LES LECTURES
Les ennuis de Louise n’étaient certainement pas à mettre en balance avec les misères de René; cependant, malgré la légèreté de la jeune dame, qui lui refuserait sa compassion? René, par l’excès de sa douleur, était dispensé de toute espèce de honte et de confusion ; mais il n’en était pas de môme de Louise, qui, prise au trébuchet comme un oiseau, baissait la tête, et, en outre de ses angoisses intérieures, était encore contrainte d’essuyer l’ironie de son père. Le vieillard ne semblait occupé que du triomphe qu’il venait d’obtenir sur sa fille, et nullement de ses erreurs, qu’il avait eu soin pourtant découvrir du manteau de son adresse. Madame de Forbin elle-même ne s’était pas doutée que sa nièce se fût dérobée un instant à sa surveillance, et la disparition de Marie avait été facilement expliquée au moyen d’une de ces officieuses nécessités, morts, maladies ou accidents, qui sont toujours à notre service- durant noire vie, et pas toujours comme fictions.
Malgré l’éloignement de sa complice et la gêne plus morale que matérielle où elle se trouvait, Louise vint à bout de faire parvenir à René une réponse au triste
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et laconique billet d’adieux qu’elle avait reçu en quittant Courchival, et qui était ainsi conçu :
* Adieu, Louise; tout est ligué pour nous séparer, et la mortel la vie. Je ne dois jamais vous revoir, mais je ne puis cesser de vous aimer. Je ne vous demande qu’un souvenir ; car vous seriez malheureuse en m’aimant, et la compassion m’est inutile. »
« Et moi, répondit Louise, pensez-vous que je puisse à mon gré cesser de vous aimer? Pensez-vous que je le voulusse? Non, non, le jour que je vous ai donné ma foi, je vous la donnai sans retour. Personne, pas même vous, René, ne pourrait me dégager du serment que vous fit mon cœur; rien ne pourrait me faire repentir de l’avoir prononcé. Ne connaissais-je pas bien alors toute son étendue? Ne savais-je pas dons quel labyrinthe de peines et de prohibitions j’engageais ma vie? La pensée ne m’en a pas effrayée; la réalité ne m’en effraye pas davantage. Vos douleurs seules causent mon affliction. Vos souffrances ne sont-elles pas les miennes? Mais, René, je vous en supplie, ne dites pas que vous refusez mes consolations. Ne me défendez pas de pleurer avec vous. Oh ! surtout, ne dites pas que vous renoncez à moi. Laissez-moi attendre et espérer qu’un jour nous serons réunis. Pourquoi nous serions nous aimés ainsi malgré nous? Si nous avons mal fait, ce fut involontairement, et le ciel ne voudra pas nous infliger un châtiment sans bornes.
» René, j’ai peur maintenant que vous ne me blâmiez de n’avoir pas assez combattu le penchant q ;i m’entrainait vers vous; que vous ne trouviez que j’ai agi sons retenue : cette idée va me rendre bien malheureuse Que je voudrais vous voir, mon ami, voir vos yeux se tourner sur moi sans colère, entendre encore une fois votre voix si douce m’assurer que vous n’étes
pas changé pour votre pauvre Louise ! Hélas t il n’y faut pas songer. Je ne puis même espérer que vous pourrez m’écrire d’ici à longtemps. Comme je vais souffrir au milieu de ce monde brillant et glacé, dans cette cour où je serai obligée de lutter incessamment avec les tortures de mon cœur ! Je voudrais bien mourir ! Certes, si je croyais que ma mort ne serait pas une nouvelle douleur pour vous, il n’y aurait rien qui me rattacherait à la viel » etc., etc.
René lut, relut, baisa et serra précieusement la lettre de sa maîtresse, pour la relire et la baiser encore; quant à l'influence que cette lettre exerça sur les résolutions de René, elle fut à peu près nulle sur le moment, sa pensée était trop péniblement attachée vers le passé pour que l’avenir lui apparût autrement que comme un nuage funèbre et uniforme, et non, comme d’ordinaire, sous la forme de nues bigarrées dont l’aspect changeant permet à l’imagination d’y voir toutes les figures et les présages qu’il lui plaît d’y chercher.
Une seconde lettre, d’une tout autre nature, fut remise au jeune seigneur le même jour que celle de Louise. Voici quelle en était la teneur :
t Monsieur le comte, vous avez parmi vps domestiques un nommé Paulin qui a toute votre confiance et qui la mérite très peu; il m’a vendu pour quelques pièces d’or un secret que vous lui aviez imprudemment permis de pénétrer. J’ai été obligé de me servir de cet homme dans une circonstance qui intéressait une famille à laquelle je suis attaché; je m’en dédommage en vous avertissant de son infidélité, qui pourrait vous être funeste dans une occasion plus importante. L’homme qui se permet de vous donner un avis est celui qui a osé se dire votre ennemi. Quant à son nom, il ne vaut pas d’être connu de vous. »
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Comme Paulin, ne pouvant supporter les reproches et surtout les menaces de sa conscience, avait disparu du château dès le lendemain du terrible jour où nous avons appris à le connaitre, il n’en fut pas autre chose. René n’apprit pas sans quelque amertume cette trahison; il faisait un triste et pénible apprentissage des hommes, obligé à la fois de les détester et de les mépri- - ser, ce qui est certainement funeste pour la vertu. Quand, au milieu de l’inexpérience et des illusions de la jeunesse, on est saisi par ce que la vie a de mauvais et qu’on se sent froissé par la méchanceté des hommes, il est rare que l’on écoute plus la douleur que la colère qu’on en ressent, et le désir de la vengeance porte à faire ce qu’on réprouve : une fois qu’on a commencé, on continue. Le vice a des séductions propres à tous les caractères.