‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 68 sur 443 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DES PEINES DE LA SANCTION MORALE

Pour se représenter comment un homme est puni par la sanction morale, il faut observer le changement qui s'opère à son égard , après qu'il a fait une chose condamnée par le tribunal de l'opinion publique. Dès ce moment, il perd une portion de l'estime, de l'affection, et, par conséquent, de la bienvefllance dont il jouissait. Dans toutes les relations de la société , habituelles ou occasionnelles , il s'aperçoit qu'il n'est plus traité comme auparavant , que la disposition à lui rendre de bons offices n'est plus la même chez les uns , et que , pour d'autres , il devient l'objet d'une malveillance active , qui agit sourdement ou à découvert.

Qui pourrait calculer ou prévoir tous les résultats d'un tel changement? La dépendance de chaque individu par rapport aux autres hommes est telle , que leurs dispositions à son égard influent sur toutes les sources de ses plaisirs ou de ses peines. A chaque instant, la vie se colore ou se fane par le reflet des sentiments de nos semblables ;à chaque instant , le cœur s'épanouit ou se resserre par les témoignages de leur estime ou par la dure expression de leur dédain. Un acte de bienveillance peut sauver la vie, le refus d'un service peut causer la mort.

Mais quoique la peine de la sanction morale embrasse tous les maux possibles , on peut toutefois

d'argent ou de revenu de tel fonds de terre; une part dans tel office conférant du pouvoir; une exemption de telle taxe ou autre fardeau public ; le privilège exclusif de telle ou telle occupation.

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la considérer comme divisée en deux parts, dont Tune est à l'autre ce que la cause est à l'effet.

La première renferme tous les maux contingents ou casuels que la personne disgraciée peut éprouver par les suites de cette malveillance.

La seconde consiste en cette peine immédiate, cette anxiété qui constitue le sens de la honte, et qui a son principe dans une appréhension confuse de ces maux casuels. Cette souffrance aiguë est la peiue caractéristique de la sanction morale : on ne peut même la rapporter qu'à cette cause, car il n'appartient à la puissance politique de la produire que par l'influence qu'elle exerce sur l'opinion. Qu'un individu fût déclaré infâme par un tribunal , celte déclaration ne serait rien , si le public n'en tenait aucun compte et continuait à l'honorer.

Ce sentiment de honte s'éveille dans le cœur du coupable, tout au moins au moment où son délit est découvert. 11 est très-variable dans ses degrés , mais il est universel : les exceptions, s'il y en a, ne sont que pour des individus imbéciles ou dégradés, sans prévoyance de l'avenir.

Les maux casuels seront plus ou moins grands selon deux circonstances : 1° Y intensité de la malveillance ; 2° son étendue : — distinction qu'il ne faut pas oublier.

Ces deux lots de maux , quoique faciles à distinguer, s'entremêlent et s'aggravent l'un par l'autre. J'ai fait un acte immoral, je suis découvert, je m'en aperçois. Avant que je sois dans le cas de recourir aux bons offices de quelques personnes instruites de ma faute, et d'essuyer de leur part quelque marque de malveillance à raison du blâme que j'ai encouru , j'ai déjà le triste pressentiment de la diminution de leur estime ; ma confiance est affaiblie; un air d'embarras et de crainte est empreint dans mes relations avec eux; ma langue bégaye ou mon front rougit : tel est l'effet naturel de la honte. Si je me dérobe à la société, je me punis moi-même ; si, après ma faute connue, je m'y présente comme auparavant, j'éprouve les reproches des uns, la froideur des autres, les dédains marqués de plusieurs ; et , pour me servir du langage systématique que j'ai hasardé , là commence pour moi l'expérience des maux casuels de la sanction, morale.

Nous avons déjà vu que la malveillance avait deux moyens de nuire , — les uns positifs , — les autres négatifs; les uns consistant en mauvais offices rendus , les autres en bons offices refusés. Quant aux premiers , c'est le devoir et même la principale affaire du magistrat politique de les prévenir. H n'y a point de gouvernement régulier qui permette aux individus de punir l'homme le plus immoral par des traitements semblables à ceux dont

la loi se réserve l'usage. Les mauvais offices positifs sont de deux espèces, les actions et les discours : les actions violentes sont défendues ; les discours injurieux le sont également : mais, à cet égard, la protection de la loi est limitée et même très-imparfaite : quand tout un public se répand en propos outrageants pour un individu, comment faire le procès à tout ce public? .

Mais la loi fût-elle assez forte pour prévenir tout mauvais office positif, sa puissance s'arrête là ; il y a un nombre infini de bons offices qu'elle ne pourrait prescrire sans porter une atteinte destructive à la Jiberté et à la propriété. Or, quand les. peines de la sanction morale se borneraient à ce que la loi ne peut empêcher, ce mal serait considérable ; il n'admet aucune évasion , il tombe sur un individu de toutes parts , il rétrécit le cercle de tous ses plaisirs , il le poursuit dans toutes ses entreprises. Dans cet état de disgrâce , un homme se sent aux prises avec un ennemi invisible qui le précède ou l'accompagne partout : ses amis et ses protecteurs s'éloignent, ses connaissances le délaissent, son nom même devient contagieux pour sa famille. Toutes les sources du bonheur tarissent pour lui , et sa vie peut n'être plus qu'un fonds d'amertumes.

Ces maux casuels embrassent tous les maux possibles , et ceux mêmes qui découlent particulièrement de la sanction politique. Vous êtes accusé devant les tribunaux ; un individu prévenu contre vous, à raison de quelque immoralité réelle ou supposée dans votre conduite , s'abstiendra de témoigner en votre faveur, et la seule omission de ce service peut entraîner pour vous les conSquençes les plus rigoureuses de la loi.

D'un autre coté , tous les maux qui dépendent de la sanction morale, non-seulement les maux casuels, mais la honte, peuvent être le résultat d'une sentence prononcée par le magistrat. C'est un fait que nous avons indiqué par anticipation , et sur lequel nous serons bientôt appelés à nous étendre.

Les maux qui dérivent de ces deux sanctions ne diffèrent donc que dans la manière dont ils sont produits. Par rapport aux peines qui ressortent de la sanction politique , l'espèce , le degré , le temps , la place , la personne qui les inflige , sont tous également assignables. Au moment du délit, le délinquant sait ou peut savoir que, s'il est découvert, il subira telle peine précise, par l'ordre d'un juge, par la main d'un exécuteur; et ceux qui verront infliger la peine sauront qu'elle l'est en conséquence d'un tel délit. Après cela, l'œuvre du magistrat est finie ; la peine , autant qu'elle dépend de la sanction politique, est terminée; mais, quant

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aux mauvais offices positifs ou négatifs que peut éprouver le délinquant de la part de la société , on ignore de quelle nature ils seront , dans quel temps ils auront lieu, par quelles personnes ils seront rendus; à cet égard, tout est incertain. La perfection des peines de la sanction politique consiste en ce point : — elles sont déterminées et précises. L'essence des peines de la sanction morale est d'être indéterminées et vagues.

H ne sera pas inutile de faire ici mention de la nomenclature usitée en parlant des peines de la sanction morale. Les expressions qui les désignent sont très- variées. Il y a , pour ainsi dire , une légion d'êtres fictifs qui représentent la même idée fondamentale sous divers aspects : — blâme , censure , déshonneur , mésestime , mépris , honte , disgrâce , ignominie, infamie. En parlant d'un homme qui souffre sous la sanction morale , il peut être plus ou moins convenable , selon les degrés et les circonstances , de dire qu'il a perdu ou terni sa réputation , que son honneur a reçu une tache , qu'il s'est exposé au mépris, qu'il est devenu infâme, qu'il est un objet d'aversion , etc. Épuiser le catalogue de ces expressions est plutôt l'affaire d'un lexicographe que d'un juriste.

Ces peines de la sanction morale sont antérieures à la formation des gouvernements. Avant d'avoir fait une association politique, avant de s'être donné des magistrats et des lois, les hommes, vivant entre eux en tribus et en ramilles, avaient déjà des notions de bien et de mal , et des règles morales de conduite, auxquelles ils donnaient un certain degré de force, en soumettant les infracteurs à ces peines tirées de la malveillance ou de l'aversion. C'est en ce sens qu'il faut entendre ce que disent les moralistes concernant les lois naturelles et la sanction de ces lois. C'est le fonds sur lequel les premiers législateurs ont travaillé, le modèle qu'ils ont suivi. La sanction morale était alors, comme elle est encore et comme elle sera toujours , un levier puissant pour seconder les lois ou pour les contrarier. 11 n'est donc pas étonnant qu'ils aient eu recours à une grande diversité de moyens pour s'emparer de cette force et la plier à leurs vues. Préparée et mise en œuvre par le magistrat , elle devient partie de ce vaste système de mécanisme auquel nous avons donné le nom de sanction politique, et nous sommes maintenant en état de discuter la nature de ces différents modes de punir , connus sous les noms de déshonneur ou iï infamie.

Examen des peines de la sanction morale.

Passons maintenant à Xexamen des peines qui dérivent de la sanction morale , agissant par elle-

même , sans aucune coopération du magistrat pour diriger ou aggraver ses jugements.

Ces peines, nous l'avons déjà dit, n'ont point d'espèces distinctes; elles comprennent toutes sortes de maux ; la malveillance se manifeste par une infinité d'effets qu'on ne saurait ni calculer ni prévoir. Elles échappent donc à toute description , car on ne décrit qu'une peine déterminée. Seront-elles analogues aux délits? Seront-elles économiques ou excessives? On n'en sait rien.

Nos observations rouleront sur trois chefs : leur divisibilité , leur égalité , leur exemplarité.

1° Ces peines sont certainement très-divisibles ; elles ont tous les degrés possibles du simple blâme jusqu'à l'infamie , du refroidissement passager de la bienveillance jusqu'à une malveillance active et soutenue ; mais tous ces degrés dépendent de causes accidentelles, inappréciables par avance. Les peines pécuniaires , les peines chroniques , comme l'emprisonnement, sont susceptibles d'une mesure exacte ; les peines qui dépendent de la sanction morale ne le sont pas. L'estime qu'on en peut faire avant de les éprouver sera toujours très-imparfaite. En fait d'intensité, elles sont inférieures à la plupart des peines de la sanction politique; elles consistent plus en privations de plaisir qu'en maux positifs. C'est là leur principale imperfection ; et c'est uniquement pour suppléer à leur faiblesse qu'il a fallu fonder un système de lois pénales.

2° Une des circonstances qui les affaiblit, c'est la localité de leur opération. Un individu se trou ve-t- il exposé au mépris du monde dans lequel il vit , il peut s'en affranchir par un simple déplacement. La peine se réduit à une espèce de bannissement demivolontaire , qui n'est rien moins que perpétuel. Il conserve l'espoir du retour, quand le temps aura effacé le souvenir de ses transgressions , et affaibli le ressentiment public.

5° Sous le rapport de Y égalité 9 ces peines sont plus défectueuses qu'on ne le croirait au premier aspect. Chaque individu, dans son état, a son cercle naturel d'amis et de connaissances. Devenir un objet de mépris et d'aversion pour cette société , est un malheur aussi grand pour un homme que pour un autre : voilà ce qui se présente d'abord à l'esprit , et qui est vrai jusqu'à un certain point : mais , en examinant de plus près , on aperçoit que ces peines se. modifient très-différemment , selon l'état, la fortune, l'éducation, l'âge, le sexe, et d'autres circonstances : les maux casuels qui dépendent de la sanction morale peuvent varier à l'infini : la honte varie selon toutes les causes qui affectent la sensibilité.

Les femmes , surtout chez les nations civilisées , ont le sentiment de la bonté plus prompt et plus

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délicat que les hommes. Leur éducation première leur prescrit des règles de pudeur avant même qu'elles en connaissent l'objet ; et elles ne tardent pas à sentir que cette sauvegarde des vertus de leur sexe est aussi le talisman de leur pouvoir; d'ailleurs , elles sont plus faibles , plus dépendantes que les hommes , plus assujetties au besoin de la protection ; il leur est plus difficile de changer de société , et de varier le lieu de leur résidence.

Dans un âge tendre , le sentiment de lu honte n'a pas encore atteint toute sa force : dans la vieillesse , on observe assez souvent qu'il s'affaiblit beaucoup. La passion de l'avarice , la seule qui se fortifie par l'âge , domine alors le sentiment de l'honneur.

Un état débile de santé , une irritabilité morbide, quelque défectuosité dans les organes, quelque infirmité naturelle ou acquise, sont des circonstances qui aggravent les peines de la honte, comme de toute autre calamité.

La richesse , à la considérer en elle-même , indépendamment du rang et de l'éducation, tend à émousser la force des impressions de ce genre. Il est plus facile à un homme riche de se déplacer , de changer le cercle de ses liaisons , et de se procurer, à prix d'or , des plaisirs indépendants de l'estime et de la bienveillance. Malheureusement encore, il existe une disposition naturelle à respecter l'opulence pour elle-même , à lui accorder des services gratuits , surtout les témoignages extérieurs de la politesse et de la considération.

Le rang est une circonstance qui augmente la sensibilité pour tout ce qui lient à l'honneur : mais les règles de l'honneur ne sont pas toutes calculées sur les principes de la morale : cependant les classes élevées sont en général plus sensibles à l'influence de l'opinion que les classes inférieures.

La profession ou l'occupation habituelle influe beaucoup sur les peines qui dérivent de celte source. H est des conditions dans lesquelles il y a un point particulier d'honneur , et tout ce qui discrédite un individu sous ce rapport le touche plus vivement que toute autre espèce de honte. Le courage , dans le militaire , est la qualité indispensable : le plus léger soupçon de lâcheté expose à des affronts continuels ; de là cette délicatesse de sentiment sur ce point parmi des hommes qui montrent quelquefois, à d'autres égards, la plus grande indifférence morale.

Les rangs mitoyens sont les plus vertueux : c'est par rapport à eux que les règles de l'honneur coïncident le plus avec le principe de l'utilité ; c'est aussi dans ces conditions moyennes qu'on peut le moins se passer de l'estime, et qu'on éprouve toutes les conséquences fâcheuses de la mauvaise réputation.

Dans les classes inférieures où l'on ne vit que du travail journalier, la sensibilité â l'honneur est moins grande en général. Un ouvrier de campagne passe-t-il pour laborieux , il trouvera de l'occupation quoique sa réputation ne soit pas sans tache. II a des compagnons de travail et non de plaisir : il a peu de chose à attendre de leur part , peu de services à leur demander. Tout se borne pour lui au nécessaire de la vie; sa femme, ses enfants lui doivent l'obéissance , et ne peuvent pas la refuser. Les plaisirs qui résultent de son autorité domestique remplissent les courts intervalles de ses travaux.

4° La plus grande imperfection des peines de la sanction morale, c'est d'être peu exemplaires : % elles le sont moins que toutes celles de la sanction politique. Ce qu'un homme est dans le cas de souffrir, en conséquence d'une mauvaise réputation, peut être ignoré de tout le monde , ou du moins n'est connu que de ceux mêmes qui sont les instruments de sa punition , et dans le cercle immédiat de ses amis et de ses connaissances : ceux-ci mêmes ne sont témoins que d'une faible partie de ce qu'il souffre. Ils s'aperçoivent qu'il est traité avec indifférence ou dédain ; ils observent qu'il ne trouve pas de la protection ou de la confiance : mais toutes ces observations sont fugitives. L'homme blessé par ces signes de froideur ou d'aversion évite lui-même la compagnie des auteurs ou des témoins de sa honte ; il se dérobe dans la solitude où ses souffrances sont secrètes , et plus il est malheureux , moins il a de spectateurs de ses peines.

5° Les peines de la sanction morale ont un avantage sous le rapport de la réformation : ce qu'un homme souffre en conséquence d'une violation des règles morales établies est un mal qu'il ne peut rapporter qu'à sa véritable cause : plus il est sensible à la honte, plus il craindra de l'aggraver : il deviendra donc ou plus prudent pour éviter d'être découvert, ou plus attentif à ménager les apparences, ou il prendra le parti de se soumettre à des lois qu'il ne peut enfreindre sans danger. L'opinion publique, à l'exception d'un petit nombre de cas , n'est point implacable. Il y a parmi les hommes un besoin réciproque d'indulgence , et de plus , une légèreté et une facilité à oublier qui tient lieu de pardon , quand le souvenir des fautes n'est pas renouvelé par des récidives.

Quant aux actes déshonorants dont il n'y a point d'appel ni de grâce, la peine d'infamie opère comme un découragement, et non comme un motif de réformation. ISemo dignitati perditœ partit*

Ce qui compense les désavantages de cette sanction , ce qui lui donne même un degré de force qu'on ne trouve pas dans la sanction politique, c'est

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