LES SAINTES-MARIES
Le lendemain, le soleil se leva dans un horizon sans nuage; une brise fraîche agitait les feuilles des vieux ormes compagnons et contemporains du vieux chùteau, et promettait de tempérer les ardeurs du midi : car en Provence, une belle journée du mois de mai ne garde pas longtemps la fraîche humidité du matin. René
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était pâle et soucieux : ses yeux fatigués annonçaient qu’il avait mal dormi. Il se leva de bonne heure ; mais après s’être vêtu et équipé pour la chasse, il demeura près d’une heure en rêverie auprès de sa fenêtre, les yeux tantôt fixés sur le vif azur des cieux ou sur la verdure tendre des arbres et ne regardant sans doute ni les uns ni les autres, mais plutôt en lui-même. Enfin son attention se fixa sur un faucon qui, descendant du haut de l’air, enfermait peu à peu dans les spirales de son vol un pauvre pigeon .fasciné. Ce spectacle devait intéresser un chasseur. Il n’est rien de plus beau à voir qu’un lévrier qui enlève un lièvre, si ce n’est un faucon qui lie un oiseau. La noble chasse au faucon, tant aimée de nos ancêtres, était alors bien tombée en désuétude, mais on la cultivait encore dans les provinces éloignées, et René en était particulièrement amateur. Cependant ce jour-là sa disposition était si étrange, qu’au moment où l’oiseau de proie, arrivé à son point, s'abattait sur sa victime, René saisit vivement son fusil qui se trouvait près de lui tout préparé, et il tira. La portée était bonne et le coup bien ajusté, car le faucon et le pigeon tombèrent tous les deux.
*■ — Diable, s’écria René en se penchant par la fenêtre, je n’ai fait qu’abréger ses souffrances. Est-il mort? cria-t-il à Paulin, qui, se promenant dans la cour, était accouru au bruit.
— Non, non, monsieur, il a seulement les plumes des ailes coupées, et il est étourdi de la chute. Je ne lui vois pas de sang. Mais, en vérité, je crois que c'est votre gerfaut Gorgerin que nous avons perdu il y a trois mois, la première fois qu’on le lançait. Je suis bien aise de le retrouver, car c’est un noble oiseau plein de qualités, si on parvient à le discipliner.
— Mais le pigeon, le pigeon ? demanda René,
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— Ah ! le pigeon, il doit être bien malade, car les ongles de Gorgerin sont bien aigus; mais non, il n’a pas grand’chose, c’est une jolie colombe blanche, vraiment. Ah ! ah t il a un ruban bleu à la patte, et sur le ruban je vois des lettres 1
— Vraiment ! Eh bien, garde-le, je vais descendre.
Cet incident léger, mais singulier, avait tout à fait distrait René de sa mélancolie ; il descendit en grande hâte, et, sans regarder Gorgerin, que Paulin lui présentait d’abord, il prit avec un grand ménagement dans ses deux mains la colombe toute tremblante, et sur le ruban bleu bordé d’argent qui entourait ses pieds roses il lut le nom de Louise de Lamperière. S’il vous est arrivé quelquefois de trouver un mouchoir ou des gants imprégnés d’un parfum féminin, si cela a suffi pour vous faire bâtir tout un roman et vous remuer jusqu’au fond de l’âme, vous comprendrez que René tressaillit en lisant ces mots, et que son visage se colora subitement. Sinon, vous pouvez, comme Paulin, préférer le faucon.
— Mets ce pauvre oiseau dans une cage, Paulin, et engage mes gens, s’ils ne veulent me mettre en courroux, à faire en sorte qu’il ne lui arrive pas malheur. C’est de la colombe que je te parle.
— Et Gorgerin, monsieur, est-ce qu’il faut le tuer ?
— Non, puisqu'il faisait son métier. Rends-le au fauconnier; mais je ne crois pas qu’il en fasse jamais rien.
— Ah çà, vous l’avez donc reconnu, monsieur, que vous avez tiré dessus ?
— A une pareille distance, es-tu fou ? je voulais seulement l’empêcher de tuer ce pauvre animal.
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Ceci passait l’intelligence de Paulin, qui se borna en conséquence à remplir les ordres de son maître.
René, après avoir fait à son grand-père sa visite accoutumée, monta sur son cheval d’arquebuse, et partit plus joyeusement que ne le faisait augurer son mélancolique lever.
Quant à Paulin, il ne savait s’il devait être ou fâché ou satisfait; il pensait que, si la veille il lui avait été refusé d’aller aux Saintes-Maries, ce matin il se trouvait pourtant sur le chemin, de sorte qu’il avait autant de raison pour se réjouir que pour s’attrister ; mais l’un pouvait fâcher son maître et l’autre le porter à changer de nouveau d’avis par humeur de se voir deviné. Ainsi, il tâchait de garder une figure impassible. Bientôt au reste la chasse s’empara du gentilhomme et du piqueur, et ces soins firent diversion aux pensées de l’un et de l’autre, pensées qui n’étaient peut-être pas sans avoir un lien commun.
Quoi qu’il en fût, le maître et le valet, l’un tirant, et l’autre rechargeant le fusil et ramassant les pièces abattues, et tous deux échangeant quelques paroles sur les coups singuliers, se trouvèrent au bout d’une couple d’heures sur la route qui va d’Arles aux Saintes- Maries, et réciproquement. Cette route, d’habitude fort solitaire, et que l’on peut parcourir en entier sans rencontrer un seul être vivant, était alors aussi peuplée qu’une rue de Paris, et présentait un spectacle que les yeux d’un solitaire devaient trouver curieux et ceux d’un jeune homme attrayant. Les belles filles d’Arles passaient dans tout l’éclat de leurs atours printaniers, les unes brunes, les autres blondes, presque toutes également remarquables par la fraîcheur de leur teint et par la régularité de leurs traits. Arles est proverbiale pour la beauté de ses femmes, et maintenant que tout est
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dégénéré, elle justifie encore cette réputation. On peut la traverser en entier sans voir un laid visage, au rebours de Paris, où l’on peut se promener tout un jour sans découvrir une jolie femme. C’est un héritage que cette ville impériale tient du peuple-roi, et qui, mieux que des théâtres et des statues, témoigne de l’amour que les Romains lui portaient.
Au xvii° siècle, les Arlésiennes se vêtaient d’un costume qui rappelait celui des antiques Romaines, et qui s’alliait bien avec leur beauté imposante. La partie la plus remarquable de ce costume était le drolet, sorte de tunique à manches courtes, qui se mettait par-dessus la robe et qui a été remplacée par la mante espagnole. Leur coiffure a changé aussi : mais dans tous les temps elles se sont fait remarquer par la coquetterie de leur chaussure, qui compose une partie d’autant plus importante de l’habillement, que leurs jupes ne descendent guère qu’à mi-jambe.
Alors comme aujourd’hui, elles employaient de préférence les étoffes claires et brillantes; mais leurs robes dessinaient les hanches au lieu de les ensevelir sous des plis innombrables. Qu’elles y prennent garde, les aimables filles, un étranger qui ne ferait que passer dans leur ville pourrait; en inférer que l’exquise pureté de leurs formes commence à s’altérer, et quiconque y séjournera deux jours attestera que ce serait calomnie.
René s’était donc arrêté à regarder au passage toutes ces belles et brillantes créatures, les unes à pied, les autres à cheval ou assises sur des charretons, riant de leur beau rire amoureux, ou babillant dans leur harmonieux langage avec des voix à la fois veloutées et vibrantes, qu’elles accompagnent de façons et de gestes d'une grâce inimitable, car rien chez elles n'est perdu pour la séduction.
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Plus d’une tête se retourna vers le jeune chasseur, mais il n’y fit guère attention ; l’ensemble de ce tableau mouvant était assez frappant pour que d’abord on ne s’arrêtât point aux détails. Et puis, comment choisir dans ce flux de' beautés qui se ressemblent presque toutes et qui pour un adorateur de Mahomet eussent semblé être une incarnation de son paradis? Les hommes formaient des groupes séparés, suivant une coutume générale dans les pays méridionaux, et leur costume sévère et large formait avec celui des femmes un contraste d’un bel effet. Quoique nerveux et bien faits, les Arlésiens n’approchent pas de leurs femmes pour la noblesse et la beauté des formes; c’est une de ces races où l’on observe entre l’homme et la femme des différences analogues à celles qui séparent le mâle de la femelle chez certains animaux.
René voyait avec un dégoût qui prenait sa source dans son éducation sérieuse, des infirmes et des malades interrompant la vive allure de cette foule; les uns se traînaient eux-mêmes à l’aide de bras et de béquilles, d’autres portés sur des brancards ou des voitures, et tous témoignant un fervent espoir de guérison; mais quel catholique eût voulu les retrancher de cette scène dont ils étaient l’àme ? Sans eux, elle eût perdu son caractère naïf et n’eût plus été qu’une parade vide de sens, une sorte de Longchamps subalterne.
Les pèlerins n’appartenaient pas tous aux classes de la bourgeoisie et du peuple. De temps en temps on voyait se mêler à leurs rangs des litières armoriées et entourées de valets galonnés, qui ne pouvaient contenir que de nobles dames, quels que fussent leur âge et leur figure. On voyait même un assez grand nombre de gentilshommes chevauchant avec une suite proportionnée à leur rang et à leur fortune; alors l’impiété n'était
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point encore du bon Ion, et la religion n’était point entrée dans le domaine de la mode. Elle faisait partie des sentiments et non du costume. Les équipages des gens nobles arrêtaient les regards de René, mieux que ne faisaient les groupes les plus riants et les plus fleuris des Arlésiennes. Le jeune homme semblait chercher quelque visage de connaissance.
— Je ne crois pas, dit-il à Paulin, avoir vu passer la livrée de Lamperiôre. Ainsi tu n’auras pas perdu grand’chose.
— Elle n’a pas dû suivre cette route, monsieur; d’ailleurs Marie ne pouvait pas être aux Saintes avant midi, et il n’est guère à présent que onze heures.
— En vérité, poursuivit René, c’est une singulière tentation; mais j’avais quelque curiosité de voir ce cortège rassemblé. Il me semble que ce doit être un spectacle varié et divertissant. Après tout il n’y a pas grand danger pour moi à voir de près ou de loin la sotte idolâtrie de ces ignorantes gens, v
Paulin, fidèle à son système de neutralité, ne répondit rien et se borna à suivre son maître qui, sans plus songer à la chasse, poussa son cheval dans la direction des Saintes-Maries. A mesure qu’ils en approchaient, le chemin était de plus en plus encombré par la foule des pèlerins qui débordaient même dans les champs situés de chaque côté. Les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre pour ne point causer d’accidents. Dans ce pays désert, la science de la voirie est si peu avancée que l’on n’a point prévu le cas où deux voitures peu- ' vent se rencontrer ou se dépasser sur une route, et lorsque ces circonstances se présentent, il faut suivre ou rétrograder jusqu’à ce que l’on trouve un embranchement pour s’y réfugier.
La petite ville des Saintes-Maries était bien loin de
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pouvoir fournir des logements à tout ce monde. Elle n’avait pas envie, pour le plaisir de se gonfler d’uno population si nombreuse, de crever dans ses murailles comme la grenouille dans sa peau ; mais elle s’était ceinte d’un camp dont les tentes blanches lui formaient comme un vêtement de fête et abritaient ses visiteurs, dont quelques-uns pourtant étaient obligés de bivouaquer. Le retour de ce jour, unique pour elle dans l’année, avait éveillé de grand matin la vieille et taciturne église, qui, regardant à travers les créneaux qui la couronnent comme une forteresse, et se voyant toujours choyée, faisait joyeusement chanter ses cloches.
René eut quelque peine à loger ses chevaux, et n’y parvint qu’en en délogeant d’autres à prix d’argent, ce dont il ne se fit pas scrupule : son éducation solitaire ne l’avait pas habitué à de grands ménagements. Ce- • pendant, soit par une communication magnétique de la ferveur qui animait toute cette foule dont il était pressé, soit l’influence des miracles qui fermentaient dans l’air, ou simplement l’effet que le spectacle solennel devait produire sur une vive imagination, toujours est-il que le jeune seigneur protestant se sentit plus pénétré qu’il n’eût voulu l’avouer à son aïeul et à luimême. Suivant le mouvement général, il fut bientôt porté sur la place qui se trouve sur le flanc de la trois fois sainte église. Là il s’arrêta, et, spectateur unique, il se plaça sur une petite élévation d’où il pouvait voir à l’aise les nombreux acteurs de celte solennité. Les uns entraient dans l’église pour demander des grâces, offrir des ex-voto en reconnaissance de * celles qu'ils avaient précédemment obtenues, ou simplement pour faire leurs dévotions ; les autres en sortaient rayonnants de zèle, d’espoir ou même de joie, car
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déjà dans les groupes animés qui entouraient le lieu saint on racontait les miracles qui venaient d’avoir lieu et ceux qui s’étaient accomplis depuis la dernière fête. Un enfant était tombé du haut de l’église par l’un des mâchicoulis : sa mère déplorée n'avait eu que le temps de le recommander aux saintes, et elle l’avait trouvé én bas tranquillement assis sur le gazon d’une tombe. On montrait des gens qui, venus avec des infirmités et des béquilles, n’emportaient que les dernières; des possédés qui chantaient des cantiques en l’honneur des saintes femmes qu’ils blasphémaient le matin, des sourds qui commençaient à entendre, et des aveugles près de devenir borgnes. Outre ces miracles épanouis, il y en avait beaucoup qui germaient, n’étant pas de nature à éclater tout d’un coup, comme celui dont avait été l’objet une femme qui, frappée d’une stérilité de dix ans, avait l’année précédente eu recours à l’intercession des saintes pour en être délivrée, et revenait cette année avec un enfant sur chaque bras, chaque enfant tenant un marmouset de cire destiné à l’ornement de la chapelle et à l’édification des pèlerins.