‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 381 sur 443 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

Avant d'entrer dans cette discussion sur Yimprobable et Y impossible, Tune des plus difficiles qui puissent occuper l'esprit humain , je dois avertir que je me renferme dans ce qui appartient aux preuves judiciaires. Il s'agit de savoir pourquoi et jusqu'à quel point une cour de justice peut rejeter des faits appuyés sur des témoignages directs, quel que soit leur nombre et leur force, par le seul argument de l'improbabilité de ces faits ou de leur impossibilité prétendue.

Ceux qui emploient ces mots avec une confiance absolue seront peut-être étonnés de voir dans la suite de ce discours que l'argument qu'on en tire n'est, après tout, qu'une modification des preuves circonstancielles; qu'en particulier, il n'y a point de critère certain de Vimpossible ; qu'il n'est pas dans la sphère de l'esprit humain d'en déterminer la nature, et que celui qui ose se servir de ces termes, dans le sens strict, n'affirme rien moins que son infaillibilité et sa haute science.

Il faudrait donc , ce semble , au nom de la philosophie , bannir celte expression présomptueuse : mais si le langage populaire nous force, pour ainsi dire, à l'employer, il faut au moins se rappeler qu'en matière de faits juridiques , impossible ne peut signifier qu'improbable au plus haut degré.

Cette doctrine ne tend à établir ni un pyrrhonismc dangereux, ni une crédulité aveugle : la raison, d'après les données de l'expérience, est capable d'apprécier les divers degrés de probabilité , et d'arriver à ce point de vraisemblance qui a reçu dans le langage commun le nom de certitude morale. Le jour qui nous éclaire ne met pas en évidence, les premiers principes de la nature , et ne

nous fait pas connaître les dernières limites de son pouvoir; mais il suffit pour diriger notre jugement sur les opérations usuelles de la vie, et les décisions judiciaires reposent sur les mêmes bases.

Un fait est incroyable. — Arrêtons-nous sur ce mot : demandons-nous ce qui se passe dans l'esprit quand on le prononce.

Un fait est incroyable pour moi quand il me parait incompatible avec un autre fait dont l'existence m'est prouvée.

Nous appliquons ces termes d'incroyable, d'improbable , d'impossible , à deux espèces d'allégations d'une nature différente.

1* Un fait est affirmé par un témoin. — Le défendeur ne produit aucun témoignage contraire. Le fait, dit-il, est impossible en lui-même : on m'accuse de magie , de sortilège ; on prétend que je me suis rendu invisible , que j'ai fait entrer un démon dans le corps d'une pauvre religieuse : de pareilles accusations se réfutent d'elles-mêmes ; je n'ai pas besoin d'y répondre.

2° Un fait est affirmé par un témoin. — Le défendeur ne prétend pas que le fait allégué soit impossible en lui-même , mais il prétend qu'il est impossible , parce qu'il est incompatible avec un autre fait dont il peut fournir la preuve par un témoignage d'une force supérieure. Le défendeur, par exemple, ne peut avoir commis le crime en question , parce que la scène du crime imputé est à Londres , et que dans le même temps il était à York , à deux cents milles de Londres. Ce cas est connu sous le nom d'alibi.

Dans le premier cas , le moyen de défense est que le fait supposé est rendu incroyable par son incompatibilité avec des faits notoires, connus du juge, et dont il n'est pas besoin de lui fournir la preuve.

Dans le second cas, le moyen de défense est que le fait supposé est rendu incroyable par son incompatibilité avec des faits dont on fournit la

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