LES DEUX COUSIN
Ce qui contribua beaucoup à détrôner chez René la logique de la morale absolue, c’est qu’il ne reçut point de lettres de Louise. En proie à cette fébrile agitation de l’attente que connaissent tous ceux qui ont aimé, il se trouvait plus accessible aux tentations, et, ne pouvant tenir en place, plus disposé à prendre un chemin où tant de motifs l’entraînaient. Les bourdonnements, les tintements, les vibrations des nerfs s’accordent avec la voix des passions et n’effacent que celle de la raison. René avait beau se représenter que Louise était sans doute gardée à vue, qu’elle lui avait donné trop de preuves de son amour sans bornes pour qu’il pût la croire déjà changée; en vain il se rappelait toutes ses tendres protestations, son abandon, sa lettre d’adieux, si dévouée et si aimante, la conclusion de toutes ces récriminations justificatives n’en était pas moins qu’elle eût dû lui écrire. C’était juste : l’Académie eût peut-être prononcé autrement : mais une cour d’amour, tribunal plus compétent en cette circonstance, n’eût pas manqué de juger comme l’amoureux jeune homme.
René commença donc à bâtir de sombres romans d> jalousie. Oubliant qu’il avait presque rendu à sa maîtresse les serments qu’elle lui avait faits, il la regardait comme liée à sa destinée par les maux qu’elle y avait
introduits. Elle était à lui éternellement, et il jurait que, de gré ou de force, elle ne serait jamais à nul autre. C’était peu généreux : les héros de roman sont d’ordinaire plus soumis aux caprices de la dame de leurs pensées, même quand iis leur sont ennemis; ils doivent 6e résigner à souffrir seuls et ne se venger d’une inconstantequ’en lui disant: Vivez heureuse, je vais mourir. Mais René était d’un caractère tyrannique et sombre: il n’avait pas, sous l'aile de colombe de sa mère, dépouillé entièrement les qualités de la race de faucons dont il descendait. Ses passions n’étaient pas vives, mais tenaces. L’habitude qu’il avait prise de concentrer ses sensations faisait que ses sentiments s'alimentaient sans cesse eux-mêmes, comme une plante dont on retrancherait les branches serait ainsi contrainte à étendre ses racines. Ne jetant rien au dehors de ce qui l’oppressait, il était obligé de s’agiter dans son àme, qui en recevait de plus profondes empreintes.
Malgré l’attitude taciturne que s’imposait le jeune comte, le redoublement de ses angoisses n’éclnppa point à M. de Quesmes ni au vieux Bertrand. Celui-ci était éclairé par son dévouement à son maître ; le premier l’était par sa malicieuse expérience. Bertrand croyait fermement que son jeune seigneur était sous l’obsession des fantômes; ses consolations ressemblaient à des conjurations, et avaient pour résultat d’i npatienter René, qui conservait h peine au vieux et maladroit serviteur la bienveillance qui lui était acquise. Parfois il venait entrouvrir la porte de l’appartement de René, et, quand il le voyait assis la tête dans ses deux mains ou debout comme une statue, les yeux fixes comme s'ils apercevaient quelque objet invisible aux yeux des autres hommes ou comme s’ils regardaient en dedans, le vieil écuyer levait alors silencieusement
DOM G1GADAS
les yeux et les mains au ciel, et des larmes suintaient de ses paupières desséchées. A cet aspect désolant, il se demandait s’il était destiné à voir ainsi se consumer à petit feu le dernier représentant de cette famille qu’il avait si longtemps servie et qu'il aimait plus que son salut éternel. Quelquefois il s’approchait avec un air de timidité touchant chez un homme de cet âge et de cette trempe, et demandait si monsieur le comte n’avait pas envie de chasser.
— La chasse, disait-il, essayant de plaisanter, est un
exercice bon au corps et à lame, et, en chassant un daim dans la plaine, vous chasserez peut-être le malin esprit qui vous tourmente. ï
— Je te remercie, Bertrand, répondait le jeune homme, mais le son du cor n’a plus d’attrait pour moi. Je ne sais s’il a quelque pouvoir sur les esprits, mais il serait imj uissant contre ma douleur, qui est le seul démon qui me tourmente.
— Oui, murmurait le vieil homme en s’en allant, c’est bien là un des symptômes. Il nie son mal, parce que ce n’est pas lui qui parle. Ah ! pauvre enfant I que le ciel te délivre I
— Que diable as-lu donc à murmurer ainsi? disait
alors le jeune comte, remarquant l’air étrange de l’écuyer. |
— Oh! monsieur le comte, il ne faut pas prendre le nom du diable en vain plus que celui de Dieu. Pardon, je disais seulement... En vérité, vous m’avez troublé en m’interpellant si subiiement.
— Mon pauvre Bertrand, tu as l’esprit presque aussi malade que le mien. Laisse-nous donc tous deux tranquilles. Une fois pour toutes, je ne veux ni de chasse ni d’au une autre distraction. Va, je Unirai par me consoler de façon ou d’autre... Je crois, se disait Ueué à
DOM G1GADAS
lui-même, que tous les gens qui m’approchent sont frappés de vertige ou s’entendent pour me faire devenir fou. Ah 1 oui, fantôme ou de quelque nom qu’on Yappelle, il y a une malédiction sur ce séjour et sur ceux qui l’habitent, sur moi d’abord. Tout ce que ma main saisit se rompt ou se dérobe. Je reste seul abandonné comme dans le désert. Louise elle même, pour qui j’ai bravé la colère d’un père expirant, Louise m’a oublié. Serait-il possible que le ciel épousât ainsi les haines humaines? Ou bien est-ce que les volontés paternelles doivent toujours être sacrées et être accomplies sans examen? Quel affreux abime est-ce donc que la vie? Et à quel guide se fier pour ne pas s’y perdre?
Antoine de Quesmes lisait ce qui se passait dans l’àme de son cousin, comme il eût pu lire dnns un livre. Sa clairvoyance, qui s'aiguisait par l’habitude de l’observation, n’était point arrêtée par les nuages qui voilaient le front de René. Cependant il ne se pressait point de lui offrir son secours contre les furies qui le torturaient. Il savait que la curiosité effraye la confiance. et qu’il faut laisser cette timide fleur s’épanouir lentement d’elle-même, sinon elle se renferme dans sa tunique silencieuse pour ne plus en sortir. D’ailleurs il voulait attendre que René se fût assimilé les idées nouvelles qu’il avait jetées dans son âme, et qui devaient mieux y fermenter dans la solitude et la réflexion que sous l’agitation d’une controverse répulsive.
M. de Quesmes était à la fois un homme d’action et un contemplateur, prenant la vie comme elle lui venait, et s’occupant avec un égal intérêt du spectacle d’une tempête populaire ou de quelque étude psychologique. Il attendait donc patiemment que son cousin vint de nouveau à lui. Quand il l’avait assez regardé souffrir, il allait se promener dans la campagne, ou montait sur
1)ÛM GIGADAS
la grande tour du château pour regarder l'horizon immense que l’on y découvrait, et qui s’étendait depuis Tarascon et les Alpines jusqu’à la Méditerranée, qui le bordait au midi comme une ligne d’argent. Puis il chassait un peu, causait beaucoup, n’importe avec qui, et se créait de tout une occupation. Il semblait enfin avoir totalement oublié sa position précaire. De fait, il n’y pensait pas : y songer était inutile. Il avait semé, il attendait la récolte. Pourquoi se serait-il impatienté? Les affaires n’en eussent pas marché plus vite et le temps lui en eût paru plus long. Caractère heureux assurément ! ses actions n’étaient peut-être pas toujours dictées par la raison ; mais ses sensations étaient toujours subordonnées à la logique, et, s’il faisait des folies, il en subissait les conséquences en sage.
Cette organisation refroidie plutôt que froide, raisonneuse plutôt que raisonnable, qui comprenait tout, mais qui ne ressentait rien qu’à son aise; ce caractère à la fois actif et réfléchi, était de tout point le correctif de l’éducation rêveuse et intolérante de René, de son apathique et inquiète inexpérience. Celui-ci n’avait point encore dans son individualité de lignes bien accusées : comme l’argile qui sort des mains du modeleur, il n’avait été façonné qu’à l’ébauchoir inanimé des préceptes vieillis de son aïeul. Ses contours amollis par la contenv plation avaient besoin d’être ravivés par le ciseau d&> événements et usés par la civilisation, qui durcit et polit en même temps. Comme tous les caractères du deuxième degré, comme toutes les natures qui, douées de puissance, manquent cependant de ressort, il était destiné à l’imitation, mais à une imitation ambitieuse qui pouvait le mener plus loin que ses modèles ou pour mieux dire ses instigateurs. Antoine de Quesmes était fait pour le désillusionner, mais non pour le décourager.
DOM GIGADAS
Au contraire, le jeune aventurier, en ramenant son cousin dans les limites de la réalité, lui montrait, par son exemple, qu’elle valait mieux que toutes les fictions de l'imagination. Il lui apprenait aussi à estimer les ( choses à leur juste valeur et à ne point toujours les regarder à travers le prisme fa laeieux des mots qui servent aux habiles à tromper les sols, mais qui ne doivent jamais les abuser eux-mêmes. Enfin Antoine faisait table rase dans l’àine de son cousin, il en chassait toutes les idées mortes qui la peuplaient comme des fantômes, quoique ce ne fût pas précisément ceux que Bertrand imaginait, pour faire place aux idées vivantes et fécondes que les faits devaient bâtir sur ce terrain neuf et solide. Ce n’était pour lui qu’une expérience, il avait déjà passé l’époque de l’amitié enfantine qui se dévoue à un individu. 1 ne conservait qu’une bienveillance native doutl’util té lui était démontrée, qu’une expansion uvénile déjà égoïste qui le portait à répandre ses lumières, sans qu’il se souciât d’en ménager l’éclat douloureux à des yeux trop laibles. Plus tard cette disposition encore généreuse ne pouvait manquer d’être étouffée par le dédain et par la crainte de se créer des compétiteurs dangereux. Il faut du temps pour arriver à la complète sécheresse. Après avoir appris à ne pas être bon pour i’amour du prochain, il reste à savoir une terrible maxime; ne plus être bon même par plaisir, mais uniquement 'pour l’utilité. Ce n’est pas le tout d etre intéressé, il ne faut pas se permettre même la prodigalité égoïste; il faut être avare. Antoine était encore prodigue comme la jeunesse l’est toujours : il avait deviné les mondaines dispositions de René sous l’écorce encore tendre de sa chaste adoics -ence, il avait voulu voir combien de temps il faudrait ppur les mettre • jour, sans s’inquiéter s’il ne pourrait pas un jour
DOM GIGADAS
en trouver son chemin entravé. Il satisfaisait ainsi le besoin de nôophytisme commun à toutes les jeunes croyances: il ne savait pas encore enfermer en luimême sa supériorité.
— Mon cousin, lui dit enfin René un soir que M. de Quesmcs venait de faire un pompeux éloge du sexe féminin et avait déclaré que les femmes étaient des anges sur la terre, des abeilles divines qui distillaient sans (cesse le miel sur toutes nos blessures ; mon cousin, dit René avec humeur, je ne connais pas aussi bien que vous ce sexe bienfaisant, mais je sais que je porte une plaie incurable dont l’auteur est une femme. — Après vous, toutefois, mon cousin, dit Antoine d’un ton caressant, et vous ne souffrez pas de maux que votre amie ne partage. — Je suis réduit à le supposer, et ce n’est point assez pour un amoureux. Louise ne m’a point écrit depuis son départ, depuis un mois. — Elle ne l'a pu, sans doute. — Elle ne m’a pas accoutumé à la voir s’arrêter devant les difficultés. — Il est très-vrai qu’ayant trompe la surveillance de sa tante, elle pourrait tromper aussi celle de son père. — Et qu’ayant trompé ses parents, elle peut me tromper aussi, n’estce pas? — C’est vous qui l’avez dit, mon cousin. — Non, reprit René se réfutant lui-même, comme l’on fait dans la passion; non, j’aime mieux tout supposer que de croire à un pareil changement. Ce serait plus que de la perfidie; ce serait de l’ingratitude. — A votre tour, je vous reprocherai de dépouiller l’amour de son indépendance, de sa naïveté. Ce n’est point une vertu, comme la reconnaissance, songez-y. C’est un sentiment qui existe par lui- même et dont les objets et les motifs sont indilTérenls. Ne vous récriez point, mon cher cousin, vous ne pouvez en juger comme moi, sans partialité. Passionné comme vous l’êtes maintenant, vous
. * if. j "N-CVi
132 DOM G1GADA.S
attribuez à votre amour particulier tout ce qui n’appartient qu’à l’amour dégagé de ses terrestres applications. Il faut que cela soit ainsi. Il faut que l’on aime une femme avant d’aimer les femmes ; que dis-je? les femmes avant d’aimer l’amour? — Je n’aimerai jamais que Louise, et je sens que, si j’étais obligé de la détester, cette haine s’étendrait à tout son sexe.
— Eh bien ! vous vous trompez : elles seules savent guérir les blessures qu’elles ont faites, et il y a un instinct qui nous l’apprend. Vous croyez à votre maîtresse, moi je crois à l’amour. Lequel vaut le mieux? — Je ne le déciderai pas, car je ne suis pas libre de sentir comme vous. — D’accord; mais vous êtes libre d’aller à Paris, où votre belle vous attend certainement. — Vous saveï les motifs de convenance qui m’en empêchent. Et vous savez aussi si je les approuve. — Et puis à quoi bon ? — Mais à vous tirer d’incertitude, ce me semble. Mademoiselle de Lamperière est fille d’honneur de la reine, m’avez- vous dit ? Eh bien ! il vous sera facile de la voir à la cour, où vous avez tous les droits possibles de vous présenter. — J’aurais bien mauvaise grâce à m’y montrer ainsi vêtu de deuil et triste comme je le suis. D'ailleurs, vous oubliez que mon grand-père et mon père y ont laissé des souvenirs qui ne me feraient pas accueillir bien favorablement. — Bon Dieu 1 qui pense à cela aujourd’hui? Quelle est la famille, à commencer par la famille royale, qui, depuis un siècle, ne se soit pas entachée de rébellion, si toutefois ce n’est pas une gloire plutôt qu’une tache? Le marquis de Lamperière n’a-t-il pas figuré tour à tour dans la grande et dans la petite Fronde ? En est-il moins bon courtisan aujourd’hui? Quanta votre tristesse, vous errez, si vous pensez que la cour soit le temple de la gaieté. — Non, c’est assez d’avoir involontairement désobéi à mon aïeul en
DOM GIGADAS
aimant la fille de son ennemi, je ne veux point encore oublier la défense qu’il m’a faite de jamais retourner à la cour.
— Permettez-moi de vous dire, mon cher cousin, que votre aïeul ne pouvait avoir l’expérience de ce qui existe aujourd’hui. Il vous parlait comme il aurait pu parler à votre père. A présent, nous n'avons plus rien a faire qu’auprès du roi. Je me suis convaincu qu’il était temps de renoncer aux vieilles traditions de 110s pères. Nous ne pouvons plus être les pairs du roi, mais ses premiers sujets. Voulez- vous donc rester toute votre vie confiné dans votre manoir et vous faire le fermier de vos domaines ? A ce sujet, mon cher, je ne saurais mieux vous répondre qu’on vous citant ce sonnet qui, s’il n’est pas de Voiture, est au moins d’un poète trèsavisé :
Cœur féminin est trois fois plus léger Que l’air, ou l’onde, ou la flamme, ou la nue. Point d’élément ni de mer inconnue Qui, plus que lui, soit fertile en danger!
Sans cesse, à droite, à gauche, il se remue, Jette des feux, ou va tout naufrager ;
Lors il s’apaise, en glaçon il se mue,
Et n’a raison que celle de changer.
Puisqu’il n’est pas de boussole qui puisse Nous présager le vent de son caprice,
Tout bonnement, prenons-lc comme il vient.
Vouloir s’y lier, ce n’est point du courage.
Mais bien sottise : on doit, pour être sage, Tputen attendre, et n’en espérer rien.
DOM CIGADAS
DOM GICADAS
Deux jours après celui où eut lieu la conversation rapportée à la fin du précédent chapitre, les deux cousins étaient silencieusement attablés, le souper venait d 'être servi, lorsqu’on annonça à M. de Quesmes qu’un vieillard venait d’arriver au château avec des lettres pour lui : il ne voulait, avait-il dit, les remettre qu’en mains propres. Antoine se tourna vers le jeune comte pour lui demander l’autorisation de donner des ordres chez lui; à quoi celui-ci acquiesça avec empressement.
On introduisit alors le messager. Cet inconnu était un petit vieux très-vert de corps, tres-rouge de figure, ayant des yeux gris brillant comme des escarhoucles, et des cheveux blancs très-touffus, mais singulièrement amoureux de la ligne droite. Il était vêtu de noir. Son costume, semblable à celui des médecins, était d’une minutieuse propreté et d'une ampleur démesurée pour sa charpente grêle qu’il renfermait plutôt qu’il ne l’habillait. Les épaules, les coudes et les genoux aigus du vieillard pointaient sous les plis flottants de son pourpoint et de son haut-de-chausses comme des récifs sous les vagues de la mer, et présentaient un spectacle d’un intérêt incroyable et dont l’oeil ne pouvait se détacher, tandis qu’involonlam menton se [reliait à su demander: perceront-ils ou ne perceront ils pas ? Cela, nu reste, parfaitement droit, solide et en bon état, gesticulant, s’agitant, se démenant infatigablement, avait l’air d’être
mû par des ressorts d’acier plutôt que par des muscles de chair. Cela avait un air sérieux et déterminé. C’était une physionomie grave et immobile comme celle de Polichinelle, qui formait avec les incessantes pantinades des jambes, des bras et du torse un contraste passablement boulTon. C'était bien le bonhomme le moins vénérable que l'on pût montrer. Partout, même à Sparte, il eût été difficile, sans rire, de se lever devant ses cheveux blancs.
Il entra en marchant à grands pas, comme s’il eût pris du champ, et frappant les dalles de ses bottes trop grandes, armées d’éperons traînants, avec un bruit où s’unissait agréablement celui d’un soufflet et celui d’un paquet de clefs. 11 s’arrêta tout près du jeune comte, qui put croire que l’intention de cet individu était d’arriver à M. de Quesmes par le chemin le plus direct, en franchissant tous les obstacles qu’il rencontrerait, homme, table ou chaise. Le vieillard, sans être déconcerté du mécontentement qui se répandit sur le visage du jeune seigneur, ni des éclats de rire de M. de Quesmes, fit trois pas en arrière, salua profondément en se pliant à trois reprises en deux, comme les enfants lorsqu'ils jouent au saut de mouton, et en faisant passer son chapeau de sa main droite à sa main gauche.
— SalamaleikumI dit-il d’une petite voix criarde, Dieu vous bénisse, messeigneurs. Voici : votre serviteur est vieux, il est cassé, et cependant il n’a point voulu remettre en des mains étrangères le me: sage qui ui était confié, et il a juré de ne rien porter à sa bouche qu'il n’eût accompli sa mission.
Antoine, qui paraissait au fait des façons de ce personnage, s’était levé de table, et, prenant le petit vieux par les bouts de ses épaules comme pour le fixer : — Ah! lui dit-il, soyez le bienvenu pater Gigadas, doctis-
DOM GIGADAS
sirne doctor / Nulle visite ne pouvait m’être plus agréable que la vôtre. Seyez-vous donc d’abord, et... — Seigneur comte, j’ai fait vœu également de ne toucher d’autre siège que la selle de mon cheval avant de vous avoir remis ce que je porte ici. — Par le ciel! il faut que ce soient de bien grandes nouvelles ! — Signor, si, nuntia ingentissima !
Et le vieillard arracha des profondeurs de la poche de son manteau un paquet dont le volume justifiait parfaitement l’épithète qu’il venait d’employer. Avec la prestesse et la grâce d’un singe qui épluche une noix de coco, il enleva successivement sept enveloppes dont il avait lesté deux lettres de taille raisonnable. — Ah! dit Antoine en étendant la main pour les prendre, je commençais à croire que je ne les aurais jamais. — Mon tils, répondit le petit vieux en retenant les lettres encore, cette parole n’est point raisonnable : vous ne pouvez douter de ma ponctualité, et vous savez qu’en vertu de la loi des contrariétés, que je vous ai expliquée, votre impatience ne peut avoir pour résultat que de me rendre plus lent, et cela en dépit de moi-même. — Allons 1 dit Antoine en souriant, je finirai peut-être par les avoir un jour! — L’une de ces lettres, continua je vieillard stoïquement, les tournant et les retournant, est cachetée de noir, l’autre de rouge. Laquelle voulezvous lire la première, seigneur? — Cela m’est indifférent. vénérable docteur. — En ce cas, prenez-les toutes deux.
Tandis qu’Antoine, dont la curiosité s’était rallumée au sujet de ce bizarre vieillard, s’empressait de prendre connaissance de ces lettres, Gigadas, sur l’invitation de René, s’assit auprès de la table, cassa un morceau de pain de la grosseur d’une noix, le croqua lestement en faisant grimacer sa bouche et en montrant des dents
DOM GIGADAS
blanches et fortes* puis il se versa environ deux doigts de vin de Lunel, éleva le verre à la hauteur de ses yeux pour admirer la belle couleur de topaze de ce breuvage capiteux, salua le jeune comte et but lentement et en fermant à demi les yeux. Cela fait, il recula un peu sa chaise de la table et se renversa à la manière des gens Sont l’estomac est plein et satisfait.
— En vérité, dit-il, mon corps épuisé avait besoin de cette nourriture. Tant que ma volonté a été tendue par la mission que j’avais à remplir, je ne ne suis point aperçu de ma fatigue; mais je l’ai sentie tout entière quand rien ne m’en a plus distrait. C’est naturel : un levier, pour agir, a besoin d’un point d’appui.
Il prit alors dans sa poche un petit étui d’ivoire trèsjoliment sculpté et en retira un cure-dent dont il se servit consciencieusement comme eût pu faire un gourmand après un repas de plusieurs services. René le regardait avec un étonnement facile à comprendre, s’attendant, comme vous aussi peut-être, cher lecteur, à le voir danser sur la tête ou faire tourner les plats sur la pointe de son doigt; mais le vieillard, comme absorbé par le travail de sa digestion, se tenait aussi tranquille qu’il s’était montré turbulent et fixait sur le jeune seigneur des regards voilés par la réflexion.
— C’est la seconde fois que nous nous voyons, monsieur le comte, lui dit-il; mais je n’ai pas eu besoin de deux regards pour reconnaître l’héritier de Meyran. Les traits de votre visage résument aussi bien l’histoire morale de votre famille que les quartiers de votre blason en résument l’histoire matérielle. C’est le portrait de votre père, poli par les larmes de votre mère, comme le visage de votre père était le portrait de votre aïeul, poli par l’air de la cour. — Avez-vous donc connu mon père? demanda René. — Je l’ai connu, trop connu. Il
DUM GIGADAS
n’était guère plus âgé que vous n'êtes maintenant, c'était un jeune et vaillant seigneur qui se désolait d’être contraint de dissiper dans les intrigues de cour et les demi-conspirations une activité et une vigueur dignes des plus beaux temps féodaux; ne se souciant pas, du reste de s’appliquer à la politique, aliment qui remplace aujourd’hui en grande partie la guerre. Aussi mourutil jeune, parce qu’il n'avait rien à faire.— Voici un coup bien inattendu ! s’écria M. de Quesmes. Mon frère de Genouillac vient de mourir après trois jours de maladie; ma mère va être bien désolée : c’était son Benjamin.— Mauvaise comparaison, dit le vieillard. Benjamin était un cadet de famille. Pour votre compte, comment prenez- vous cette nouvelle? — Moi, j’aurais le droit de ne pas répondre à cette question : c’était mon frère et je suis son héritier. Je n'ai pas désiré sa mort : je suis bien aise qu’il me laisse des consolations. Mes vertus et mes vices ne vont pas plus loin. J’en suis seulement fâché à cause de ma mère. Il faudra que je sois sage pour sécher ses pleurs. — Le titre de vicomte, trente mille livres de rentes en bonnes terns et un beau château vous aideront dans celte résolution. — Assurément. Pourquoi ferais-je des folies à présent? Mais voyous l’autre lettre.
— Monsieur, reprit le vieillard en se retournant du côté du comte de Courchival, vous n’aurez pas la longue vie de votre grand-père; mais vous ne mourrez pas aussi jeune que votre père. Je crains pourtant que vous ne vieillissez plus tôt que lui. Votre inquiétude ne se portera pas à 1 extérieur comme la sienne : elle exercera ses ravages à l’intérieur. — Vous vous connaissez en divination, monsieur ? demanda Bené avec quelque dédain. — J’ai étudié les sciences auxquelles on donne ce nom, et qui sont plus mathématiques que pythoni-
DOM GIGADAS
gués, comme m’en a convaincu une longue expérience. Autrefois, on avait en elles une croyance absolue : c’était un tort; maintenant on les rejette entièrement, c’est un tort beaucoup plus grand. Chaque homme, je ne dirai pas choque femme, parce qu’elles n’ont en général }ue des existences planétaires, chaque homme porte en lui même, dans son caractère et dans ses facultés, l’ensemble de sa destinée. C'est un privilège du libre arbitre. On peut donc lire le grand mot de son existence sur son front où son âme se réfléchit. Quant aux détails secondaires qui dépendent des autres hommes, il est impossible de les prévoir. — Auriez-vous la bonté, savant nécromancien, interrompit M. de Quesmes, de liri sur mon iront ce que je viens de lire moi même dans celte lettre? — Ce n’est pas difficile, dit Gigadas en étendant le bras et ayant l’air de suivre du bout du doigt des caractères visibles pour lui seul sur le front du j une seigneur; ne cherchez pas à me dérouter par cet air refrogné : vous ririez aux éclats, que ce serait la même chose. Ce ne sont pas les muscles de votre face que je consulte. — Eh bien! vous ne devinez pas? — Non; mais je vois clairement que vous venez de recevoir une nouvelle satisfaisante, dont 1 intérêt est effacé par l’intérêt plus émouvant de la première. — Bah! vous n’y êtes pas. C’est une lettre de M. de Simiane, le grandsénéchal, qui me fait ses compliments de condoléance et qui m’annonce en même temps l’oubli de mes erreurs. Je suis autorisé à me retirer à Paris ou dans mes terres. — Prenez garde, dit le vieillard, vous mettez trop d’emphase dans ce mot. — Le cardinal Mazarin m’a accordé mon pardon avec sa magnanimité ordinaire. Ce que je ne puis comprendre, c’est que ce soit à la sollicitation du marquis de Lamperière. Je ne connais ce seigneur en aucune façon, et je n’imagine pus quelles raisons il aurait désintéresser à mo :
HO
DOM GIGADAS
— Ce Gautier qui vous a sauvé des sables, dit René, est le favori du marquis et a pu le faire agir pour vous. Il suffit d’avoir rendu service à quelqu'un pour le servir encore. — Cela ne me plaît pas, dit Anioine. Je trouve peu séant que cet homme, sous prétexte qu’il m’a sauvé une fois la vie, s’établisse ainsi mon protecteur à perpétuité. — C’est un drôle, dit Gigadas, je vous engage à le bien morigéner. — Vraiment! n’est-il pas désagréable qu’on me fasse ainsi contracter des dettes à mon insu ? — Maintenant que vous avez de quoi les payer surtout 1 — Il s’agit ici d’obligations d’honneur et de reconnaissance, qui, entre gentilshommes, sont sans conséquence, mais qui sont pénibles à l’égard d’un inférieur. J’y mettrai ordre. — Et vous ferez bien. — Voyez un peu comme il est gracieux pour le vicomte de Genouillac d’être forcé de subir le patronage du sieur Gautier Violais, valet d’un valet 1 — Faut-il que je m’applique un peu cette phrase, monsieur le vicomte? — Ah ! père, je n’ai jamais songé à vous regarder comme un créancier. Vous êtes la sagesse et la science incarnées. Il n’y a pas de honte à vous être redevable, à vous qui voyez le monde à vos pieds. Je ne parle pas de votre ancien attachement pour ma famille, car je sais que vous auriez fait pour tout autre ce que vous avez fait pour moi. — Si toutefois cet autre m’eût intéressé; mais vous sentez que je suis trop payé par vos louanges. J’ai toujours aimé votre caste, et j’ai trouvé que le grand merci d’un seigneur valait toute la reconnaissance d’un marchand. Ne vous mettez donc pas en peine de mes services ou de ceux de tout autre. Adieu ! mes jeunes seigneurs, je m’en retourne à mes fourneaux. J’ai bien peu de temps à leur donner à présent. Que la bénédiction d'un vieillard attire sur vous celle du Très-Haut! Puissiez-vous avoir le courage néces-
DOM GIGADAS
saire pour supporter dignement vos épreuves! — Je vous suis obligé de votre bienveillance et de vos souhaits, monsieur, dit René^mais je ne souffrirai pas que vous quittiez mon château à une pareille heure. Rien ne vous presse; vous passerez ici la nuit.
— Mille grazzie, siguor conte, mais je vais à l’instant remonter sur mon palefroi, qui a eu, comme moi, le temps de faire un repas substantiel et de se reposer en digérant. Rien ne me presse, dites-vous. Vous ne savez donc pas que je suis à la recherche de la poudre d’immortalité? Cor ce doit être une poudre, non un breuvage; l’humidité étant amie de la corruption, c’est-à-dire de la vie mortelle, c’est par dessiccation que l’on peut arriver à prolonger la vie indéfiniment. Je suis déjà bien avancé dans mon œuvre. J'ai quatre-vingts ans, tel que vous me voyez, ou peu s’en faut. Je suis arrivé jusqu’à cet âge sans infirmités, en dégageant par un régime habilement calculé toutes les parties agissantes de mon corps des parties alourdissantes. Il me reste à trouver la matière purifiante qui devra remplacer les aliments grossiers et épais desquels nous nous empâtons. J’avais commencé une expérience dont j’attendais de bons résultats; vous sentez que je dois être impatient de la reprendre. Ah! je ne suis pas si fou, moi, que de me consumer à la recherche de la poudre de projection, quoique ce ne soit peut-être pas une folie. Mais, grand Dieu! à quoi bon de l’or, si l’on n’a pas des siècles devant soi pour faire un vaste usage de cet agent toutpuissant? Quand je me serai assuré quelque cinq cents ans de vie, il sera temps de songer à la pierre philosophale. Adieu donc, messeigneurs. Vous voyez que mes moments sont précieux. Monsieur le comte, je vous demande pardon d’avoir troublé de ma voix glapissante le silence de votre manoir. Monsieur le vicomte de Ge-
DOM GIGADAS
nouillac, je vous présente mes compliments, comme il vous plaira de les prendre.
— J’irai vous voir, docteur, avant de quitter le pays. Vous voulez absolument partir? Vous faut-il une escorte? — Je n’en ai pas besoin: je suis armé, dit le vieillard en montrant un flacon à goulot de métal. En pressant un ressort, il fit sauter le couvercle, qui en découvrit un second percé de trous comme un crible. Ce flacon . poursuivit-il. contient un corrosif assez violent pour qu’une goutte suffise à donner la mort. — Diable! n’allez pas le casser dans votre poche. — A quoi serait-il bon que je mourusse ainsi?
Le petit vieillard, après avoir de nouveau exécuté son triple salut avec accompagnement de chapeau, sortit de la salle. Antoine seul le suivit et se donna le plaisir de le voir grimper sur un immense cheval qui paraissait aussi dans une voie de dessiccation assez avancée, ce qui ne l’empêcha pas en partant d'exécuter quelques courbettes à son honneur et à celui de son cavalier, et tous deux, se démenant à qui mieux mieux, disparurent dans l’obscurité. 11 est à supposer que, si quelqu’un rencontra ce couple digne du sabl.at, il lut moins tenté de lui crier : Arrête 1 que de se recommander à son patron.
— Ce vieillard, dit René à son cousin, quand celui-ci rentra, est assurément l'homme le plus sage qu’on puisse trouver dans la peau d’un fou. Ce cerveau octogénaire est un chaos raisonnable. Vous n'êles pas encore habitué à ses bizarreries. Il faut du temps avant de savoir quand le docteur Gipadas parie sérieusement. Croyez-vous qu’il ne soit jamais occupé d’alchimie autrement qu’en paroles 1 11 ne tient pas si fort à la vie* Il ne redoute que les infirmités, et tout son secret pour s'en garantir consiste en une sobriété vraiment mer-
DOM GIGADAS
veilleuse. Sa bonté n’est pas moins étonnante que sa sagesse et son savoir. Il rend service à tout le monde continuellement, avec la même simplicité. Je suis certain qu’il ne nous a quittés que pour retourner auprès du lit de quelque malade. Il fait le bien par passion, pour son plaisir et en égoïste. — Est-il catholique? — Il va à la messe ; mais, comme je vous l’ai dit, il professe, ou, pour mieux dire, il nourrit des idées particulières sur la religion, qu’il m’a laissé seulement entrevoir. Du reste il a un mépris parfait pour le protestantisme et lui préfère beaucoup la religion turque. — C’est un être étrange 1 Êtes- vous sur que ce ne soit pas un farfadet? — Je n’en Jurerais pas. J’ai voulu, en ne vous en parlant pas, vous laisser toute la surprise de son aspect et de ses allures.
— Je l’avais aperçu une fois déjà, mais il n’était pas incuerpo. Il m’avait paru aussi moins babillard. 11 a été attaché autrefois à ma famille, à laquelle il a rendu de grands services, comme à presque tous les gentilshommes de ce pays qui ont été compromis dans les troubles. Cela ne l’empêcha pas d’être, à ce qu’on dit, très-près de l’oreille du Mazariu, sans pourtant qu’il y mette rien de nuisible à personne. — Je m’étonne comment il a cessé de paraître ici. — Il habile Paris le plus souvent : puis c’est son habitude de fuir les gens qui lui sont obligés. Ainsi, poursuivit Antoine avec un ton et un air de tristesse fort convenables, mon pauvre frère est mort! Il avait dix ans de plus que moi, et je ne saiï pas si je l’ai vu dix fois dans ma vie. H est tranquille à présent ! Genouillac est un beau domaine. Ce pauvre frère ! Je suis bien heureux qu’il n’ait pas voulu se marier et qu’il n’ait pas eu d’enfants de sa première femme. Il faudra que je me marie, moi! Je n’ai plus de frère, et la substitution passerait à des collatéraux, aux Simiane
qui n’en ont pas besoin. Voyons, mon cousin, parlons franchement. Voulez-vous sérieusement vous occuper de mademoiselle de Lamperière? — Vous savez si j’en suis constamment occupé. — Oh! oh! depuis une demiheure mon oreille est devenue singulièrement dure pour tout ce qui peut s’appeler le langage du cœur. Je ne vous demande pas, cher petit cousin, si vous voulez rêver à la beauté de votre belle et soupirer solitairement pour elle, mais si vous voulez vous occuper activement de vous assurer avec sa main, qui est belle et blanche, sa fortune qui est des plus claires?
— Mais, mon cher cousin, vous me semblez mettre en cette investigation un intérêt... — Un intérêt bien naturel ; jugez-en : Si vous laissez ces choses sur ce pied, comptez que quelque muguet de la cour vous prendra votre beauté. Elle ne vous a pas écrit?... — Son père la fait sans doute surveiller. —Sans doute; à Dieu ne plaise qu’en un mois... Non, non... Mais vous me semblez avoir besoin d’années pour vous décider, et il n’est pas probable qu’il soit possible ni agréable "même à la demoiselle de vous attendre. Je ne vois donc pas pourquoi, à votre défaut, je ne me présenterais pas. — Présentez-vous, mon cousin ; je ne m’y oppose nullement.
— Vous me donnez cette autorisation bien sèchement, mon cher. Je suis prêt à accepter tous les délais raisonnables, je vous le répète ; voyons, six mois, un an. — Pour aller rejoindre mes ancêtres, est-ce là ce que vous me demandez? — Faites attention que je ne suis pas votre héritier. — Qu’importe qui ce soit? — Je voulais seulement vous avertir, au cas où c'eût été une épigramme, qu’elle n’avait pas porté juste. — Ne m’en veuillez pas, mon cousin, de mon humeur morose. Je suis dans une telle perplexité d’ennuis, que je n’ai pas la
DOM GIGADAS
faculté de me montrer gracieux pour personne; mais je puis encore prendre part à tout ce qui vous arrive d’heureux et de malheureux. Je suis charmé pour vous que vous soyez libre enfin de fuir ce triste séjour et ma compagnie plus triste encore ; et je désire de tout mon cœur que vous réussissiez dans toutes vos entreprises. — J’espère, moi, que vous ne tarderez pas à prendre aussi une résolution et à prendre le dessus avec celte maudite tristesse.
— Maudite, en effet, dit René d’une voix altérée; le seul parti que j’aie à prendre, mon cousin, c'est de me faire casser la tête à la guerre. — Vous oubliez votre bien aimée! Que deviendrait elle sans vous? D’ailleurs la paix est au moment de se conclure : l’âge de fer est passé; l’âge d’or va le détrôner à son tour.
René se retira alors dans sa chambre. Comme il arrive d’ordinaire, l’aspect de la fortune de son cousin avait encore assombri et aigri s n humeur, et il avait la bonté de se savoir mauvais gré de cette disposition acariâtre que le sage Glgadas eût su lui expliquer par la loi des contrariétés. M. de Quesmes, demeuré seul, se mit à se promener comme un homme dont les nerfs ont reçu un violent ébranlement et qui se dédommage de la contrainte qu’il lui a fallu s'imposer devant témoins. — Bah! se dit-il, je n’ai pas le moindre chagrin de la mort de mon frère : ce sont de ces choses qu'on peut s’avouer à soi môme, et, après tout, on n’est pas maître de ses sentiments. J’ai une assez belle fortune; avec ce marchepied, je ne serai pas embarrassé pour m’élever à une honnête hauteur : j'épouserai mademoiselle de Larnperière, que René me le permette ou non. C’est une femme difficile à mener; tant mieux! cela m’entretiendra la main. Je ne sais trop pourquoi je presse ainsi mon cousin de paraître à lâ cour. J’ai le pressentiment
DOM G1GADAS
que nous ne resterions pas longtemps unis, quoique parents : il est d autant plus difficile de savoir ce qu'il pense, qu'il ne le sait peut-être pas lui-même; ce n'est pas comme moi qui suis la franchise même! Je ne dissimule que par nécessité : il est vrai que c’est presque toujours nécessaire. Allons, poursuivit le jeune seigneur en se versant une grande coupe de vin, je bois au repos de l’àme du défunt vicomte de Genouillac et à la santé de son successeur !
XVIÏ