‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 49 sur 443 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

PLAN GÉNÉRAL D'EMPRISONNEMENT

11 doit y avoir trois sortes de prisons, qui diffèrent dans leurs degrés respectifs de sévérité. La

1 Par l'ancienne loi, quand un district (hundred) devait une somme d'argent, le shérif se saisissait du premier habitant de ce district qui lui tombait sous la main, et le faisait payer pour tous les» autres. Cela même était un moins mauvais expédient pour acquitter une charge publique que celui dont nous parlons.

première, pour les débiteurs insolvables dans le cas où il y aura preuve de témérité et de prodigalité ; la seconde , pour des malfaiteurs condamnés à un emprisonnement temporaire; la troisième, pour ceux dont l'emprisonnement est perpétuel.

I. Quant aux débiteurs, ils doivent être considérés comme banqueroutiers, soumis sous des peines sévères à l'obligation de donner pleine connaissance de leurs propriétés. L'emprisonnement ordonné comme une mesure de routine est une rigueur bien superflue : il faudrait le réserver pour les cas où il y a témérité et prodigalité prouvées : mais on pourrait, en première instance, présumer la témé- . rite et la prodigalité , en laissant au débiteur à se disculper par l'examen de sa conduite.

Le même lieu de détention peut servir pour tous ceux qui, pendant le cours des procédures, doivent être tenus sous la main de la justice avant qu'elle ait prononcé sur leur sort. Cet emprisonnement n'est que de précaution : il n'a pour objet que la sûre garde, il ne doit pas aller au delà : point de rigueur, ni apparente ni réelle 5 .

II. La seconde espèce de prison, celle des malfaiteurs condamnés pour un temps limité, est destinée à la correction et à l'exemple. Il faut donc que la peine réelle et la peine apparente soient sur un pied d'égalité. Le travail doit être joint à la détention.

La fin de leur séjour, la dernière semaine, ou le dernier mois, sera marqué par une diète de pénitence, — la solitude, les ténèbres, le pain d'amertume. Il importe que la dernière impression soit de tristesse et de douleur. Une marque infamante est convenable dans cette prison , mais seulement une marque temporaire , consistant dans un costume particulier. Elle sera bonne à deux fins : — Y exemple 7 comme ajoutant beaucoup à la peine apparente ; — la sûreté, comme tendant à prévenir l'évasion.

III. La troisième espèce de prison, celle des malfaiteurs condamnés à vie, est destinée à l'exemple seulement, puisque les délinquants de cette classe ne doivent jamais être rendus à la société. Il faut de même leur imprimer une marque infamante, mais une marque indélébile. La condition apparente du délinquant doit être aussi misérable que possible, sans trop exciter la pitié : sa condition réelle doit être adoucie autant que la nature de la chose le permet. Là , l'homme d'un état plus élevé doit

1 Ces droits, ces émoluments des geôliers , n'ont rien de commun avec les frais de justice auxquels le juge peut condamner le délinquant.

3 Le même lieu peut servir pour des délits qui ne touchent point à l'honneur : des contraventions de police, clc.

PLAN GÉNÉRAL D'EMPRISONNEMENT

avoir le choix de ses occupations. Celui qui a un métier sera tenu de travailler pour son entretien , mais il faut lui donner une part dans le profit de son industrie.

Il existe plusieurs prisons en Europe où l'entretien des prisonniers est fondé sur des bénëficences privées. Ces bénéficences sont une preuve authentique de la négligence la plus coupable de la part du gouvernement. Abandonner des prisonniers aux charités publiques, c'est les livrer à la mort, si ces charités sont insuffisantes. Le nécessaire doit leur être donné par l'État ; au delà de ce nécessaire, il ne faut rien. Le déficit est affreux, le superflu est nuisible.

Par la même raison , toute donation casuelle à des délinquants particuliers doit être interdite : non qu'on doive défendre de leur faire des dons en argent , mais il faut empêcher que ces libéralités ne soient consommées en bonne chère et en liqueurs fortes. Les donations ainsi restreintes favoriseraient la restitution.

Il règne un grand désordre à cet égard dans toutes les prisons. Les délits les plus nombreux sont ceux de rapacité ; mais plus le délinquant a été coupable , c'est-à-dire plus il s'est approprié du bien d'autrui , plus il a d'aisance et de jouissance dans sa prison. Ses vols deviennent sa récompense. II est rare que tout le produit de son crime soit trouvé entre ses mains , il sera en dépôt chez son complice, chez sa femme ou sa maîtresse , qui en disposeront à sa volonté, pour le prodiguer en débauches , ou payer les procureurs qui l'aident à entraver le cours de la justice.

Quand ce bien mal acquis ne pourra plus servir au vice , le détenu sera plus porté à le restituer. La gène imposée aux inclinations déréglées sera favorable aux inspirations de la conscience.

Tout ce qui s'est trouvé sur la personne d'un détenu , ou dans sa possession , doit être aussitôt consigné entre les mains du gouverneur de la prison, et inventorié. Mais, pour prévenir des abus trop communs, tous les effets de quelque valeur doivent être placés dans un dépôt , sous le sceau du magistrat ; et une copie de l'inventaire doit être remise à la personne détenue.

Un traitement égal en fait de nourriture sera , j'en conviens , une peine disproportionnée pour des hommes dont les uns sont accoutumés au bienêtre , et les autres à un élat constant de privation. D'un autre côté , permettre à des détenus pour délits de rapacité de consommer en bonne chère le produit de leur délit, c'est donner une récompense au crime ; c'est leur accorder des jouissances aux dépens de ceux qu'ils ont lésés. De là doit naître une distinction dans le traitement. Les détenus

pour crimes de rapacité ne doivent avoir aucune indulgence de cette nature avant la pleine restitution; les détenus pour autres délits seront libres de proportionner leurs dépenses à leurs moyens.

La restitution exige une précaution de plus. Une personne arrêtée pour un délit est souvent coupable de plusieurs autres. Avant d'accorder au malfaiteur le droit de jouir de sa fortune, il faut non-seulement qu'il ait restitué à celui qui l'a fait arrêter , mais encore qu'on se soit assuré qu'il n'y a pas d'autres réclamations à satisfaire.

Revenons aux différentes prisons. Il faut que la diversité de leur caractère soit prononcée très-fortement , — dans leur apparence externe , — dans le costume , — dans la dénomination.

Les murs de la première seront de couleur blanche , ceux de la seconde , de couleur grise ; la troisième sera peinte en noir.

A celle-ci on ajoutera divers emblèmes du crime : un tigre , un serpent , une fouine , représentant les instincts malfaisants , seraient certainement une décoration plus convenable à l'entrée de la prison noire, que les deux statues de la Folie et de la Mélancolie à celle de l'hôpital de Bedlam. Je voudrais au vestibule une apparence lugubre : on pourrait y placer deux grands tableaux : dans l'un, on verrait un juge assis sur un tribunal, tenant le livre de la loi, prononçant la sentence d'un criminel; dans l'autre, l'ange qui sonne la trompette du jugement dernier; dans l'intérieur, deux squelettes suspendus à côté de la porte de fer frapperaient vivement l'imagination. On croirait voir le séjour effrayant de la mort. Celui qui aurait une fois , dans sa jeunesse , visité cette prison , ne l'oublierait jamais. Je sais que les beaux esprits rient de toutes ces idées emblématiques : ils les admirent dans la poésie, ils les méprisent dans la réalité. Mais il est plus aisé de les attaquer par des railleries que par des raisons *.

La diversité des dénominations n'est rien moins qu'une précaution vaine. C'est un égard de justice et d'humanité pour des débiteurs et des détenus innocents , auxquels il faut épargner jusqu'à l'appréhension d'être confondus avec des criminels par la circonstance du nom commun de prison. Si ce sentiment d'honneur n'existait pas, il faudrait chercher à le faire naître ; mais il existe, et les hommes les plus estimables sont ceux qui souffrent le plus de cette dénomination injurieuse.

La diversité de lieu et de nom est encore un moyen d'aggraver la partie de la peine qui se rapporte à l'objet le plus important, l'exemple.

La première prison s'appellera mai sonde sûreté.

1 Sur l'importance des signes pour frapper l'imagination, et sur l'usage qu'en fait le clergé romain à l'exemple do l'ancienne Rome, voyez Emile , lom. IV.

AUTRES ESPÈCES DU CONFINEMENT TERRITORIAL

La seconde , maison de pénitence,

La troisième , prison noire.

La première de ces dénominations n'implique pas même l'idée d'une faute. — La seconde l'implique , mais elle tourne l'esprit vers l'idée favorable d'amendement. — La troisième inspire l'effroi.

Dans la maison de pénitence on aura deux objets, celui d'attacher l'infamie au crime , et de l'épargner au criminel. Puisqu'il est destiné à rentrer dans la société , il ne faut pas le livrer à une ignominie qui le signale, et le rend incapable de s'y représenter. Ces deux objets s'accompliront par le même moyen. Le délinquant peut être soumis à porter un masque ou une portion démasque, qui, en dérobant ses traits à ceux qui viennent visiter les prisons , augmente en même temps l'impression qu'il est important de produire. Ce masque mystérieux est un soulagement pour celui qui le porte , et une aggravation de la peine aux yeux des spectateurs.

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