‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 14 sur 24 · ITO · texte numérisé non relu

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en mon pouvoir de lui rendre, a tenté de me faire assassiner pour être plus sûre do ma discrétion. Il est vrai quelle reconnut ses torts ensuite, et qu’elle m’envoya cette bague en me promettant d’avoir recours de nouveau à moi dans l’occasion. Enfin, monsieur, sans chercher tant d’autres faits, votre père, lorsque, poursuivi parla serre du cardinal de Richelieu, je l’ai, au risque de ma tête, caché dans Arles (et, s’il n’eût voulu aller à Meyran on ne l’aurait pas arrêté), votre père n’a rien trouvé de mieux, pour me témoigner sa reconnaissance, que de séduire ma fille, et c’est de là qu’est venue cette enfant. 11 est vrai qu’elle était charmante et quelle seule m’a consolé de la mort de ma pauvre fille. Quand elle me fut enlevée, pendant un voyage que je fis à Paris pour M. d’Adhémar, je n’ai trouvé aucun de mes illustres clients qui m’aidât sérieusement dans mes perquisitions pour la retrouver. Aujourd’hui, après l'avoir pleurée pendant dix ans, le hasard me la fait retrouver, et M. deQuesmes, pour qui j’ai peut-être fait quelque chose, M. de Quesmes, au pouvoir de qui elle se trouve, n’est pas satisfait de l'avoir déshonorée. Il veut qu’elle boive jusqu’à la lie la coupe d’infamie et de misère où il l’a fait boire le premier en emmiellant ses bords. lise bouche les oreilles quand je lui crie du fond de mes entrailles: C’est ma fille ! 11 ne s’excuse que par des ironies du surcroît de douleur qu’il m’a causé. Vous, cependant, monsieur, vous qui avez à réparer envers moi la faute de votre père, vous de qui le sang coule aussi dans les veines de cette infortunée, vous demeurez froid et distrait. Vous ne m’aidez pas de votre raison contre la passion de votre cousin que la mienne heurte peutêtre. — Mon cousin, dit alors René, je ne sais ce qu’il vous semble de ceci. Pour moi, je crois fermement qu’il en est comme le docteur le dit. Il ne s’agit point

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de la reconnaissance que nous lui devons l’un et l’autre. Nous sommes nous-mêmes intéressés en cette affaire. Je pense qu’il doit nous suffire que cette jeune fille puisse être de notre sang, pour que vous ne désiriez pas en faire une fille de joie.— Je ne suis pas assez fort en ce moment pour lutter contre vous deux, répondit le vicomte. Je me sens très-fatigué, et, quoique toutes ces parentés me paraissent encore fort embrouillées, il faut cependant en finir. Tout ce que je puis faire, c’est de laisser à la petite de décider la chose et de choisir entre nous. J’espcre que cet arrangement contentera tout le monde. Cabri, voilà un homme qui se dit votre grandpère et qui veut vous emmener. Voulez-vous aller avec lui ou rester avec moi?

La jeune fille se leva, resta quelques instants immobile et les yeux baissés comme si elle eût réfléchi profondément. Le vieillard, également immobile et retenant son haleine, fixait sur elle ses regards encore aiguisés par son amour et sa volonté paternels. Soit qu’il exerçât ainsi une fascination que M. de Quesmes malade ne pouvait combattre, soit que l’enfant, renaissant à l’intelligence, eût en effet compris sa situation et la portée des discours qu’on avait tenus devant elle, toujours est-il que cette épreuve eut un succès tout différent de celui que le vicomte avait prévu, ainsi que le lecteur. Cabri prit la main du jeune homme, elle y posa lentement ses lèvres: — Adieu, lui dit-elle, adieu! et se retournant brusquement vers le vieillard: Allons-nousea tout de suite, ajouta-t-elle, tandis que ses yeux gonflés et son menton contracté montraient ce que lui coûtait cette résolution. — Dieu a jugé pour moi I s’écria le père tout rayonnant. — Seriez-vous en effet sorcier? dit le vicomte.— Oui, messieurs, puisque vous voulez le savoir, et à votre service toujours. J’ai réussi»

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je n’ai plus de rancune. — Allons-nous-en, répéta Cabri ou Madeleine d’une voix d’enfant douce et chagrine et sans se retourner. — La petite a raison, dit le vicomte, emmenez-la promptement, car sa fantaisie est la plus légère girouette qu’on puisse voir, et vous ne seriez peut-être pas bien aise qu’elle virât de nouveau.

— Soyez tranquille ! ce soir, sans plus tarder, je serai en route pour Arles. — Quoi ! vous nous quittez ainsi, dit René — Hélas! oui. Mais vous reviendrez bien dans le pays avant que je sois mort, et vous me retrouverez vôtre comme par le passé et malgré le passé. Je ne suis pas pour guérir, h mon âge, de tels travers.— Docteur, vous êtes le meilleur des hommes, dit le vicomte, pardonnez-moi mon incrédulité. J’ai mis vos leçons en pratique, voilà tout. Maintenant que le premier moment d’humeur est passé, je \suis vraiment aise que vous ayez retrouvé votre fille. N’oubliez pas que c’est à | moi que vous devez d’avoir sitôt réussi dans votre recherche. — Mieux eût valu la retrouver un peu plus tard, et... Mais il ne faut point parler do cela. — Avant de m’en aller, je vous apprendrai seulement ce préeepte : qu’il ne faut point tendre des pièges à son maître. — Docteur, dit René, je n’oublierai pas pour ma part que cette enfant est la fille de mon père. Ne l’oubliez pas non plus. — Non, non, monsieur le comte, je m’en souviendrai dans mon testament. Je vous crois un excellent légataire. Adieu, messeigneurs. Dieu vous préserve de mal faire, et il ne vous arrivera pas malheur.— Adieu, adieu ! dit Madeleine, comme si c’eût été un écho éloigné.

Elle entraîna son aïeul hors de la chambre. Le comte de Courchival les suivit et rentra au bout de quelque minutes.

— Oufl dit le vicomte, voilà une aventure vraiment

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romanesque, quoiqu’elle ail bien son côté désagréable et qu’elle se soit terminée un peu brusquement, je ne voudrais pas pour beaucoup l’avoir évitée. — Elle a cependant un côté fort désagréable, comme vous dites, mon cher cousin. J’avoue qu’il m’est pénible de penser que ma sœur, même illégitime... — Oh! en êtesvous là? Je voulais parler de ma blessure. Pour ce qui est de la parenté, d’ailleurs peu prouvée, qui a surgi devant nous comme un fantôme, je n’ai pas le loisir de m’en occuper. Il est impossible que nous ne repassions pas quelquefois par les chemins où ont passé nos pères. C’est un malheur dont on se console quand il nous est Révélé, en pensant qu’il doit arriver souvent sans qu’on le sache, et à un pire degré. Vous n’êtes pas de mon avis?

— Non, je ne puis voir cela si légèrement. — Parlons donc d’autre chose. Où en êtes- vous de vos affaires et de vos amours, ce qui est à peu près la même chose ?

René colora de son mieux à son cousin la détermination qu’il avait prise de renoncer à la solitude et de se rapprocher de la cour, de se rengager dans ce tourbillon où sa famille avait été si rudement ballottée et meurtrie, et de secouer le joug de l’éducation dont son aïeul l’avait chargé comme d’un préservatif capable de le tenir à l’écart. Il ne voulut pas avouer que l’amour et surtout le dépit eussent seuls produit ce changement. Il ne voulut pas non plus en faire honneur à la raison et à leloquence de son parent. Il dit qu’il s’était senti honteux de son inaction ; qu'il était d’une naissance et d’un âge incompatibles avec le repos et l’obscurité; qu’il ne pouvait pas seul combattre le mouvement du siècle, et qu'ainsi il n’avait qu’a choisir entre l inertie ou une coopération qui pouvait, après tout, être glo-

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rieuse. Au surplus, il comptait avant de prendre un parti, examiner mûrement les choses.

— Votre examen est tout fait, lui dit le vicomte. Ne vous faites pas plus fort que vous n’êtes, petit cousin. Voulez-vous, plutôt que de réfuter oiseusement vos raisons, que je vous parle de votre belle? — Volontiers, dit René, d’autant plus que je n’ai pas reçu de ses nouvelles depuis qu’elle a quitté le Languedoc.— Ah ! voilà donc le mot de l’énigme! — Je ne sais comment m’expliquer ce silence, en vérité, à moins qu’elle n’ait employé ce moyen pour m’obliger à venir à Paris. — Bien trouvé, mais ne vous y fiez pas. — Vous me faites cruellement souffrir, vicomte. Qu’y a-t-il? Dites-lemoi promptement, au nom du ciel !— Eh bienl sachez, mon cher comte, que votre belle maîtresse n’est ni morte ni incarcérée; qu’elle est toujours fraîche, souriante et tout à fait gracieuse et charmante, en un mot, l’un des astres de la cour. Son vieux marquis de père est plus en faveur que jamais; ces... — Qu’importe le père! dit René qui se leva impétueusement, pâle et tremblant de colère amoureuse. Quoi ! si vite et si complètement oublié ! C’est impossible I Je ne le croirai qu’après l’avoir vu. A la cour, il ne faut pas juger des sentiments des gens à l’air de leur figure. Je voudrais la voir, le soir, dans sa chambre, seule... — Vraiment, je le crois bien ! Mais je ne vous ai point dit, mon cher, qu’elle ne cachât rien au fond de son cœur. Je ne suis pas si présomptueux. D’ailleurs, je me suis peu approché d’elle. De tous les seigneurs qui suivent la cour, il n’y a que le chevalier de Gramont qui soit assez singulier et assez audacieux pour importuner de ses attentions les femmes sur lesquelles le roi paraît avoir jeté les yeux. -- Le roi, dites-vous ? le roi a jeté les yeux sur mademoiselle de Lamperière? — On le dit. — Mais elle, que dit-

elle? — Je l’ignore, mais à en juger par son air toujours ouvert et agréable, cette préférence me parait ne pas lui déplaire. Il est très-possible que son amourpropre seul soit mis en jeu dans cette affaire. Quelle est la femme qui ne serait fière et heureuse d’occuper la première le cœur royal ? — 11 y a une femme qui aurait dû rejeter loin d’elle cette pensée: c’est Louise de Lamperière. Elle n’a pas même hésité à me trahir, à renier son premier amour ! Vous avez bien mal agi avec moi, mon cousin, vous deviez m’avertir de cela 1 — M’auriez vous cru? — N’importe! — Il importe très-bien! J’espérais que l’oubli viendrait aussi et alors... — Adieu, dit René qui ne l’écoutait plus et ne pouvait pas rester irrité sur une pareille nouvelle. — Qu’allez-vous faire ? — Je veux sans délai me faire présenter à la cour, puisqu'il n’y a que là que je puisse la rencontrer. — Soyez prudent, je vous en conjure. Le maître est jaloux, et, quelque jeune qu’il soit, il ne souffre guère qu’on aille sur ses brisées. Vous pourriez vous perdre à jamais par un éclat. — Je songe bien à cela ! Non, non; s’il faut, pour habiter auprès du roi, lui sacrifier non-seulement ses haines de famille, mais son amour de jeunesse, devenir semblable à un mannequin sans âme, n’avoir plus de passions sous son regard, j’aime mieux retourner d’où je viens, me perdre comme vous le dites. Adieu, j’espère que vous serez bientôt guéri, avant moi, sans doute. — Je donnerais beaucoup pour n’ètre pas retenu au lit par cette blessure maudite. Encore une fois, gardez-vous... — Allons, poursuivit le vicomte tandis que René s’éloignait à grands pas et d’un air sombre et résolu, le voilà parti ! Dieu sait où il s’arrêtera 1 Qui dirait que sous cette enveloppe douce et paisible il se cache une âme si bouillonnante I Ce qu’il y a d’excellent, c’est qu’il se fâche aussi contre moi. Ce jour n’est

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pas heureux pour moi. Ma pauvre petite tille ! je ne la verrai donc plus I

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