‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 16 sur 24 · SL’ ITE · texte numérisé non relu

SL’ ITE

Le jour était déjà fixé pour le mariage. Il devait secéebrer au château même, ce qui, joint aux habitudes retirées contractées depuis longtemps par le marquis, abrégeait extrêmement les formalités. Le contrat ne pouvait éprouver aucune difficulté, mademoiselle de Serizy étant fille unique et héritière des biens de sa famille, et René n’ayant à solliciter l’agrément de personne. Le comte avait donc toute liberté d’entretenir mademoiselle de Serizy, et le marquis, tout occupé de correspondance et d’élucubrations factieuses, les laissait fort souvent en tête-à-tête. Geneviève s’habitua promptement à la présence de René et ne chercha plus à l’éviter; mais elle demeura toujours sur la réserve avec lui, et lui répondait d’une froideur et d’une brièveté qui faisaient bientôt tomber la conversation. Comme chez

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René, la rêverie avait eu une grande part à son éducation. C’était une organisation à la fois logique et exaltée. La vie simple et solitaire contribue à développer dans l’esprit ces deux qualités, qui ne s’excluent qu’en apparence. Mais mademoiselle de Serizy ne portait pas en elle ce poison inquiet, ce besoin d’agitation, triste privilège du sexe masculin, que les femmes n’usurpent que par exception et dans des milieux de désordre et de corruption. Elle était née pour la vie tendre et conjugale, pour une union intime et concentrée en elle-même. Elle était comme le lierre fidèle et caressant, qui aime à suspendre ses étreintes aux mêmes rameaux, à redoubler ses embrassements autour du même tronc, mais qui aussi envahit l’arbre entier, ne lui laisse plus respirer les zéphirs qu’à travers ses guirlandes, l’abrite et l’emprisonne, le décore et le dépouille, le dévore et le soutient à la fois. Quoique les écorces du lierre et du peuplier glissent d’abord l’une sur l’autre, et manquent de points d’attache, à force de se frôler, ils finissent par s’unir, d’abord faiblement, puis davantage à chaque saison, et bientôt leurs sèves et leurs feuillages se confondent tellement, qu’on ne saurait les distinguer. Peutêtre en était-il ainsi de Geneviève et de René, peut-être leurs âmes étaient-elles épouses. Leurs caractères n’avaient de semblable que l’épiderme, et la répulsion que la nature établit entre les animations de même essence ne devait être que momentanée, à moins que la fatalité et la démence, qui portent les hommes a se déchirer eux-mêmes les flancs, ne vinssent élever entre eux quelque circonstance, quelque fait comme une barrière insurmontable.

René avait fini par se piquer un peu de la bouderie obstinée de mademoiselle de Serizy. A son âge, il est difficile de rester longtemps insensible aux dédains d’une

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femme, même d’une femme qui n’exerce sur nous aucune séduction. L’amour-propre fait faire autant et plus de frais que l’amour. Un soir ils étaient-assis tous deux sur un banc de gazon moussu abrité par un grand chêne, au centre d’un bois percé en étoile, qui touchait aux jardins du château. La nature prenait aux rayons du soleil incliné un aspect d’une mélancolique magnificence. Le couchant était chargé de vapeurs de pourpre qui s’éteignaient dans la brume à l’autre côté de l’horizon, et la rosée qui teignait l’atmosphère n’empêchait pas d’en sentir la fraîcheur croissante. Lesombrages frissonnaient sous leurs vêtements dorés, et s’apprêtaient à revêtir le linceul de neige dont les couvre l’hiver, mort passagère et renaissante de la nature végétale. Renc et Genevièvegardaientleur silence accoutumée! se tournaient le dos à demi, l’un regardant le coucher du soleil, l’autre caressant d’une main distraite le cou d’un beau cygne qui la suivait familièrement, et qui s’était couché à ses pieds sur le sable humide. Le jeune homme et la jeune fille rêvaient tous deux ou pensaient, montrant des physionomies à l’unisson du cadre qui les entourait.

René comparait cette taciturne et austère soirée aux fraîches et gazouillantes matinées des bords du Rhône. Sa destinée avait marché du même pas que l’année. Après le printemps, où il avait respiré en même temps les premiers parfums des fleurs et de l’amour, l’été lui avait apporté l’orage et les feux jaloux. Il n’avait fallu qu’une saison pour faner et dissiper ses espoirs et scs illusions, cette verdure de sa jeunesse. Le découragement et l’impuissance avaient envahi son âme, c anine l’automne avait envahi la nature, et il sentait déjà, à trayers ces signes déplorables, le froid de l’engourdissement final, comme on sentait l’hiver à travers l’infé

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condité de l’automne. Sa colère, seul sentiment qui surgit encore dans son âme froissée et abattue par la tempête, et auîour duquel pût graviter son existence, s’émoussait et s’ébranlait déjà, rouiilée et minée par l'impatience, premier symptôme de la faiblesse. Il s’élait révolté, et maintenant il s’effrayait du temps que demandait l’accomplissement de ses vengeances. Attendre l’occasion! attendre la mort d’un ministre, et le concours de cent volontés, de cent intérêts étrangers! Savait-il lui-même jusqu’où il irait? Savait-il si sa volonté ne serait pas bientôt glacée par une de ces paralysies morales qui suivent souvent les grands ébranlements de l’àme? Enfin, René ressentait l’influence languissante de la saison et du crépuscule dans laquelle on est surtout accessible quand la douleur nous a récemment meurtri, et il éprouva le besoin de parler, de se retourner vers sa jeune compagne, vers celte enfant qui semblait avoir le pressentiment de la triste destinée où elle allait se trouver enserrée. Ainsi, lorsque le vent souffle et gémit au dehors, l’enfant éprouve le besoin de se rapprocher du sein de sa mère, moins pour réchauffer ses membres que pour ranimer son âme qui s’attriste de la tristesse de la nature.

— N’esl-ee pas, dit René d’une voix qui, dépouillée de toute son inflexibilité, ne fit point tressaillir la jeune fille en interrompant le monologue de ses pensées ; n’est-ce pas qu’il est étrange de nous voir ainsi engagés et unis pour notre vie par un accord de nos pères? Tandis que les hommes échouent presque toujours dans les projets qu’ils forment pour eux-mêmes, comment se fait-il qu’ils puissent ainsi influer sur l’avenir de leurs enfants? La Providence veut-elle nous apprendre à respecter l’autorité paternelle en la défendant des atteintes railleuses du hasard ? Pourtant, de cette façon, nous nous con-

naissons encore moins qu’on ne se connaît d’ordinaire avant de se lier par le mariage. Une parole de nos pères nous a dispensés de tous discours préalables. — Il est vrai, fit Geneviève. — Est-ce un bien, est-ce un mal? poursuivit René, je ne sais. Je ne serai jamais assez hardi pour décider rien qu’après l’événement. — C’est plus sûr, dit encore Geneviève contrainte de répondre par les pauses que faisait René. — Ah ! reprit le jeune homme, que vous êtes heureuse, mademoiselle, de n’avoir jamais étendu vos regards au delà de ce beau séjour où vous êtes née, où vous avez été élevée. Sans doute, il est bien cruel à moi d’apporter mon ombre dans votre riant soleil; mais il le faut, cela doit se faire. Je voudrais renoncer à votre main que je n’en serais pas libre. Notre mariage est fait là-haut. — Comment cela? demanda Geneviève. — N’avez-vous jamais, reprit René, été entraînée par une influence mystérieuse, tyrannique et inexplicable à agir d’une façon que votre raison réprouvait? N’avez-vous jamais senti votre volonté comme enfermée dans la volonté du démon? Non, sans doute, cela ne vous est jamais arrivé. Votre âme, aussi pure que celle de l’enfant qui vient de naître, est toujours abritée par les ailes de votre ange gardien. Nulle passion n’y a jeté son souffle pénible. Vous vivez sans désirs et sans regrets. Jamais vos regards ne se sont étendus au delà des ombrages de Serizy, au delà du jour du lendemain. L'avenir est pour vous une énigme indifférente. Le passé est dans votre mémoire comme un chant innocent et joyeux que vous chante- j riez encore si ma triste présence ne le faisait expirer sur vos lèvres. — Mais vous-même, dit alors Geneviève, de qui ces paroles clair-obscures excitaient la curiosité, vous ne faites que quitter les lieux où vous avez grandi. Vous n’avez vu ni le monde ni la guerre, et la cour à

peine. Comment donc savez-vous toutes ces choses ? — Regardez, répondit le comte, cette ride qui partage mon front par le milieu. Il y a un an, elle n’existait pas. Mais quand leur germe est dans notre âme, il ne faut pas de longues souffrances pour creuser les rides à l’extérieur. Déjà ployé par les malheurs de mes pères, il n’a faliu qu’une première douleur pour me briser. — Vous l’aimiez donc beaucoup ? — Qui ? demanda René subitement alarmé. — Mais votre grand-père, répondit Geneviève du son de voix le plus simple, et qui dut rassurer le jeune comte.

— Oui, beaucoup, reprit-il alors; aussi était-il au monde le seul être qui m’aimât. Maintenant, je suis seul.

— Mon père vous aime beaucoup, dit faiblement la jeune fille.

— Il est vrai, et j’ai tort 'de ne point compter son amitié; mais au jeune âge on a besoin d’être aimé uniquement d’un sentiment absolu, comme nous aime une mère ou un vieux père...

— J’éprouve, dit Geneviève en l’interrompant, quelque chose de cette influence secrète dont vous parliez tout à l’heure, et qui nous domine malgré nous. Il me semble que, quand je voudrais refuser de vous épouser, ma langue ne pourrait articuler un non.

— Ce mariage vous effraye donc bien ?

— Je suis si jeune et...

— Et moi si vieux, est -ce là ce que vous vouliez dire?

— Non, assurément, mais nous nous connaissons si peu !

— Se connaît-on jamais bien? Les hommes ne peuvent-ils pas se déguiser ? Au moins vous me rendrez cette justice, que je n’ai pas cherché à me farder à vos

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yeux? Ah I Geneviève, pardonnez-moi de vouloir unir •votre destinée si pure à la mienne si troublée déjà ! Mais, que voulez-vous? Je ne puis rester isolé comme je suis. Je suis plus à plaindre qu a blâmer. Vous êtes bonne, je crois....

René prit la main de la jeune fille qui le regardait avec un air de commisération étonnée, et qui le laissa faire; il y posa faiblement et respectueusement ses lèvres. Le marquis de Serizy, qui venait dans une des allées aboutissant au banc où les deux jeunes gens étaient assis, fut témoin de leur apparente intelligence. Il sourit en les abordant. — Mes enfants, leur dit-il, vous oubliez les heures, et que les soirées commencent à devenir bien fraîches, surtout dans le bois. Et l’excellent homme embrassa sa fille sur le front et serra la main de René, qu’il emmena ensuite pour lui commuquer quelques lettres. Ce fut là toute l’explication qu’eurent ensemble les fiancés avant la célébration de leur mariage, qui ne tarda pas au delà d’une semaine. Comme s’ils eussent été tous les deux honteux de la faiblesse où ils s'étaient laissés aller, ils retombèrent l’un dans sa sombre préoccupation, l’autre dans sa molle réserve, et s’évitèrent comme d’un commun accord. Cependant on eût pu découvrir dans les rares paroles qu'ils s’adressaient des tons plus liquides, des inflexions plus intimes, produites par le contact fugitif où sciaient trouvées leurs âmes, et qui annonçaient entre eux une intelligence involontaire. Ce n’est jamais impunément que deux âmes qui doivent souvent être en présence l’une de l’autre se montrent quelque coin de leur nudité, ne fût-ce que pendant un instant. Le jour fatal arriva enfin. Le marquis et le comte étaient allés la veille à la ville pour faire les emplettes, les arrangements néces* saires, et aussi quelques invitations. René ayant désiré

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que le mariage fût tenu secret jusqu’au dernier moment, on n’avait point envoyé de lettres au loin, et mademoiselle de Serizy se trouvait seule au château, avec une vieille cousine de son père, qui devait lui servir de mère.

Geneviève s’était levée de bonne heure. A son réveil, la pensée du changement que ce jour allait amener dans son existence, pensée sur laquelle l’imminence de la chose ne lui permettait plus de s’étourdir, l’avait saisie au cœur, et avait répandu dans tout son sang une fébrile inquiétude. Dans une organisation de sensitive comme la sienne, l’idée du mariage aurait toujours éveillé de craintifs frissons, que rendaient plus pénibles les auspices sévères sous lesquels allait s’accomplir celui-ci, et les causes de répulsion que nous avons indiquées.

Bien que le soleil n’eut pas encore effacé le givre dont la nuit avait poudré la plaine, Geneviève était allée se promener dans le bois. La tête baissée, elle foulait d’un pas lent et traînant ies feuilles desséchées qui jonchaient la terre, elle se berçait de la plaintive harmonie qui s’en exhalait. Les douleurs imaginaires de l'ingénuité se voilent volontiers dans la brume de l’automne, elles en reçoivent un soulagement.

Alors aussi nous aimons à ce qu’on pleure avec nous, et nous en sommes corisoiés. Mais les douleurs réelles d’un âge plus avancé ont besoin de se réchauffer au soleil. Une nature froide pèse sur leurs plaies véritables, et quant aux larmes de la sensibilité passagère, on sait alors ce qu'elles valent. On a assez de ses peines intérieures sans chercher au dehors des motifs d’attendrissement. C’est qu’alors on subit les douleurs, et dans la jeunesse on se les invente et on les nourrit autant qu’on peut. Mademoiselle de Serizy nourrissait ainsi

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