‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 161 sur 443 · Que l'industrie esl limitée par le capital · texte numérisé non relu

Que l'industrie esl limitée par le capital

Il n'y a point de travail industriel de quelque importance sans capital, — et il s'ensuit que la quantité de travail applicable à un objet, quel qu'il soit , est limitée par la quantité de capital qu'on peut y employer.

Si j'ai un capital de dix mille livres sterling , et qu'on me propose deux commerces qui me rapporteront vingt pour cent , il est clair que je puis faire l'un ou l'autre avec ce profit aussi longtemps que je me borne à un seul , mais qu'en faisant l'un , il n'est pas en mon pouvoir de faire l'autre , et que si je le partage entre les deux je ne ferai pas plus de vingt pour cent, mais je risque de faire moins , et même de changer le gain en perte. Or, si cette proposition est vraie pour un individu, elle est vraie pour tous les individus de toute la nation. L'industrie est donc limitée par le capital.

Cette proposition porte avec elle un caractère de clarté et, pour ainsi dire, d'évidence qui semble dispenser de toute preuve : cependant il n'est rien de si commun que de raisonner en matière de commerce et d'industrie comme si le contraire de celle proposition était vrai, comme si les entreprises n'avaient rien à démêler avec les capitaux : ceci s'applique aux gouvernements plutôt qu'aux individus. On ne cesse de recommander de nouveaux établissements , de nouvelles entreprises : on dirait que l'on peut s'étendre sans limites. On recoin-

EMPLOI LE PLUS AVANTAGEUX DES CAPITAUX

mande d'encourager telle ou telle branche de commerce , non comme plus lucrative que telle autre , mais parce qu'on ne saurait trop en avoir. En un mot, c'est le commerce en général qu'il faut favoriser, — comme si tout commerce ne portait pas sa propre récompense, comme si un commerce improfitable valait la peine d'être encouragé, comme si un commerce profitable avait besoin de l'être, — comme si, enfin, par ces opérations capricieuses , on faisait autre chose que transférer les capitaux d'une branche de commerce dans une autre branche.

2. Que les individus intéressés sont les meilleurs juges de l'emploi le plus avantageux des capitaux.

La quantité de capital étant donnée , Faccroissemeut de la richesse, dans un certain période , sera en proportion du bon emploi de ce capital.

l>a direction avantageuse du capital dépend de deux choses : 1° le choix de l'entreprise; — 2° le choix des moyens pour la conduire.

La chance du meilleur choix , à ces deux égards, sera en proportion du degré d'intérêt qu'aura l'entrepreneur à le bien faire , et en proportion des moyens qu'il aura eus d'acquérir les connaissances relatives à son entreprise.

Mais l'instruction elle-même dépend en grande partie du degré d'intérêt à s'instruire ; celui qui a le plus grand intérêt est celui qui recherche avec le plus d'attention et d'application tous les moyens de réussir.

L'intérêt qu'un homme prend dans les affaires d'un autre n'est jamais aussi grand que l'intérêt de chacun dans ses propres affaires.

Considérez tout ce qu'il faut pour le meilleur choix de l'entreprise ou des moyens d'y procéder, vous verrez constamment que l'homme d'État , si disposé à s'immiscer dans les détails de l'industrie et du commerce, n'est supérieur en rien aux individus qu'il veut gouverner, et leur est néessairement inférieur â plusieurs égards.

Un premier ministre n'a pas eu autant d'occasions pour acquérir des connaissances relatives au fermage qu'un fermier ; à la distillerie qu'un distillateur; à la construction des vaisseaux, qu'un constructeur de marine; à la vente des produits, que ceux qui s'en sont occupés toute leur vie.

Il n'est pas probable qu'il ait donné son attention à ces objets aussi longtemps, ni avec le même degré d'énergie, que ceux qui avaient un motif si pressant de les approfondir. Il est donc probable qu'en fait de connaissances relatives à ces professions, il est inférieur à ceux qui les cultivent.

Les hommes d'État , avec moins d'occasions de s'instruire , moins d'attention à la chose , moins de connaissances pratiques, ne sont donc pas en état de former un meilleur jugement que les intéressés eux-mêmes, ni pour le choix de l'entreprise , ni pour les moyens d'y procéder.

Que si , par hasard , un administrateur se trouvait informé de quelque circonstance qui démontrât l'avantage supérieur de telle branche d'industrie ou de tel procédé, ce ne serait pas une raison justificative d'employer l'autorité pour les faire adopter. La publicité seule produirait cet effet : plus l'avantage est réel , plus l'exercice du pouvoir serait superflu.

Pour justifier l'intervention réglementaire du gouvernement dans les affaires du commerce , i! faut soutenir l'une ou l'autre de ces deux thèses , — que l'agent du public entend mieux les intérêts des individus que les individus eux-mêmes , — et que la quantité du capital en chaque nation étant infinie , ou que les nouvelles branches d'industrie n'exigeant aucun capital , toute la richesse produite par un commerce nouvellement favorisé est autant de gain clair et net par delà ce qui aurait eu lieu si on n'eût pas accordé des faveurs à ce commerce.

Ces deux thèses étant contraires à la vérité , il s'ensuit que l'interposition des gouvernements est tout erronée; qu'elle opère plutôt comme obstacle que comme moyen.

Elle est nuisible d'une autre manière (a). En imposant des gènes à l'action des individus, elle leur fait éprouver un sentiment de vexation : autant de liberté perdue , autant d'atteinte au bonheur.

Ce n'est pas là, sans doute, une objection concluante contre ces lois, puisqu'on pourrait la faire contre les meilleures lois. Toutes sont coercitives, et c'est là une raison pour n'en faire aucune, à moins d'une utilité qui fasse plus que contre- balancer cet inconvénient.

Telle mesure qui serait injustifiable comme moyen d'augmenter la richesse nationale , peut être convenable comme moyen de subsistance ( par exemple , des frais d'entretien pour des magasins de blé) ou comme moyen de défense (par exemple , des encouragements donnés à tel genre de commerce considéré comme une pépinière de matelots); mais il est essentiel de savoir rapporter ce qu'on fait à son véritable but , de ne pas prendre un sacrifice pour un avantage , une perte pour un profit. Des encouragements de cette nature n'en restent pas moins dans la classe des choses qu'on ne doit pas faire, hors des circonstances impérieuses qui font exception au principe général (£).

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