‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 303 sur 443 · DE LA PEUR, INDIQUÉE PAR L'ÉTAT PASSIF · texte numérisé non relu

DE LA PEUR, INDIQUÉE PAR L'ÉTAT PASSIF

Yoccasion : car sans cela , en supposant même la peur la mieux démontrée , cette émotion pourrait avoir la cause la plus innocente et ne prouverait absolument rien.

Ce qu'il faut entendre ici par Yoccasion, c'est la circonstance où se trouve un homme qui est accusé du délit supposé, ou qui se regarde comme soupçonné d'en être Fauteur.

La peur, en tant qu'elle se manifeste aux yeux du juge dans l'état passif de l'individu , doit être considérée comme une chaîne de faits dont les anneaux sont unis dans l'ordre suivant :

Premwr anneau. Les faits qui tombent sous les sens du juge , les symptômes de peur : ce sont tous les faits physiques, la pâleur, la rougeur, l'hésitation , le tremblement , etc.

Deuxième anneau. L'émotion de la peur , fait interne ou psychologique, indiqué par les apparences externes; on suppose que ces symptômes sont occasionnés par l'appréhension des conséquences attachées au délit.

Troisième anneau. Conscience criminative, en tant que le délinquant supposé sait que le délit a été commis par lui-même.

Quatrième anneau. Le délit.

Nous verrons bientôt qu'il était nécessaire de distinguer cette chaîne anneau par anneau , parce que à chacun de ces anneaux il y a des considérations infirmatives qui lui appartiennent.

La chatne des conséquences par laquelle ces divers anneaux sont unis se forme de la manière suivante : 1° des apparences physiques considérées comme symptômes de peur, on conclut à l'existence de cette émotion ; 2° de cette émotion on conclut à l'existence d'une conscience criminative; 5° de cette conscience criminative, on conclut à l'existence du délit.

Les symptômes physiques, qui sont regardés comme des effets de la peur, peuvent se ranger dans Tordre suivant : !• rougeur ; 2° pâleur ; 3° tremblement ; 4» évanouissement ; 5* sueur ; 6° évacuations involontaires; 7° pleurs; 8° soupirs; 9° sanglots; 10° convulsions des membres ou du visage; 11° agitation des pieds; 12° exclamations; 13° hésitation ; 14* bégayement ; 13° étouffement de voix.

Entre ces symptômes , il en est qui sont indépendants de la volonté, la volonté même ne peut pas les produire : il en est d'autres qui peuvent être produits par l'action de la volonté , sans l'existence de l'émotion , comme on le voit dans les imitations théâtrales.

Plusieurs de ces symptômes appartiennent en commun à trois sortes d'émotions, celle de la peur, celle de la tristesse et celle de la colère.

Considérations ou probabilité* affirmatives.

Il en est de cette espèce de chaîne psychologique comme d'une chatne physique. Elle est d'autant plus faible qu'il entre un plus grand nombre d'anneaux dans sa composition. Pourquoi? Parce que chaque anneau porte avec soi ses propres probabilités infirmatives.

I. Faits infirmatifs attachés à la première conclusion ; savoir : d'après les symptômes de la peur, l'existence de l'émotion de la peur.

La cause de ces symptômes n'est pas la peur ; 1° c'est une cause purement physique : par exemple, une indisposition corporelle ou une agitation nerveuse produite par une excessive timidité; 2° c'est une cause mentale, une émotion, mais une émotion d'une nature différente, telle que la douleur ou la colère; douleur ou colère produite dans l'accusé par l'appréhension du tort que l'accusation peut faire à son honneur, malgré son innocence.

II. Faits infirmatifs attachés à la seconde conclusion ; savoir : d'après l'émotion , l'existence de la conscience criminative.

1° Conscience criminative réellement , mais non par rapport au délit en question ; conscience d'un délit, mais d'un autre délit que celui dont le prévenu est accusé ou soupçonné ;

2° Connaissance d'un délit commis, non par l'accusé lui-même , mais par quelque personne liée avec lui par des nœuds de sympathie , et sur qui l'enquête actuelle peut amener les soupçons et la condamnation ;

3° Souvenir de quelque fait qui, sans aucun délit de sa part , peut avoir été ou devenir la source de quelque vexation pour lui-même ou pour quelque personne liée avec lui par des nœuds de sympathie * ;

4° Appréhension de subir la peine , nonobstant l'innocence. La force de cette probabilité infirmalive dépend beaucoup du caractère général de la procédure sous lequel l'enquête est faite. Combien de contrées où les tribunaux sont si mal composés , ont des formes si barbares , que l'homme le plus innocent ne peut s'y présenter sans terreur!

3° Appréhension des vexations attachées à un procès criminel, nonobstant l'innocence. Cette circonstance est plus ou moins infirmative , selon

1 lnfandum, Regtnajubet renovare dolorem.

Énée n'était pas sur sa défense; il n'éprouvait point l'émotion de la peur, mais celle de la douleur.

Qui* taiia rondo

Temperet a tacrymts ?

INDICES TIRÉS DU COMPORTEMENT ACTIF

le système de procédure. « Je prendrais la fuite, « disait autrefois un jurisconsulte célèbre , si Ton « « accusait d'avoir volé les cloches de Notre- « Dame. »

III. Faits infirmatife attachés à la troisième conclusion ; savoir : de la conscience criminative à la culpabilité.

Fausse conscience criminative.

Cette erreur, dira-ton , est-elle de nature à être jamais réalisée? N'est-oe pas un paradoxe trop singulier de prétendre qu'un individu peut être dans cet état de se souvenir d'un crime qu'il n'a point commis?

Une erreur de cette nature peut exister non-seulement par l'effet d'un dérangement intellectuel, mais encore dans le cas plus commun d'une vie habituellement adonnée au crime, surtout si le délit en question est d'un temps reculé.

Saisi et examiné pour un vol dans lequel il n'a pas eu de part , un voleur de profession pourra manifester les symptômes de la peur; et, confondant un de ses exploits avec un autre, il pourra supposer qu'il se souvient d'un acte auquel il n'a point participé.

Tels sont les faits concevables qui peuvent, dans le caractère de probabilités infirmatives , s'appliquer aux présomptions qu'on tire des symptômes de la peur, manifestés en présence du juge.

Mais si le juge , au lieu d'être lui-même témoin de ces faits , ne les connaissait que par le témoignage d'un autre qui en déposerait comme les ayant vus , leur force probante est soumise à toutes les considérations infirmatives qui s'attachent à un rapport comparé avec une preuve originale.

Lorsque ce cinquième anneau forme une partie de la chaîne , les circonstances suivantes peuvent s'y appliquer dans le caractère de probabilités infirmatives :

1* Le caractère plus ou moins suspect de l'interrogateur, soit dans ses qualités morales , soit dans ses facultés intellectuelles, d'où résulte un affaiblissement proportionnel de confiance pour son témoignage;

2° Le mode inconvenant ou impropre dont on a pu se servir à l'égard du délinquant supposé ; un interrogatoire accompagné de circonstances étranges et de menaces a pu produire des symptômes de peur qui ne prouvent rien contre lui.

5° Le caractère de l'accusé , son infériorité par rapport à celui qui Ta interrogé, sa disposition naturelle à la crainte ou la faiblesse de son intelligence , autant de circonstances qui peuvent produire les symptômes de la peur sans aucune criminalité.

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