de toute marchandise, c'est le plus bas auquel le vendeur peut la céder en continuant à la produire. — Le vrai prix d'un service est de même le plus bas auquel on puisse l'obtenir, de sorte qu'en le payant plus cher il ne serait pas mieux fait , ou que la différence en qualité n'équivaudrait pas au surplus de dépense. Dans l'estimation de ce prix , il faut faire entrer tout ce qui est nécessaire, soit pour mettre l'individu en état d'exécuter et de continuer le service, soit pour l'indemniser du sacrifice qu'il fait, en renonçant aux chances avantageuses que d'autres carrières peuvent lui offrir.

Dans l'institution d'une charge , il est assez difficile d'estimer au juste ce que doit être le salaire; il faut agir au hasard , comme pour une denrée qu'on porterait au marché pour la première fois. On jugera , d'après le nombre et l'espèce des postulants, si le salaire offert est suffisant pour être accepté par des personnes propres au service.

D'après cette règle , le salaire des juges anglais , qui parait considérable , ne l'est point assez , puisque, comme nous l'avons vu, il ne suffit pas pour attirer les sujets qu'on aurait le plus d'intérêt à voir revêtus de cet office.

La France, avant la révolution, ne donnait presque point de salaire à ses juges; c'est qu'ils n'étaient pas tirés de la classe des avocats , et qu'ils n'avaient aucun sacrifice à faire en entrant dans leur emploi. D'ailleurs , en Angleterre , où le nombre des juges est fort petit, chacun d'eux est censé , dès le premier jour, capable de toutes ses fonctions : il ne doit pas arriver là pour faire son noviciat, mais pour y montrer d'abord tous les résultats d'une longue étude. En France, où la magistrature était fort nombreuse , et où chaque tribunal avait ses Nestors , on pouvait être plus facile sur l'admission; un novice avait peu de poids, û n'était pas chargé d'affaires importantes, et il pouvait garder aussi longtemps qu'il voulait le silence pythagoricien.

C'est une bonne règle d'économie d'employer dans les offices publics de vrais travailleurs , point au-dessus de leur état, et qui, au contraire, s'en tiennent pour honorés. Il n'y a que perte et dépense à se servir d'hommes qui veulent être payés selon leur condition et leurs prétentions , plutôt que selon

leur travail. Il ne faut pas employer des fleuristes hollandais pour cultiver des pommes de terre.

Il est des offices publics où les occupations réglées ne durent que trois ou quatre heures de la journée. Mauvais système! Que peuvent faire du temps qui leur reste des commis qui n'ont pas moins aliéné leur liberté pour une portion du jour que pour la journée entière? Ce loisir est une véritable augmentation faite à leurs besoins : l'ennui, fléau de la vie , n'est pas moins le fléau de l'économie. Moins on est occupé , plus on se rapproche de la classe qui dépense et qui jouit. Aussi est-ce parmi ces demi -travailleurs qu'on trouverait le plus d'hommes mécontents de leurs salaires.

Disons un mot du clergé sous ce chef. La totalité de son revenu , en Angleterre , n'est peut-être pas excessive , peut-être pas même suffisante pour une bonne répartition. Mais l'inégalité est extrême. C'est un mal reconnu de tout, le monde , et plus facile à voir qu'à corriger.

Cette excessive inégalité a un effet très-désavantageux par rapport au grand nombre des ecclésiastiques. La comparaison qu'ils font de leur état avec celui des grands bénéficiers diminue encore à leurs yeux la valeur de ce qu'ils reçoivent. Une récompense très-inégale, pour des services égaux , dégrade ceux qui n'ont que leur portion congrue. Le tout présente une apparence de loterie , de faveur et d'injustice, qui contraste avec le caractère moral de cette vocation.

Dans les salaires des autres emplois , le superflu n'est ordinairement qu'inutile ; dans l'Église , il est pernicieux. 11 a une tendance naturelle à i aspirer le dégoût des devoirs pénibles de ce ministère.

On a essayé de justifier les grands émoluments ecclésiastiques. Les richesses , dit-on , donnent de la considération. Ceux qui n'auraient pas des égards pour le sacerdoce en auront pour l'opulence ; et la multitude , qui verra les dignitaires de l'Église marcher de pair avec les notables du monde , recevra leurs instructions avec plus de docilité. Ne voit-on pas tous les jours qu'un riche , fût-il un sot, est écouté avec plus d'attention , qu'on s*efforce de lui trouver de l'esprit , que ses conseils paraissent des oracles, et que l'idée vague de sa fortune donne du poids à ses plus minces conceptions? Pourquoi refuserait-on à la religion le secours de ce préjugé? La richesse des ecclésiastiques fait partie de la magnificence du culte, comme les autels d'argent et les vases d'Or de TÉgllse : c'est un moyen de parler aux sens et de captiver l'esprit parles yeux.

Ce raisonnement tombe devant l'examen et l'expérience. La dignité du caractère ecclésiastique dépend de son utilité : or , quelle est TutHété d'un

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