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CHAPITRE III

DE LA DIFFUSION DES SCIENCES

Les sciences, comme les plantes, ont un accroissement en deux sens, superficie et hauteur. Pour les plus utiles, ce qui les répand vaut encore mieux que ce qui les avance. D'ailleurs, plus le nombre de ceux qui les cultivent est grand , plus il est probable qu'elles s'enrichiront de nouvelles découvertes. Elles profiteront de mille hasards, qui se perdraient dans un pays où les connaissances seraient rares ; et la subdivisioa dans les travaux de l'esprit, conséquence naturelle du grand nombre d'hommes éclairés, sera un puissant moyen de perfectionnement.

En supposant un État divisé, pour les sciences, en districts de cinquante milles de diamètre , je voudrais placer les établissements suivants dans la ville la plus centrale de chaque province :

1° Chaire de médecine ;

2° Chaire de chirurgie et de l'art d'accoucher ;

3° Hôpital ;

4° Chaire d'art vétérinaire ;

tf° Chaire de chimie ;

6° Chaire de mécanique et de physique expérimentale ;

7° Chaire -et jardin de botanique et d'horticulture expérimentale;

8° Chaire pour les autres branches de l'histoire naturelle ;

0° Ferme expérimentale.

Le premier bon effet de ce plan serait de fournir à chaque district un praticien instruit dans toutes les branches de Fart de guérir. Un hôpital , nécessaire en soi-même, servira de plus aux démonstrations des professeurs de cette science.

L'art vétérinaire, l'art de guérir appliqué aux animaux de service, exige une partie des mêmes études que Fart de guérir appliqué à l'espèce humaine. Cet art, cultivé en France, est entièrement négligé en Angleterre. La langue anglaise, en général si abondante, n'a pas même de terme pour

l Je laisse subsister ceci comme fail historique. Cela n'est plus vrai : le gouvernement a établi , à Londres, un professeur de Part ? étérinaire , et cet établissement , dans lequel il s'est déjà formé beaucoup d'élèves, a le plus grand succès.

le désigner. Quelques particuliers zélés ont commencé un ou deux établissements pour cet objet , mais le gouvernement n'en a pas senti l'importance. Ainsi le cultivateur reste sans secours contre les pertes si fréquentes auxquelles est sujette la partie la plus précieuse de ses fonds 4 .

Ceux qui ont quelques notions de chimie savent combien d'usages domestiques on peut en tirer. Le célèbre Bergman a fait un petit traité sur l'application de cette science au service familier de la vie V Dans les cours que je propose , on s'attachera principalement à cette partie pratique ; on l'appliquera , par exemple, aux travaux de la laiterie , à la conservation des grains et autres produits de l'agriculture; aux moyens de conserver les provisions de toute espèce, de se garantir de la putridité, cette ennemie si cruelle de la santé de l'homme et des parties corruptibles de ses richesses ; aux soins nécessaires pour se préserver des poisons, si sujets à se mêler dans les matières alimentaires et dans les ustensiles qui les préparent ; à tous les métiers qui travaillent sur les métaux; aux brasseries, à la préparation des suifs, des cuirs, des savons, etc.

La botanique, nécessaire jusqu'à un certain point à la médecine , a de grands rapports avec la chimie et les arts qui en dépendent. Les recherches combinées du botaniste et du chimiste perfectionneront la connaissance des matières végétales et de leurs usages; c'est à eux qu'il faut s'adresser pour trouver, s'il est possible, des matières qui fournissent , à moindres frais ou à un degré plus fort , la ténacité du chanvre et du lin pour les toiles , le cordage et le papier; la qualité astringente de l'écorce de chêne pour la préparation des cuirs ; la qualité colorante de la garance , des galles , des lichens, et ainsi à l'infini. Enfin, c'est le botaniste qui enseigne à l'agriculteur à distinguer dans les gramens et d'autres herbes celles qui ont des qualités plus ou moins utiles pour les bestiaux.

Le professeur d'histoire naturelle fournirait bien son contingent de service. C'est lui qui apprendrait au cultivateur à distinguer, dans toutes les provinces du règne animal , ses alliés d'avec ses ennemis. C'est lui qui , en faisant connaître les demeures «le tant d'insectes, dont les ravages trompent si souvent les espérances de l'année, leur manière d'être, leurs métamorphoses, indiquerait les moyens les plus efficaces de les combattre. C'est lui qui enseignerait quel est l'oiseau qui dévore le fruit des campagnes, et quels sont ceux qui font une guerre utile aux insectes. Si nous savions l'histoire de tous

1 Ce traité fut traduit en anglais par M. Bentbam. L'ouvrage de M. Cbaptal sur le même sujet présente les résultats des connaissances acquises depuis le temps où le savant suédois a donné le sien.

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les animaux , nos concitoyens inférieurs , qui partagent avec nous la surface de notre planète , nous trouverions peut-être qu'il n'en est point dont l'existence soit indifférente à la nôtre.

J'ai mis au dernier rang l'institution d'une ferme expérimentale, non qu'elle fût moins utile, mais ses fonctions sont plus facilement remplacées par les soins des individus. Dans un pays riche et cultivé comme l'Angleterre, il n'est point de district où l'on ne trouve des propriétaires qui font leur objet principal du perfectionnement de l'agriculture. Il ne leur manque qu'un dépôt pour donner à leurs expériences toute la publicité nécessaire. L'ouvrage de M. Toung a rempli longtemps cet objet jusqu'à un certain point ; mais un recueil d'instructions éparses et accidentelles ne remplace pas un système de recherches régulières, ni un établissement central qui recevrait des informations de toute part et les répandrait avec méthode *.

En faisant la revue des sciences propres à être répandues dans la masse du peuple , je ne dois pas oublier la connaissance des lois , ces fruits les plus mûrs et les plus précieux de la morale. Mais , malheureusement , il s'en faut bien que le système des lois soit assez simple, assez méthodique et intelligible pour être mis à la portée du peuple. Quand les lois seront ce qu'elles peuvent être , elles formeront à peine une science. Malheur au législateur qui laisse dans l'enceinte du langage des expressions plus faciles à entendre que les siennes ! Il est singulier que la loi en plusieurs pays se réserve des façons de parler surannées et obscures / des mots techniques ou barbares, une sorte de langue morte, comme si on craignait qu'elle ne fût trop bien comprise du vulgaire. Si les principes que j'ai posés sont vrais , si l'application que j'en ai faite au code pénal y est conforme , je puis me flatter d'avoir mis en évidence que les lois peuvent être rendues intelligibles aux esprits les plus communs.

C'est surtout par le système complet de ces instructions qu'il faudrait préparer cette classe d'employés publics qu'on pourrait rendre si utiles à l'État , je veux dire les ecclésiastiques. Alors, dans les bornes étroites de chaque paroisse, dans les provinces les plus reculées , dans les lieux les plus pauvres et les plus sauvages, il se trouverait au moins un homme de confiance, instruit de tout ce qu'ir importe le plus de savoir. Quel avantage! et surtout dans les pays où les connaissances sont rares ou inégalement disséminées. D'ailleurs , plus les prêtres pourraient tirer leur influence et leur

1 Un établissement de cette nature, sous le nom de bureau général d'agriculture, fut fondé sous l'administration

considération de vrais services , moins ils seraient portés à la chercher dans des moyens dangereux. Ces connaissances, qui sont la gloire et le salut de l'esprit humain , les préserveraient du fanatisme , qui en est la honte et le fléau. Placés au milieu de leurs paroissiens, comme de bons pères de famille, leurs guides et leurs oracles dans toutes les circonstances difficiles, ils s'appliqueraient à rectifier les préjugés nuisibles; ils combattraient leurs funestes habitudes dans l'éducation physique et morale de leurs enfants. Un cours élémentaire de physicothéologie vaudrait bien d'autres instructions religieuses. Peu à peu, sous les yeux d'un homme éclairé, d'un chef aimé et respecté, cette portion du peuple si négligée acquerrait plus d'intelligence dans ses travaux , plus de douceur dans toutes ses habitudes, et, en perdant sa grossièreté, deviendrait plus respectable aux yeux des classes supérieures.

Je n'ai compris dans ces établissements que les connaissances qui exigent l'instruction de vive voix: il en est d'autres pour . lesquelles les livres valent mieux , telles que la législation , la logique, la métaphysique, la grammaire, la rhétorique, l'histoire dans toutes ses branches , et la morale. Les secours publics doivent se donner principalement aux premières. Les instituteurs , pour les autres , ne sont utiles que pour fixer l'attention des élèves , ou leur épargner la fatigue solitaire de la lecture. Le gouvernement peut toutefois donner un encouragement direct à ces sciences , en fondant , dans chaque ville où il aurait placé les différents collèges , une bibliothèque croissante affectée à ces branches. Ce serait un secours pour les étudiants et une récompense pour les auteurs.

Beaucoup de personnes rejetteront ce projet d'instruction comme chimérique, croyant ces sciences trop abstruses pour les jeunes gens. Leur entendement n'est point encore formé, dira-t-on, pour des études si profondes.

L'opinion commune sur la difficulté des sciences, en comparaison des langues mortes, est un préjugé , qui doit son origine à l'ordre dans lequel on se livre à leur étude, et au petit nombre de personnes qui les cultivent. Ce qui n'est connu que de peu de gens parait toujours plus difficile à savoir ; et , comme on n'entre dans ces sciences qu'après avoir fini le cours classique , on en a conclu que ces diverses études avaient été placées selon la gradation de leur difficulté. Mais , coutume et préjugés à part , la carrière des sciences est plus facile, plus agréable , même pour les plus jeunes élèves , que celle des langues mortes. Dans l'étude des sciences,

de M. Pitt : on le dut à l'activité et aux sollicitations de sir John Sinclair.

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on ne s'adresse à la mémoire et aux autres facultés intellectuelles que par des expériences qui parlent aux yeux, par la démonstration des objets. La curiosité, passion qui se développe avec tant de force dès l'enfance même , y trouve des jouissances continuelles. Dans l'étude des langues , au contraire, tout est abstraction , tout est ennui! point d'objets sensibles pour soulager la mémoire ; point de variété : toute l'énergie de l'esprit se consume sur des mots auxquels on ne voit encore ni utilité ni application. Aussi les cours les plus détaillés sur les sciences dont nous avons parlé ne prennent pas tous ensemble une portion de temps égale à celle qu'absorbe le latin seul , qu'on oublie si communément au sortir du collège. Une langue en ellemême n'est bonne à rien ; son utilité ne se rapporte qu'au service qu'on peut en tirer pour la conversation ou pour la lecture. Mais on n'a rien écrit dans les langues mortes qu'on ne trouve, sur le même sujet, des ouvrages plus instructifs dans les langues modernes. D'ailleurs , au moyen des traductions , on a fait passer dans nos idiomes vulgaires toute la substance des anciens auteurs. Que les orateurs et les poètes aient des beautés supérieures dans l'original , est-ce un avantage assez grand pour l'acquérir aux dépens de tout ce qu'on pourrait apprendre dans une jeunesse bien employée? A quoi se réduit il pour les értidils euxmêmes? A leur fournir un fonds d'allusions et d'ornements dans leurs conversations ou leurs livres; dédommagement assez faible des idées fausses et confuses que la coutume nous force à puiser dans ces sources, en négligeant les vérités utiles que l'industrie heureuse des modernes a fait éclore. Que ceux qui trouvent de l'amusement dans ces études en fassent leur principal objet, que les

1 On ne peut pas disconvenir qu'il n'y ait un degré d'utilité réelle dans la connaissance des langues mères, relatif ement à la connaissance de celles qui en sont dérivées, et à cette branche de la métaphysique qui s'applique à la grammaire générale , et de là aux syntaxes particulières. Le procédé de l'esprit humain dans la mécanique du langage ne peut élre bien connu que par l'élude réfléchie du grec et du latin. Mais celte utilité est beaucoup trop bornée pour justifier cette étude comme base de l'éducation générale. {Éd.)

* <( En effet, la plupart de ces savants ne sentent plus les choses en elles-mêmes. Ils sont comme ces imaginations faibles, qui, subjuguées par l'éclat des dignilés et des richesses, admirent dans la bouche d'un grand ce qu'ils trouveraient pitoyable dans celle d'un homme du commun. Ainsi, l'ancienne réputation et les langues savantes leur imposent et changent tout à leurs yeux. Telle pensée qu'ils entendent tous les jours en français, sans y prendre garde, les enlève s'ils viennent à la rencontrer dans un auteur grec. Tout pleins qu'ils en sont, ils vous la citent avec emphase , et si vous ne partagez pas leur enthousiasme : Ah I

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