‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 383 sur 443 · L'IMPOSSIBLE INDÉFINISSABLE · texte numérisé non relu

L'IMPOSSIBLE INDÉFINISSABLE

qu'on déployait â leurs yeux : mais cette facilité à croire n'était pas sans exception. Le trait du roi de Siam est assez ancien pour avoir été cité par Locke. Quand les Hollandais , qu'il avait paru écouler avec plaisir et avec confiance , vinrent à lui raconter que chez eux, pendant l'hiver, les eaux durcissaient au point de porter les hommes et les chars comme la terre ferme , un rire de mépris fut sa réponse , et il ne vit plus en eux que des imposteurs. Â cette époque, les progrès dans les sciences naturelles étaient encore peu considérables, et les Européens qui racontaient ces merveilles n'en savaient peutêtre pas plus que Sa Majesté Siamoise sur les moyens artificiels de produire de la glace , ou ils n'avaient pas les matériaux nécessaires pour opérer cette transformation. Le fait n'était pas conforme au cours de la nature , dans l'état des choses que l'observation et l'expérience avaient présentées au roi de Siam. Il avait donc pour les rejeter la même raison que celle qui nous parait à nous-mêmes la plus forte et la plus décisive pour prononcer sur l'impossibilité d'un fait *.

La solidité , la fluidité , la gazéosilé , sont maintenant considérées par tous les chimistes comme les trois étals dont tous les corps que nous connaissons sont susceptibles, selon le degré de leur combinaison avec le calorique, tellement que, quoiqu'il y ait bien des corps qui ne se soient pas présentés à nous dans l'un de ces trois états, une expérience nouvelle qui produirait une conversion de ce genre , tout inattendue, toute curieuse qu'elle serait , ne paraîtrait pas plus une déviation du cours ordinaire de la nature que l'existence de l'eau dans l'état de glace ou de vapeur-.

Nous avons peu de fragments de l'antiquité plus curieux que l'histoire de l'imposteur Alexandre, écrite par un témoin oculaire, par Lucien, qui, s'il n'«st pas le plus ingénieux des philosophes grecs, est de beaucoup le plus sage. C'était une bonne fortune pour ce coryphée des incrédules du paganisme qu'une si belle occasion de se jouer de la crédulité publique , en exposant les tours de passe- passe de ce jongleur célèbre qui , sans autre moyen qu'un ver enfermé dans une coquille d'oeuf , un serpent apprivoisé et une tête artificielle de vipère, se donnait pour prophète et pour premier ministre du dieu Esculape. Qu'un témoin respec-

1 J'ai vu dans un médecin anglais la contre-partie de Sa Majesté Siamoise. Dans une compagnie où on citait la première expérience faite à Pèle rs bourg de la congélation du mercure au moyen de la glace pilée , le docteur, avec un ton d'autorité , prononça que ce Fait était faux, et qu'on ne pouvait le répéter sans se donner le ridicule d'une crédulité extrême.

i Ces Japonais étaient au nombre de neuf ou dix. J'étais

table eût été voir Lucien et lui eût dit : « Hier, j'ai x vu Alexandre avec son divin serpent naviguer au « milieu des airs dans un bateau , et faire monter « avec lui un globe de trente pieds au moins de « diamètre; je l'ai suivi des yeux jusqu'à ce que, « prêt à entrer dans le séjour céleste , son immense u éloignement me l'ait rendu invisible. » Quel accueil eût fait â ce témoin le philosophe incrédule? Le même , selon toute apparence , que le roi de Siam fit aux voyageurs hollandais ; mais supposez que le lendemain Lucien eût été témoin lui-même de l'ascension d'Esculape et de son favori dans les régions éthérées, il eût été réduit à la triste nécessité d'avouer son erreur, de reconnaître la divinité du serpent , ou d'emprunter quelque terme, comme celui de magie , pour couvrir l'obstination de son incrédulité, dans l'impuissance de la justifier par aucun argument solide.

Si , dans de pareilles circonstances , il eût jugé â propos de rendre compte de ce fait , quel embarras n'eût pas été le sien ! Plus il avait d'esprit et de sagacité,* plus il eût trouvé de difficulté dans une solution dont il n'avait pas les données. Les Japonais qui furent témoins, à Pétersbourg en 1803, du voyage de Garnerin dans les airs, n'éprouvèrent point de pareille inquiétude; c'était pour eux une pratique déjà familière à leur imagination. Les histoires fabuleuses de leurs sorciers les avaient préparés à voir sans élonnement lout ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ce voyage aérien *.

Quand on a présenté aux Turcs , dans la capitale de leur empire , le spectacle de l'ascension dans les airs , ils n'ont pas été plus étonnés que les Japonais , et à peu près par la même raison. Tous les faits merveilleux qu'on peut leur raconter ou leur montrer sont suffisamment expliqués pour eux par leurs notions de magie ou de sortilège. Il n'y a point de sectateur de Mahomet, petit ou grand, qui ne soit bien convaincu que l'art de la magie est un don ordinaire chez ces métis de l'espèce humaine qui s'appellent eux-mêmes chrétiens, mais que les Turcs ne désignent que par le nom d'un animal immonde. Une nation pour qui la face de la nature n'est visible qu'au travers des voiles de l'Alcoran n'a point de principe pour juger de la vraisemblance des faits; il n'y en a aucun qui soit

placé près d'eux au moment de l'ascension : je les observai le plus attentivement possible; ils me parurent si peu étonnés que je priai leur interprèle de leur demander s'ils avaient vu pareille chose au Japon. Mon , répondirent -ils, mais il n'y avail rien de plus commun chez eux; s'ils ne l'avaient pas vu , c'est que les sorciers au Japon ne traversaient les airs que de nuit. ( Éd. )

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