CHAPITRE II
ODE L'IMPOSSIBLE E6T INDÉFINISSABLE. CRÉDIBILITÉ NON ABSOLUE , MAIS RELATIVE A L'ÉTAT DE NOS CONNAIS- SANCES.
Y a-t-il une marque certaine , y a-t-il un critère par lequel les faits impossibles puissent être distingués de tous les autres faits ?
S'il existait un tel critère , il serait d'une grande utilité. On s'en servirait pour faire un catalogue légal des faits impossibles, et dès qu'un fait extraordinaire serait déposé devant le juge , il n'aurait qu'à consulter ce catalogue; et si le fait en question s'y trouvait compris , il pourrait rejeter le témoignage sans autre examen.
Trouver un caractère incontestable d'impossibilité , trouver une mesure des degrés d'improbabilité sur laquelle tout le genre humain tombe d'accord , c'est une découverte qui n'a pas été faite jusqu'à présent , et qui ne se fera peut-être jamais.
Le sentiment qui prévaut de nos jours, c'est qu'aucun fait reconnu pour contraire au cours de la nature ne doit être admis dans une cour de justice sur le crédit du témoignage humain, c'està-dire sur un témoignage qui est en opposition avec une masse prépondérante de contre-témoignages.
Dire qu'un fait est contraire au cours de la nature, c'est dire qu'il est une violation des lois connues de la nature. La question sera donc ré* duite à celle-ci : Qu'est-ce qu'une loi de la nature, et qu'est-ce qu'une violation des lois de la nature?
Loi de la nature est une expression métaphorique. Elle est empruntée de l'usage qu'on fait du mot loi dans le langage politique. C'est donc à ce sens primitif qu'il faut remonter pour expliquer la signification dérivée.
On entend par lot politique une expression de la volonté d'un souverain, un ordre émané d'une autorité reconnue et appuyé des sanctions usuelles : la conséquence qui en résulte ordinairement est une certaine conformité dans les actions humaines ,
dans la conduite des individus sujets à cette loi : et les actions humaines étant des événements , une lot politique devient ainsi une cause de conformité entre les événements.
Dans l'immense assemblage des faits physiques , qui dans l'état d'ignorance primitive ont pu paraître tous isolés et indépendants les uns des autres , on a observé une marche constante et régulière , une succession qu'on a considérée comme une suite d'effets , et , par conséquent , comme dépendants d'une cause : et cette cause, on lui a donné le nom de loi; ainsi la science humaine, à mesure qu'elle a cru observer de grandes conformités entre les événements physiques, les a rangés sous la notion de lois naturelles.
Or, en admettant cette expression ainsi expliquée, nous sommes forcés de reconnaître que les notions du surnaturel ou de l'impossible varient selon l'état des connaissances humaines et le degré d'intelligence des individus. On peut dire en d'autres termes que la crédibilité d'un fait est relative à l'état de notre esprit et de nos lumières actuelles. Les notions du possible et de l'impossible, du probable et du certain , ne sont pas des propriétés qui existent dans les faits eux-mêmes , mais seulement des inclinations de notre esprit, des dispositions internes que nous éprouvons en pensant à ces faits : en sorte que le même fait qui parait nécessairement probable à l'un parait à un autre aussi nécessairement improbable , et la chose qui parait impossible à un académicien paraîtra non-seulement possible, mais certaine à un Hottentot.
Supposez une personne très-ignorante , c'est-àdire à qui le cours de la nature soit aussi peu connu qu'on puisse le concevoir, tout fait qui lui sera affirmé par un individu possédant sa confiance à un certain degré sera cru sur la force d'une simple assertion, les faits surnaturels comme les faits communs , l'existence d'un diable ou d'un revenant comme celle d'un homme , l'existence d'un géant de soixante pieds de haut comme celle d'un nain de quatre ou cinq pouces , l'existence d'une nation de cyclopes , avec un grand œil au milieu du front , comme celle d'une nation d'hommes avec deux yeux dans leur place ordinaire.
Tous les peuples ont passé par cet état de crédulité comme tous les individus dans leur enfance , et nous connaissons des peuplades sauvages qui n'en sont pas sorties.
Les voyageurs qui, dans le quinzième et le seizième siècle, allaient porter les productions des arts européens dans les régions nouvellement découvertes trouvaient en général leurs habitants assez disposés à recevoir tout ce qu'on leur disait des merveilles de notre monde sur 1a foi de celles