‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 15 sur 24 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

La cour de France était alors privée pour quelque temps de l'homme qui représentait dans cet Olympe renaissant le personnage suprême du Destin, aux lois duquel Jupiter même se soumettait sans conteste: nous voulons parler du grand cardinal Mazarin, le plus puissant génie politique qui ait marqué son nom dans l’histoire. Il était alors occupé à l'œuvre de la paix des Pyrénées, qui fut son plus beau titre de gloire, puisque ce traité mit fin à des discordes qui avaient arrosé de sang notre territoire et ébranlé la monarchie jusque dans ses fondements, qu'il nous rendit le grand Condé, et que, plus tard, il permit à la France de s’avancer de trois pas, c’est-à-dire de trois provinces, vers ses limites naturelles, et plaça un petit fils de Louis XIV sur le trône doré de l’Espagne et des Indes. C’était ainsi que devait se terminer la carrière de ce ministre, qui fut toujours maître de lui comme des circonstances. Banni du royaume, proscrit et mis hors de la loi par le parlement, hai de la noblesse et du peuple, qui ne voulaient voir en lui qu’un étranger et ne réfléchissaient point que ses talents et ses services l’avaient assez naturalisé, Mazarin levait des armées à ses dépens pour défendre

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la France, que les troubles ouvraient de toutes parts aux envahissements, et il la protégeait mieux encore par sa stratégie diplomatique. Souple quand il le fallait, et audacieux à propos, toujours habile et dominant les événements et les hommes, il fit enfin plier devant lui l’esprit de sédition, endémique parmi les Français, et le génie ambitieux, mais moins élevé que le sien, du cardinal de Retz; et, quand il rentra triomphant dans Paris, il se sentit assez fort de cœur et d’esprit pour ne s’arrêter à aucune vengea nee particulière et pour n’avoir pas besoin de cimenter par le sang son pouvoir, basé sur le génie, qui suppléait, par une loi providentielle, le pouvoir royal en tutelle, comme l'autorité du cardinal de Richelieu avait suppléé la faiblesse du roi LbuisXUI. Mazarin l’emporta sur ses prédécesseurs par une qualité que l’on s’est tou, ours accordé à regarder comme le plus bel ornement de la souveraineté, c’est-à-dire la clémence. Persécuté, il méprisa les injures; puissant, il les pardonna. Homme d’esprit et de bonne compagnie, il ne se vengeait que par des traits gracieux ou spirituels des plaisanteries et des chansons que faisaient de lui les seigneurs et le peuple. Il donnait volontiers la réplique aux premières, et, quant aux autres, il en riait et pouvait dire: Qu’ils chantent, pourvu qu’ils payent. Notez que cette bonté de caractère ne dégénérait pas en pusillanimité, et n’alla jamais à produire des inconvénients. Il faisait très-bien embastiller les plus grands seigneurs et même des princes du sang; mais il ne fit point élever d’échafauds, car il savait que la saignée est un remède extrême et qu’il faut seulement employerau défaut des autres, et largement alors, pour détruire le mal dans son principe, et non pour le conjurer. 11 n’en eut point besoin; l’époque où il vécut fut une époque de transition et non une crise de vie et de mort ; son

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génie en a fait une ère fixe, et a dégagé dès son aurore e soleil des nuages qui l’eussent obscurci peut-être jusqu’en son midi. Mazarin a réellement fermé le règne des grands seigneurs, successeurs des grands vassaux, et ouvert le règne de la monarchie absolue. Après ces considérations, nous avouons qu’il nous est difficile d’examiner bien sévèrement les défauts de cet homme, quoiqu'il soit assez grand pour n’avoir pas besoin qu’on les oublie. 11 est vrai qu’il n’oublia pas ses intérêts, tout en servant ceux de son pays adoptif, et qu’il sut amasser des trésors immenses tout en démêlant les difficultés du gouvernement; mais, dans sa position, il était nécessaire qu’il eût un grand État et des moyens de se faire des créatures. Il est vrai qu’il accumula trois duchés réunis dans sa famille, qu’il allia et dota royalement ses trois nièces ; mais, outre qu’il est très-excusable de se montrer bon parent, autant qu’on le peut, n’était-il pas convenable que, jouant en France un rôle si grand et si élevé, il y fût bien établi en domaines et en dignités, et bien soutenu de parentés et d’alliances? Enfin, nous ne dissimulerons pas même ceci : il est parfaitement avéré qu’il gagnait perpétuellement au jeu et que son bonheur n’était pas uniquement fondé sur l’habileté de ses combinaisons; mais ii ne faut pas oublier que toute espèce de ruse était alors admise pour corriger le hasard et soutenir les calculs qui seuls président aujourd’hui aux chances des cartes et des dés : tout le monde trichant, personne ne trompait.

On a aussi reproché au cardinal, d’avoir prolongé autant que possible la minorité, et dans cette pensée d’avoir tenu le jeune roi dans l'ignorance des affaires. La première partie de cette accusation tombe devant cette question : Le royaume avait-il besoin d’être gouverné par une main expérimentée ? La seconde a l’air

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d’une plaisanterie, quand on voit ce que fut Louis XIV et de quelle façon il sut tout diriger par lui-même, sitôt après la mort du ministre. Les aveugles détracteurs des siècles monarchiques ne se sont point aperçus que, dans cette assertion, leur haine se trouvait en contradiction avec elle-même ; en dénigrant le ministre, ils n’ont point vu qu’ils agrandissaient le roi de qui le génie, quelque lumineux qu’il fût, n’aurait pu cependant, dans le gouvernement, deviner beaucoup de choses pour lesquelles une longue initiation est indispensable. Ce n’est point ici la place de venger ce grand roi des attaques calomnieuses dont il a été l’objet de la part de la littérature contre - historique de notre siècle. Louis XIV n’avait point encore conquis l’Alsace, l’Artois, la Flandre et les Évêchés ; il n’avait pas encore bâti Versailles et achevé le Louvre; il ne tenait pas dans sa main la France, comme un faisceau vigoureux dont les forces ne pouvaient plus s’user et s’éparpiller. Il n’était encore que le pupille du cardinal de Mazarin, le fils respectueux de la blanche et fière Anne d’Autriche, un prince gracieux et enjoué, déjà remarquable par la grandeur de son air et le soin extrême qu’il avait de sa dignité; mais on ne pouvait guère prévoir qu’il serait un jour le monarque le plus redoutable de l’Europe, en même temps que le plus aimable cavalier de son royaume, aussi jaloux de la domination que des observances de l’étiquette, aussi propre aux affaires qu’aux plaisirs, aussi appliqué aux unes que curieux des autres. Comme s’il eût eu la révélation de la vaste carrière qu’il devait parcourir, il ne montrait aucune presse de s’y élancer et de se faire entièrement connaître : les bruits les plus précoces ne sont pas les meilleurs. C’est un axiome dont son successeur devait dé« montrer la métaphorique vérité,

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Le jeune roi, tout en étudiant les ressorts de l’État et en méditant sur les devoirs d’un souverain, ne paraissait donc occupé que des plaisirs de son âge et du côté brillant de son rang sans pareil. La cour, longtemps errante et traquée par la rébellion, avait repris enfin paisible possession du Louvre et des autres résidences royales. Une foule de jeunes et gaiantsseigneurs de la génération, qui avait grandi à l’écart durant les troubles de la Fronde, se pressaient autour du jeune • roi, semblables à l'essaim de papillons dorés que soulèvent les rayons du soleil levant. C’était tout d'anord Monsieur, frère du roi, trop beau pour un garçon, et qui, par cette raison, se plaisait, dans toutes les mascarades, à revêtir le costume féminin, prince spirituel du reste, et qui eut, une fois dans sa vie, la force d'être brave. C’était les princes de Lorraine, de Bouillon et de Savoie, et parmi eux cet Henri de Guise, petit-fils du deuxième Balafré, que l'on pourrait appeler le dernier des Guise, et que l’on nommait le héros de la Fable, par opposition au grand Condé, ce héros tout historique; c’était le duc du Ludo, si savant en ajustements; MM. de Créquy, si parfaits convives ; MM. de Villeroi et de Villequier, danseurs accomplis; c’était le chevalier de Gramont, ce beau joueur, si cruel aux femmes, que son esprit d’opposition galante n’avait pas encore fait exiler; le beau marquis de Vardcs, qui passe le premier pour favori de Uouis XIV ; le comte de Guiche, la fleur des hommes à la mode, beau et railleur par excellence; M. de lloquelaure, ce malicieux bonhomme; M. de Marsillac, le premier des mauvais sujets de bel air; le petit marquis de Peguilin, qui fut Lauzun, et qui ne faisait alors que de paraître, mais déjà décidé et hautain, de manière à présager qu’il ne resterait pas dans une médiocre fortune ; le marquis de

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Bellefonds, le premier coureur de bague après le roi; le marquis d’Humière, depuis duc, maréchal et grand maître de l’artillerie : le marquis de Richelieu, héritier d’un nom naguère terrible, qui ne retentissait maintenant que dans les ruelles et les boudoirs, à qui son amour du cérémonial valut d’étre duc et pair; et tant d’autres, porteurs pour la plupart de noms qui devaient leur lustre aux guerres civiles, mais ne songeant plus qu’à briguer la faveur royale et à se montrer aussi parfaits courtisans que leurs devanciers avaient été frondeurs et rebelles audacieux. Tout était renouvelé dans cette cour: les habits, le langage et surtout les esprits. Les vieux qui restaient encore, la grande Mademoiselle, qui avait fait tirer le canon sur le roi ; le duc de Beaufort, roi des halles; le duc de la Rochefoucauld, tous les héros adversaires du Mazarin, étaient entièrement régénérés et donnaient les premiers l’exemple de la soumission et de la (laiterie; le card.nal de Retz, échappé de sa prison, disputait encore son archevêché, mais uniquement pour ne pas céder trop tôt; la redoutable famille d’Épernon était ensevelie en province. Turenne était devenu l’homme de la cour, Condé faisait négocier sa rentrée. C’en était fait de la guerre civile, jadis si chère à la noblesse, et qu’elle regardait presque comme son plus beau privilège; les parlements l’avaient gâtée en l’usurpant et en l’appliquant à leurs griefs entortillés*

Dans cette cour jeune et galante, les femmes étaient une partie trop importante pour que nous puissions nous dispenser d’en parler. Si nous n’avons point commencé par elles, comme c’est d’usage, c'est que nous avons entrepris le tableau par le côté politique; cela doit faire excuser une inversion qui autrement serait insupportable et dénoterait un manque de savoir- dire

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ridicule. Aucune cour ne fut plus florissante en beautés. Les femmes, condamnées à la retraite et à l’ennui depuis de longues années par les troubles, s’empressaient de venir briller et jouter de grâces et de coquetterie sur ce théâtre qui leur était rouvert et où les attendaient de précieux et charmants suffrages et des plaisirs à leur choix. Nombre d entre elles sont devenues historiques : il suffit de nommer la princesse Henriette d’Angleterre, la princesse de Conti, la comtesse de Soissons, mademoiselle de Mancini, mademoiselle Hortense, ces trois dernières, nièces du cardinal, et qui ne démentaient ni leur pays ni leurs parents pour la beauté et pour l'esprit; mesdames de Créquy.de Chaulnes, d’Humière; madame do Guiche, qui fut mariée â treize ans et put avoir des amants à soixante; mademoiselle de Villeroi; madame de Chàtillon, le plus tendre cœur qui fut oneques; madame d'Olonne, la femme qui fit le plus de passions, qui en feignit beaucoup et qui n’en eut pas une. Nous sommes contraint d’en passer beaucoup et des plus illustres. Il y en eut, parmi ces astres souriants et gracieux, qui ne firent que luire un instant à l’horizon et qui s’éclipsèrent soudain dans le mariage, la vie de province ou le cloître : ainsi fut- il de mademoiselle de la Mothe, qui faillit être aimée du roi; de la. célèbre Mennevillo, beauté qui étonnait au point d’empêcher l’amour ; de mademoiselle Gourdon, sans laquelle toute fête était incomplète; ainsi fut- il de l’héroïne de cette histoire, à laquelle il faut bien finir par revenir.

Mademoiselle de Lamperière était parmi les filles de la reine-mère ; les demoiselles qui y étaient admises obtenaient ainsi un brevet de beauté aussi bien que do grande noblesse. Anne d’Autriche ne voulait voir autour d’elle que des jeunes personnes bien faites et d’agréable

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figure ; nous trouvons ce luxe bien entendu et tout à fait royal; il ne laissait pas toutefois d’avoir son inconvénient. Leroi, voyant chaque jour et dans l’intimité ces belles créatures, ne pouvait manquer, jeune et porté à la galanterie comme il l’était, d’en aimer ou du moins d’en désirer quelqu'une, et les encouragements ne lui étaient pas refusés; pourtant, comme s’il se fût essayé dans les affaires d’ainour à la majestueuse circonspection qu’il apporta depuis dans les entreprises plus graves, il ne se pressait point de choisir. Il avait déjà fait l’amoureux de plusieurs femmes; mais il ne s’était point attaché à elles, et, en les honorant de ses aitenlions, il n’était point allé jusqu’à les compromettre, ou, pour mieux dire, jusqu'à les élever au titre de maitresse. Sa passion pour la comtesse deSoissons s’était évanouie comme un caprice d’adolescent; le goût qu’il témoigna pour mademoiselle de la Molhe-IIoudancourt dura moins encore et ne tint pas contre une représentation de sa mère. La belle en fut pour ses espérances et les courtisans pour leurs conjectures. Comme il fallait bien pourtant que le roi parlât à quelque femme ou fille de la cour; qu’il suffisait qu’il l'entretint deux fois pour prêter aux caquets, ce fut alors au tour de mademoiselle de Lamperière de fixer l’attention de la cour. Son air rêveur et sa fraîche pâleur, qui contrastaient avec le brillant de scs yeux, et le caractère de sa physionomie vive et méridionale, la firent distinguer du roi. Un jour il lui envoya quelques objets de toilette qu’il avait gagnés à la loterie, jeu que sa nouveauté mettait fort à la mole, bien qu’on ait éprouvé depuis qu’il n’avait pas besoin de cet attrait pour être séduisant. On remarqua que le soir à la comédie le roi tint constamment ses regards attachés sur la belle Provençale (ainsi la désignait-on); qu'il ne fit nullement attention au spectacle.

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que pourtant il aimait passionnément, et que la reine ■fut obligée de lui répéter deux fois une question, distraction extraordinaire chez lui et qui montrait à quel point il était occupé ; enfin, dans une fête qui fut donnée à l’Arsenal, le roi mena mademoiselle de Lamperière et lui parla toute la soirée. Cela fit un fracas véritable. Il n’en fallait pas tant assurément pour étourdir la pauvre Louise et faire trêve à ses peines, sinon les bannir tout à fait. Les femmes la considéraient avec jalousie, les hommes l’entouraient de respects : le vieux marquis souriait et voyait peut-être passer devant lui les fleurons delà pairie. Tout cela ne devait être, encore une fois, qu’un rêve. Il était écrit que Louis XIV ne se donnerait point de maîtresse avant d’avoir donné une reine à la France, afin de procéder méthodiquement en toute chose ; mais ce n'est pas là notre affaire : nous sommes arrivé au point de conjonction des deux étoiles errantes de notre histoire.

René alla visiter le maréchal de Schomberg, avec qui son grand-père avait conservé quelques relations d’amitié. Le vieux guerrier lui fit un accueil cordial et dont la franchise un peu rude se sentait des habitudes des camps, où il avait passé la plus grande partie de sa vie. — J’espère, lui dit-il, que vous n'avez pas quitté vos terres pour venir à la cour les transformer en habits d’or et d’argent, arrondir vos jambes dans les ballets et tourmenter votre esprit dans la conversation des mijaurées de cour, comine font tous les jeunes seigneurs d'aujourd’hui, qui portent des épées où le fourreau et la poignée ont dévoré la lame, de sorte que ce n’est plus une arme, mais un bijou 1 Je ne sais, en vérité, comment ils s’arrangent avec le nom de leurs pères. Je souffre de leur conduite, comme s’ils étaient tous mes enfants. Pourtant il en reste quelques-uns dont le sang

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n’a pas dégénéré; mais ils sont rares: je désire que vous ne fassiez pas comme les autres. J’ai assez connu votre aïeul et votre père pour vous souhaiter de leur ressembler et d’avoir seulement plus de bonheur qu’ils n’en ont eu. — Ce souhait m’oblige de toute façon, monsieur le maréchal. Je venais en effet dans le dessein de demander du service et de suivre l’armée plus que la cour, mais je crains d’être arrivé trop tard. — Il est vrai que l’on parle fort de la paix et que l'on s’en rejouit beaucoup. Pour moi, elle ne me plaît guère, et je n’y crois pas tant qu’elle ne sera faite. Je n’aime pas les Espagnols. Une alliance avec eux ne saurait produire de bien ni durer longtemps. Nous aurons de nouveau la guerre, et vous ne ferez pas mal de prendre place et d’être prêt pour l’événement.

Le maréchal servit donc de parrain au jeune comte quand il se présenta à la cour. Le roi n’aimait pas les visages sérieux ni les deuils sévères ; aussi René ne parut lui plaire que médiocrement. — De quelle famille est ce gentilhomme ? demanda-t-il à M. de Rhodes, que sa charge de grand- maître des cérémonies obligeait à être versé dans la généalogie, science que le roi se piquait de cultiver. — De la famille de Courchival, qui porte ce nom de temps immémorial, sire. Il n’a pas eu de peine à faire ses preuves. — Il est singulier que ie n’en aie jamais entendu parler. — Son père est mort très-jeune et son grand-père a vécu fort retiré, dit le maréchal de Schomberg, qui, devinant ce qu’il y avait, s’était rapproché du roi et voulait éviter des explica-' tions qui eussent été malveillantes pour un nouveau venu. Son bisaïeul, sire, a été l’un des compagnons de * Henri IV, votre glorieux aïeul, à qui il fut fidèle dans la bonne et dans la mauvaise fortune. — Fidèle jusqu’à la messe, dit le duc de Roquelaure qui plaisantait à

tort et à travers et toujours de l’air du monde le plus sérieux. — Ah! dit le roi, ce sont des religionnaires; c’est leur affaire. Nous ne régnons pas sur les consciences. On peut être protestant et sujet fidèle ; n’est-il pas vrai, monsieur de Schomberg?— J’en ai peut-être donné quelques preuves à Votre Majesté, sire, et j’espère vivre assez pour lui en donner encore. Le désir de ce jeune gentilhomme serait de m’imiter en ce point, et d’obtenir votre agrément pour une compagnie de cavalerie. — Est-ce que son revenu ne lui permet pas de suivre la cour ? — Je le crois au contraire fort riche en * terres, sire.— Eh bien ! qu’il se marie. Maintenant qu’il y a la paix, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. •

Là-dessus le roi congédia le maréchal et quitta l’appartement pour passer chez la reine. René, n’ayant point d’espoir qu’il pût voir ce soir-là mademoiselle de Lamperière, et encore moins lui parler, ne demeura qu’autant que l’exigeaient l’accueil et les compliments de MM. de Rohan, ses parents très-pro-ches, qui, n’ayant point encore de prétentions à la principauté, pouvaient se montrer affables à leurs alliés.

Le maréchal de Schomberg reconduisit René, qui, par respect, ne le questionna pas. Aussi y eut-il d’abord un ' peu de silence entre eux, et le jeune comte rêvait déjà à ses amours et se creusait la poitrine par des pensées jalouses et amères, quand le maréchal lui adressa enfin la parole: — Je crains que nous n’ayons quelque peine à réussir, dit-il. — Il ne faut donc se fier à personne ? répondit René, de qui la pensée éveillée par le son s exprimait machinalement tout haut. Je ne suis pas heureux, ajouta-t-il en se reprenant.

Il ne faut pas pourtant se désespérer. Je verrai M. le cardinal à son retour, et je ne doute pas que nous ne vous obtenions la permission de vous faire casser

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les bras au service du roi, en la posture qui convient à votre naissance. — Assurément le cardinal peut beaucoup, dit René, répondant toujours à sa pensée en même temps qu’au maréchal; mais auparavant il faudra voir.. . — Sans doute, puisque les temps sont ainsi faits; vous ferez bien, en attendant, de tâcher do vous rendre agréable, et, à ce sujet, je vous dirai que le roi n’aime point les airs lugubres. A votre âge, cela ne sied pas, malgré la perte récente que vous avez faite. Il faut so raisonner : c’est le sort commun de perdre quelque jour ses parents.— C’est qu’il est rare et bien triste de se trouver isolé comme je le suis ! — Il faut donc vous marier, ainsique me l’a dit le roi. Il aime qu’on l'imite en tout, et il n’a pas tort assurément de veiller à ce que les vieux noms ne puissent s’éteindre. Ces dernières paroles portaient trop juste au défaut de la cuirasse de René, pour qu’il pût y répondre. Aussi bien était-il arrivé chez lui.

La cour n’étaitalors occupée que du voyage de Saint- Jean-de-Luz, où le roi de France et le roi d’Espagne devaient se rendre chacun de leur côté pour s’embrasser et ratifier ainsi le traité conclu entre leurs plénipotentiaires. Louis XIV y devait en outre épouser l’infante d’Espagne, comme en effet ceta eut lieu. Tout le monde faisait ses préparatifs pour paraître à ces noces avec la magnificence convenable. 11 s’agissait de flatter le goût du roi par la richesse des ajustements, et aussi d’éblouir une nation rivale qui de tout temps s’est distinguée par le luxe des costumes. On peut juger, par de tels mobiles, que les seigneurs n’épargnèrent point pour être splendides, et que les tailleurs firent des merveilles pour les satisfaire.

Avant le départ, le surintendant Fouquet donna une grande fête dans sa maison de Vaux, où furent Leurs

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Majestés et tout ce qui suivait la cour. Malgré l’étendue des appartements et des jardins, il y eut une presse immense et un peu de désordre. On donna là une représentation des Précieuses de Rjolière, comédie toute bourgeoise, et qui, par cela même qu’elle se passait dans une région tout à fait inconnue de cette noble assemblée, devait y plaire davantage. — Que pensez-vous de cela? demanda le roi au sieur Dangeau, demi-seigneur à qui Boileau eut la bonhomie, si ce ne fut pas une malice, d’adresser sa satire sur la noblesse. — Sire, ce n’est pas dans le goût espagnol qui a jusqu’à ce jour régné sur la scène. Il ne s’y trouve point d’imbroglio, rien qui surprenne; tout y est simple et rappelle ce qu’on voit de ses yeux à la ville. — Peut-être n’est-ce pas plus mauvais à cause de cela. Ce pourrait bien enfin être là le goût français, interrompit le roi. L’auteur est un homme d’esprit. — Ces bourgeois ont une façon de s’exprimer bien peu mesurée, dit la reine Anne d'Autriche, de qui les oreilles étaient aussi délicates que les autres organes. — Ce n'esi pas la faute de Moliere, reprit le roi. Il est trop modeste d'ailleurs pour exercer son talent sur les ridicules des gens qui sont au-dessus de lui, bien que probablement il s’en trouve à la cour comme à la ville.

Après la comédie, il y eut bal et souper. Les bosquets furent illuminés, afin quejes dames pussent y goûter le frais sans prêter à la médisance. Le roi, voulant garder le décorum à cause de son mariage très-prochain, demeura à causer avec la reine et les princesses ; il est |vrai que mademoiselle de Maneini était là, de qui le roi, depuis quelques jours, parai; sait rechercher l’entretien. On sait que tes ces du cardinal étaient de la compagnie habituelle de ia famille royale. La conversation roulait, comme il était naturel dans les circona-

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tances, sur des questions de métaphysique amoureuse qui n’étaient pas encore passées de mode.

— Les personnes d’un certain rang, disait le roi, sont bien malheureuses, en ce qu'elles ne peuvent jamais être sûres d’être aimées pour elles-mêmes. — Mon fils, répondit la reine, je puis vous dire, sans que l’amour maternel m’aveugle, que cette inquiétude ne peut être votre fait. — Aussi, dit mademoiselle d’Orléans, est-il nécessaire de séparer la qualité de la personne. Pour moi, j’estime que notre rang fait partie de nous-même, autant que tout autre avantage, et que, s’il est vrai qu’un savetier peut inspirer de l’amour, ce n’est pas une raison pour les princes de s’affliger, mais bien plutôt de mépriser un bonheur si vulgaire. — Je crois, dit la reine, qu’il n’est pas de sujet où ma nièce ne sût introduire l’étiquette et la préséance. — Ma cousine, reprit le roi, a des sentiments de fierté qui vont bien à sa naissance. Elle a été souvent mon second pour maintenir la grandeur de notre maison. A présent elle me dépasse à relever l’état des princes en général; mais elle oublie que, pour être roi, on n’en est pas moins homme; et, ne jugeant que par elle, elle pense qu’il doit toujours être possible de se nourrir des soins de sa dignité et des ressources de son esprit sans avoir besoin d’affection et des délassements d’un commerce où le cœur soit intéressé. J’avoue, pour moi, que je ne me sens pas aussi fort, et que je suis porté à regretterles jours où il était permis à un chevalier, si grands que fussent son rang et sa maison, d’aller couvert d’armes, sans écusson, faire briller sa prouesse aux yeux de sa fiancée et se rendre maître de son cœur avant de l’être de sa personne. — Ce discours, dit la reine en riant, me rappelle le jour où vous vouliez vous battre contre mon frère pour terminer la guerre tête à tête.

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Les jeunes gens ne sont touchés que de la gloire personnelle, qui cependant est la moindre de toutes. — C’est aussi la seule qu’on ne puisse contester, repartit le roi. — Si Leurs Majestés le permettent, dit Mademoiselle, je puis raconter une histoire qui a trait à ce dont nous parlions, et que j’ai lue il y a longtemps; mais elle m’a frappée et m’est toujours demeurée. — Cela nous aidera à attendre le jeu, dit la reine. — Je vous écouterai d’autant plus volontiers, dit le roi de son air le plus gracieux, que l’on vous dit aussi agréable conteuse que sage conseillère, ma cousine. — Votre Majesté me fait trop d’honneur. Je n’ai que de la méqjoiro et du bon sens, et mon malheur a voulu que j’agisse longtemps eu insensée et que je ne puisse l’oublier. — Je ne sais pas, je ne veux pas savoir à quoi vous faites allusion, dit le roi. De grâce, ne nous faites pas languir davantage. — Je commencerai donc. Et d’abord je vous avertirai que l’histoire se passe en Asie, mais dans celle Asie dont mademoiselle de Seudcri, la première, je pense, nous a révélé l existence. Les royaumes de Mysie et de Paphlagonie étaient depuis longtemps divisés par une guerre où lourd tour iis l’avaient emporté et qui les avait tous deux fort a (faiblis. Enfin le trône de Mysie échut à un jeune roi qui, à force de victoires, contraignit sou antagoniste a lui demander la paix et à lui offrir sa fille en mariage pour plus de sûreté, car le roi de Paphlagonie était déjà d’un certain uge. — Voilà, interrompit le roi, deux royaumes et deux rois que, sauf les noms, je croirais plutôt européens qu'asiatiques.

— Votre Majesté verra qu’il n’en est rien, poursuivit Mademoiselle. Ici cesse toute ressemblance, car la princesse de Paphlagonie, sans avoir été au préalable épousée par un ambassadeur extraordinaire, fut envoyée vers la capitale de Mysie, dont j’ai oublié le nom. Je

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me rappelle seulement que ce n’est point Paris. La cortège était nombreux et magnifique, la dot nulle; c’était l’usage du temps et du pays. On portait seulement au roi de Mysie des présents plus curieux que riches, comme oiseaux bleus, parfums d’Arabie, étoffes de paille et dragées superfines, en la confection desquelles excellaient les Paphlagoniens. Comme la princesse voyageait en litière, le chemin s’allongeait fort, et l’ennui ne tarda pas à s’emparer d’elle. Ses dames d'honneur ne savaient quel conte lui faire : il n’était pas alors question de modes. La princesse bâillait donc continuellement et ne mangeait quasi plus. L’ambassadeur de son père, vieux et sage ministre, mais qui, s’il avait été jamais galant, avait bien oublié dans les affaires l’art de divertir les dames, se désolait de cette tristesse et craignait quelle n’influàt d’une manière fâcheuse sur la beauté de la princesse et sur les dispositions de son fiancé ; mais il ne trouvait d’autre remède à y apporter que de batonner les esclaves qui portaient la litière, afin de les hâter. La princesse, qui était bonne et de plus très-peureuse, défendit qu’un les pressât ainsi. Et toujours son ennui empirait, jusque-là qu’elle en pleura et parla très-durement à tout le monde de ce qu'on ne savait pas la distraire. En cet état, un soir qu’on s’était arrêté dans un bois d’orangers pour y dresser les tenles, car en ce pays ou rencontre peu de villes, un ménestrel vint offrir ses services à l’ambassadeur, qui le congédia durement; mais la princesse le fit aussitôt rappeler et voulut l’entendre. Pour abréger, elle goûta fort et sa personne et son chant, passa uno grande partie de la nuit à l’écouter et par ainsi à le regarder, lui fit des questions auxquelles il répondit avec une grâce parfaite, lui demanda s’il voulait l’accompagner pendant le reste du voyage, et fut tout heureuse

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qu’il acceptât. Pour l’ambassadeur, il était aux anges. Dès lors, plus d’ennui, plus de dépit chez la princesse, plus d’inquiétude chez le ministre, plus d’embarras ni de reproches pour les dames d’honneur. La conversation du jeune et beau ménestrel était plus agréable encore que ^a voix; il possédait surtout l’art de faire des compliments détournés, toujours respectueux et délicats. La princesse prit bientôt plus de plaisir à l’entendre causer qu’à le faire chanter. Dans une occasion qui se présenta, il montra d’ailleurs une qualité que les dames, surtout celles de grande maison, ont toujours tenue en grande estime. Le cortège ayant été attaqué par une bande d’Arabes, et presque mis en déroute, il tint tête aux bandits, en tua plusieurs de sa main, et, presque blessé lui-même, il rallia les gens de l’escorte et remporta enfin la victoire. Cette action acheva d’éprendre la princesse, qui s’était déjà fort embarquée; elle déchira son voile pour bander les blessures de son défenseur, qui n’eut plus de doute de l’amour qu’il avait allumé dans ce jeune et noble cœur. Je dois dire cependant, pour l’honneur de la princesse de Paphlagonie, que ces aveux ne se firent qu’en mots couverts, qu’il n’y eut point de gages échangés ni d’autres folies, et que l’ambassadeur n’y vit absolument rien. Bien loin de là, il se promit d’intercéder près de son maître pour placer à la cour ce jeune homme si brave et si bien fait. On arriva enfin à la capitale de Mysie. En approchant, la princesse était redevenue triste, et son conducteur avait été bien aise d’être au terme du voyage, car il n’espérait pas une seconde rencontre. La princesse fut présentée au roi destiné à être son époux, en qui elle fut bien étonnée de reconnaître le ménestrel. Cet étonnement, comme on pense, était mêlé d’un plaisir qui au surplus ne dura guère. — - « Madame, lui dit

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le roi, pardonnez-moi si j’ai désiré vous connaître et vous éprouver à l’abri d’un déguisement. Je ne veux épouser qu’une princesse dont les sentiments soient tout entiers à sa dignité et qui soit reine avant tout. Je n’ai point l’outrecuidance de penser qu’aucun homme ne l’emporte sur moi pour les agréments, et vous ne m’avez pas donné lieu de penser que la considération vous empêchât d’y être sensible. Notre connaissance de votre rang se terminera donc ici. Je vous promets de conserver toute ma vie le souvenir de votre affection et le voile dont vous avez étanché mon sang. » La princesse n’eut rien à répondre, et il lui fallut s’en retourner comme elle était venue.

— Ainsi, dit la reine, la curiosité du roi fut cause que la guerre recommença. — Pour cela, répondit Mademoiselle, l’histoire n’en parle pas. — Je m’étonne, dit le roi, que la princesse ait pu se méprendre sur la qualité de son compagnon. — C’est ce qui n’arrivera jamais à Votre Majesté, dit Mademoiselle, qui faisait sa cour d’une façon aigre-douce, entremêlant toujours la louange et la satire; mais, s’il en eût été autrement, il n’y aurait pas eu d’histoire. — C’est juste, non pas l’histoire, sur laquelle je ne déciderai pas, mais votre réflexion, ma cousine. On ne m’avait pas trompé, vous contez merveilleusement. Avez- vous toujours votre folle? — Non, sire, elle m’a quittée. 11 y a quelques jours, elle est venue prendre congé de moi avec son grand-père qu’elle a retrouvé, à ce qu’il paraît. Elle avait parfaitement l’air d’une fée en compagnie d’un enchanteur. Je ne l’ai pas regrettée autant que Capitor, qui était toujours gaie et toujours bavardant, au lieu que celle-ci était parfois d’une taciturnité insupportable. — Elle avait d’ailleurs un grand défaut pour une folle, dit le roi ; elle était trop jolie. Le roi se mit alors à

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causer en particulier avec mademoiselle de Mancini.

Trois demoiselles vêtues en bergères du Lignon, c'est-à-dire dans le costume auquel on était alors convenu de donner ce nom, venaient de descendre le perron du château de Vaux. Elles avaient congédié leurs bergers au bas des marches. Ceux-ci s’étaient retirés en les saluant profondément et sans insister pour les accompagner. C’étaient pourtant trois jolies et magnifiques bergères. Leurs habits étaient de toiles d’argent lampassées, relevés de bordures roses, avec des gorgerelies et des tabliers de velours noir, des manchettes et des collerettes de fine toile de Hollande écrue, et des dentelles d’or et d’argent sur toutes les coutures. Elles étaient coiffées en cheveux noirs sans poudre, avec des nattes tombantes, et portaient des chapeaux de velours noir, posés de côté sur le sommet de la tête, et tout couverts de plumes couleur de feu, de rose et blanc. Les houlettes n’avaient pas été oubliées et répondaient au reste de l’ajustement : elles étaient en bois vernis et garnies d’argent avec des rubans assortis. Les pierreries seules variaient ce galant et splendide tiniforme. L’une des bergères était parée de diamants, l’autre de rubis et la troisième d’émeraudes. Ajoutez à cette description des visages tout aimables, des teints qui ne devaient leur éclat qu’à la jeunesse et au plaisir, des épaules les plus rondes et les plus blanches du monde, des tailles d’une finesse plus que pastorale, et vous croirez sans peine qu’on n'avait guère vu de bergères si brillantes et si gracieuses. Elless’avançaient d’un pas lent et cadencé au milieu d’une large allée dont le sable tamisé n’avait garde do crier sous leurs petits pieds délicatement chaussés de satin blanc. La nuit était délicieuse, fraîche sans être froide, et voilée de nuages légers où l’orage n’eût pu se cacher, une de ces nuits

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que l’été fit l’automne se partagent amicalement. Les bosquets offraient un aspect magique. Ils étaient enveloppés d'un réseau lumineux qui semblait comme une phosphorescence des arbres et des buissons, où partout l’on avait caché les lampes qui produisaient cet effet. C’était une clarté douce et sans éclat, et sans interruption, qui, laissant les regards percer librement en tout donnait aux objets variés qu’ils rencontraient un air d’étrangeté qui n’était rien moins que désagréable. Des groupes de beaux seigneurs et de belles dames, tous sens dorés, argentés, émaillés, brillants et gracieux, erraient dans les allées et autour des bassins, passaient, se croisaient, s’arrêtaient ou s’asseyaient sur le bord des gazons et sur les bancs de marbre, et ni le bruit des pas, ni les éclats de rire, ni les chuchotements, n’empêchaient l’oreille de savourer les murmures charmants et mélancoliques des naïades de Vaux, auxquelles le bon -La Fontaine se plaignit si mélodieusement de la disgrâce de leur maître, son bienfaiteur et son ami.

Pour en revenir aux trois bergères et pour vous dire leurs noms, c’étaient Monsieur, frère du roi, mademoiselle de Gourdon et mademoiselle de Lamperière. Monsieur avait beaucoup de penchant pour mademoiselle de Gourdon, qui était aussi une des filles de la reine mère. En ce moment, il était fort occupé à lui persuader de s’habiller en homme à la première fête; la demoiselle s’en défendait, moitié riant, moitié .se piquant. Monsieur s’arrêta pour trouver de meilleurs arguments, de façon que mademoiselle de Lamperière, continuant de marcher, se trouva bientôt seule et éloignée de ses compagnes. Louise était rêveuse et presque triste. Elle était pourtant bien belle dans cette toilette qui semblait avoir élé choisie exprès pour elle, et des rubis faisaient admirablement ressortir l’ébène

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soyeux de ses cheveux et la chaude blancheur de sa peau. Elle avait été fort admirée pour sa beauté et pour sa danse. D‘où venait donc cette vapeur nébuleuse qui obscurcissait son front? Était-ce seulement une de ces bouffées de tristesse qui, au milieu de l’étourdissement des plaisirs, s’échappent d’une âme qui sent leur vide? Était-ce chagrin de l’altitude indifférente que le roi avait subitement reprise à son égard? Était-ce remords de sa propre inconstance? ou bien le nom de René ne lui était-il pas jeté à la pensée par un pressentiment plutôt que par le souvenir? Il pouvait y avoir de tout cela dans cette rêverie. Juger de la sorte est le moyen de moins se tromper.

Le comte de Courchival avait eu soin de se tenir dans la foule pour n’être pas aperçu de Louise, qui l’eût alors évité, et il guettait l’occasion de l’accoster avec la patience que donne une forte résolution, confiant du reste qu’elle ne pouvait lui manquer. Quittant brusquement le chevalier de Gordes, parent de son cousin, qui lui faisait les plus piquants récits sans s’apercevoir de n’être pas écouté, René vint se présenter de face à mademoiselle de Lamperière, au moment où, avivée à l’extrémité de l’allée, la belle s’arrêtait, indécise si elle retournerait sur ses pas ou tournerait par un autre chemin. Elle tressaillit et se troubla, mais sans jeter de cri de surprise. Comme son père l’avait prédit, elle était promptement devenue une femme de cour. — Quoil vous ici, monsieur? dit-elle sans avoir grande conscience de ses paroles. — Moi-même, mademoiselle, répondit René d’une voix dure et en s’inclinant toutefois de l’air le plus respectueux. Vous êtes bonne de m’ôter d’abord tout embarras et de m’indiquer par un mot la façon dont je dois maintenant m’exprimer en vous parlant. Je vous supplie de croire que je

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n’ai pas l’intention de vous troubler longtemps. J’ai voulu seulement vous féliciter de l’heureux changement qu’a produit en vous l’air de la cour, et des agréables espérances que vous êtes en droit de concevoir. Vous pouvez maintenant être assurée de tout mon respect. Je vous demande sincèrement pardon d’avoir osé vous aimer. Adieu.

Cela dit, il la salua, et, sans attendre de réponse, il s’éloigna rapidement. Le chevalier de Gordes pensa qu’il était fou. Ce n’était pas trop s’éloigner de la vérité. Quelques instants aprè§, le marquis de Vardes entra dans le salon où le roi regardait le jeu de mademoiselle de Mancini, qui tenait les cartes pour lui. Le marquis avait ou se donnait un air extrêmement ému, — Qu’avez-vous donc, de Vardes? demanda le roi. — Sire, mademoiselle de Lamperière vient de s’évanouir dans le jardin, et j’ai aidé à la ramener dans la maison, car il ne paraît pas qu’elle revienne de sitôt. Le roi lit un mouvement comme pour sortir, mais il se contint. — Qui était avec elle? demanda-t-il. — Sire, je crois qu’elle était seule; mais elle venait d’être quittée par un gentilhomme qui est, je crois, son compatriote, et qui se nomme le comte de Courchival. — Bien, dit le roi. — Courchival, dit la reine-mère dont la mémoire était excellente, c’est un nom qui a beaucoup figuré dans les guerres et dans les conspirations du dernier règne. — Ah ! vraiment, fit le roi. — Et le jeu continua sans qu’il fût davantage question de cet incident dans le cercle du roi; mais on en parla longuement dans les autres groupes, et la conclusion de tous les discours était celle-ci : Décidément, c’est mademoiselle de Mancini qui a la chance.

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LE COE ü R n’üNE JEUNE FILLE

Le lendemain, René reçut de M. de Schomberg une invitation de passer chez lui pour quelque affaire fort importante.

— Le roi, dit le maréchal au jeune comte, vous fait défendre de reparaître à la cour. Il a bien voulu me charger moi-même de cette commission, afin d’éviter l’éclat. — Je remercie fort Sa Majesté, répondit René, mais vous surtout, monsieur de Schomberg. — Voilà un mauvais début, repartit le maréchal, naturellement peu complimenteur. Il parait que vous avez été fort imprudent. Vous avez parlé d’une façon peu respectueuse à une femme que le roi a remarquée. On dit cela, et on y ajoute force suppositions qui ne tarderont pas à être données comme des histoires. Je ne vous ferai pas de questions. Je pense que vous ne doutez pas de la part que je prends à votre disgrâce. Elle est d’autant plus grande, que je ne serai pas h même de vous servir. Je pars pour le Portugal, où j’aurai le plaisir de pouvoir être ennemi des Espagnols. Je crains qu’il ne soit bien difficile de rentrer en grâce auprès du roi. Voulez-vous venir avec moi?

René remercia le maréchal comme il le devait, et

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refusa son offre, fort heureusement poür nous et pour notre histoire, qui eût trouvé là un dénoûment trop fantasque et mal ménagé. Il ne lui donna aucune explication, ce à quoi une connaissance si récente l’autorisait ^parfaitement. Notre héros n’était point d’ailleurs d’humeur fort communicative, et ne s’embarrassait point de ce que l’on pouvait lui trouver d’étrange. Il dît seulement qu’il ne pouvait pas se décider si promptement à quitter son pays, qu’il espérait que l’arrêt dont il était frappé ne serait point irrévocable; qu’au surplus il était assez jeune pour attendre quelque temps.

Durant cet entretien, le comte de Courchivaî affecta un calme qui était bien loin de son cœur, et qui n’était pas la suite nécessaire de l’insomnie douloureuse et inquiète de sa nuit. Rentré chez lui, il se livra seul à une rage que comprendront les gens à qüi il a pu arriver de se trouver dans l’impuissance de se venger après avoir reçu un outrage dont leur cœur saignait autant que leur fierté. Il avait beau se dire que l’objet de son amour était indigne, que la disgrâce qui le frappait n’était qu’illusoire, il ne se résolvait pas à pardonner à Louise les souffrances qu’il avait endurées pour elle, ni au roi sa rivalité dédaigneuse. Son humiliation se tournait en ressentiment. A défaut d’un repentir venant du cœur, la vengeance lui apparaissait comme une expiation de ces crimes : car il était encore loin d’avoir abjuré son éducation et sa religion, le protestantisme couvait encore dans son intérieur; il n’avait été qu’amorti par la passion qu’il contrariait, et quand le vent de la colère avait soufflé sur l’amour, il remontait à l’esprit du jeune comte en sombres et austères bouffées. René remua au van de sa pensée orageuse mille projets insensés eî sanglants que leur peu

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de consistance fit naturellement évanouir. Il avait dit qu’il était assez jeune pour attendre. Il se résolut donc à attendre et à supporter sa double disgrâce avec le flegme le plus indifférent en apparence, tandis qu’il poursuivrait l’occasion de faire éclater son rire. Il était déjà quelque peu vengé par le mépris qu’il avait témoigné à Louise, par la hardiesse avec laquelle il avait heurté la barrière que les regards du roi élevaient autour d’elle. C’en était assez pour lui faire prendre d’abord patience. Il savait que le parti protestant avait encore en France de vastes et profondes racines, et que la sève ne lui manquait pas, mais seulement le soleil et la culture, pour pousser de nouvelles et vigoureuses branches. Le nom du jeune comte, le souvenir et les relations de son aïeul, devaient promptement l’initier dans le cœur même de ce parti et son ambition, son esprit indépendant, son ressentiment, étaient flattés de l’idée d’y introduire ou d’y raviver le ferment de la conspiration. Déjà il caressait l’espoir de faire retentir son nom aux oreilles de ce monarque qui l’avait chassé de sa cour comme un valet, de troubler son orgueilleuse domination et peut-être de traiter avec lui. Sa fierté seigneuriale s’indignait de la servilité qu’il avait aperçue parmi la noblesse de cour, et qui était si loin de la demi-égalité établie autrefois entre le suzerain et ses feudataires. Il eût été beau, dans sa pensée, d’être le champion de la féodalité expirante, pour ne pas dire expirée, et de périr en s’opposant au torrent envahisseur de la royauté absolue. Les motifs d’amourpropre qui les avaient produites se perdirent bientôt dans ces grandes conditions, mais la blessure de son amour le ramenait souvent à la pensée de Louise, et il ne pouvait s’empêcher de soupirer en songeant à leurs doux entretiens au bord du Rhône, sous les peupliers et

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la vigne sauvage ou sous la charmille antique. De là aussi il était ramené à cette nuit fatale où il avait été maudit du dernier soupir de son aïeul, et, pour soutenir les reproches pesants et douloureux de sa conscience, il était contraint de se roidir de résolutions courroucées. Il se promettait d’apaiser les mânes du vieillard en leur faisant respirer la fumée du manoir de Lagny, qu’il ne pouvait manquer d’incendier quelque jour. On voit qu’il y avait dans ces rêves beaucoup de jeunesse et peut-être aussi beaucoup d’amour.

René pensa qu’en se dévouant à de si sombres et si audacieuses entreprises il devait commencer par se donner des appuis naturels et ne pas rester dans l’isolement où il se trouvait sous le rapport positif, tout en conservant celui de son intelligence. L’alliance projetée pour lui avec la famille riche et puissante de Serizy était toute trouvée. Il n’hésita plus à l’accepter. C’était bien la peine de s’être tant tourmenté et d’avoir tant tourmenté les autres ! René, s’étant buté à cette façon de procéder, partit de Paris sans voir personne, pas même son cousin, avec qui il se fût trouvé embarrassé et auquel il en voulait pour diverses raisons, entre autres parce qu’il allait se conduire à son égard d’une • manière qui n’était pas précisément franche.

Le château de Serizy était situé dans le haut Poitou, proche Chàtellerault. Le marquis de Serizy avait été lieutenant-général de la province; mais il avait depuis longtemps vendu cette charge et ne tenait aucun emploi. Il se livrait tout entier aux soins de ses domaines jet aussi aux affaires de sa religion, à laquelle il était * toutdévoué. C'était un petit vieillard sec et bien portant, et, pour le caractère, tout le pendant du comte de Courchival, quoique moins sévère de principes et d’un esprit moins élevé. Il reçut René à bras ouverts. — Je

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vous attendais de jour en jour, mon (ils, lui dit-il. Vous avez bien tardé à venir demander des consolations au vieil ami de votre famille. René lui conta que des affaires l’avaient obligé d’aller à Paris; qu’il avait voulu voir la cour, et que le nom et le souvenir de son père l’en avaient fait bannir. — Oui, dit alors le marquis, je sais qu'ils ont la mémoire longue. Nous, non plus, nous n’oublions pas.

Il voulut de suite présenter son hôte à sa fille. Mademoiselle de Ser.zy (Geneviève-Clotilde-Angélique de Serizy) était une grande personne de seize à dix-sept ans, point belle si la régularité est inhérente à la beauté ; mais gracieuse au possible et sentant la distinction des pieds à la tète. Elle charmait au premier coup d’œil et révélait à chaque instant de nouveaux agréments. Ses yeux n’étaient pas grands, mais les regards à la fois vifs et caressants qui en jaillissaient toutes les fois qu elle soulevait ses paupières, dédommageaient de ce défaut et ne laissaient pas remarquer qu’ils n’étaient ni noirs ni bleus, mais d'une de ces teintes indécises et dorées qu’on enveloppe sous la terne épithète de gris; ses cheveux n’étaient de même ni blonds ni bruns, mais d’un châtain-clair et cendre, du reste soyeux et abondants; sa bouche était peut-être grande, mais de si doux et si jeunes sourires y naissaient continuellement malgré elle, qu’on n’eut pu la désirer plus étroite ; son profil, un peu courbe, moins pur que les profils droits, attestait l’origine franche ; ses mains, ses pieds, sa taille et sa peau \taient dignes d'une châtelaine; sa voix surtout était divine : d'un timbre voilé et cependant fraîche et mélodieuse, elle se glissait jusqu’au coeur.

René ne remarqua point tout cela pour lors. Il était tout entier à ses pensées politiques. L’attention qu’il eût donnée à une femme u’eùt pu que lui rappeler Louise,

4e qui la beauté éclatante et rigoureuse n’était pas pour céder aux grâces ondoyantes de mademoiselle de Serjzy.

— Voilà, dit le marquis à sa fille, le comte de Cour- Qhiyal, de qui le grand -père a été mon ami le plus cher, et que je vous prie de regarder comme un l'rère, car il est pour moi comme un fils.

La demoiselle répondit à cela par une belle révérence, en signe de soumission, et se mit à examiner à la dérobée le jeune comte, ce qui lui fut d’autant plus aisé que celui-ci ne s’occupa nullement d’elle. René avait trop de traits de ressemblance avec cette jeune fille pour qu’il put lui plaire beaucoup. Quoique d’une beauté incontestable, ji n’avait point la prestance et l’air cavalier qui séduisent les femmes au premier coup d’œil, et surtout les jeunes personnes. Il avait besoin d’être étudié pour qu'on s’aperçût de tous ses avantages, et, en ce moment, il ne se présentait point sous un jour favorable pour le faire ressortir. La sérénité était indispensable à ses traits noyés et délicats Les plis qu’y çpeusait le souci juraient avec leur ensemble tranquille, et les rides sur son front s'arrangeaient mal et n’avaient pointcette noblesse quelquefois attrayante qu’elles prennent sur des fronts qui couronnent des traits accentués et nerveux. Sa politesse froide et distraite avait quelque chose de blessant pour une jeune fille accoutumée aux attentions et qui les aime. Enfin, la comparaison qu’elle pouvait faire de lui et de son cousin devait beaucoup lui nuire; ce dernier, beau cavalier dans toute la force du terme, 1 œil noir et vif, la moustache brune, le nez au vent, la mine ouverte et brune, était resté dans le souvenir de la douce et romanesque Geneviève comme le type héroïque de l’amant que rêvent toutes les jeunes filles sous la rubrique d’un marj. Jjl- deQuesmes, du-

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rant un séjour qu’il avait fait l’année précédente dans le Poitou, avait fort visité le château de Serizy, et, à tout hasard, il s’était empressé près de la fille du marquis : rompu comme il l’était au commerce des dames, spirituel et bien instruit du beau langage, il ne lui avait pas été difficile de surprendre une enfant dont le cœur s’épanouissait à peine aux rêveries de l’adolescence, et qui ne jetait encore qu’un regard timide vers les ombrages mystérieux de l’amour, pour reporter aussitôt ses yeux sur les pelouses riantes où court l’enfance insoucieuse. Fatigué des intrigues, des liaisons rapides et de tout ce qu’on nommait alors galanterie, il se plut a savourer cet amour voilé, vague et enfantin, dont un regard, une rougeur passagère, un mot indifférent prononcé d’une voix émue, furent tous les aveux, toutes les faveurs. Il partit, emportant précieusement ce souvenir comme un dernier parfum de sa jeunesse déjà endurcie et défleurie ; mais sa vie errante, ses aventures, le firent bientôt évaporer. Il n’en était pas ainsi pour Geneviève; elle avait nourri avec constance ce premier feu de son cœur, flamme divine et pure, tout essentielle, semblable à celle qui devait unir Adam et Ève avant leur chute, et qui, s’éveillant dans l’âme avant le réveil des sens, se dissipe d’ordinaire sans avoir eu recours à la volupté, sans laisser de cendres, mais non sans qu’il nous reste un souvenir aussi durable qu’éthéré.

Dans son innocence, elle se croyait engagée à l’égard d’Antoine. Contente de rêver à lui sous les ombrages de Serizy, ou le soir à sa fenêtre, en contemplant les étoiles (ce qui est un des symptômes de ces amours ingénus), elle ne mettait pas en doute qu’il ne vint quelque jour pour réclamer ses droits, et elle s’endormait paisiblement dans cet espoir. Elle avait appris réeem-

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ment et l’héritage qu’il avait fait, et en gros le reste de son histoire; aussi, ne le voyant pas arriver, elle était un peu découragée, mais non piquée ni courroucée, car nul sentiment terrestre no s’allie à ces flammes candides. Nous avons vu que pourtant le vicomte n’avait point oublié cette charmante enfant; mais il ne s’était point pressé de se rendre à ses pieds, où il ne pouvait déposer d’autre hommage que celui de sa main. Il avait voulu jouir d'abord de sa nouvelle position et des facilités qu’elle lui donnait. Mademoiselle de Serizy était d’ailleurs bien jeune, si bien qu'il s’était laissé prévenir par son cousin sur la vague renonciation duquel il faisait beaucoup trop de foi. Geneviève n’était pas sans avoir, entendu quelque chose du projet que l’on avait formé de la marier au jeune comte de Courchival ; mais ce projet ne l’avait en rien troublée, jusqu’à ce moment où il venait de lui apparaître vivant et flagrant dons la personne de son fiancé. Elle s’échappa donc aussitôt qu’elle le put pour aller dans sa chambre donner à ses yeux la liberté de pleurer, à son sein celle de battre et de se soulever au gré de son cœur tout gonflé : c’était là toutes les protestations qu’elle pouvait se permettre contre la violence qu’elle devait subir sans qu’on s’en doutât. Bien que son père fût pour elle d’une bonté extrême, il ne lui serait jamais venu à l’esprit, pas plus qu’à toutes les demoiselles bien nées de cette époque d’obéissance filiale, qu’il lui fût possible de se refuser à une proposition de son père, et de lui dire pour raison qu’elle avait elle même disposé de son avenir. L’absence de M. de Quesmes la laissait absolument sans secours. Enfin, il n’est pas certain qu’elle n’eût pas trouvé plus de force à résister, si son prétendu eût été vieux, laid et dégoûtant, au lieu d’être beau et jeune. Nous ne croyons pas que l’aversion que l’amour nous inspire

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pour tout ce qui n’est pas la personne aimée aille jusqu’à ne faire aueunedistinetion entre les individus; ceci soit dit sans déchirer le bandeau, sans empiéter sur le privilège d’aveuglement du dieu Cupidon, qui ne s’empare jamais de nous entièrement et nous laisse toujours un peu hommes et femmes, c’est-à-dire plus ou moins raisonnables.

Le marquis de Serizy mit tout d’abord René au courant des espérances, des projets et de l’état de la religion. Beaucoup de seigneurs étaient encore huguenots, parmi lesquels les Rohan, les La Force, les Roye, étaient les plus considérables. Le synode national des Églises réformées de France devait se tenir très-prochainement, et, bien qu’il lut impossible, à cause de la présent^ des délégués du roi, d’y traiter ostensiblement d'autres affaires que celles qui se rapportaient aux institutions, il servirait à couvrir des conférences partielles plus importantes. Les huguenots comptaient sur la mort du cardinal, et il fallait que tout fut prêt pour une levée d’armes quand elle arriverait. Dans le désordre inévitable d’un changement, de règne (car alors c’étaient les ministres qui régnaient, et les rois n’étaient que leurs prêle-noins, encore fort transparents), il serait facile de se rendre maître des anciennes places de sûreté dans le Poitou et le* Languedoc, où la religion dominait encore. Pendant les guerres de la Fronde, où les protestants n'avaient pris aucune part, ils sciaient fort multipliés; l’union qui régnait entre eux augmentait beaucoup leur force, et ils pouvaient espérer de recou- i vrer non-seulement leurs anciens privilèges, mais d’en obtenir de nouveaux. Tout le parti était sourdement organisé : des chefs étaient nommés, des lieux de ralliement étaient assignés, et à jour dit, une armée de cent raille hommes, aguerris par l'habitude de la dç-

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fense personnelle, et plus formidables encore par le fanatisme que par le nombre, pouvait jaillir de ce sol tant arrosé par le sang de leurs pères. Il est merveilleux de voir comme les hommes savent toujours s’entendre et s’unir pour une œuvre d’agression et de destruction, tandis qu’ils sont si mous et si divisés quand il s’agit de résister et de conserver: la possession énerve. Il n’y a que ceux qui n’ont rien qui soient capables d’action. Voyez Rome s’élançant de ses collines pour conquérir le monde, et, quand elle est devenue l’empire romain, quand, en partageant son territoire, elle pouvait faire à chacun de ses citoyens un royaume, elle succombe sous le choc de quelques hordes barbares et inconnues queues armes avaient dédaignées jadis dans leurs marécages et leurs forêts glacées. Voyez les Gaules asservies et partagées par une poignée de Francs ! Voyez l’Asie, l’Afrique, la Grèce et l’Espagne dévorées par une armée d’Arabes qui ne savent que marcher droit devant eux, et ne sont arrêtés en France que par la main de Dieu. Partout le triomphe est aux audacieux, à ceux qui frappent le premier coup. L’homme n’est pas comme le sanglier : la vue de son propre sang l’affaiblit. De sa blessure l’animal ne sent que la douleur qui l’irrite; dans la sienne, l’homme pressent la mort qui l’effraye : au contraire, l’aspeGt du sang de son adversaire l’encourage et l’excite, comme s’il subissait en lui un instinct carnassier que n’a pu détruire entièrement la civilisation.

. Le marquis de Serizy était fort chagriné des conversions ou apostasies qui devenaient fréquentes parmi les protestants tenant à la cour. 11 regardait la cause de la noblesse comme liée intimement à celle du protestantisme. Cette opinion, alors accréditée et qui amena la perte de la noblesse, tirait son fondement des guerres

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de la Ligue, alors qu’une opposition commune, bien que diversement motivée, avait amalgamé deux causes bien distinctes, pour ne pas dire opposées. Les nobles le soulevaient pour s’opposer également aux envahissements de la domination royale et de la force populaire; la Réforme, ennemie de toutes les institutions alors établies, mais trop faible encore pour les heurter toutes de front, s’appuya sur celle qu’elle put le plus promptement attirer à elle; les seigneurs se laissèrent séduire à des idées novatrices, qui devinrent pour eux une affaire de mode, et dont ils ne comprirent ni ne calculèrent la portée : pour jouer imprudemment avec une arme passagère, ils commirent la faute mortelle de soutenir de leur indépendance toute privilégiée des principes d’indépendance générale qui devaient nécessairement tourner plus tard contre eux, lorsqu’ils auraient filtré dans les masses populaires, plus rétives, mais aussi plus tenaces. Nous, qui avons vu et senti, qui voyons et qui ressentons encore la catastrophe sanglante et les déplorables résultats de cette lutte perfide, il nous est facile de juger et d’analyser la conduite de la noblesse dans toutes ses phases; mais le marquis de Serizy et tous les autres, élevés au milieu des ténèbres, ne voyaient dans le protestantisme qu’une question religieuse, qu’il était de leur honneur de soutenir et d’étayer matériellement. Us ne croyaient faire ainsi qu’un acte de franchise et de liberté personnelle, et maintenir simplement leur droit nobiliaire d’opposition sans croire que ce droit put s’étendre et leur devenir préjudiciable; peut-être aussi étaient-ils secrètement poussés du besoin de guerroyer à domicile, enraciné dans les races féodales par les combats chevaleresques.

René, qui ne cherchait dans la rébellion qu’une vengeance immédiate, adopta sans contradiction toutes les

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raisons du marquis. Le vieillard, charmé de sa docilité et de l’ardeur qu’il montrait pour en venir à l’exécution, l'initia complètement à tout le mécanisme et à l’action secrète de ce grand corps qui ne semblait, à l’extérieur, que végéter, voilant sous un feint engourdissement son ambition et son ressentiment. Le jeune comte ne tarda pas à parler du désir qu’il avait de conclure promptement l’union qui avait été projetée entre son aïeul et le marquis. Celui-ci trouva ce désir fort sage et s’en tint honoré. Il fut résolu que le mariage se conclurait dans le plus bref délai possible, afin d’être ensuite tout entier aux affaires. Le marquis communiqua sur-le-champ cette disposition à sa fille, qui répondit la phrase banale en pareille circonstance, savoir : qu’elle n’avait pas d’autre volonté que celle de son père. Ce n’était pas dire qu’elle n’aurait pas eu d’autre désir.

Quelque préoccupé que fût René par le souvenir devenu si pénible de son premier amour et par ses grands projets, il ne put s’empêcher de remarquer l’air sérieux et presque contrit duquel Geneviève accueillit la communication de son père. Il savait bien qu’il n’y avait eu aucune parole d’amour entre elle et son cousin, et la grande jeunesse de la demoiselle éloignait toute idée d’une passion secrète, si toutefois on peut donner le nom de passion à un sentiment si vague et si clos. Il pensa qu’elle avait été effarouchée de la brusquerie de cet arrangement, et peut-être aussi de la mine revêche et de la laciturnité du mari qu’on lui jetait ainsi à la tête, et qui ne lui promettait pas un hyménée bien riant ni bien gracieux. Malgré la disposition intolérante de son âge, qui le portait à rendre toutes les femmes responsables de la trahison de Louise, et tous les hommes solidaires de l’outrage qu’il avait reçu du roi, René^ naturellement généreux, se sentit quelque commiséra-

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tion pour cette innocente victime, sur laquelle il faisait retomber impitoyablement son malheur, et il voulut au moins lui adoucir les bords du calice où il fallait qu’elle bût. Il sentait ou croyait sentir qu’il n’aurait jamais à lui donner l’amour qu’elle méritait certainement, et dont son organisation tendre et frêle lui ferait peut-être un besoin : au moins devait-il lui témoigner les attentions auxquelles elle avait droit et qui pouvaient lui donner le change.

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