PRÊT DE CAPITAL
De lous les moyens par lesquels un souverain peut donner une direction particulière à l'industrie, le prêt d'un capital pécuniaire fait à des individus pour être employé dans quelque branche spéciale , est le moins sujet à objection.
Il s'en faut bien toutefois qu'il soit irréprochable sous le rapport de la justice et de la prudence. Tout le trésor du souverain , d'où provient-il que des impôts , et des impôts levés par contrainte * ? Prendre aux uns pour prêter aux autres, diminuer les jouissances actuelles des sujets, ou la portion qu'ils auraient mise en réserve, c'est faire un mal certain pour un bien incertain, c'est sacrifier la sûreté à l'espoir d'accroître l'opulence.
Si l'argent prêté de cette manière par le souverain était toujours fidèlement remboursé, le mal de la mesure serait borné à un certain période. Mettons que le capital ainsi employé soit cent mille livres sterling, et que la somme entière ait été levée dans une année, l'injustice de la mesure aurait commencé et fini dans la même année. — Et si l'argent ainsi prêté produit un surcroît d'industrie, c'est un avantage à mettre en balance contre le mal de l'impôt sacré.
Mais les capitaux dont on fait cet emploi ont une tendance naturelle â être mal appliqués, dilapidés ou volés. Les souverains et leurs ministres sont aussi sujets à se tromper sur les avantages de tel ou tel commerce que sur le choix de tel ou tel individu. Celui qui réussit auprès d'eux prouve bien qu'il possède le talent de la persuasion ou le manège des cours, mais ce n'est pas ce talent qui mène au succès île la chose. Frédéric II, avec toute sa vigilance et sa sévérité, fut souvent trompé par l'impéritie ou la mauvaise foi des intrigants qui obtenaient de son avide crédulité des avances de cette nature *. Ainsi , à la suite d'un premier impôt injuste pour former ce capital prêté, d'autres impôts seront nécessaires pour remplacer les vols ou les dilapidations qui en sont le résultat le plus fréquent.
Ajoutez à cela la grande probabilité que le capital ainsi prêté ne sera appliqué qu'à des branches d'industrie moins productives que celles auxquelles il se serait porté naturellement de lui-même. Quel est l'argument de l'emprunteur? Que le commerce qu'il
1 A moins que le revenu du souverain ne soil le produit de ses propriétés territoriales ou l'intérêt d'un capital fermé d'une rente de celte espèce. Tel est en partie
veut établir est nouveau , ou qu'il faut soutenir un commerce établi : mais pourquoi faut-il que le gouvernement s'en mêle , sinon parce que les individus qui calculent leurs intérêts ne veulent pas s'en mêler? La présomption est donc contre l'entreprise.
Mais cet aïfeent prêté aura pris la direction la plus avantageuse possible; soit! c'est une affaire de hasard , et le prêt n'est pas justifié; il n'était pas nécessaire. Pour placer ses capitaux de la manière la plus avantageuse , il ne faut que connaître ce placement. Si on les place moins bien , c'est qu'on ne sait pas les placer mieux. C'est la connaissance qui manque : il faut informer et non prêter. Si le gouvernement ne ^eut pas dire quelle est la manière la plus avantageuse de placer un capital , il peut encore moins le placer lui-même; s'il peut le dire, c'est tout ce qu'il faut. Quand l'argent du gouvernement n'aurait pas pris cette direction , celui des particuliers l'aurait prise, si on les eût éclairés et laissés Jibres.
Il y a toutefois des circonstances où un prêt serait justifiable ; lorsqu'il s'agirait , non d'encourager des entreprises nouvelles, mais de secourir quelque commerce qui souffre , et qui n'a besoin que d'être soutenu un moment pour traverser une crise de suspension ou de péril. Ce n'est pas une spéculation de la part du gouvernement ; il agit sur le principe de Yassurance contre une calamité qu'il s'agit de prévenir ou d'adoucir. Dans ce cas de détresse , les particuliers ne viendraient pas d'eux-mêmes à l'appui des négociants dont les affaires périclitent : il faut donc qu'on y supplée. Ce n'est pas un régime, c'est un remède.