CHAPITRE V
EXAMEN DE L'EMPRISONNEMENT
1° L'emprisonnement est très-efficace par rapport au pouvoir de nuire. L'homme le plus dangereux pour la société cesse de l'être tant que sa détention continue. 11 peut conserver toutes ses inclinations malfaisantes, mais il ne peut plus s'y livrer.
2° Sous le rapport du profit , tous les inconvénients de l'emprisonnement sont improductifs. C'est même une objection contre ce genre de peine que la dépense qu'il entraîne pour le maintien des prisonniers. Et, dans ce calcul de perte, il ne faut pas oublier celle qui résulte de la suspension des travaux pour ceux qui ont une industrie lucrative : perle qui s'étend souvent au delà même du terme de la détention , par les habitudes d'oisiveté qu'ils ont dû naturellement contracter.
Cette objection tombe d'elle-même dans le plan de prison panoplique, proposé dans le chapitre X1T.
3° Sous le rapport de Yégalité, cette peine est évidemment très-défectueuse ; il suffit , pour s'en convaincre, de parcourir le catalogue des privations dont elle est composée. Prenez un valétudinaire âgé et un jeune homme robuste , un père de famille et un être isolé dans le monde, un riche accoutumé à toutes les jouissances et un pauvre habitué à un état de misère , et voyez si la peine, nominalement la même, n'est pas inégale en effet au plus haut degré.
Les uns seront privés de leurs moyens de subsistance ; d'autres , sous ce rapport, seront peu ou point affectés. La perte n'est-elle que temporaire, on peut la considérer comme une amende qui fait partie de la peine. L'individu exerce-t-il une de ces professions qu'on ne peut interrompre sans le plus grand risque de la perdre, la conséquence peut être sa ruine absolue. Voilà un de ces cas où il faut laisser une latitude au juge, un pouvoir de commuer la peine. — La peine pécuniaire serait la meilleure à substituer : mais la plupart des délinquants ne sont point en état de fournir cet équiva-
solalions de la confession. Quand celle circonstance fut connue, elle excita Pindignalion publique.
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lent. Il faut donc avoir recours aux peines afflictives simples. Le degré d'infamie attaché à ces peines ne serait pas une objection dans le cas où le délinquant aurait consenti à cet échange ; et ce consentement devrait être une condition nécessaire.
Entre les inconvénients de l'emprisonnement, il en est qui sont particulièrement inégaux. Otez l'encre et le papier à un auteur de profession , vous lui ôtez ses moyens d'amusement et d'entretien : vous punirez les autres pi us ou moins, selon qu'une correspondance par écrit est plus ou moins nécessaire à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Une privation si dure pour ceux qu'elle affecte, tandis qu'elle est nulle pour la classe la plus nombreuse , ne doit point être admise en qualité de peine. Pourquoi punir un individu plus qu'un autre, parce qu'il a acquis de l'instruction? Ce devrait être, au contraire, un titre à l'indulgence: car la sensibilité étant augmentée, en général par l'éducation , l'homme instruit et cultivé souffre plus de l'emprisonnement que l'homme ignorant et grossier.
Au reste , quoique la peine de l'emprisonnement soit inégale, il faut observer qu'elle est de nature à produire un effet sur tous. Personne n'est insensible à la privation de la liberté , à l'interruption de toutes ses habitudes , et surtout de ses habitudes sociales.
4° Divisible* — Cette peine l'est éminemment sous le rapport de la durée. Elle est aussi très-susceptible de différents degrés de sévérité.
5° Exemplaire. — Dans le système actuel des prisons, l'avantage de l'exemple est réduit à peu de chose. Dans le panoptique, la facilité donnée à l'admission du public ajouterait beaucoup à cette branche d'utilité.
Cependant , si on ne voit pas Les prisonniers , on voit la prison. Le seul aspect de ce séjour de pénitence frappe l'imagination et réveille une terreur salutaire. Les édifices adaptés à cet usage doivent avoir un caractère particulier qui donne d'abord l'idée de la clôture, de la contrainte, qui Ole tout espoir d'évasion , qui dise : « Voilà la demeure du crime. »
6° Simplicité de description. — Sous ce rapport , rien à désirer. La peine est à la portée de tous les degrés d'intelligence et de tous les âges. Le confinement est un mal dont tout le monde a l'idée, et plus ou moins l'expérience. Le seul mot prison rappelle donc toutes les idées pénales qui lui sont propres.
Arrêtons- nous ici à développer le mérite particulier de trois peines pénitentielles qui doivent entrer dans l'emprisonnement afflictif, mais seulement dans certaines circonstances , et toujours pour un temps très-limité. Ces peines sont la solitude,
Yobscurité et la diète. Le mérite est dans leur tendance à réformer les dispositions vicieuses du délinquant.
Ce fait ne semble pas avoir besoin d'être prouvé , puisqu'il est admis : mais , quoique admis, il ne me parait pas qu'on l'ait jamais expliqué , ni que les causes en soient manifestes. Un raisonneur, qui voudrait le nier, pourrait alléguer des arguments plausibles. « Qu'est-ce qui produit dans le délinquant, dirait-il, cette aversion pour son délit à laquelle on donne le nom de repentance? C'est la peine qu'il vient d'éprouver, et qui s'associe dans son esprit avec l'idée de la faute ou du crime. Mais cet effet est produit par la sévérité de la peine , et non par sa nature particulière. La solitude , l'obscurité, la diète, en qualité de maux , lui rendront ses fautes passées odieuses : mais le fouet ou tout autre châtiment corporel, pouvant produire une 4>eine plus aiguë, produiront une aversion plus vive pour ces mêmes fautes : comment les peines moindres seraient-elles plus propres à le corriger que les peines plus sévères? »
Je réponds que l'amendement dépend moins de la grandeur de la peine que de l'association qui se forme entre l'idée de la peine et celle du délit. Or , à cet égard , tout l'avantage est du côté de l'emprisonnement solitaire.
Les peines aiguës, comme le fouet, pendant qu'on les inflige, ne laissent point déplace à la réflexion. La douleur actuelle absorbe l'attention entière. S'il se mêlait quelque émotion mentale aux sensations physiques , ce serait , plus que toute autre, celle du ressentiment contre le dénonciateur, l'exécuteur ou le juge. Aussitôt que les tourments cessent , et que le patient est libre, il cherche avec avidité tout ce qui peut lui faire oublier ce qu'il a souffert ; et tout ce qui l'entoure contribue à écarter ces réflexions salutaires dont dépend sa réformation. Enfin, la peine est passée, et cette idée est accompagnée d'un sentiment de vive joie peu favorable à la pénitence.
Mais, dans un état de solitude, l'homme laissé à lui-même n'éprouve point ces émotions d'amitié ou d'inimitié que la société fait naître ; il n'a plus cette variété d'idées qui résultent de la conversation de ses semblables , de la vue des objets extérieurs, de la poursuite des affaires ou des plaisirs.
Par la privation de la lumière , le nombre des impressions est encore considérablement diminué ; l'âme du prisonnier est comme réduite à un étal de vide , à une obscurité interne , qui lui ôte tous les appuis de ses passions , et lui fait sentir vivement sa faiblesse. L'abstinence , qui ne doit jamais être poussée jusqu'à l'inanition , l'abstinence modérée achève d'amortir cette activité fougueuse des tem-
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péramenls violents, et produit une langueur favorable au moral. En effet , cette peine n'est pas assez aiguë pour occuper son esprit tout entier , et lui ôler le pouvoir de réfléchir : au contraire , il sent plus que jamais le besoin d'appeler à son secours toutes les idées que sa situation lui présente; et la plus naturelle de toutes est de se retracer les événements, les mauvais conseils, les premières fautes, par lesquels il a été conduit à ce crime dont il subit le châtiment : ce crime dont tous les plaisirs sont passés , pour ne laisser après eux que des suites funestes. 11 se rappelle encore ces jours d'innocence et de sécurité dont il a joui autrefois , et qui prennent à ses yeux un nouvel éclat par le contraste de sa misère actuelle. Ses regrets se portent d'euxmêmes sur les erreurs de sa conduite; et s'il a une femme , des enfants , des parents proches, les sentiments d'affection à leur égard peuvent renaître dans son cœur, avec les remords de tous les maux qu'il leur a causés.
Un autre avantage de celte situation , c'est d'être singulièrement favorable à l'influence de la sanction religieuse. Dans celte absence totale de plaisirs et d'impressions externes , les pensées de la religion viennent prendre sur lui un nouvel empire. Encore tout frappé de son malheur, et des événements singuliers ou peu connus qui ont conduit à la découverte de son délit , plus il les combine , plus il croit sentir une Providence qui l'a mené par des routes secrètes , et qui a fait échouer toutes ses précautions. Si c'est Dieu qui le punit, Dieu veut le sauver, et dès lors il commence à s'occuper avec plus d'intérêt de ses promesses et de ses menaces, promesses qui ouvrent une perspective de bonheur éternel au repentir , menaces qui semblent déjà se réaliser pour lui dans celle région ténébreuse où il est plongé. Il faudrait avoir été jeté dans un autre moule que le commun des mortels pour refuser tout accès , dans une position si triste , aux sollicitations de la religion. Les ténèbres seules ont déjà une force particulière pour disposer les hommes à concevoir , et , pour ainsi dire , à sentir la présence des êtres invisibles. Quelle qu'en soit la raison, le fait est notoire, et n'est pas contesté. Quand la faculté sensitive est sans action , l'imagination travaille, et va jusqu'à produire des fantômes. Les premières superstitions de l'enfance, les esprits, les spectres renaissent dans la solitude. C'est là même une raison très-forte pour ne pas prolonger un état qui peut bouleverser le cerveau et produire une mélancolie incurable. Mais les premières impressions seront toutes bonnes.
Si un ministre de la religion , habile à se prévaloir de cette situation propice, vient porler le baume des instructions religieuses au coupable
humilié et abattu , le succès est d'autant plus sur que, dans cet état d'abandon , il se présente comme le seul ami du malheureux , et ne se montre jamais que comme son bienfaiteur.
Ce cours de discipline, ainsi composé de solitude, de ténèbres et d'abstinence, est un état trop violent, comme je viens de le dire , pour devoir être d'une longue durée : s'il était prolongé, il ne saurait manquer de produire la démence , le désespoir, ou, plus communément , une stupide apathie. Ce n'est pas ici le moment d'en fixer le terme ; il doit varier selon la nature des délits , — le degré de perversité qu'a montré le délinquant , — et les marques de son repentir. Ce que j'ai dit suffit pour montrer que ce groupe de peines cumulées est un moyen de réformalion dont on ne doit pas séparer les rigueurs : elles s'entr'aident toutes : et même il faut ajouter que la nourriture, réduite au simple nécessaire, doit être rendue amère au goût pour opérer son effet pénal; autrement, dans un sujet jeune et robuste, le plaisir d'un appétit matériel deviendrait comme le supplément de tous les autres.
Cette discipline , ainsi réduite quant à la durée , ne risquerait pas même d'être impopulaire : elle serait même approuvée généralement par sa ressemblance avec la discipline domestique, et par son but correctionnel , le même que se propose l'indulgence d'un père quand il châtie ses enfants. Or on ne saurait représenter le souverain sous un caractère plus respectable et plus propre à concilier l'affection que sous celui d'un père qui consulte le bonheur d'un enfant coupable, jusque dans les peines qu'il lui inflige.
L'effet produit par l'emprisonnement solitaire n'est pas une simple théorie : il y a des preuves de fait , appuyées sur de bonnes autorités.
M. Howard (p. 132), parlant des cellules de Newgate , ajoute ceci : « J'ai été informé , par ceux qui en avaient été les témoins pendant longtemps , que des criminels qui avaient affecté l'air le plus intrépide pendant l'instruction du procès , et n'avaient montré aucune sensibilité à Toute de la sentence de mort , avaient élé frappés d'horreur , et avaient répandu des larmes , en entrant dans ces sombres et solitaires donjons. »
M. Hanway (p. 74) rapporte, d'après un magistrat qui avait présidé aux prisons de Clerkenwell , « que tous les prisonniers renfermés dans les appartements solitaires avaient donné en peu de jours des signes extraordinaires de repentance. »
Passons maintenant à examiner une circonstance de l'emprisonnement afflictif d'une nature bien différente : je veux parler du mélange de tous les prisonniers, ou de l'entassement d'un grand nombre dans une même chambre.
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La peine qui en résulte n'est pas l'objet d'une intention directe de la part du gouvernement : c'est un mal qu'on a reconnu , et qu'on a laissé subsister presque partout, en le déplorant. Il n'y a eu d'autre raison que l'économie. Il en coûtait moins d'entasser ces prisonniers dans une salle que d'avoir des appartements séparés pour les isoler ou les distribuer par classes *.
Ce rassemblement , considéré comme partie de la peine , n'a point d'effet pénal sur les prisonniers les plus audacieux et les plus pervers. Au contraire, par rapport à eux , c'est un adoucissement, parce que le tumulte de cette société les étourdit sur leur situation , et les distrait d'eux-mêmes. Ce sera donc un mal d'autant plus sévère pour un prisonnier qu'il aura plus de sensibilité et de délicatesse. C'est une peine évidemment incertaine, inégale, inexemplaire, improfitable, produisant une variété de souffrances dont on ne saurait , à moins de les avoir éprouvées, se faire aucune idée passablement juste.
Mais l'objection décisive contre cet entassement , c'est qu'il est en» opposition directe avec un des objels principaux de l'emprisonnement , la réformât ion des coupables. Ce mélange de prisonniers , loin de les rendre meilleurs, a une tendance évidente à les dépraver. L'effet qui en résulte nécessairement , c'est d'oblitérer en eux le sens de la honte, ou , en d'autres termes, de les rendre insensibles à la force de la sanction morale.
Ce malheureux résultat d'une association confuse est trop manifeste pour n'avoir pas frappé les observateurs les plus superficiels. Les criminels renfermés dans un espace étroit se corrompent les uns les autres. Telle est l'expression commune. On la représente sous une grande variété de formes, et exlraordinairement on y ajoute une abondance de métaphores. Le mot de corruption est malheureusement , comme la plupart des mots qui composent le vocabulaire moral, moins propre à donner des idées précises qu'à exprimer un sentiment de désapprobation : il faut donc , pour sortir du genre déclamatoire, examiner les maux particuliers, les habitudes nuisibles, qui naissent de ce mélange de société, et nous faire ainsi une idée nette de ce que l'on peut appeler corruption.
Les conséquences nuisibles de celte association peuvent se ranger sous trois chefs :
1° Renforcement des motifs qui poussent à commettre des délits ;
2° Affaiblissement des considérations qui tendent à réprimer les délits ;
3° Instruction acquise dans l'art de les accomplir.
f 11 faut convenir que cette difficulté était fort grande avant le plan d'inspection centrale.
On voit qu'ici tout se rapporte à des délits ; or les noms des délits présentent des idées précises , définies ou susceptibles de l'être ; ce sont des maux d'un certain genre. lies motifs séducteurs et les motifs tutélaires sont également des peines et des plaisirs. Ainsi tous les termes sur lesquels roule cet examen sont clairs , et il n'y a point là de métaphore pour obscurcir les idées.
I. — Par rapport aux motifs qui incitent au crime, il suffit de parler ici du plus commun, la rapacité: les délits qu'elle fait nallre sont de beaucoup les plus nombreux. Dans la classe pauvre, le produit d'un petit larcin va plus loin pour se procurer des plaisirs que le gain légitime du IravaH d'un jour, et ces plaisirs sont de ceux qui s'achètent à un prix modique , — des aliments plus délicats , des liqueurs fortes , des habillements , des billet» de loterie, des spectacles, et, pour couronner le tout, des femmes. Voilà le fond de la conversation parmi les prisonniers, et la source intarissable de forfanteries, de la part de ceux qui, par leur talent et leurs succès, ont acquis de la célébrité. Autour d'eux se forme un cercle avide d'humbles auditeurs qui écoutent avec envie , avec admiration , les prouesses du héros. L'imagination s'enflamme à ces récits qui , pour une telle audience , ont tout le mérite et tout le charme des romans , l'intrigue, les dangers , le courage , la gloire et les récompenses ; plus la réunion est nombreuse , plus les aventures seront variées : et qu'y a-t-il de plus naturel , de plus intéressant pour eux que de s'occuper des exploits qui les ont conduits à vivre ensemble?
IL — Tandis que d'une part toutes les passions vicieuses sont nourries et fortifiées, de l'autre toutes les considérations tendant à réprimer le crime sont combattues et affaiblies. Ces considérations appartiennent à l'une ou à l'autre des trois sanctions, — politique, — morale, — religieuse.
La sanction politique tire sa force des peines de la loi, et, en particulier, de la peine imposée à tous ces délinquants réunis , celle qu'ils souffrent, ou celle qu'ils sont appelés à souffrir. Or le premier objet de tous les associés est de traiter les lois avec mépris , et de braver leurs menaces. Chacun d'eux , par orgueil , affecte de l'indifférence sur la peine qu'il éprouve ou qu'il craint, dissimule le mal , exagère le bien , et se pique , selon l'expression proverbiale, de faire bonne mine à mauvais jeu. Ainsi , le plus intrépide , le plus fier devient le modèle de tous les autres : il monte leur sensibilité au ton de la sienne ; ils auraient honte de se montrer plus faibles que lui. Ne fût-ce que par sympathie, plusieurs d'entre eux s'efforceraient d'adoucir les souffrances de leurs associés de malheurs, de les
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consoler par les témoignages de leur affection. On dira peut-être que supposer entre eux des affections et de la bienveillance , c'est leur prêter des vertus qu'ils ne sauraient avoir ; mais croire que les hommes soient absolument bons ou absolument méchants est une erreur : le crime qui a soumis des coupables à la loi peut laisser dans leur cœur des qualités estimables , et surtout de la commisération. Voilà ce que prouve l'expérience. 11 faut craindre de calomnier le vice même.
La sanction morale est fondée sur les jugements du tribunal public : elle lire sa force des peines et des plaisirs résultant de l'estime ou du mépris de ceux avec lesquels nous vivons le plus habituellement. Tant qu'un homme reste dans la société générale , n'eût-il que la probité la plus douteuse , il sera obligé de se gêner dans ses actions , il sera en garde contre lui-même pour ne pas se rendre trop suspect ou trop méprisable. Mais ici cette société générale n'existe plus. Celle qui compose une prison a des intérêts et des principes lotU différents de la première. Les habitudes, les actions qui seraient nuisibles dans le monde, et, par conséquent, odieuses, cessent d'avoir ce caractère dans une prison où elles ne nuisent plus. Le larcin n'est pas odieux à des hommes qui n'ont rien à perdre, et qui le cousidèrent comme un moyen ordinaire de profit. La probité, vertu à laquelle il serait ridicule entre eux de prétendre , sera dépréciée par un commun et tacite accord. Des qualités mixtes, comme la patience, le courage, l'adresse, l'activité, la fidélité , généralement utiles , mais capables de servir au vice comme à la vertu, seront exaltées parmi eux, au préjudice de la probité. Ainsi, un homme sera applaudi — - pour sa patience, employée à épier le moment propice du crime — pour son courage, manifesté dans l'agression d'un domicile paisible , ou dans la résistance aux officiers de la justice — pour son activité , déployée dans la poursuite d'un voyageur — pour son adresse, appliquée à duper un bienfaiteur compatissant — pour sa fidélité , mise à l'épreuve envers ses complices dans les interrogatoires de son juge. Voilà les vertus célébrées dans un tel séjour : c'est ainsi qu'ils satisfont ce besoin d'estime et d'applaudissement auquel les hommes réunis ne cessent jamais d'être sensibles.
l Probité de voleur*; combien il y en aurait d'exemples à citer dans le monde, je veux dire, dans le monde brillant , dans le monde honnête, dans le monde qui se croit moral et respectable! Il faut partir de l'intérêt le plus générai pour avoir une idée juste du vice et de la vertu. La même action est louée ou blâmée, suivant qu'elle est utile ou nuisible à une société parliculière.Tel politique sera exalté dans son bourg comme un grand patriote, pour avoir obtenu
La probité qui pourrait être en honneur au milieu d'eux ne serait pas la probité utile au genre humain : car il est possible d'en observer strictement les règles par rapport à une société dont on dépend immédiatement , et de les enfreindre sans scrupule au préjudice d'une autre avec laquelle on n'a pas les mêmes liaisons d'intérêt. Les Arabes, qui vivent de pillage, sont d'une intégrité remarquable envers leur tribu. Et c'est ainsi que la foi des voleurs entre eux est devenue, pour ainsi dire, proverbiale *.
La sanction religieuse consiste dans l'appréhension des peines dénoncées de la part de Dieu , soit dans cette vie, soit dans une existence future. Or comme, dans le christianisme, les délits condamnés par les lois humaines le sont aussi par les lois divines, la sanction religieuse, d'autant plus qu'elle s'étend jusqu'aux actions secrètes, est un frtia particulièrement nécessaire à celle classe d'hommes. Dans la plupart des malfaiteurs, et surtout des malfaiteurs novices , la religion est plutôt oubliée que détruite: mais les impressions qu'ils en ont reçues sont faibles et faciles à effacer : que deviendront-elles dans une prison? Toute la force de l'opinion y sera dirigée contre les notions religieuses. Ce n'est pas à dire que , dans un tel lycée, il s'établisse des controverses et des disputes philosophiques sur l'idée d'un Dieu , sur la vérité de la révélation . sur l'authenticité des témoignages qui lui servent de base; il n'y aura pas là des manichéens, des hobbistes, des spinosistes, des professeurs dogmatiques d'incrédulité; il n'y aura pas de disciples subtils de Boulanger, de Bayle et de Fréret : mais les arguments n'en feront que plus d'effet pour être assortis à la capacité de l'audience; les bouffonneries d'un plaisant serout une logique suffisante pour ses camarades ; la satire des ministres de la religion sera une réfutation complète de la religion même; et le brave qui soutiendra hautement qu'il n'y a que des lâches qui se laissent intimider par les menaces d'une autre vie , est sûr de toucher la fibre la plus sensible d'un tel auditoire.
III. — Enfin , cette association de criminels leur fournit le moyen le plus sûr de se perfectionner dans la science, dans la pratique, dans tout le mystère du crime.
Leur conversation, comme nous l'avons déjà dit , dirigée par la vanité des parleurs et par l'in-
en faveur de ce bourg quelque privilège nuisible à la nation en général. On a vu autrefois deux savantes corporations soumettre leurs gradués au serment de ne jamais professer hors de ces universités ( Oxford , Cambrigdej : quel était Pobjel de celte mesure?— De s'assurer le monopole exclusif de renseignement des sciences; — et l'inventeur de ce serment fut honoré par ses collègues comme Pauteur du service le plus méritoire.