‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 47 sur 443 · DES FRAIS D» PRISON · texte numérisé non relu

DES FRAIS D» PRISON

térèt des écouteurs, tourne naturellement sur leurs exploits criminels. Chacun se plaît à entrer dans le détail des moyens ingénieux, des fraudes, des impostures auxquelles il a dû son succès. C'est là qu'on communique tous les secrets du métier, les préparatifs , les moyens de déguisement et d'évasion ; enfin les stratagèmes de cette guerre antisociale. Si les anecdotes du crime ont un attrait de curiosité pour tout le monde, combien ne sont-elles pas plus intéressantes pour ceux dont elles flattent les penchants, et qu'elles instruisent des moyens de les satisfaire! Ainsi se forme un dépôt d'expérience auquel chacun contribue : celui qui ne connaissait qu'une branche de celte industrie malfaisante devient bientôt uo adepte dans toutes les autres. Elle n'est donc que trop bien fondée, cette expression commune , qu'une prison est une école de perversité : avec cette différence, que cette école de vice l'emporte de beaucoup sur les écoles proprement dites , par la force des motifs qui opèrent sur les disciples , et par l'efficacité des moyens d'instruction. Dans les écoles proprement dites, le stimulant le plus ordinaire est la crainte, qui lutte contre l'inclination à l'oisiveté ; dans ces écoles de vice , le stimulant est l'espérance , qui concourt avec les penchants habituels : dans les premières , la science n'est enseignée que par un maître plus ou moins habile ; dans les autres, chacun contribue à l'instruction de tous : dans l'école légitime, l'élève a des amusements plus séduisants que ses occupations de commande; dans l'école du crime, cet enseignement vicieux devient la principale récréation d'un état de tristesse et de contrainte.

On dira peut-être que les malhonnêtes gens cherchent toujours ceux qui leur ressemblent , et qu'en prison , ou hors de prison , ils vivront toujours en mauvaise compagnie.

Observons , d'abord , que cela n'est pas exactement vrai. Qu'un malhonnête homme vive de préférence avec de malhonnêtes gens , cela n'empêche pas que mille incidents ne le rapprochent des personnes probes , qui lui rappellent tout au moins les notions de justice et de vertu. Dans les conversations les plus communes , il entend les jugements qu'on porte sur les actions déshonnêtes, il est témoin du mépris qu'on a pour les fripons. S'il ne va pas recueillir des leçons de morale à l'église , il en recevra dans la taverne du village.

Dans le monde , il y a un mélange de bien et de mal ; mais, dans une prison, toute la société est composée d'individus plus ou moins tarés.

C'est donc encore pour l'homme le plus corrompu le séjour le plus dangereux. Que sera-ce pour cette classe de prisonniers qui ont été conduits la par un premier délit? Us ont cédé à la ten-

tation de l'indigence , ils ont été entraînés par un mauvais exemple; ils sont encore dans cet âge flexible où le cœur n'est point endurci au mal : un châtiment bien administré leur eût été salutaire. Si, au lieu de se réformer, ils deviennent plus vicieux , s'ils passent des friponneries aux grands vols , s'ils arrivent jusqu'au brigandage et à l'assassinat, — c'est l'éducation d'une prison qu'il faut en accuser.

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