RE3TH1B. — TOME II
poètes étudient la langue d'Homère et de Virgile , c'est un plaisir innocent, et précisément utile à proportion du plaisir qu'il leur donne. Mais qu'on livre ces études , comme la peinture et la musique , au goût de chaque individu , qu'on cesse d'en tourmenter la jeunesse, aux dépens des instructions dont l'utilité serait permanente et le profit toujours croissant *.
Trois causes concourent à fortifier rattachement et le respect pour les langues mortes. La première est l'utilité réelle qu'elles ont eue autrefois à l'époque du réveil de l'esprit humain; littérature, philosophie, histoire, tout était renfermé dans les ouvrages grecs et latins ; ces langues étaient la clef du seul dépôt où l'on pût trouver ce qui existait alors de science ; et comme on ne saurait fixer l'époque où cette utilité a cessé , on a cru , par habitude , qu'elle durait toujours.
Une seconde raison , c'est la peine et le temps qu'il en coûte pour les apprendre. Le prix d'une chose se règle non-seulement sur son utilité , mais aussi sur la difficulté de l'acquérir. On ne veut pas avouer qu'on a consumé une partie de sa vie à apprendre ce qui ne valait guère la peine d'être appris. On cherche , au contraire , à rehausser la valeur de ce qu'on possède. Bien des gens qui savent le grec et le latin ne savent pas autre chose. Conviendront-ils de l'inutilité de leur conquête? C'est demander à un chevalier errant qu'il convienne de la laideur de sa maitrese *.
En troisième lieu, ces langues sont réputées nécessaires comme marque distinctive d'une éducation régulière. Cette nécessité, pour être de pure convention, n'en est pas moins réelle tant qu'elle subsiste. Le degré de considération qu'on y attache est une raison suffisante pour les faire acquérir à
s'écrient-ils , si vous saviez le grec ! Il me semble entendre le héros de Cervantes, qui, parce qu'il était armé chevalier, voit des enchanteurs où son écuyer ne voit que des moulins.
« Tel est l'inconvénient ordinaire de l'érudition, et il n'y a que les esprits du premier ordre qui puissent l'éviter. L'ignorance , me dira-t-on , n'a-t-elle pas aussi ses inconvénients ?Oui, sans doute; mais on a tort d'appeler ignorants ceux mêmes qui ne sauraient ni grec ni latin. Us peuvent môme avoir acquis en français toutes les idées nécessaires pour perfectionner leur raison , et toutes les expériences propres à assurer leur goût. Nous avons des philosophes, des orateurs , des poeies : nous avons même des traductions où l'on peut puiser toutes les richesses anciennes dépouillées de l'orgueil de les avoir recueillies dans les originaux. Un homme qui , sans grec et sans latin , aurait mis à profit tout ce qui s'est fait d'excellent dans notre langue, l'emporterait sans doute sur le savant qui, par un amour déréglé des anciens, aurait dédaigné les ouvrages modernes, s — La Moine, Réflexions sur la Critique, pag- 148.
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la jeunesse distinguée. Il n'appartient pas à un seul individu de changer à cet égard des lois établies par l'opinion publique. Tout ce qui lui convient, c'est de resserrer dans les moindres bornes possibles une étendue comparativement stérile, pour avoir plus de temps à donner à celles d'une importance supérieure.
Mais si le souverain fondait pour les sciences réelles les divers établissements dont nous avons parlé, on verrait bientôt se former une nouvelle opinion , qui rivaliserait d'abord avec le préjugé classique , et ensuite le subjuguerait.
On pourrait encore atteindre le même but par un autre moyen , moins coûteux , mais nouveau , et par conséquent alarmant. Il consisterait à prescrire ces différents cours de sciences comme une condition nécessaire pour obtenir de certaines charges , et en particulier les emplois honorifiques. Ceux qui auraient complété leurs cours recevraient un diplôme , qui , dans les cérémonies publiques , donnerait un droit de préséance.
Dans les temps de barbarie féodale , la guerre étant la seule occupation de tout ce qui n'était pas peuple ou clergé, les rangs étaient nécessairement militaires. Le chevalier était le guerrier assez riche pour combattre à cheval ; l'écuyer était celui qui , sans être aussi riche que le chevalier, avait assez de crédit pour être le premier de ses valets : et voilà ce qui constituait la noblesse.
Il serait possible que le savoir donnât les rangs en Europe , comme l'apparence du savoir les donne depuis longtemps à la Chine. La richesse , puissance réelle , indépendante de toute convention , influera toujours sur ce qui détermine le respect. Le savant, à son titre d'honneur, réunira l'idée d'une personne assez opulente pour soutenir la dépense d'une telle éducation. Être dans la classe des lettrés, ce sera être dans la classe des riches. Le savoir, vrai ou présumé , sera la marque distinctive des classes supérieures, comme l'est à la Chine la longueur des ongles.
Mais , dira-t-on , pour apprendre ce qu'on enseigne dans des cours de sciences , il ne suffit pas d'y assister : or, tout ce que vous pouvez obtenir des élèves par cette loi , c'est l'assiduité et non pas l'élude.
1 Si Paulcur avait consenti à réviser des manuscrits faits depuis trente ans , il aurait modifié plusieurs de ses observations , qui paraîtront un peu surannées en Angleterre, et beaucoup plus en France.
En Angleterre , il s'est fait, dans cet intervalle, un changement sensible dans l'opinion publique sur l'importance comparative des langues mortes et des vraies connaissances. Les éludes classiques sont fort respectées : mais c'est un respect plus apparent que réel ; on ne les regarde plus,
S'il s'agissait de fermer de vrais savants , cette objection serait solide. Mais quel but se propose-ton? Celui de donner une autre direction à l'enseignement , de changer une mesure de savoir inutile contre une mesure égale de savoir utile. Et quand on aura substitué des objets intéressants et agréables à des éludes infructueuses et insipides , il est certain que la jeunesse n'étudiera pas moins qu'elle ne fait aujourd'hui ; le nombre des éducations manquées ne sera pas , à beaucoup près , dans la même proportion que sous le système actuel.
Je sais quelle émulation on pourrait exciter parmi les élèves en les soumettant à des examens publics ; mais je n'ai garde d'étayer par des supplices une institution que sa nouveauté ne rend que trop effrayante. Ce projet , un peu romanesque , n'a pas besoin d'être surchargé d'un accessoire dont l'aspect est repoussant et l'utilité problématique.
Les disciples les plus inappliqués , et même les plus stupides , ne peuvent guère assister à un long cours, sans y recevoir quelque teinture d'instruction. Ils se familiariseront du moins avec les termes des sciences , qui en forment non-seulement la première, mais la plus grande difficulté. lisse formeront une idée générale des grandes divisions du pays qu'ils auront parcouru ; et si , dans la suite , il leur prend fantaisie d'en examiner de plus près quelque domaine particulier, ils connaîtront la route pour y revenir. Comme tout le monde s'occupera de ces sciences, ou fera semblant de s'en occuper, on aura honte d'une ignorance absolue par rapport aux objets des conversations générales.
Rien n'est plus facile que de donner une direction nouvelle aux idées de tout un peuple par des institutions positives. Voyez en Russie , la noblesse de race n'y vaut plus rien. On ne l'a pas anéantie par des lois formelles ; mais on a tourné la considéralion vers le rang attaché au service. Tout cela s'est fait par des règlements assez simples. A moins d'être officier, un gentillhomme , quelle que soit sa naissance ou sa fortune , n'a pas droit de voter ni même de siéger dans l'assemblée de la noblesse. Aussi tout le monde s'empresse à entrer au service. Ceux qui ne veulent pas en faire un état, y restent tout le temps nécessaire pour atteindre le grade qui leur doune ce privilège *.
hors du collège , que comme un accessoire ; et les pères les plus éclairés gémissent qu'elles soient encore Punique objet d'enseignement dans les écoles publiques.
Il n'y a pas vingt ans que V Institution royale a été fondée : l'État n'a rien fait pour elle. Ce sont des individus qui l'ont établie , et des souscriptions annuelles qui la soutiennent. D'autres établissements se sont formés sur ce modèle. C'est une mère entourée d'enfants. Le même esprit s'est répandu dans plusieurs villes où l'on n'avait vu régner
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Jusqu'à présent que des idées de manufacture et de commerce. Il y a une avidité générale à participer aux connaissances réelles. Les femmes mêmes , qui ont tant de mérite à s'instruire, parce qu'elles sont déterminées uniquement par le goût, ont montré une ardeur persévérante à profiter de ces nouveaux moyens d'instruction. Les livres élémentaires se sont multipliés à proportion de l'accueil que leur a fait le public ; et entre les nombreux ouvrages qui composent la bibliothèque de la première jeunesse, il en est plusieurs qui ont mis à sa portée les principes de toutes les connaissances utiles.
Quant à l'éducation publique, il est plus aisé de créer que de réformer. Un bon établissement serait la meilleure critique des mauvais. Si on fondait à Londres deux ou trois grandes écoles assorties aux besoins des classes les plus nombreuses, destinées aux arts, aux métiers, au commerce, dans lesquelles on enseignât non le grec et le latin , parfaitement inutiles à toutes ces vocations, mais la langue
nationale, toujours négligée , avec toutes les branches de connaissances sinon absolument nécessaires, du moins toujours utiles et toujours agréables , on verrait bientôt ces nouveaux séminaires attirer la foule de la jeunesse, et forcer même les anciennes écoles à corriger leur système pour se soutenir. Les écoles particulières y suppléent , dira-l-on. Mais quel supplément! Quelle différence d'un établissement public aux établissements particuliers pour le choix des maîtres , pour l'uniformité de l'enseignement , pour la régularité de la discipline , pour les exercices du corps, pour l'émulation des élèves, pour la perfection des méthodes , pour le zèle qu'on peut exciter dans les instituteurs ! Toute éducation domestique ne peut réussir que par une suite d'heureux hasards. Dans l'éducation publique, on maîtrise un grand nombre de circonstances. D'ailleurs l'enseignement domestique est limité aux riches ; l'enseignement public est adapté aux fortunes les plus médiocres. {Éd.)