‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 387 sur 443 · CONSÉQUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE

Dès qu'il est prouvé que l'incrédibilité d'un fait dans chaque cas est relative à la disposition de chaque individu , il s'ensuit qu'en matière judiciaire l'improbabilité d'un fait dépendra des connaissances relatives du juge individuel , et par conséquent de l'état des lumières et de la civilisation du pays où il est placé. Un fait qui, dans la Béotie, n'eût pas été regardé au siècle d'Auguste comme trop improbable pour être établi par le témoignage humain , au jugement des esprits les plus éclairés , aurait été considéré comme impossible à Rome et à Athènes , dans le même temps , par les hommes de

la même classe. Un fait que les savants de Rome et d'Athènes auraient pu croire probable serait rangé dans la classe des faits impossibles par les savants de Londres et de Paris. Chaque peuple a sou échelle de crédibilité graduée sur celle de ses lumières. Que dis* je ? cette échelle varie dans la même ville : telle histoire qui serait facilement accréditée sur la foi d'un rapport public dans le quartier de Wapping ne le serait pas même sur un témoignage direct dans le carré de Saint-James.

Il y a un progrès réel dans l'intelligence d'un individu et dans celle de l'espèce humaine : comment se fait ce progrès? L'homme devient plus intelligent à proportion du nombre de faits de toute espèce qui se placent dans sa mémoire , et à proportion du nombre d'analogies qu'il observe entre ces faits respectifs. Les vraies analogies , étant les mêmes partout, tendent à rendre les principes de la croyance plus constants et plus uniformes.

A mesure qu'un homme devient plus intelligent, sa disposition à croire diminue : c'est-à-dire sa disposition à croire d'après le témoignage ordinaire et sur les opinions courantes : plus les faits relatifs entre eux sont liés dans son esprit , plus il oppose de résistance à l'admission d'un fait qui milite contre cette masse de preuves.

Les hommes voués aux sciences physiques sont en généra] à cet égard au plus haut degré d'intelligence dans l'état donné de la civilisation. C'est toujours parmi les savants de cette classe que les faits extraordinaires, les faits improbables ont éprouvé l'opposition la plus soutenue.

Leur objet unique est d'étudier des analogies, de découvrir de nouveaux rapports , de remonter aux causes naturelles : et connaître les lois naturelles , ce n'est autre chose que de classer les faits par leurs conformités et leurs différences.

Les conformités , qui , comme je l'ai dit , prennent le nom de lois de la nature, obtiennent peu à peu le plus haut degré de confiance , parce que tous les phénomènes viennent y aboutir , et que nos perceptions à leur égard sont en parfait accord avec celles de nos semblables.

Dès qu'on est arrivé à connaître et à exprimer une de ces lois de la nature , les faits qui en dépendent s'unissent entre eux; et tous les faits qui seraient incompatibles avec ces lois connues sont reçus avec la défiance qu'on éprouve naturellement contre un témoignage inférieur , isolé , suspect de toutes manières, qui vient se présenter en opposition à une masse solide de témoignages, revêtus de tous les caractères qui les rendent dignes de foi.

11 y a donc pour les antiques erreurs de la crédulité deux causes bien naturelles : 1° l'ignorance absolue de l'analogie entre les faits , ou , en d'autres

DES FAITS DÉVIATIFS.

termes , l'ignorance de tout ce que nous appelons lois de la nature; 2° l'ignorance de tous les principes qui servent à distinguer les degrés de crédibilité dans le témoignage.

Il ne faut donc pas regarder nos crédules ancêtres comme ayant été plus stupides que nous ne le sommes. Ils ont passé par des erreurs qu'ils nous ont enlevées.

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