‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 154 sur 443 · DE L'AVANCEMENT DES SCIENCES · texte numérisé non relu

DE L'AVANCEMENT DES SCIENCES

Quoique les découvertes dans les sciences soient le fruit du génie ou du hasard , et que les plus importantes aient été produites par des individus sans aucune idée publique, il est possible toutefois au gouvernement d'y contribuer et d'en hâter les progrès. Pour encourager les recherches de pure théorie, ce premier degré dans l'invention, le moyen le plus nécessaire comme le plus simple est d'appliquer à chaque science des fonds destinés aux expériences particulières qu'elle exige.

II semble d'abord assez superflu de le recommander, puisqu'il est peu d'Étals qui n'aient approprié quelque somme à cet emploi , et que les gouvernements, à mesure qu'ils s'éclairent, paraissent plus disposés à placer ces dépenses parmi les besoins publics. Mais quand les fonds destinés à cet objet seraient aussi considérables qu'ils devraient l'être , il resterait à examiner les moyens d'en tirer le parti le plus efficace.

II faudrait que les fonds appliqués à une science, par exemple à la chimie, fussent remis aux savants eux-mêmes , mais qu'ils le fussent sous la forme de récompense : ainsi le chimiste qui , sur un sujet donné, aurait fait la meilleure dissertation de théorie , serait mis en possession de ces fonds , à condition de les employer rigoureusement aux expériences qu'il avait indiquées. Quelle récompense plus naturelle, plus utile, peut-on offrir à un savant, que de le mettre â portée de satisfaire, avec honneur pour lui-même , un goût ou une passion qui, par l'insuffisance de sa fortune , aurait été son tourment plutôt que son plaisir? N'est-ce pas offrir à un amant la possession de sa maîtresse? On récompense ses talents en lui donnant de nouveaux moyens de les augmenter. Des gratifications d'un autre genre ont souvent un effet contraire; elles peuvent distraire, séduire, et foire naître des goûts d'un genre opposé.

Si ce moyen, si propre à pousser les recherches de théorie , a été négligé , c'est que la liaison qui existe entre les sciences et les arts , entre la théorie et la pratique , n'est bien connue que des savants eux-mêmes; et l'utilité des sciences ne frappe la plupart des hommes qu'au moment où on les applique à un usage immédiat. Les ignorants sont toujours prêts à humilier les savants, c'est-à-dire à se venger d'une supériorité trop sentie, en accusant les sciences d'être plus curieuses qu'utiles. « Tous vos livres d'histoire naturelle sont fort beaux, disait une femme à un philosophe, mais vous n'avez pas encore sauvé une feuille de nos arbres de la dent des insectes. » Tel est le jugement frivole des gens du monde. Cependant il est telle découverte , inutile en elle-même , qui en enfantera tôt ou tard mille autres de l'utilité la plus grande. La chimie est particulièrement dans ce cas. Trouvet on un nouvel air, une nouvelle terre, un nouveau sel, un nouveau métal : d'abord cette découverte n'est bonne qu'à donner du plaisir à un petit nombre d'amateurs ; peu à peu les observations se multiplient ; des faits éloignés se rapprochent ; de nouveaux rapports se découvrent; on applique cette matière nouvelle à divers usages. Mais, malgré cela , toujours la présomption et la paresse déclameront contre les recherches de théorie. Ici, à leur

DE LA DIFFUSION DES SCIENCES

tour, le» ignorants sont les incrédules. Les savants seuls se laissent conduire, dans ce monde intellectuel, par la foi et par l'espérance.

Page 1