‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 17 sur 24 · SIS · texte numérisé non relu

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les siennes en se promenant dans une allée que, dans le secret de son cœur, elle avait nommée l’allée des Souvenirs. C’était là que M. deQuesmes lui avait dit les plus jolies phrases, et avait attaché sur elle ses regards les plus émus et les plus émouvants. Aussi était-ce un adieu qu’elle venait dire à cette allée, et elle songeait même aux moyens de la faire fermer et d’empêcher que dorénavant personne n’y passât. Charmant et innocent enfantillage comme il n’en éclôt que sous des tempes encore ombragées de ces boucles plus blondes et plus soyeuses qui bordent le front des enfants, et que l’innocence conserve à celui des vierges 1 Comme Geneviève était au plus profond de ses ressouvenus et de ses désespoirs enfantins, elle entendit dans les feuilles le bruit d’un pas précipité, et, en se retournant, elle vit venir à elle la personne qu’elle attendait le moins assurément, M. de Quesmes. Elle crut d’abord qu’elle rêvait; mais c’était bien lui. Il était en costume de voyage, botté et éperonné, le fouet à la main, ce qui, dans un cavalier aussi galant et aussi formaliste, indiquait un grand empressement. Il était fort pâle et défait: sa blessure en était probablement la cause, mais, aux yeux de mademoiselle de Serizy, qui n’avait point connu celte circonstance, cela pouvait passer sur le compte d’une douloureuse émotion. Malgré la surprise, elle avait, avec la timide pudeur de son âge, renfermé sur le champ dans son âme tout ce qui l’agitait, et nulle trace n’en était demeurée sur son visage coloré légèrement par l’air froid du matin. Elle avait déjà, par anticipation, quelque chose de la dignité de l’épouse, qui, si elle n’est point maitresse des impressions de son cœur, sent qu’elle doit, au moins, ne point les laisser transpirer, et en dérobe tous les battements sous les chastes plis du voile nuptial.

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— Je suis heureusement inspiré, mademoiselle, dit le vicomte après les premiers compliments, sans avoir été averti. J’arrive juste pour votre mariage, auquel je m’intéresse doublement à cause de vous et de mon cousin. La pauvre Geneviève ne put répondre a cette phrase équivoque que par une révérence. Elle avait besoin de se raffermir avant de risquer de parler. — J’en ai appris la nouvelle à Blois, poursuivit il, et j’ai fait diligence, afin d’assister à la célébration. J’espère que ma présence ne sera point regardée comme indiscrète. Seconde révérence de la demoiselle. — Tout le monde trouve cette union des mieux assorties, et moi, en particulier, elle est faite pour m'enchanter. Mon assentiment est sans doute très-inutile, mais si l’on neparlaitque dessujetsqui nous touchent directement, la conversation serait bornée. — Mon père, dit alors Geneviève, sera charmé de vous voir, et je suis fâchée qu’il ne se soit pas trouvé ici pour vous recevoir; mais il ne peut manquer d’arriver d’un instant à l’autre. — Je savais que je vous trouverais seule, mademoiselle. Un silence suivit cette parole lancée directement. — Je ne suis point seule, dit enfin Geneviève. Madame de ParJaillan, qui doit me servir de mère, est au château. Elle s’inquiète peut-être de mon absence. — Madame de Pardaiilan n’est point si matinale. Ce besoin de se promener le matin ne tient que les demoiselles qui sont sur le point de se marier, et qui attendent leur fiancé, ou bien encore les gentilshommes qui, comme moi, n’ont point de beaux rêves à faire sur l’oreiller. — Et qui, comme vous aussi, ont toute liberté d’agir à leur guise, ajouta Geneviève d’une voix un peu plus animée que précédemment. — Ah l dit M. de Quesmes rompant la glace tout d’un coup, malheur à moi de n’avoir pas usé de cette liberté pour accourir ici dès que j’ai eu une fortune à déposer à vos

pieds! Oui, il est vrai, je ne dois m’en prendre qu’à moi-même de mon malheur. Mais comment m’imaginer, quand je vous ai vue, l’an dernier, jouant et courant encore comme une enfant dans cette mêmealléeoù nous sommes, comment m’imaginer qu’un an à peine écoulé votre sort serait irrévocablement fixe, qu’une barrière invincible vous séparerait de moi, et que ce serait mon cousin... — N’oubliez pas, interrompit mademoiselle de Serizy, que j’étais liancée à lui dès lors par la volonté de mon père, et que ce soir je serai sa femme. — C'est donc bien de votre consentement, mademoiselle ? On ne vous force donc pas... — Je ne puis comprendre ce que vous voulez me dire, monsieur le vicomte. — Alors, pardonnez-moi, mademoiselle, car je mé suis trompé grossièrement, mais aussi bien cruellement ; j’avais cru... Mais à quoi bon parler des imaginations nées des désirs de mon cœur, puisque maintenant tout est dit? Oubliez tout le reste* et recevez seulement mon compliment. Mon cousin est assurément un parti très-satisfaisant : le nom, la fortune, la ligure, l’esprit, tout y est. Il n’a pas encore de position; mais cela ne peut manquer de venir. — Et puis, dit mademoiselle de Serizy, il est si seul, si triste ! — A h ! voilà, dit le vicomte. Pour ce dernier avantage il lui est commun avec bien d’autres. N’importe ! — En vérité, reprit Geneviève, voilà une querelle bien étrange I — Je vous supplie encore une fois de m’excuser, mademoiselle, je suis souffrant. — En effet, vous êtes fort changé. Permettez-moi donc de vous quitter, et d’aller donner des ordres... — Oh! ne vous occupez pas de moi, je vous en supplie. Je ferai peut-être mieux de repartir sur-le-champ. — Vous ne le pouvez, monsieur; mon père ne le trouverait pas bon. — Eh bien 1 je boirai le calice jusqu’à la lie.

Geneviève quitta alors le vicomté. Elle marcha jus-

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qu’au château d’un pas lent et convenable; mais arrivée à l’escalier, elle le monia rapidement jusqu’à sa chambre. Son premier soin, en y entrant, fut de se regarder dans le miroir de sa toilette, sans doute pour voir si son visage avait su, aussi bien que scs discours et sa voix, se défendre de tout symptôme d’émotion trop vive. Puis elle se jeta à genoux et y demeura un quart d’heure immobile, les moins jointes, les yeux fixes, et raidie dans In volonté d’une prière mentale. Elle ne so releva que lorsque son sein eut cessé de se soulever tumultueusement et eut repris sa calme respiration, et elle ne regarda point à sa fenêtre, qui donnait pourtant sur l’allée des Souvenirs. Semblable au guerrier qui, en attendant le combat, soupirp et s’amollit le cœur au souvenir de la pairie et des liens qui l’y rattachent, s’alïei mit soudain à la vue de l’ennemi, elle s’était trouvée forte au moment du danger. Sa pudeur virginale et sa fierté de demoiselle avaient couvert son cœur comme une cuirasse et comme un bouclier. Elle pouvait être contente d’elle. Elle avait fait vaillamment et noblement, et Dieu 8vait été pour elle. Sa fuite avait élé un triomphe.

Antoine, demeuré seul dans le bois, après avoir vu disparaître mademoiselle de Serizy, avait coupé d’un coup de fouet une pousse tardive et rougeâtre de chêne qui n’en pouvait mais. — Allons, dit-il en maugréant, je suis battu par ces enfants. La petite fille est déjà comtesse jusqu’au bout des ongles. L’esprit de contradiction est si fort enraciné dans la femme, qu’elle veut même contredire ses propres sentiments. J’aurais bien dû me souvenir du sonnet que je citais à mon cousin :

.... Il faut, pour être sage.

Tout en attendre, et n’en espérer rien.

C'est parfaitement vrai, et j’ai été, moi, parfaitement

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fou . Au diable! Il faudra donc chercher ailleurs. C'est dommage, car cetie dot eût merveilleusement fait pour m’aider à payer mon régiment et réparer la brèche que mon damné... non, mon excellent frère a pratiquée au domaine de Genouillac, sans compter celle que je suis menacé d’y faire moi-même. Par chien! non, je ne m’en irai pas, je me donnerai le petit plaisir de gêner leur joie jusqu’au bout. Je m’amuserai fort des regards de compassion que je pourrai surprendre à la demoiselle. Et puis, je suis curieux de voir la mine que me fera mon traître de cousin. Ah ! je lui promets bien de revenir le visiter dans six mois d’ici.

Ce soliloque n’était pas inutile pour expliquer l’entretien précédent, et nous apprendre jusqu'à quel point nous devions ajouter foi à la passion dont M. de Quesmes y avait fait montre, passion un peu en discord avec ce que nous connaissons de son scepticisme et de sa légèreté. C’était un de ces caractères qui ont la manie de parader continuellement, vis-à-vis'd’eux-mêmes aussi bien que des autres, et qui s’abusent souvent les premiers, qui s’enivrent de leurs rôles, et qui ensuite, en dépouillant le personnage, vont jusqu’à déchirer leur propre vêtement, toujours au delà ou en deçà du vrai, et n'accusent jamais la médiocre température voilée sous une glace ou des ardeùrs superficielles. Il eût dû naître comédien, car le rôle de courtisan devait finir par lui sembler monotone.

Le marquis et le comte ne se firent pas longtemps attendre. Le premier, tout affairé et tout rayonnant, fit à M. de Quesmes un accueil à la fois cordial et distrait, lui dit que c’était le ciel qui l’envoyait, et le laissa bientôt aux soins de René, qui gardait son imperturbable gravité. — Avouez, mon cousin, dit le vicomte, que j’aurais le droit de me plaindre de vous. — Je ne dis

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pas non, répondit René. — D’abord, poursuivit Antoine, pour la façon dont vous êtes parti de Paris sans me venir voir, me sachant malade. — Le comte de Ch&rny et le chevalier de Béthune m’avaient rassuré sur votre état, et je n’étais point disposé à faire des confidences à personne. — A moi moins qu’à personne, je le conçois. Ensuite, je serais peut-être aussi fondé à me plaindre du peu de franchise de vos procédés avec moi au sujet de mademoiselle de Serizy. Vous aviez à peu près renoncé à vos droits sur elle en ma faveur. — Depuis cette époque, les circonstances ont changé. — Il est vrai : d’ailleurs vous pouvez arguer de ce que votre renonciation n’avait point été formelle; mais au moins deviez vous m’avertir et m’éviter de venir me casser le nez, comme je le fais en ce moment, ce qui est fort peu gracieux. Enfin, vous avez gagné la partie, mais ce n’est pas en jouant cartes sur table. — J’ai eu des raisons ipour agir ainsi. Je savais que vous trouveriez facilement un parti aussi brillant que celui-ci, et moi, je n’avais pas le loisir de chercher. Enfin, il n’y avait entre vous et mademoiselle de Serizy aucun engagement de cœur.

— Qu’en savez- vous? Croyez-vous à tout ce qu’on dit?

— Je crois au témoignage de mes yeux. — A la bonne heure. Au surplus, je ferai, quant à la forme, la part qu’a dû y apporter le fiel de vos disgrâces; et, quand au fond, je n’oublie pas que j’ai été votre hôte et que je vous ai quelques obligations. — Qu’à cela ne tienne, mon cousin, vous êtes relevé de ces obligations, fort légères en vérité. — Ah ! très-volontiers. J’accepte, et de grand cœur. En échange, je vous promets de ne pa ^ manquer l’occasion de prendre ma revanche du tour que vous m’avez joué. — A votre aise. 11 ne tiendra pas à moi que ce jeu ne continue. — Comptez que j’aurai toutes les facilités pour vous répondre ; car il est pro-

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bablc qu’avant un mois je serai bon catholique et d’autant mieux en cour. — C’est à merveille. Changeant ainsi de religion, vous n’aurez point de difficulté à changer d'amour. — Sur ce dernier point, je vous le cèilc, mon cousin. J’espère vous prouver que je suis cependant capable de consiance. — Bravo 1 cette hostilité occupera notre existence. La mienne en avait besoin.

Comme nous sommes ici sur un terrain que nous

devons respecter, je crois pourtant qu il serait i onvenable de conclure uno trêve jusqu’à demain. Quoique ennemis, nous n’en sommes pas moins de môme race et de même sang, et il y a des égards dont nous ne pouvons nous dispenser. Demain je gagnerai pays. — Soit, j’accède à voire proposition, à charge de revanche pour le jour de vos noces. — Jusqu’à demain donc, je suis votre cousin et votre assistant. — Et moi tout à vous. Excusez-moi sur l’occupation d un pareil jour, si je ne vous tiens pas courtoise compagnie. — Par exemple, ce cher cousin, je voudrais bien voir que vous vous gênassiez en rien pour moi. A propos, avez-vous des nouvelles de votre sœur ? — Prenez garde, mon cousin, vous rompez déjà la trêve. Je suis bien aise cependant d’avoir occasion de vous dire qu’à défaut d’autres motifs d’inimitié entre nous, votre conduite envers cette enfant en a créé un éternel. Peu m’importe que le hasard soit pour beaucoup dans votre crime ! Je ne puis pas m attaquer au hasard. — Vous avez raison, mon cousin. Dieu protège ceux qui aiment et soutiennent leurs pa-

rents.

René sortit sur cette phrase qui réveillait en lui de douloureux souvenirs, et Jaissa le vicomte enchanté de la joute de persiflage qu’il venait de livrer, et où il avait eu enfin le dernier mot. 11 était comme les joueurs habiles qui n’aiment à gagner que les parties savamment

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disputées. Il voulait vaincre et non pas égorger. Cet état de satisfaction momentanée lui permit de donner à sa toilette tous les soins convenables. Le costume serré et galant que l’on portait alors était admirablement propre à faire ressortir sa belle taille, et convenait on ne peut mieux à sa mine et à sa tournure cavalières. Il était en deuil aussi bien que son cousin, et cette circonstance tournait à l’avantage de celui-ci, qui n’eût pu autrement soutenir la comparaison, du moins aux yeux des femmes, plus touchées d’ordinaire d’une figure mâle et fière que d’une beauté délicate et détaillée- René avait senti, de son côté, le besoin de se parer. Ses cheveux blonds tombaient en boucles épaisses et soyeuses sur un col de point de Venise, et il portait une profusion de dentelles. Cette magnificence un peu efféminée ne lui était point ridicule, à cause de sa jeunesse et du caractère reposé et pur de sa tête, dont les traits tout adolescents eussent mieux convenu au page qu’au chevalier d’une dame, sans leur expression pensive et profonde. Une moustache brune et veloutée tranchait sur la pâleur de son visage, dont le ton mat et uni contrastait harmonieusement avec le noir brillant et capricieux du satin de son justaucorps. Au résumé, il était fort bien ainsi. Il pouvait ne pas plaire, mais non être trouvé laid.

Le contrat fut signé le soir avant lé souper, où ne se trouvèrent que de purs protestants, en petit nombre, alliés ou anciens amis du marquis. Mademoiselle de Serizy, virginalement vêtue de blanc et parée de diamants et de peUes, gardait toujours sa réserve, qui n’allait point cependant au delà de celle qui sied en pareille circonstance. Le comte de Courchival était d’une taciturnitéquine lui messeyaitpas non plus, et que la singularité de son air empêchait de trouver étrange. Ce fut M. de Quesmes qui tint durant tout le repas la clef

de la conversation. Il fit gloire de ne laisser percer aucun dépit et de montrer un esprit plus libre, plus brillant, plus enjoué que jamais. Il fut extrêmement goûté de toute la compagnie, qu’il amusa fort par le récit burlesque de la sédition de Provence, et de ses propres mésaventures dans file de la Camargue. Il trouva piquant ensuite d’intéresser tous ces esprits huguenots et provinciaux à la description des fêtes et des magnificences de la cour; il assaisonna si finement et si gracieusement cette description, qu’elle fit épanouir jusqu’aux fronts sévères du marquis et de madame de Pardaillan.

M. de Serizy lui demanda des nouvelles de quelques seigneurs protestants qui suivaient la cour, et dit à ce propos qu’il ne concevait comment ces seigneurs pouvaient rester attachés à la cour, après la façon ingrate et cruelle dont leurs frères en avaient été traités, ajoutant qu’ils feraient mieux d’apostasîer entièrement. — Sur ce dernier point, je suis de votre avis, monsieur le marquis, dit le vicomte; aussi me convertirai-je trèsincessamment. Comme chacun se récriait à ce blasphème : — Ne voyez-vous pas, dit le marquis, que ceci est une plaisanterie de M. de Quesme3? Il n’y a que son air de sérieux. Ne vous y trompez pas. — Sérieux ou plaisant, reprit le vicomte, je le pense comme je le dis, et le ferai comme je le pense. — Oh! dit le vieux seigneur, celle-ci est trop forte. Vous aurez beau faire, je n'y mordrai pas. — Vous le croirez au moins quand vous le verrez. — Je ne le verrai pas et je ne le crois pas. — Si je n’étais retenu, par ia crainte d’effrayer ces dames, je vous ferais un serment capable de vaincre votre. crédulité, monsieur le marquis. — Ce détour est très-adroit, dit René. — Adroit vous-même, mon cher cousin ; car il n’est pas certain que vous ne vous convertissiez pas encore avant moi. — Vous parlez de con-

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version et nous d’apostasie, dit le comte ; il nous est peu facile de nous entendre.

René et Geneviève furent mariés à minuit, dans la chapelle et par le chapelain du château. Tout se passa on ne peut mieux. Les fiancés prononcèrent avec une gravité parfaite et sans la moindre marque d’hésitation le mot qui les faisait époux, et le ministre les bénit avec * toute l’autorité et fonction désirables. M. de Quesmer. n’eut pas à enregistrer le moindre augure défavorable. Ainsi fut scellé ce nœud indissoluble où se trouvaient serrées cependant bien des causes de tiouble et d’ennui. C’était aux yeux du monde une union aussi bien assortie que possible, et le monde n’avait peut être pas tort : il y avait entre les deux époux un accord moral et physique qui devait triompher des répulsions passagères basées uniquement sur des circonstances. — Quand René entra d ns l’appartement de la comtesse de Courchival, il la trouva assise dans un grand fauteuil placé aussi loin que possible du lit. Elle était enveloppée • d’une robe de chambre de taffetas blanc, les bras croisés sur son sein et le cou entouré d’une écharpe, si bien qu’on ne lui voyait que la tête, ce qui ne l’empêchait pas d’être charmante dans cet ajustement. Elle était de ces femmes dont les séductions sont toutes voi lées et échapperaient à l’analyse, et qui charment plus par la façon gracieuse dont s’arrangent toujours les plis de leur vêtement, que d’autres par l’exhibition de;, beautés les plus vivantes.

Geneviève, à la vue du comte, fit un mouvement pour se lever, mais celui-ci, sans mot dire, la prit, aussitôt parla main et la reposa sur son, fauteuil; puis il alla prendre un siège et s’assit auprès de la jeune fille, qui le suivait d’un regard onduleux et inquiet. René était encore dans son costume de la journée. La lu-

mière qui éclairait la chambre plus abondamment qu’il n’est d'ordinaire ne montrait sur son visage, toujours pâle, que l’expression de douce gravité et de sérénité nébuleuse qui lui était habituelle. — Geneviève, dit-il d’une voix posée et demi confidentielle, je sais très bien que vous ne m’aimez pas. Assurément je n’ai pas le droit de m’en fâcher. Vous avez accompli maintenant tout ce que je pouvais attendre de vous. J’ai demandé votre main à voire père, il me l’a accordée; vous vous êtes soumise. Je ne sais pas si cette soumission vous a causé quelques larmes secrètes, quelques insomnies ignorées, car j’ai toujours vu sur votre front la même sérénité candide, et je ne pouvais certes prétendre à m’immiscer dans le sanctuaire de votre cœur. Miné par de grandes et profondes douleurs, que plus tard je vous confierai, trop jeune cependant pour m’envelopper d'avance dans mon linceul, j'avais besoin de liens qui me rattachassent à la vie, et je ne me sentais pas la force de rechercher, de cultiver votre affection. Je vous ai épousée. Vous êtes attachée à moi irrévocablement; vous portez mon nom, il faut bien que vous vous intéressiez à moi. Cela me suffit. Vous n’avez à redouter de moi aucune tyrannie Je suis votre ami, votre protecteur, rien de plus. Vous pouvez continuer à vivre sous ma tutelle aussi tranquille que vous avez vécu sous celle de votre père. Je ne vous importunerai jamais. Peut-être auraisje dû vous donner d’avance ces explications, mais je n’ai pas voulu risquer la moindre entrave à notre mariage. J’ai pensé que vous ne pourriez pas toujours m’éviter. Vous voyez maintenant que vous avez eu tort de me craindre autant Me pardonnerez-vous de vous avoir épousée ? — Je n’ai pas le droit de vous en vouloir, puisque vous êtes malheureux. Vous agissez généreusement avec moi; je vous remercie. — Vous serez donc

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mon amie? — Oui, votre amie. — Et vous n’aurez pas peur de moi? — Comment cela se pourrait-il? répondit-elle en lui tendarîtspontanément sa main, dont René effleura légèrement avec ses lèvres le satin moite et rosé.

Le comte se retira, laissant la jeune fïlle livrée aux réflexions que devait faire naître en elle une pareille péripétie. Le lendemain matin 1 , son beau-père entra dans sa chambre avec un sourire malicieux dans les plis qui cerclaient ses yeux. — Eh bien! mon gendre? dit-il. -- 'Eli bien! monsieur mon beau-père, répondit tranquillement René. — Pardieu, vous savez bien ce que je veux vous demander. — Sur ma parole, je ne vous comprends point. — Allons donc! vous savez bien, je suppose, que vous n’avez point passé la nuit dans votre chambre. — Je sais parfaitement le contraire. — Voilà une discrétion qui frise le mensonge, mon ami, car votre lit n’est pas même foulé. — Cela est tout simple, je ne me suis pas couché. — Voulez-vous dire que vous n’avez pas dormi? — Non, car j’ai dormi quelque peu ce matin dans mon fauteuil. — Allons! il faudra donc que j’interroge madame de Pardaillan. Heureusement votre visage n’est pas si discret que votre bouche. — Ce n’est point de la discrétion, mais de la franchise. Madame de Courchival a dormi aussi tranquillement que mademoiselle de Serizy a dormi hier : du moins il n’a. tenu qu’à elle. — Ouais ! s’écria le marquis ouvrant des yeux effarés, est-ce vraiment vrai? Et alors qu’estce que cela veut dire? Est-ce que, par hasard, mon gendre, vous ne sauriez pas pourquoi ou comment i’on se marie? — J’ai, reprit froidement René, des idées sur tout cela. Je connais encore tres-peu madame de Cour- ' chival... — Alors, monsieur, pourquoi l’avez-vous épousée? — Pour faire connaissance avec elle. K’esf-ce

pas un bon moyen? — Peut-être, mais vous vous en servez fort mal. — Je n’ai point agi de la sorte sans beaucoup de réflexion... — Trop, parbleu ! C’est ce d nt je me plains. — Enfin, je ne crois pas qulune jeune fille ; puisse, malgré toutes les cérémonies nuptiales possibles, déposer d’un jour à l’autre la pudeur craintive de son âge, ni qu’elle puisse savoir mauvais gré à l’homme qui a pour elle de sembjables ménagements et qui veut attendre que ses droits soient ratifiés par un amour amené insensiblement par l’intimité. — Au nom du ciel! qu'est-ce que c’est que ces subtilités-là? Nous donneront-elles des enfants? Ma fille, monsieur, est votre femme. 11 me semble que cela peut la dispenser de devenir votre maîtresse. En vérité, je me suis bien trompe sur votre compte. — Je vous supplie, mon cher beau-père, de suspendre votre jugement et de me laisser faire. Le bonheur de votre fille, le mien, dépendent de la manière dont je me conduis. Geneviève, vous le savez, est une âme d’une rare délicatesse et qu’un rien pourrait froisser à jamais. — Oui, je sais, elle est un peu romanesque. Je ne dirai donc plus rien, mais faites au moins, mon gendre, qu’elle vous aime bientôt.

Le vicomte de Genouiilac partit de Serizy comme il l’avait promis à son cousin. — 11 parait, mon cher, lui dit-il en le quittant, que vous vous êtes très-bien conduit. Votre beau-père me l’a dit. Je vous laisse savourer votre lune de miel. Adieu.

Il lui serra la main, monta à cheval, et, après avoir passé la grille : — A bientôt 1 lui cria-t-il.

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