‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 13 sur 24 · IL · texte numérisé non relu

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à consoler sa mère et à visiter cette partie de son héritage, il avait eu hâte d’aller à Paris prendre possession de ce que sa fortune avait de plus brillant. Il ne voulait * pas tarder à reparaître avec lustre à la cour, où il s’était vu naguère confondu dans la foule des courtisans passagers. Il fut accueilli par le roi et par le cardinalministre avec une bonté systématique, et par la reine mère avec quelque sécheresse. Car cette princesse avait eu tant à souffrir des rébellions, qu’elle ne pouvait, même par politique, se montrer bienveillante pour un rebelle. Le vicomte s’en consola facilement par la réflexion qu’elle n’était pas jeune, et que Louis XIV se montrait plus disposé à prendre conseil de la clémence et de la douceur de son ministre que du vindicatif et tout espagnol caractère de son auguste mère.

Une des dernières démarches du vicomte fut d’aller visiter le marquis de Lamperière, qui le reçut avec distinction, mais qui nia avoir aucun droit à sa reconnaissance. — Je n’ai contribué en aucune façon à votre retour en grâce, monsieur le vicomte, lui dit-il d’un air de bonhomie passablement ironique. Il y a pour cela une excellente raison : c’est que j’ignorais même que vous eussiez pris part à la sédition d’Aix, dont je me suis pourtant occupé. Je crois, poursuivit-il en cherchant dans ses souvenirs, avoir entendu prononcer votre nom à mon secrétaire : si vous le connaissez, comme il est maintenant au service de monsieur le cardinal, il est possible que ce soit lui... — Je suis lâché, dit le vicomte, de ne pouvoir lui adresser de suite mes remerciments : la succession de mon frère me permettra de les accompagner de témoignages plus solides de ma gratitude. — J’espère, monsieur, dit alors le marquis avec plus de dignité qu’il ne s’en donnait d’ordinaire, qu’il n’était pas dans votre intention de me payer d’une

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telle reconnaissjnce, au cas où je me lusse employé * pour vous? — Je n’ai pas perdu le sens à ce point, marquis; mais quoique nous soyons tenus de faire respecter nos gens, nous ne devons pas entendre ce respect comme celui qui nous est dû à nous-mêmes. — Gautier n’est pas un homme ordinaire, monsieur. — Aussi ne lui témoignerai-je pas une reconnaissance ordinaire.

Le vicomte prit ainsi congé du vieux marquis, de qui il espérait bien cette fois s’être fait un ennemi. Antoine était un de ces hommes qui, tout en distillant des théories mondaines et des formules de corruption, se ‘ laissent bien souvent entraîner par des mouvements irréfléchis, et, pour n’avoir pas su réprimer un soubresaut de leur amour-propre, se suscitent des obstacles et des barrières qu’ils tâchent ensuite, par quelque arran- ' gement sophistique, de faire concorder avec les plans bâtis, pendant le sang-froid, dans leur esprit. Assurément un homme qui nourrissait quelques projets d’ambition n’avait pas intérêt à se brouiller avec le marquis de Lampericre, qui possédait un esprit des plus intrigants, une langue des plus malignes, joints à la faveur du tout-puissant ministre; mais M. de Quesmes avait peut-être calculé qu’avec les gens chez qui les bons procédés ne sont pas toujours payés de retour, il est indifférent de s’en permettre de mauvais. Par ce dernier - moyen, on arrive parfois à se faire craindre et à se faire des alliés de gens dont il est tout à fait impossible de se faire des amis.

L’hôtel occupé par le marquis était situé près de la place Royale, alors le quartier du beau monde, et qui n’est plus de nos jours qu’un beau quartic*. La cour de cet hôtel était plantée dans le fond de grands arbres, suivaut la coutume de l’époque. Les grands seigneurs

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devenus citadins aimaient à voir ainsi, sous leurs yeux, un échantillon de leurs futaies. Comme de Quesmes, après avoir quitté le marquis, traversait la cour pour regagner sa chaise, il aperçut sous l’abri déjà jaunissant et éclairé des tilleuls une jeune fille en qui il recon* nul sur-le-champ la jeune fille de la Camargue; car il av^it gardé de cette mélodieuse, gracieuse et bizarre créature, un souvenir très-vif. Le goût du baiser qu’elle lui avait offert en le voyant pour la première fois était souvent revenu aux lèvres du jeune homme, et il s’était bien promis de faire quelque tentative pour renouer une connaissance commencée sous d’aussi charmants aus- * pices. Peut-être, malgré la beauté de Cabri et le romanesque de leur première rencontre, Antoine i’eût-il bientôt oubliée au milieu des préoccupations et des distractions sans nombre qui allaient l’assaillir dans la sphère brillante et agitée où sa vie était transportée;

. niais, en se trouvant dès l’abord rapproché d’elle par le hasard, il sentit un tressaillement qui le surprit luimême, et il s'arrêta à regarder la jeune fille.

Cabri lui tournait le dos ; elle était assise sur un banc et occupée elle-même à regarder deux tourterelles qui se poursuivaient sur le sable de l’ajlce, tout à coup elle se leva, ramassa un petit caillou, le jeta aux amoureux oiseaux qui s’envolèrent effarouchés, et, se retournant brusquement, elle se trouva en face du jeune seigneur. Son visage était transfiguré par une émotion que, dans son innocence, elle avait prise pour du courroux, ses yeux étaient humides et brillants, et son sein se soulevait profondément. Le vicomte, malgré son expérience galante, n’avait jamais vu la beauté féminine entourée d'un si charmant rayonnement. Ce fut comme une apparition : la petite, rougissant d’être ainsi regardée, jeta un cri léger et s’enfuit en bondissant comme un che-

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vreuil surpris; elle s’arrêta sur le seuil pour envoyer à Antoine un regard furtif qui traversa le cœur du jeune homme comme un trait, et un baiser qui prouvait qu’elle ne l’avait pas non plus oublié.

Le vicomte ne s’occupa plus que de chercher un ' moyen de revoir à son aise cette petite fée qui paraissait si bien disposée à son égard; le hasard, cet habile 1 inventeur d’intrigues, ce grand fabricateurd’imbroglios, vint à son aide et lui épargna la moitié de la peine : le • vicomte était un soir au Luxembourg, où il faisait sa cour à Mademoiselle, qui s’ennuyait fort, comme toutes „ les personnes réduites à l’inaction et dénuées d’influence après avoir joué un grand rôle politique.

— Ah! dit la princesse, si ma pauvre folle était ici, elle me distrairait par ses coq à-l’àne et ses lubies! 11 n’y a pas de jour où je ne la regrette. J’aime les fous, ils ont la naïveté des enfants et ne sont pas incommodes comme eux. — Madame, dit le vicomte de Genouillac, si Votre Altesse veut le permettre, je lui indiquerai une folle cent fois plus originale et plus amusante que ce'le dont elle déplore la perte. — Ah! monsieur, que je vous en aurais de reconnaissance! Je vous en prie amenez-la-moi dès demain. — Malgré tout mon désir d’obéir à Votre Altesse, je ne puis lui amener moimême cette folle : elle appartient au marquis de Lamperière. — Et le marquis n’est pas de mes amis; mais, n’importe ! c’est une raison pour qu’il doive me procurer des distractions.

Cette manière de voir était sans doute aussi celle du marquis. Deux jours après, Cabri fut introduite au Luxembourg, où sa gentillesse, ses chansons, sa danse, et surtout ses divagations, lui procurèrent un succès complet; elle devint la coqueluche de toutes les dames de la cour : c’était à qui l’obtiendrait de Mademoiselle,

pour un jour ou même pour une heure, et pendant une couple de semaines la jolie folle fut promenée d’hôtel en hôtel, accablée de cadeaux, mangée de caresses et bercée sur les genoux des grandes dames, ni plus ni moins qu’un singe ou qu’un petit chien. Elle se laissait faire avec une docilité charmante, et ne se lassait jamais des fantaisies dont elle était l’objet; mais sa faveur ne pouvait durer bien longtemps. Elle était d’une beauté trop remarquable pour que les regards de tous les hommes ne se fixassent pas sur elle avec une complaisance qui ne pouvait manquer bientôt de donner de l’humeur aux „ femmes. D’ailleurs la naïveté avec laquelle elle laissait apercevoir les émotions de ses sens virginaux effaroucha la pruderie de la princesse : la pauvre Cabri eut donc à essuyer quelques réprimandes, quelques brusqueries dont le résultat immédiat fut de la faire se reployer sur elle-même comme une sensitive qui ne se relèverait plus. Ainsi avait-elle agi à l’égard de Gautier. Son intelligence, dont le désordre n’excluait ni la mémoire, ni l’imagination, n’était pas capable de raisonnements compliqués. Semblable aux chats qui oublient une foule de caresses pour ne se souvenir que d’un seul mauvais traitement qui les a suivies, elle n’entendairien au système des compensations; comme ces fiers et susceptibles animaux, elle n’était accessible qu’à des sentiments égoïstes.

Le vicomte avait toujours gardé les yeux fixés sur elle et avait eu soin seulement de ne pas s’approcher assez pour faire soupçonner ses desseins ou pour inspirer à , la jeune fille quelque incartade qui eût révélé leur intelligence. Le jeune homme se borna à attendre le moment favorable pour la prendre dans ses bras et l’em- I porter. C’était la seule façon raisonnable de s’y prendre avec elle: les allures ordinaires de la galanterie eussent

été ici des plus maladroites. Il n’était pas le seul, d’ailleurs, qui convoitât cette proie. Un soir, comme il quitait le Luxembourg, en compagnie de MM. de Rochefort et de Créquy, il entendit une voix aiguë de femme, qu’il lui était impossible de méconnaître, appeler du secours à quelque distance : il suffit à ces messieurs de dégainer pour mettre en fuite quatre hommes occupés à transporter Cabri d’un carrosse qui la ramenait dans une chaise qui devait sans doute l’emporter. Cabri se jeta au cou de son libérateur et se cramponna avec une véhémence qui indiquait la détermination de ne plus se séparer de lui. Le vicomte prit un air embarrassé. — Qu’allons nous faire de cette enfant, dit-il? Je pense que le mieux est de la ramener au Luxembourg. — - Elle ne parait pas de cet avis, dit M. de Créquy. Allons, mon cher vicomte, ne faites pas le scrupuleux; vous voyez bien que cette petite se jetUfà votre tête littéralement. Parbleu! elle vaut la peine qu’on ne la laisse pas tomber à terre. — Et que dira Mademoiselle? — Et que vous importe ce qu’elle pourra dire? D'ailleurs elle n’y pensera même pas ; le caprice qu elle a eu pour cette folle est déjà passé : la grande Mademoiselle n’est pas faite pour s’occuper longtemps de semblables futilités.

• Le vicomte, après avoir demandé le secret à ses amis, regagna son carrosse avec l’enfant, et, une demi-heure après, il était enfermé avec elle dans sa chambre à rhôtel de Genouillac. La petite, en entrant, dit qu’elle était bien fatiguée et qu’elle avait eu grand’peur. Sans attendre que le jeune homme l’y engageât, elle s’arrangea de la façon la plus commode pour se reposer. Nous supposons qu’il est inutile d’en dire davantage.

Le surlendemain, M. de Quesmes eut occasion d’apprendre que les secrets confiés aux courtisans ne sont

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pas mieux placés que ceux dont les femmes sont dépositaires. Partout où il se présenta, les hommes lui firent des compliments demi-ironiques, demi-jaloux, sur sa bizarre bonne fortune; et les femmes lui lancèrent quelques malignes allusions, et parlèrent du malheur d’un homme dont les sens blasés ont besoin d’être réveillés par des difformités morales ou physiques. Le vicomte eut l’air de ne pas comprendre que cet aphorisme fût asséné sur sa propre tête, il abonda dans ce sens le plus innocemment du monde, cita des exemples à l’appui, et s’étonna de ce qu’il ne suffisait pas à ces imaginations dépravées de trouver des maitresses sans cœur et sans esprit; mais probablement ces difformités -la, disait-il, sont trop communes pour paraître piquantes.

Chez la reine-mère, le marquis de Yardes, alors en grande faveur auprès du roi, et en cette qualité trèsfier et peu ami de la contradiction, s’approcha de M. de Quesmes.

— Monsieur le vicomte, dit-il avec une affectation d’humilité, vous devez être fier, car vous êtes le premier homme qui l’ait emporté sur moi dans une affaire où il s’agissait de femme. Je ne suis point jaloux : les consolations ne me manquent guère. Pourtant, comme vous avez rossé mes gens, ce qui est contre l’usage entre gens de qualité, je vous prierai de vouloir bien m’accorder la faveur d’un rendez-vous, amicalement et sans bruit. — Monsieur, une telle prière me fait honneur et n’est pas pour être discutée longtemps. Je suis à vos ordres à partir de demain au point du jour, pour vous servir de mon mieux et en la façon qui vous conviendra. MM. de Créquyet de Rochefort, qui ont vu le commencement de l’affaire, en verront la fin, si toutefois vous le permettez.

Le résultat de ce colloque fut que M. le vicomte de Ge-

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nouillae reçut un grand coup d’épée dans le côté, etque le marquis de Vardes fut blessé lui -même assez grièvement au bras; mais ni l’un ni l’autre ne fut mis en danger par sa blessure. Cabri, qui s’était montrée fort taciturne et fort morose vis-à-vis de son amant, après la nuit où l'énigme du trouble de ses sens lui avait été probablement expliquée, nous ne saurions dire, à sa satisfaction. Cabri témoigna un grand elîroi et pleura beaucoup en le voyant rapporter chez lui tout pâle de visage et avec ses habits ensanglantés. Elle ne voulut pas le quitter un seul instant, et fit . preuve, dans tous les soins qu’elle lui rendit, d’une prévoyance et d’une attention dont jusque-là elle n’eût pas été susceptible, comme si le double ébranlement que venait de subir son organisation eût remis son intelligence en équilibre, ou que la passion, en s’éveillant dans son âme, eût rassemblé en un faisceau des facultés éparses. Pendant plusieurs jours, le malade, en ouvrant les yeux, rencontra constamment le regard fixe des grands yeux bleus de la jeune fille, dont l’expression singulière le surprit plus d’une fois, troublé qu’il était par la fièvre. La petite main de Cabri fut la seule qui s’approcha des lèvres du jeune homme pour lui offrir à boire ; et, quand celui-ci déposait un baiser sur ces jolis doigts ; l’enfant lui faisait un signe dont il n’eûi pas été facile d’interpréter le sens. Après quelques jours, elle cessa de se tenir sans en bouger auprès du lit de son amant, comme si elle eût compris qu’à mesure qu’il prenait ses forces le têteà-tête devenait dangereux. Et, de fait, la position du vicomte était des plus impatientes : le désir de savourer en entier ce fruit enivrant où il n’avait pu que poser la dent eût bien pu le rendre un peu imprudent.

Les choses en étaient là quand, un matin, un carrosse amena à l’hôtel de Genouillac le comte de Cour-

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chival elle docteur Gigadas. Leur arrivée ayant été annoncée au vicomte, celui-ci se trouva assez fort pour vouloir les recevoir. — Eh bienl dit-il à son cousin, vous voilà déjà ! Ce n’est pas un reproche au moins, ajouta-t-il; mais j’aurais voulu que ma blessure fût guérie, pour me laisser libre de vous recevoir en personne. — Nous ne sommes pas heureux dans nos rencontres, dit René. — Non, mais j’éprouve de ceci plus de contrariété que de douleur. Ah 1 docteur, vous êtes le bienvenu doublement, chez un ami et chez un malade. Mais comment êtes- vous ici ? — Je vous le dirai plus tard, répondit le vieillard. Et maintenant je voudrais que vous eussiez mieux profité des leçons de sagesse que je vous ai données, ou des leçons de votre maître d’escrime ; car j’aurais eu besoin de votre assistance pour cette affaire qui, soit qu’elle réussisse ou non, prendra sans doute ce qui me reste de jours.

Comme il parlait ainsi, une porte s’ouvrit au fond de l’appartement, et Cabri entra. A la vue des étrangers, elle parut indécise si elle s’avancerait ou s’en irait; mais le docteur se leva subitement, courut à elle, et, la prenant par la main, se prit à la considérer avec une attention inquiète. — Au nom du ciel, demanda-t-il au vicomte, quelle est cette jeune fille? — Cette jeune fille, répondit le vicomte sans s’étonner de l’air troublé du vieillard qu’il connaissait pour un mime assez habile, cette jeune fille?... Eh bien, c’est la cause de ma blessure. On la nomme Cabri; on dit qu’elle est folle. Pour moi, je la trouve charmante. — Mais d’où vient-elle? qui est-elle? — Je l’avais vue en Provence. Je l’ai retrouvée ici... — Elle habitait avec un berger nommé Gautier, n’est-ce pas cela ? — Précisément; mais d’où vient que vous vous intéressez à ce poiut à son sort ? — Je vous le dirai quand vous aurez répondu

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franchement à une question : Que fait ici cette enfant? — Ah 1 docteur, ceci est indiscret. Voyez donc comme vous faites rougir cette pauvre petite. Mais, du diable, vous avez l'air sérieux et menaçant comme un inquisiteur. Êtes-vous donc mon rival? — Oui, oui, je le suis. Répondez-moi donc ! — Ah çà, voyons, qu’avez-vous fait de vos yeux de lynx, docteur? Est-ce que les choses ne parlent pas assez d'elles -memes? J’espère maintenant que cette comédie est finie. — Il n’y a rien de comique dans ceci, dit tristement le vieillard. Oui, c'est vrai, la chose était assez claire; mais on espère toujours l’impossible. Monsieur de Quesmes, je ne puis m’irriter contre vous, puisque vous avez agi sans savoir ce que vous faisiez ; mais malheur à vous, car la Providence ne dresse jamais de semblables pièges à ceux qui ne sont pas dans une mauvaise voie. Cette jeune fille est la sœur de votre cousin, et la fille de ma fille.

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Il y a des gens que l’on ne prend jamais au sérieux avant d’y avoir regardé à deux fois, de peur d’être pris soi-même pour dupe. La phrase théâtrale de Gigadas ne produisit donc pas sur ses auditeurs tout l’effet qu’on eût pu attendre si elle eût été prononcée par une bouche plus sévère. René souriait et attendait la terminai-

son de cette scène d’un air plus patient que curieux, Cabri essayait doucement et silencieusement de dégager sa pelite main molle et blanche du bracelet osseux et basané que les doigts du vieillard lui avaient soudé au poignet. Antoine s’était soulevé sur son coude autant que le lui avait permis sa blessure, et soutenait sans rire, mais non sans en avoir envie, le regard irrité du grand-père improvisé. — Docteur, lui dit-il, ne plaisantez pas d’une manière si sérieuse. Celte enfant, votre petite-fille et en même temps sœur de mon cousin, comment nous arrangez-vous cela ? — De la main gauche, comme vous voyez, répondit le vieillard qui tenait en effet la jeune fille de sa main gauche tandis qu’il étendait la droite vers le vicomte, comme s’il se fût apprêté b le maudire. — Au nom du ciel ! dit alors René soudainement intéressé et qui se leva vivement, dites-moi s’il y a quelque vérité dans ce que vous nous dites, monsieur, et si vous pouvez nous en donner des preuves. — Je ne sais, dit Gigadas, si c’est maintenant bien nécessaire. — Très-nécessaire, reprit M. de Quesmcs, qui commençait à se sentir contrarié. Si cette jeune fille peut être comparée à la Grecque Hélène, pour les débats qu’elle excite, croyez que, pour ma part, je ne ressemble point auTroyen Paris, et que, sans avoir recours à personne, je saurai la garder comme mon bien, à moins que vous ne démontriez bien clairement vos droits plus anciens et plus respectables sur elle. — Ah! monsieur le vicomte, vous n’agissez pas bien avec moi, je vous ai donné assez de preuves de dévouement pour que vous ne me croyiez pas capable de vous tromper b plaisir. — Assurément, docteur; mais vous pouvez au moins vous tromper comme tout autre. Est-il étonnant que je ne veuille pas me résoudre de suite à avoir été blessé pour rien, ou

du moins pour presque rien, ce qui est encore plus triste? — Je vous remercie de vos consolations, répondit amèrement le vieillard, elles sont au moins inutiles. Avez-vous besoin d’autre preuve que celle qui ressort de la ressemblance de cette pauvre victime avec M. le comte de Courchival? — Cette ressemblance ne m’a nullement frappé, et maintenant même que j’en suis averti, il m’est impossible de l’ctendre au delà de la couleur des cheveux et des yeux. — C’est , monsieur, qu’on voit moins avec les yeux qu'avec la volonté. Mais peut-être, et Dieu le veuille 1 l’enfant n’a-t-elle pas oublié son nom. Madeleine, ne vous souvenez-vous plus d’Arles et de votre grand-père? pauvre chatte! Cabri leva ses beaux yeux sur le visage du vieillard, et agita la tête en signe d’affirmation intelligente. — Vous voyez, monsieur, s’écria Gigadas, vous voyez I j’espère que vos doutes sont entièrement dissipés. Elle m’a bien certainement reconnu, ainsi que son nom. Elle se rappelle même sa ville, et... — Votre sang paternel vous monte trop vite à la tête, cher docteur. L’enfant est très-singulière, elle m’a sauté au cou la première fois qu’elle m’a vu : ce n’était pas qu’elle me reconnût. — Peut-être, dit l’apothicaire. — Et, quant au nom, elle a compris seulement que vous l’interpelliez. Vous allez voir aussi : Rosette, Rosette, viens t’asseoir ici, petite. Vous voyez qu’elle m’a compris également.

En effet, Cabri, à la voix de son ami, avait glissé subtilement sa main hors de celle du vieillard, et était allée s’asseoir auprès du lit. — J’espère, poursuivit le vicomte, que vous êtes convaincu maintenant, mon cher docteur, que vous avez trop vu avec votre volonté ou votre imagination, comme vous voudrez. Laissez là cette enfant et les folles idées par lesquelles vous avez troublé le plaisir de notre réunion. — J’y laisserai plu-

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tôt mes os, monsieur le vicomte. Cette enfant est ma petite-fille. Je le sais, je le vois, je le sens. Rien ne me coûtera pour la ravoir, pour l’arracher à l’horrible série de maux et de douleurs où vous voulez la plonger. Je remuerai tout, je ferai venir des témoins. Toute la ville d’Arles témoignera pour moi. Je m’adresserai, s’il le faut, au roi, à la reine, à M. le cardinal. Et ne croyez pas que je manque de moyens pour parvenir jusqu’à eux et pour me faire écouter. Ah ! voilà votre reconnaissance ! Eh bien, je suis dégagé aussi de toute mesure envers vous et envers tout le monde. — Monsieur Gigadas, dit alors René de qui l’intervention devenait nécessaire, calmez-vous, je vous prie. Ne serait-il pas nécessaire de nous expliquer, avant tout, comment il se fait que votre petite-fille soit aussi ma sœur, comment enfin... — Comment cela se fait, monsieur, comment ?... C’est que je suis moi,unsot triple et quadruple, un âne renforcé, une oie stupide, un fou à lier avec de bonnes chaînes de fer, qui, au lieu de m’occuper sagement d’alchimie, ai toujours, et malgré tout, eu la fureur do m’intéresser pour les grands seigneurs et de leur venir en aide... — Mais je ne vois pas...— Ah! vous ne voyez pas, monsieur le comte, vous ne voyez pas, dites-vous? Eh bien, puisqu’il le faut, je vous ferai toucher les choses du doigt. Je vous dirai que, pour prix de mon zèle et de mes bons offices infatigables, je n’ai trouvé, chez tous ceux de votre race, qu’ingralitude, noirceur et malveillance. Le cardinal de Richelieu, que j’avais guéri de ses premières douleurs, et à qui j’avais donné du contre-poison, a voulu me faire brûler comme empoisonneur, disant que je n’avais pu étudier le remède qu’en étudiant d’abord les poisons. Une grande dame qui, à force de séduction, m’avaitt amené à lui rendre un service, le plus grand qu'il fût

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