LE DÉPART
Le lendemain, sans plus attendre, M. de Quesmes partit du château pour aller prendre possession de son héritage, et de là se rendre à Paris. Son impatience, qui s’était effacée devant la nécessité, ne souffrait plus de délais, maintenant que la carrière était rouverte devant lui. — A bientôt 1 dit-il à René en le quittant. Le jeune comte ne répondit à cette parole demi-amicale, demi-sarcastique, que par un geste incertain et un sourire triste comme l’action de ceux qui restent.
Cette tristesse et cette incertitude n’existaient plus guère cependant que dans l’extérieur de notre héros; sa physionomie, comme celles de toutes les personnes d’un caractère contenu, avait besoin de quelque temps pour se mettrode niveau avec son âme calme et sérieuse le plus souvent; n’oscillant qu’au souffle orageux de la passion, elle ne s’émouvait pas au moindre souffle de la pensée. Les leçons de M. de Quesmes avaient trouvé un terrain bien préparé et avaient germé silencieuse-
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ment. René ne regardait plus que comme un malentendu fâcheux cette malédiction qui avait failli d’abord l’anéantir : avis aux pères de ne pas s’en tenir aux paroles, s’ils veulent que leurs enfants n’oublient leur colère suprême. Les préceptes sévères, les instructions absolues, les défenses de son aïeul, paraissaient aussi au jeune comte devoir être soumis à l’examen de sa propre expérience. Ainsi en ira-t-il toujours ; et, de fait*, si le jugement des enfants est trop jeune, celui des pères n’est-il pas souvent trop vieux? Quant à l’amour de René pour mademoiselle de Lamperière, il n’était pas pour avoir diminué dans l’isolement où le pauvre jeune homme se trouvait réduit: c’était le seul lien qui rattachât son existence à la vie. L’ignorance où il était de la persistance des sentiments de sa maîtresse avait encore irrité et par ainsi vivifié et solidifié les liens. La jalousie et l’amour-propre excitaient de leur souffle inquiet et remuant cet amour à dispositions un peu contemplatives, pour ne pas dire indolentes. René ne pouvait donc tarder à abandonner son exil; mais il était retenu par l’habitude de toute sa vie, et il lui fallait plus d’un effort pour se débarrasser d’un pareil joug. Le départ de son cousin fut un argument décisif en faveur de sa passion, dont la force était attestée par la résistance même qu’il opposait à ses tentations. René fixa dès lors intérieurement le jour où il secouerait les langes de l’inaction et où il commencerait à être homme et à agir par lui-même et non plus sous la tutelle de son éducation.
Un soir, René revenait de se promener à cheval, suivi de Bertrand; il avait gardé le silence le plus absolu pendant toute sa promenade; mais quand il fut arrivé au pied de la petite colline qui formait un glacis naturel au pied des murs du château, il s’arrêta et adressa au
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vieil écuyer cette interpellation dont le ton prouvait qu’elle n’était pas l’expression d’une distraction, mais d’une idée faisant corps avec l’objet de la méditation du jeune seigneur : — Éprouverais-tu bien de la répugnance à t’éloigner de ces lieux où depuis tant d’années tu as pris racine? — Ce ne serait pas sans peiné, répondit le vieillard, que je perdrais de vue le tombeau de votre aïeul, qui fut mon maître pendant plus de soixante ans. Ce sera le perdre encore une fois. A mon âge, quand on part, on n’est pas sur du retour; cependant mon devoir est de vous suivre, et je ne voudrais pas laisser à un autre, tant que je vivrai , le soin de veiller sur vous. Serait-il question de faire une campagne du côté de La Rochelle?
En disant ces derniers mots, les yeux du vieux soldat brillèrent sous ses longs sourcils blancs, comme des étincelles sous la cendre qu’un souffle agite. — Non, répondit René, c’est à Paris que je vais. — A Parisl dit l’écuyer en tressaillant; ce n’est pas un voyage bien long, alors, car l’air de cette ville n’est pas bon pour votre famille. — Je ne sais, reprit René avec froideur, mais il ne sied ni à mon âge ni au nom que je porte de demeurer ainsi dans l’oisiveté et dans l’obscurité : c’est une honte que je n’aie pas encore vu la guerre; je dois aussi paraître à la cour... — A la cour! à la cour! dites-vous, s’écria l’écuyer avec un eiïroi croissant et une emphase en harmonie avec sa double exclamation. Ah! monsieur le comte, cette idée ne vous serait jamais venue tout seul. Je me trompe fort, si elle ne vous a été soufflée par ce jeune fanfaron, votre cousin, qui se donne des airs de conspirateur et qui a pris si cavalièrement la mort de son frère. A la cour, qui a fait emprisonner votre père I et autant dire qu’elle l’a fait mourir! à la cour que votre grand-père a tant mau-
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dite! Y avez-vous pensé, monseigneur f Croyei-vous qu’il ne soit pas plus séant pour vous de régner ici dans vos domaines, de gouverner vos vassaux, comme l'ont fait vos pères, et d’y veiller au maintien des droits que vous avez hérités d’eux? croyez-vous que ce ne soit pas mieux que d'aller vous confondre parmi les courtisans d’un ministre insolent, d’un Italien qui ne regarde le royaume que comme une mine d’or, et les affaires que comme un jeu qu’il embrouille et débrouille à son bon plaisir?
— Tu oublies que nous avons un roi, Bertrand, un roi petit-fils d’Henri IV. — Je n’en sais rien : on n’en parle guère, et il laisse bien opprimer les fils de ceux qui ont remis son aïeul sur le trône. Il me semble suivre plutôt l’exemple de son père dont je ne veux pas direde mal : mais bien des gens s’en seraient mieux trouvés pour le salut de leur cou et pour la liberté de leurs jambes, s’ils s’étaient toujours tenus à distance de lui ou de son ministre. Non, monsieur le comte, le fils de vos pères n’a rien à faire à la cour. Et quant à la guerre, attendez: je me rappelle avoir entendu votre aïeul, quelques jours avant sa mort, dire quelques paroles qui me font espérer de pouvoir encore tirer l’épée pour notre sainte cause. — Tout est changé, aujourd’hui, Bertrand, et changera encore davantage. Nous avons un jeune roi qui aime sa noblesse : il ne la laissera pas. opprimer. Le temps est passé où chacun était obligé de se faire droit lui-même. Pourquoi le roi de France voudrait-il humilier ses gentilshommes? N’est-il pas un de nous? — Je ne suis qu’un vieux soldat, monsieur le comie : je ne puis avoir de réponse à tout. Je parle d’après ce que j’ai vu : comme les hommes ne changent pas, je crois que les choses doivent toujours être à peu près de même.— Tu neveux donc pas m’accompagner.
Bertrand ? — Dieu m’est témoin que le premier jour qu’il faudra passer sans vous voir sera bien triste pour moi. monseigneur, et tous ceux qui le suivront ne le seront pas moins jusqu’à celui qui vous ramènera dans le château de vos pères t Mais à quoi pourrais-je vous être utile à la cour? Ne vaut-il pas mieux que je demeure ici? Je vous v attendrai. Puissiez-vous bientôt «
revenir, afin que je puisse aller aussi reposer mes os sous la terre. — Eh bien ! Bertrand, tu seras mon sénéchal. Je pense que tes fonctions ne seront pas aussi pénibles qu’elles l’eussent été il y a deux cents ans. Allons, mon vieil ami, ne prends pas cet air sombre et abattu. Ne faut-il pas que je sache ce qui se passe dans le monde? je reviendrai, si je n’y puis trouver ma place.
Mais les paroles de René n’avaient pasplus de pouvoir pour dissiper la tristesse de Bertrand que les arguments de celui-ci n’en avaient eu pour ébranler la résolution de son jeune maître. Le lendemain le comte se rendit à Arles pour quelques arrangements, et aussi pour se procurer un domestique qui pût au moins le servir durant le voyage. Le premier point rempli, il lui vint dans l’idée, pour s’aider dans le second, de recourir à la sagesse du docteur Gigadas. Les singularités de ce personnage lui donnaient d’ailleurs quelque envie de le revoir. L’apothicaire était connu dans Arles comme saint Trophime, et René n’éprouva aucune difficulté à se faire indiquer sa demeure, qu’il ne trouva pas cependant sans peine, car il fut obligé, pour y arriver, de gravir jusqu’au sommet des Arenes, à travers le dédale de petites rues tortueuses que l’inculte civilisation du moyen-âge avait laissées s’attacher comme des plantes grimpantes à ce gigante?-que monument des Romains.
Cette maison, bâtie en partie des rognures dérobées au revêtement granitique des gradins de l’amphithéâtre^
était semblable à toutes les habitations communes de la ville. La porte était surmontée d’une planche de bois noirâtre qui avait pu être jadis un écriteau; elle était ouverte, et, en soulevant un rideau de toile rouge placé devant l’entrée pour arrêter les rayons du soleil sans empêcher l’air de circuler, on pénétrait de plain-pied dans une pièce meublée seulement de quelques sièges. Sur les tablettes qui garnissaient tout le pourtour des , murailles, on voyait, au lieu des ustensiles de cuisine qui d ordinaire y fainéantent, une très-respectable collection de fioles et de bocaux pharmaceutiques. Devant la porte, une trappe conduisant dans quelque caveau, se trouvait assez maladroitement placée et aurait pu, chez un homme moins soigneux que M. Gigadas, lui improviser parfois des pratiques. Dans le coin, à droite, débouchait un grossier escalier de bois, à lourde rampe menant à l’étage supérieur.
Un enfant de cinq ou six ans, d’une grandeur presque difforme, à la peau lisse et jaune, à l'air sérieux, jouait silencieusement au milieu de la chambre. A I aspect de René, il se leva tout droit, fixa sur l’étranger son regard d’une mélancolique fierté, et, sans attendre d’être interpellé, il cria d’une voix métallique et scandée: — Hé! moussu Gigadas! Puis il demeura immobile, posant l’index de sa main gauche sur la lèvre inférieure qui découvrait, épanouie, des dents fines et transparentes comme des perles. Il n’était vêtu que d’un sarreau de toile, sans manches et sans ceinture, et ses petits membres nus montraient une perfection de formes digne du ciseau. — Bien, bien, je descends, cria d’en haut la voix plus maigre que cassée de l’apothicaire.
Comme le vieillard ne se pressait pas, René, qui n’avait rien à réclamer de la pharmacie, monta l’escalier, et se ,
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trouva dans une espèce de Pandémonium chimique et scientifique, véritable chaos de cornues, d’alambics, de creusets, de récipients, de tubes, de livres, de plantes, déboulés, de mortiers, d’oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles empaillés et de nombre d’autres objets dont la nomenclature serait aussi longue que fastidieuse, tout cela entassé, enchevêtré dans un désordre qui n’eût pas été sans attrait pour le pinceau d’un maître hollandais, et qui était fort embarrassant pour quiconque n’en avait pas la clef, ltené arrêté sur le seuil regardait cecurieux tableau de l’air d’un navigateur qui se dispose à jeter la sonde ou d’un chasseur qui s’apprête à traverser un marais. Gigadas s’était levé de l'immense fauteuil où il était niché à l'autre extrémité de son laboratoire, et, avec un empressement mêlé de circonspection, il se dirigait vers le jeune seigneur en louvoyant et en lui adressant quelques exclamalives excuses. — Monsieur le comte, en vérité, je ne m’attendais pas à l’honneur que vous me faites! Si j’avais pu prévoir, assurément... Diable! diable! quesacco?
Ces trois derniers mots, dont le ton devint imprécatif, n’étaient plus, comme on peut bien le penser, dirigés du côté de René. Ils furent arrachés au vieillard par un fracas épouvantable qui remplit soudain le laboratoire, où tout s’ébranla, dansa et se brisa comme dans un tremblement de terre. Une table lourdement chargée de vases et de flacons avait été renversée, était tombée sur d’autres poteries, les avait écrasées, avait accroché quelques conduits, et, comme tout se touchait et se tenait dans ce fragile tohu-bohu, l’éboulement avait gagné tout à l’entour et n’avait rien laissé d’entier. Des nuages de poudre s’élevèrent du sein de ces ruines odoriférantes, d’où s’écoulaient aussi, en filets capricieux, des liquides de couleurs diverses. Tout ce désastre avait
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été occasionné par un homme avec lequel le docteur était en conversation ou moment de l’apparition du comte de Meyran. Cet individu, en apercevant René, avait été saisi d’une épouvante pareille à celle d’un chat surpris en flagrant délit, et, ne voyant aucune issue pour s’enfuir, il était allé se blottir dans un coin pour se dérober aux regards. La précipitation n’est pas adroite, et il eût fallu une adresse surnaturelle pour courir sans encombre dans ce labyrinthe. Aussi le malheureux avait-il tout bouleversé, et maintenant, effaré, il courait à travers les tessons comme s'il ( ùt eu à cœur d’achever l’ouvrage qu’il avait si bien commencé et de ne pas laisser la moindre consolation au pauvre apothicaire. Celui-ci remis de sa première émotion, avait croisé tranquillement ses bras et assistait d’un œil parfaitement sec à la destruction des instruments et des produits de son labeur, attendu qu’il ne pouvait l’empêcher.
Avec sa longue robe noire, sa tète blanche, son air sardonique et sa prestance bizarre, il avait l’air d’un magicien do qui le d mon familier sYst révolté et se permet de commettre chez son maitre des dégâts qu’il sera bientôt coniraint de réparer. — B en! bien! disaitil, j’espère que rien n’en réchappera. Prenez garde, l’ami, tous les morceaux n’en sont pas bons. Pardieu! je n’ai jamais vu de conscience qui criât si haut que la vôtre : si vous ne l’entendez pas, c’est mauvaise vo— Ion té. Euijet mi fili!
L’homme ne l’écoulait pas, il était monté sur la fe^nôtre; mais le premier coup d’œil qu’il jeta au dehors le rappela subitement à la rai-on, et il demeura là dans l’attitude pantoise d’un lâche placé entre deux dangers qui l’épouvantent également. — Il n'est pas encore tout à fait fou, dit le vieillard, j’ai cru un moment qu’il était
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résolu à faire ce saut périlleux. — Va-t’en, imbécile ! dit René. Crois-tu que je m'abaisserai jusqu’à mettre la main sur un coquin tel que toi ? Va-t’en, puisque tu n’as pas le bon esprit de te rendre justice toi-même et de t’épargner la pendaison.
Paulin, que l’on a déjà reconnu, ne se le fit pas répéter. Sans prendre congé de l’apothicaire, il fit un saut au bout de l’appartement, un autre jusqu’en bas de l’escalier, et nous ne supposons pas qu’il s’arrêta à embrasser l’enfant qui jouait dans la boutique, ni même à causer avec les voisins. Le docteur regarda avec quelque tristesse le gâchis effroyable dont il était entouré, et dit d’un ton qui pouvait passer pour la parodie de celui du prophète Jérémie : — Ce que c’est que de tout! deux minutes ont suffi pour confondre et souiller de nouveau ce que des années avaient séparé et subtilisé! L’ordre le plus savant est devenu un informe chaos !... — Je suis désolé, interrompit René, d’avoir causé ce malheur par mon apparition indiscrète, et, si je pouvais... — Bah ! reprit Gigadas, n*y pensons plus. Aussi bien je serai plus libre d’esprit pour exécuter ce que je projette. Quant à ce coquin, je suis obligé de lui pardonner en faveur des renseignements précieux qu’il m’a procurés.
René étant descendu avec l’apothicaire, lui apprit l’objet de sa visite. — Un domestique ? dit Gigadas. Si vous désiriez seulement un compagnon, je vous le trouverais plus facilement et sans aller bien loin, car c’est moi-même. — Est-ce une plaisanterie? — Nullement : il faut que', sans délai, je me rende à Paris; car c’est surtout à mon âge qu’il ne faut rien remettre au lendemain. Je croyais avoir quelque temps à passer dans ces parages; mais je viens d’apprendre de ce Paulin quelques détails qui m’ont remis sur la trace d’un bijou
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précieux que je croyais perdu sans ressource. Mon pauvre vieux cœur d’alchimiste n’est pas encore transmué en plomb, et il a été violemment ému. Ah î c’est une histoire qui ne serait pas sans intérêt pour vous; mais je préfère ne pas vous la raconter, car, si je ne réussis pas, il vaut mieux quelle demeure inconnue. Eh bien ! monsieur le comte, voulez-vous m’accorder votre protection, ou, autrement, voulez-vous acceptez ma compagnie ? — Assurément ce n’est pas une offre à refuser; mais je compte partir demain. — Je suis prêt à partir de suite, moi; mais je puis attendre jusqu’à demain. Je vous aurai un domestique, quand je devrais le fabriquer moi-même.
René se disposait à prendre congé de son hôte, quand celui -ci, prenant dans ses bras l’enfant de qui nous avons parlé: — Voyez ce petit, lui dit-il, il est certainement de pur sang romain; c’est un rejeton intact des maîtres du monde. Beauté, noblesse, intelligence, il y a tout cela dans cette figure. Il descend peut-être d'un sénateur ou d’un chevalier. Eh bien! son père est savetier et sa mère je ne sais quoi. Je l’ai pris chez moi, ne voulant pas que la misère dégradât une si admirable créature. Je pensais à lui laisser ce que je possède; mais il est possible que mon voyage en absorbe une grande partie, et... — Assez, dit l’enfant qui s'ennuyait et désirait être rendu à ses ébats. Gigadas le remit à terre. — Il a raison, dit René. Ne soyez pas inquiet sur le sort de cet enfant, vous pouvez l’amener demain au château, Bertrand aura soin de lui, et je vous promets de ne jamais oublier moi-même votre protégé. — Vous faites vraiment là une bonne œuvre, dit l’apothicaire. C’est mieux placer l’aumône que de la jeter à des culsde-jatte.
Le lendemain, dès le point du jour, le bonhomme ar-
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riva à Meyran sur sa grande et osseuse haquenée. Il était équipé pour le voyage, portait des bottes fortes et un fouet garni d'une douzaine d’énormes nœuds. Son marmot était placé sur le devant de la selle. Un grand gaillard à physionomie candide le suivait, monté sur un cheval de louage. — Je vous ai trouvé, dit l’apothicaire à René, la perle des domestiques, un homme très au fait du service, et qui est sourd-muet. Celui-là ne trahira pas vos secrets. — Diable 1 dit le comte, il me semble aussi qu’il aura bien de la peine à comprendre mes ordres et à les faire comprendre. — Ne croyez pas cela, monsieur le comte. Avant un mois, vous serez tout à fait habitué à cet homme, et, croyez-en le conseil de mon expérience, vous no vous en repentirez pas. René prit le parti d’emmener avec lui le fils d’un de ses fermiers, qu’il avait d’abord dédaigné, laissant au docteur les agréments intacts de son taciturne valet. Berlrand accompagna son jeune maître jusqu’au Rhône. En lui disant adieu, il lai-sa tomber sur ses mains deux grosses larmes de vieillard, plus touchantes que tous les torrents qui peuvent jaillir des yeux des femmes et des enfants. Le vieux écuyer demeura sur la rive jusqu’à ce qu’il eût vu disparaître la petiie cavalcade derrière les arbres. Alors il s’en revint triste et découragé au château.