‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 10 sur 24 · LE MIRAGE · texte numérisé non relu

LE MIRAGE

Le marquis de Lamperière demeura à Lagny quelques jours de plus qu’il ne comptait faire. Le voisinage de ce seigneur, connu pour être un confident du cardinal Mazarin, engagea M. de Quesmes à se retirer pendant quelque temps dans la Camargue, refuge accoutumé de tous les gens des pays avoisinants qui redoutent d’être enfermés entre quatre murailles. Assurément il leur serait difficile de trouver un lieu où l’objet de leur crainte se présente moins à leur vue : il n'y a pas dans toute cette ile une seule clôture faite de pierres ; on n’y trouve même pas de cailloux. Le jeune

conspirateur avait d’ailleurs reçu d’Arles l’avis que le château de Meyran n’était point pour lui une retraite sure et que sa fuite paraissait être épiée. Au surplus, son humeur facile et aventureuse ne fut pas bien vivement contrariée de la nécessité qui lui était imposée de revè : i r un costume de berger et de parler le provençal ou même de ne pas parler du tout; il regarda cela comme un des inconvénients de la profession, inconvénient qui n’était pas sans avoir son côté agréable. Une prison de quatorze lieues d’étendue n’est pas commune : il y a bien des gens qui pourraient y faire tenir la liberté de toute leur vie. René demeura donc de nouveau seul avec sa douleur; ii continua d’arpenter tristement et la tète basse son appartement, tandis que son cousin, le nez au vent et l’esprit dégagé, courait à travers les marais et les étangs du Delta du Rhône. Comme on peut le conjecturer, les deux jeunes gens n’avaient point eu encore beaucoup de communications. et ils étaient bien loin de toucher aux confidences. René savait seulement que son cousin était compromis dans les troubles qui agitaient alors la Provence, et celui-ci croyait que le jeune comte n’était affecté que de la mort de son aïeul, il s’étonnait un peu de l’excès d’une affliction qui eût pu être adoucie par des considérations de toute sorte.

— Quelle innocente sensibilité! pensait-il. Quand il aura un peu vu le monde, il comprendra qu’on ne doit pas se laisser ainsi dominer par son cœur. Que diable ! si tous les enfants mouraient de chagrin en perdant un de leurs parents, cela ne ferait pas les affaires de la race humaine •. il n’y aurait de sauvé que les bâtards, et ce serait immoral.

Sans discuter la moralité de ces sentiments, trèsraisonnables d’ailleurs, nous devons dire ici que, mal-

gré la corruption de ses idées, il se pourra faire que M. de Quesmes soit un cœur parfaitement honnête et excellent: la vertu d’instinct et la vertu de principes sont rarement identifiées, et c’est là une des causes principales du petit nombre des élus.

Antoine so mit à chasser et à courir la plaine, comme s’il n’eût dû faire rien autre chose toute sa vie. Dès lo second jour, il lui arriva un accident qui eût pu en effet terminer là sa carrière : étant arrivé sur le bord d’un étang salé qui présentait une vaste plage de sable coquilleux, desséchée par le soleil et unie comme un champ de manœuvre, il lui prit la fantaisie de pousser jusqu’à l’eau qu’il apercevait à quelque distance; mais celte eau était plus éloignée qu’il n’avait pu le croire, car il avait fait beaucoup de chemin sans s’en être sensiblement rapproché. Attribuant ce phénomène à la difficulté d'apprécier les distances en rase campagne, il poursuivait son entreprise avec l’active opiniâtreté de son âge et de son tempérament, lorsqu’il entendit derrière lui un bruit de chevaux et de voix qui le fit se retourner; il fut fort étonné de voir que le lieu qu’il venait de quitter était ou semblait être recouvert d’eau % dans laquelle se réfléchissaient les maisons situées au bord de l’étang et qui bordait l’horizon entier. Cette inondation subite était d’autant plus étrange qu’elle s’était opérée dans le silence le plus fantastique. L’air n’était agité que par des souffles lents et fugitifs. Le jeune homme, un peu troublé par ce changement de décoration, réfléchit promptement que l’eau ne pouvait acquérir une grande profondeur sur cette plage unie; mais il fut plus sérieusement inquiété par les façons do deux hommes équipés comme des bergers ou des pâtres du pays, et qui venaient sur lui à bride abatlue en lui faisant signe d’arrêter. S’imaginant qu’ils pouvaient

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être des esta fiers déguisés qui le poursuivaient, il lança son cheval au galop, dans le dessein de prendre de l’avance pour pouvoir ensuite regagner le rivage; mais il n’avait pas fait vingt pas que le terrain devint mou et comme délayé. Le cheval y enfonçait jusqu’à mijambe et fut bientôt arrêté tout à fait, malgré les trèsvaillants coups d’éperon dont son cavalier lui labourait les flancs. Le malheureux animal ne pouvait que s’effarer sur place et souffler, plus de la peur du danger qu’il courait que de la douleur du châtiment que son maitre lui infligeait.

— Qu’est-ce que tout cela veut dire? se demanda le jeune seigneur. Suis-je dans le pays des fées? J’ai bien peur que ces deux enchanteurs qui viennent ne me délivrent que pour me jeter dans d’autres liens.

Cependant il sentait que son cheval s’enfonçait lentement dans la vase. Heureusement pour lui, tandis qu’il perdait ainsi du terrain, les autres en avaient gagné. — Tron de dious! lui cria une voix rudement accentuée, vous voulez donc périr! — Laissez votre cheval en repos, dit une autre voix plus humaine. Allons ! vous aurez eu plus de peur que de mal. — Je croyais plutôt le contraire, dit Antoine de Quesmes à ces gens qui, arrivés près de lui, avaient dépouillé toute apparence hostile et qui semblaient être l’un un fermier et l'autre un gardien de chevaux. Diable ! je ne sais pas trop si je pourrai me retirer de là tout seul. — J’en doute, monsieur, dit le fermier; mais nous sommes venus pour vous aider. Nous avons fait ce que nous avons pu pour vous faire retourner; mais nous étions sans doute trop loin pour être entendus de vous. — C’est ma faute, répondit le jeune gentilhomme, je suis obligé de ne pas trop me laisser approcher, et je me suis méfié de vous : voilà toutl — Vous auriez mieux fait de vous

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méfier de la gare, dit le paire, qui, ayant mis pied à terre, s’était approché avec précaution.

Malgré les larges semelles qui débordaient tout autour de scs souliers et qui l’empêchaient un peu d'enfoncer dans ce sol perfide, il ne se hasarda pas jusqu’auprès de; M. de Quesmes; mais il lui jeta un bout de la longe de crin qui lui servait à attacher son cheval au pâturage, et par ce moyen il put l'aider à se dégager, ce à quoi pourtant le jeune homme ne parvint pas sans efforts et sans être obligé de se faire baier sur cette boue où il ne pouvait marcher. — Vous aurez eu moins de peine à y entrer qu’à en sortir, lui dit le Provençal en roulant sa longe avec cet air morne que les paysans du Midi affectent souvent de garder lorsqu’ils plaisantent. — Grand merci, mon ami, dit le jeune homme en se secouant, je n’oublieiai pas le service que vous venez de me rendre. Monsieur, dit-il à celui de ses libérateurs qui se distinguait de l’autre par son langage et ses manières, je suis Antoine de Quesmes, neveu du duc de Rohan par ma mère, et petit-cousin de M. de Simiane, grandsénéchal de cette province, ce qui ne m’empêche pas de fuir en ce moment la justice du roi. J’ai été assez sot pour prendre au sérieux les criailleries de nos sénateurs d'Aix. Je me suis mis entête d’ajouter à l’iiistoire de la Fronde un appendice provençal; mais on m’en a bientôt dégoûté: un honnête homme peut prendre part à une guerre civile, mais non à un tapage populaire. Par malheur, on ne se tire pas de là comme de tout autre mauvais lieu, seulement avec du dégoût et de la honte, et le repentir ne suffit pas pour absoudre de telles fautes; aussi suis-je obligé de me cacher jusqu’à ce que j’aie obtenu ma grâce, et sans vous je n’en aurais peut-être plus eu besoin dans peu de temps, car j'étais vraiment scellé sur ma selle, et j’aurais pu mourir do.

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faim dans ce lieu sans que personne vînt à mon secours. — Il n’était pas besoin de la faim, monsieur, dit le fermier : regardez.

M de Quesmes se retourna, et à la place où il avaitété arrêté il n’aperçut plus qu’une concavité peu prononcée. Quant au cheval, il avait totalement disparu : l’animal. soulagé du poids de son cavalier, avait recommencé à se débattre avec violence , et ses efforts désespérés n’avaient eu pour résultat que d’exciter la fondrière à engloutir la proie qui lui restait. Ceci fit passer un nuage sur les yeux du jeune homme et un frisson le long de son épine dorsale.

- Comment, dit-il, mon cheval est là-dedans, et si je suis dehors je le dois au hasard d’abord, et à vous ensuite? Monsieur, je suis le vôtre à la vie et à la mort. Je suppose que c’est quelque persécution qui vous oblige, comme moi, à vous travestir en berger, à mener paître vos brebis dans ces aimables lieux ou un lièvre pourrait mourir de faim, quoique la terre y dévore un cheval en une minute. — Monsieur, vos suppositions me flattent; mais si je me travestis jamais, ce sera quand je quitterai ce vêlement. — A d’autresl Allons donc! pensez-vous que vous me tromperez ainsi? Dites* moi votre nom, de grâce, et si jamais vous avez besoin de moi, écrivez-moi le lieu et l’heure, et signez, ce sera assez. Tout ce que je possède est à vous, mon âme, mon épée, mon manteau et ma maîtresse, si j’en ai encore une. — Tout misérable que soit mon nom, je vous le dirai, monsieur, et si vous persistez dans votre reconnaissance, il sera possible que je la mette un jour à l’épreuve. Je me nomme Gautier Violais.

— Voulez-vous, monsieur, me reprocher ma confiance précipitée pour des inconnus? Après tout, vous avez raison, Je suis un fou ; je dirais mon nom sur la

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place Royale, à Paris, au risque d’éveiller quelque écho dans la Bastille. Je ne m’offenserai pas de votre méfiance : ce que je donne, je ne le retire jamais. Ainsi, demandez-mo». quand vous voudrez, au nom de Gautier Violais, de vous prêter ma vie, elle sera à votre service. Notre exil ne durera pas toujours, s’il plaît à Dieu. — Le mien dure depuis que je suis ne, et quand finira-t-il? je n’en sais rien. — Il y en a plus d’un qui est encore dans ce cas; cependant c’est rare, et vous m’inspireriez de la curiosité si vous ne vouliez rester inconnu. Mais je voudrais bien quitter ce lieu où il me semble sentir trembler la terre sous moi. — Il n’y a am-un danger de ce côté du poteau; quand vous voyez des pieux ainsi plantés dans les étangs, ayez soin de passer du côté où l’écorce est enlevée, et, pour mieux faire encore, n’y allez pas sans nécessité. Maintenant, monsieur, nous sommes à vos ordres. Choisissez de ces deux chevaux celui qui vous plaira, et, si vous le permettez, je vous conduirai à ma cabane, où vous pourrez vous reposer et vous sécher. — Il est vrai que je suis ' bien en désordre, et je ne ferai pas mal de commencer par prendre un bain dans cette eau que je vois devant nous, quoique je ne sache comment elle a pu y venir depuis une demi-heure. — Ce bain vous nettoierait peu. Cette eau n’est qu’une illusion : c’est ce que les savants appellent le mirage. Quoique j’y sois habitué, je me laisse abuser quelquefois par ces singuliers effets. — Çà, monsieur, sommes-nous donc en Syrie? — Non, car je n’aperçois point de palmiers. — Il n’y a pas d'eau là-bas? — Pas une goutte. — Et là? et tout autour, enfin? — Pas davantage. — C’est étrange. Je n’avais jamais entendu attribuer ces singuliers prestiges qu’à la terre des enchantements et des croisades. — Le mirage peut avoir lieu dans toutes les plaines unies

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comme celle-ci. — Au moins n’est-ce plus qu'une plaisanterie qui ne peut avoir d’inconvénient plus grave que de faire allonger la langue et ouvrir les yeux à ceux qui ne sont pas au fait; mais être en-eve • à l’improviste sans avoir affaire ni aux médecins, i.i aux curés, ni aux fossoyeurs, cela me parait fort peu agréable, moralement et physiquement. Ce pauvre cheval, je n’ai pas même eu le temps de lui dire adieu.

En parlant ainsi, le jeune aventurier avait enfourché le cheval du gardien, qui h’avait pas paru le moins du monde affecté par la nécessité de traverser à pied cette plaine de sable illuminée et chauffée par un soleil ardent, un soleii d’été de la Provence, dont les rivages respirent parfois le souffle de l’Afrique à peine attiédi par celui de la mer. Cet homme n’avait remercié M. de Quesmes de ses promesses que par quelques mots insoucieux. La vie pasturale mène nécessairement à la contemplation et donne toujours à ceux qui la pratiquent une dignité remarquable. L’homme qui vil continuellement avec Dieu, la nature et son âme, doit avoir un profond dédain pour les vaines paroles et les ridicules agitations auxquelles les habitants des villes ont recours pour distraire leurs yeux de ces trois abimes de la pensée où se résume tout ce qu’il y a de grand et de vrai.

Gautier se pilota sans peine sur cette mer de sable humide, plus trompeuse encore que l’onde. Tout en trottant, il raconta a l‘A< hâtes qu’il venait de se conquérir comment, l’ayant vu s’engager dans l’étang, il avait de suite pensé que le hasard ne manquerait pas d’abuser de son inexpérience pour le conduire vers un point dangereux, et qu’en conséquence il s'était incontinent dirigé vers lui.

— Vous me connaissiez donc? dit M. de Quesmes.—

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Nullement; mais vous vous êtes logé chez le frère du gardien qui était avec moi. Il me le dit, vous voyant passer de loin, et un peu après il ajouta : • Lejeune homme pourra payer cher la bravade qu’il a voulu faire. Il va droit sur la gare. » Je ne sais, en vérité, s’il se serait remué pour vous secourir. — Je ne dois donc la vie qu’à vous, monsieur, et à la Providence qui me fait la mine de corriger parfois le hasard. Qu’en pensez-vous?

Gautier ne répondit que par un geste intraduisible de scepticisme craintif.

— Sans doute, vous n’étes pas payé pour croire en elle. Eh bien, je disais donc que je préférais n’avoir à dépenser que des actions ou des paroles pour m’acquitter d'un service reçu, n’étant que peu fourni de reconnaissance sonnante, en ma double qualité de cadet de famille et de vagabond. — Que cela ne vous trouble pas, monsieur, cet homme n’a besoin de rien; il vit et mourra sur. le dos de son cheval.

On arriva bientôt à la cabane du berger. Cabri attendait Gautier comme elle faisait toujours quand il n’était pas là, et les éclats de sa voix vibrante éveillèrent au loin l’attention du jeune gentilhomme.

— Qu’est cela? dit-il ; quel est ce rossignol égaré dans ces déserts? — C’est, répondit Gautier, une enfant qui demeure avec moi. — Elle a une voix divine, je vous le jure. — J’avoue que je ne suis pas très-sensible aux charmes de la musique. — C’est fâcheux po ur vous, dans votre position actuelle surtout; voulez- vous me permettre d’écouter un instant? — A votre aise, monsieur.

Cabri chantait une chanson provençale, une espèce de sirvente que nous avons traduit en français, quoiquelie doive y perdre beaucoup; mais nous l’avons fait par la raison que la plupart de nos lecteurs, pas

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plus que nous, n’entendent l’idiome original. Voici les paroles; quant à l’air, autant en emporte le vent:

Je ris des amants fidèles Qui. délaissés par leurs belles,

Pleurent de leurs trahisons.

Que ne prenaient-ils l’avance?

La constance et l’inconstance Sont des mots, non des raisons.

Puisque ainsi s’en va le monde.

Qu’au ciel, sur la terre ou l’onde,

Il n’est rien que d’incertain,

Subissez la loi commune.

Si la nuit est fraîche et brune,

' Ne songez point au matin;

Croyez, pour n’être point dupe,

Que tout pourpoint, toute jupe,

Enferment de traîtres cœurs.

A vos amis, vos maîtresses,

Ne faites point de promesses.

Pour n’être jamais trompeurs.

Il est très-remarquable que les fous, considérés dans le monde comme n’ayant pas le sens commun, sont, au contraire, dans toutes les histoires, doués d’un esprit très-profond et au besoin même prophétique, tandis que les personnages censés raisonnables y agissent comme de véritables écervelés totalement dépourvus de jugement et de prévoyance : il est loisible à ceux qui écrivent les histoires de les arranger ainsi, et ils peuvent bien avoir pour les fous un peu de partialité. N’oublions pas toutefois que des peuples qui sont les aînés de la race humaine ont toujours regardé comme sacrés ceux dont l’esprit n’habite plus avec le corps, et ont toujours cherché des augures dans leurs actions et

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leurs paroles désordonnées. Nous avons nous-mêmes un proverbe qui dit qu’il ne faut point mépriser les avis d’un fou. Les insensés ne sont plus comme les hommes dirigés par leur libre arbitre ; mais ils agissent, comme le reste de l’univers, sous l’impulsion immédiate du grand moteur, et les allusions au présent et à l’avenir, qui prennent place en leurs discours sans qu’ils en aient la conscience, sont semblables aux voix que les animaux et toute la nature font entendre à l’approche de quelque événement menaçant.

— Elle chante vraiment comme un ange, dit M. de Quesmes, et choisit ses chansons avec une sagesse diabolique. — La pauvre enfant est pourtant folle, dit Gautier. — Folle de quoi ou de qui ? — Folle d’esprit, monsieur. Je ne pense pas que son cerveau ait jamais été bien ordonné : et diverses circonstances ont développé cette disposition.

La jeune fille fut un peu troublée par l’aspect d’un étranger, et ne se livra pas à ses démonstrations habituelles envers le berger; elle s’arrêta à considérer le jeune gentilhomme , auquel elle inspirait une égale curiosité, et qui la regardait d’un air à la fois étonné et charmé.

— Cette enfant, comme vous l’appelez, dit-il à Gautier, me semble bien près d’être une très-jolie femme. C’est une fée véritable. Une telle compagne doit fort adoucir votre exil; elle possède tous les dons, et sa folie me semble un attrait de plus. Peste! je ne vous plaindrai pas davantage. — Cette enfant, monsieur, est ma fille adoptive. — Ah ! c’est différent. Je vous en fais mon compliment.

M. de Quesmes était trop poli pour se récrier contre une assertion aussi étrange, et il lui était libre d’en penser ce qu’il voulait, mais non de dire ce qu’il en

pensait li un homme qui venait de lui sauver la vie. — Voici, pensa-t-il, l’homme le plus plus discret qui soit au monde, s’il n’est pas le plus singulier Qui ne deviendrait fou de cette adorable petite tille? Et ses yeux, amoureusement fixés sur la jeune fille, ne se gênaient pas d’exprimer le ravissement qu’elle lui causait. Cette attention était sans conséquence, vu l’état mental de celle qui en était l’objet. Et cependant, sage, étourdie ou folle, une femme comprend toujours ce langage muet, mais pénétrant, et quand il lui est parlé par un beau jeune homme à l’œil noir, à la mkie délibérée et fière, il lui est difficile de n’en pas être touchée. En ce cas, les femmes ne diffèrent qu’en la manière de répondre. Cabri répondit à la sienne à ce bienveillant et gracieux étranger : elle vint en souriant lui présenter sa joue finement veloutée; le jeune homme y posa aussitôt ses lèvres, et, ne se bornant pas là, il releva le menton de la petite et lui donna sur lu bouche un neuu baiser de grand seigneur.

Gautier était resté témoin de cette scène à la fois enfantine et voluptueuse. Quoiqu’il n’eùt réellement pour Cabri qu’une affection paternelle sans aucune espèce d’arrière-tendresse, il ne put se défendre d'un vif mouvement de jaloux déplaisir. Ne voit-on pas des pères jaloux de leurs propres filles, des frères jaloux de leurs sœurs, et enfin nombre de jeunes gens jaloux de leurs chiens, et de vieilles filles jalouses de leurs chats?

— Que faites-vous donc. Cabri? lui dit-il durement, et ne la tutoyant pas pour la première fois de sa vie.

La jeune fille était rouge comme une cerise, et passait le bout de ses doigts sur ses lèvres émues. Semblable à l’enfant dont la main ignorante a froissé par hasard les cordes d’un instrument de musique, elle écoutait avec étonnement la note qui frémissait dans

son sein. A la réprimande du berger, elle tressaillit, et, confuse, baissant la tête, elle rentra dans la cabane à pas lents. Cela indiquait que quelque chose d’extraordinaire i’agitait. Du seuil elle jeta à Antoine un regard furtif, puis un autre à Gautier, dont la ligure sévère la fit se cacher au fond de sa niche de roseau, où on l’entendit sangloter et murmurer.

* — Pauvre petite! dit M. de Quesmes, ne la grondez

pas, puisqu’elle est folle. Elle est vraiment intéressante! J’espère que vous n’attachez point d’importance à ce que je viens de faire? — Pas plus que vous n’en pouvez attacher vous-même, monsieur, répondit Gautier presque sèchement. — Hum ! pensa le vicomte, c’est un brave homme assurément, mais il m’a tout l’air d’un sot.

M. de Quesmes, après s’être reposé et nettoyé le mieux possible, voyant que la jeune fille était décidée à ne point reparaitre, se disposa à partir.

— Ça, dit-il à Gautier, je reviendrai vous voir. C’est une trop grande fortune de rencontrer en un tel désert une figure de gentilhomme et une voix humaine, pour que je veuille la négliger. — Je vous suis encore une fois obligé, monsieur, de vos favorables préventions, mais je ne pourrai avoir l’honneur de vous recevoir. Je quitte demain ces lieux. — AhI Et que faites-vous de votre compagne, je veux dire de votre fille adoptive? — Je l’emmène avec moi à Paris. — Vous êtes rentré en grâce? — Je ne suis que le fils d’un paysan, monsieur, et je n’ai jamais eu le privilège de pouvoir être disgracié. Je rentre seulement dans la vie pour tenter encore une fois la fortune. Si je ne réussis pas, comme il est probable, je reviendrai m’enterrer dans ces déserts où je suis né. — Bien, bien. S’il plaît à Dieu, je ne tarderai pas à vous suivre. Quand vous aurez besoin de mes ser-

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vices, je me recommande à vous. — Cela n'est point à oublier, monsieur. J’aime à croire que vous tenez à vos promesses autant qu’à vos idées.

M. de Quesmes n’eut point d’autres aventures à raconter à son cousin, lorsqu’il retourna quelques jours après au manoir de Meyran. Hormis quelques vols de grand chemin qu’il se permit pour passer le temps, c’est-à-dire quelques baisers ravis aux jeunes filles qu'il rencontrait par hasard, et qui étaient reçus tantôt bien, tantôt mal, ii ne lui survint aucune distraction. On n'a pas tous les jours le bonheur de faire une partie avec le trépas.

— Il est singulier, dit René, que vous vous trouviez lié d’obligation envers un homme qui est mon ennemi déclaré. — Bah! Voilà en effet une chose étrange. C’est donc un gentilhomme, quoiqu’il dise le contraire de façon à en faire douter. — 11 parait que non; mais ce n’est point, en tout cas, un homme vulgaire.

René fut bientôt amené, par cette conversation, à confier à son jeune cousin toute l’histoire de ses amours avec mademoiselle de Lamperière; car, une fois que l’on met le pied sur la pente de la confiance, on ne s’y arrête pas facilement. Il ne lui cacha que la malédiction de son aïeul, ce qui était très-pardonnable. — Vous avez dû, dit-il en terminant, trouver ma douleur un peu exagérée, car vous ne connaissiez pas toute l’étendue de mon malheur. Placé entre des devoirs sacrés et une passion que je ne puis arracher de mon cœur, je ne vois devant moi que souffrance ou remords. — En véritéj mon cher cousin, répondit Antoine, je ne puis vous trouver si tant à plaindre. Épouser mademoiselle de Lamperière que vous aimez, ou mademoiselle de Serizy qui est charmante, c’est là une alternative qui n’a rien de cruel et qui ne m’embarrasserait pas de la même fa-

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çon que vous. —Vous oubliez que je ne puis obtenir l’une et que je ne veux pas réclamer l’autre. — Mais je sais aussi que les empêchements à l’une et à l’autre de ces unions dépendent de vous entièrement. — Je ne vous comprends point. — Tenez, mon cousin, je vais vous parler franchement et comme à un homme. D’abord persuadezvous qu’il n’y a point d’amour invincible. — Ne médités point cela. Je sens en moi le contraire. A Dieu ne plaise que cette naïve et sublime passion soit dépouillée de son caractère divin. — Je vous passe le sublime et la naiveté; mais, dites-moi, si demain vous appreniez que mademoiselle de Lamperière fût votre sœur,* que feriezvous? — Je mourrais. Que voudriez-vous que je fisse? — Que vous changeassiez votre amour divin en un amour fraternel, et que vous jetassiez alors les yeux sur une autre beauté. Ce serait très- certainement le parti que vous prendriez de vous-même. — A quoi bon raisonner sur des impossibilités? dit René du ton des gens qui ne veulent pas reconnaître la supériorité d’un argument sans réponse. — En vous prouvant, mon cher cousin, qu’il est des circonstances où l’amour n'est pas indépendant de notre volonté, ou pourrait facilement arriver à l’y soumettre constamment. — - Ce serait là une consolation presque aussi triste que la réalité qui m’alïlige. — Vous êtes donc bien résolu à ne céder ni au vœu de votre aïeul ni à celui de votre cœur? — Il m’est impossible de songer à l’un plus qu’à l’autre. — Je ne connais mademoiselle de Serizy que de réputation. La renommée est trompeuse; mais, pour l’idole de votre cœur, je l’ai vue de mes yeux, et je déclare que toutes les expression de louanges seraient au-dessous de la vérité. Jamais notre noir castel ne pourra s’éclairer des rayons d’un astre plus charmant. Vous êtes merveilleusement heureux que je ne sois qu’un cadet de famille.

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Je veux être jugé par le président lui-même si je ne vous disputais cette conquête uniquement pour vous faire prendre une résolution.

René ouvrit la bouche pour faire une réponse légèrement acide, mais il la retint sur scs lèvres. 11 ne put s’empêcher de rougir assez vivement, n’étant pas encore arrivé au point de regarder comme insignifiante une plaisanterie qui mordait sur les plus chers sentiments de son cœur.

— Oui, poursuivit de Quesmes encouragé par l’impression qu’il avait produite, je me ferais votre rivai d’abord paf amitié; mais à un tel jeu on se pique facilement. et je le prendrais au sérieux avant peu de temps. Et si vous ne vous décidiez pas, je pourrais bien finir par décider votre divinité à m’écouter. Je lui crois un caractère très-véhément; la pusillanimité, même fondée sur les motifs les plus sacrés, doit être un mince mérite à ses yeux.

— Brisons là-dessus, mon cher cousin, car il n’y a rien qui attriste plus une douleur récente que la plaisanterie.

— Je parle très-sérieusement. Je dirai tout. Renoncez à la religion de vos pères pour reprendre celle de vos aïeux ; allez à la cour, où votre conversion vous fera caresser et employer; le marquis de Lamperière viendra avant peu vous prier de ne point oublier sa fille. Tout cela va de soi-même.

— Oui, ce serait simplement se déshonorer.

— Je n’ai pas alors le talent de me faire comprendre. Ce que je viens de vous dire, je ne le ferais pas, parce qu’ilya encore des héritières dans la foi protestante que ma fidélité pourra toucher; mais je ne serais pas autrement arrêté. Se déshonorer en se convertissant à la loi catholique! Comment cela? nos aïeux se sont-ils désho-

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norés en embrassant la réforme? Les motifs de leur changement étaient sans doute plus nobles que les nôtres ne le seraient. Ils étaient animés par le vif esprit d’indépendance et par l’intérêt de la noblesse entière, ils faisaient acte de révolte. Nous ne ferions, nous, que nous soumettre, et nous y serions conduits par notre intérêt personnel. Cela est triste, mais lient tout à fait aux temps où nous vivons. Ce n’est pas notre faute si la noblesse a perdu son beau droit de remontrance à main armée, et nous ne pouvons tout seuls le reconquérir. Voyez quelle misérable parodie de guerre civile a été la Fronde, où les seigneurs ont été obligés d’étayer leurs droits de l’appui des parlements, institution qui n’a pas trois cents ans d’existence. Je vous parle en homme d’expérience. La noblesse, épuisée de sang et de ressources, n'est plus assez puissante pour embrasser tout le royaume : il faut qu’elle se réunisse autour du roi, qui est, après tout, son chef naturel. Le roi est le premier gentilhomme de France. C’est près de lui que nous devons chercher un appui, et en le servant nous servons encore notre cause. Mais si nous continuons, comme nous l’avons fait depuis un siècle, à porter à droite et à gauche notre épée, nous ne ferons que nous affaiblir en pure perte. Si nous restons dans un coin à bouder, nous laisserons la prépondérance passer en d’autres mains, aux parvenus ou aux gens de robe, et la nation apprendra à se passer de nous. En nous soumettant, au contraire, nous regagnerons peu à peu tous nos privilèges et nos établissements, jusqu’à ce que nous puissions relever entièrement la tète.

— • Et qu’ alors on nous l’abatte d’un seul coup de hache?

— Cela vaudrait mieux que d’être ridiculisés comme les héros de la Fronde. L'échafaud ne déshonore pas comme une chanson.

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— Mais si l’on dédaignait nos soumissions ?

— Oh ! nous sommes encore assez iorts pour capituler avec les honneurs de la guerre, si nous ne pouvons - plus combattre 1

— Cette discussion est bien oiseuse, et ne me dit pas. . .

— Oiseuse, mon cousin. Ah! vous êtes bien comme tous les seigneurs terriens. Préoccupés de leurs intérêts du moment, ils ont perdu tout esprit de caste et ne songent point à l’avenir de la noblesse. Il n’y a que les pauvres gentilshommes comme moi qui s’éprennent de semblables choses. Bah! il faut chercher à faire sa paix et sa fortune séparément.

— Vous êtes donc décidé à suivre désormais la cour?

— Je suis, j espère, en chemin de m’y rendre.

— Et à abjurer la religion réformée ?

— Assurément, si j’y trouve le moindre avantage.

— Je n’ai pas été accoutumé à regarder la religion • comme une affaire de mode et comme un moyen humain. Je crois à la mission apostolique des réformateurs.

— Comme vous croiriez à Tinfaillibité du pape, si vous eussiez été élevé dans la religion romaine. Je ne suis pas très-instruit dans le dogme, mais je connais un peu l’histoire du protestantisme, et je ne vois rien que d’humain dans son origine et dans les motifs qui portèrent nos pères à l’embrasser. Beste encore à savoir si leur intérêt même n’eût pas dû les en écarter, et s’ils ne furent pas, entre les mains des novateurs, un instrument bon à briser, après son service fait. Nous serions plus embarrassés que l’Église si l’on nous demandait de qui nous tenons nos droits. Il faut prévenir les questions qu’on ne saurait résoudre.

— Je ne suis point en humeur de controverser. Je serais seulement curieux de savoir quel est le théologien qui a si adroitement sapé vos croyances.

DOM GIGADAS

— Ce n’est point un prêtre, mais un vieil apothicaire chez lequel je suis resté quelques jours à Arles, un véritable sage, ou, pour mieux dire, un trésor de toutes les sagesses; car celle qui convient à l’un ne convient point à l’autre, et il en a pour tout le monde. Pour finir d’un trait son éloge, c’est un homme que l’on eût brûlé il y a seulement cinquante ans, si toutefois il n’eût su rester dans l’obscurité.

— Mais, reprit René, qui suivait ses pensées plutôt que les paroles de son cousin, est-il nécessaire de renier ma religion pour aller à la cour ? On y voit, ce me semble, nombre de seigneurs et des plus grands, qui n’ont point été obligés à ce sacrifice de leur conscience.

— Soyez certain qu’ils y viendront tous. Le roi n’est point, dit-on, favorable aux protestants, et il vaux mieux rentrer au bercail avant d’y être forcé. Ce n’est point encore nécessaire, mais utile; plus tard ce sera nécessaire, mais inutile.

— Louise elle même ne pourrait avoir pour moi que du mépris si je me parjurais ainsi.

— Elle ne vous en saura peut-être pas beaucoup de gré; car les femmes ne sont pas fort reconnaissantes; mais, si elle vous aime, elle n’y verra rien, sinon que vous vous serez rapproché d’elle. Quant à vous, mon cher cousin, voyez-y encore les honneurs et l’éclat qui conviennent à votre fortune.

— Ah! dit René, je ne crois pas que nous puissions jamais nous entendre. Et, en disant ces mots, le jeune comte regardait son cousin de l’air dont un ermite regarde une fille de joie en lui jetant à la figure un Vain rétro Satanasl

— J'ai été tout comme vous, reprit celui-ci : J’ai pensé comme vous pensez aujourd’hui, et je ne m’en suis pas tenu aux idées, puisque j’ai tenté de les expri-

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mer par les armes; à la vérité c’était plutôt pour mon plaisir que pour la gloire de la religion et de la noblesse. Ce qu il y a de certain, c’est que l’agitation éclaircit singulièrement la vue et le jugement. Depuis que je les ai mesurés de près, j'ai pris en grande pitié tous ces préjugés que l'on regarde comme des vérités jusqu'à ce qu’ils soient remplacés par d’autres, -et je me suis résolu à m’en servir, mais à ne jamais me laisser duper par eux.

Cette conversation, développée dans beaucoup d'autres, fut féconde pour René en réflexions. De semblables pensées avaient déjà assailli son esprit dans la solitude; car les idées sont dans l’air et se communiquent magnétiquement. Mais sa douleur avait rejeté les séductions plu ôt par pudeur cependant que par chasteté. Si, d ms les jours où il était entièrement désint ressé, il avait soupçonné que son éducation pouvait être un peu surannée et dépourvue d application, il avait dû être porté à s’élever au-dessus d’elle, du moment ou elle lui avait été gênante et oppressive; mais nul n’a les d mis assez fortes pour ronger seul les liens qui l’attachent aux préjugés de son enfance. Il faut que le frottement du monde y coopère : il faut que la vie ait fourni à notre âme d’autres mobiles. René n’avait pas besoin du deuil qui l’entourait de toutes parts et se suspendait à tout ce qui frappait ses sens, pour que son cœur ressentit du • remords de la rébellion de son esprit. Il n’était pas encore assez exercé aux sophismes de l’égoïsme social pour disséquer ses sentiments et leurs objets. U ne savait pas faire accorder le respect et l’amour dus à ceux qui nous ont donné le sang de nos veines, avec ie mépris de leurs e 'geignements, qui sont comme lesangde l’àme. Mais d’ordinaire la pratique n’attend pas la tnéorie; si ce n’est pourtant aux époques d’imitatiun et

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d’éclectisme, où l’on n’a pas assez d’énergie pour agir, et où tout se passe en paroles.

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