‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 4 sur 24 · GAUTIER · texte numérisé non relu

GAUTIER

Sur ces entrefaites, les valets revinrent avec les chevaux. René présenta son genou à mademoiselle de Lamperière pour l’aider à se placer en selle. Il admira sans doute la petitesse de son pied et en savoura la pression; puis il s’élança sur son cheval, et, profitant delà permission tacite que la jeune dame lui donnait de l’accompagner, il s’avança avec elle jusqu’au bord de la mer, dont les Ilots tranquilles et les côtes sans accidents n’offrent là qu’un spectacle peu remarquable.

— Après tout, fit la demoiselle, ceci est assez triste. — Pensez-vous, mademoiselle, r partit René, que tout ce qui peut plaire doive rendre joyeux? — Vraiment,

DOM GIGADAS 27

la gaieté est une bonne chose. — Je connais peu le rire, et j’eusse été malheureux si rien ne pouvait dédommager d’en être privé. — Dieu qui a fait l’homme et la femme l’un pour l’autre, avait sans doute ses raisons en arrangeant qu’ils ne pouvaient jamais se comprendre parfaitement. Ehl eh! après tout, cela n’est pas nécessaire pour faire connaissance.

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton demi-solennel, demi-ironique, par un troisième interlocuteur, sur lequel l’attention du jeune couple se trouva naturellement attirée. C’était un petit vieillard enseveli dans une cape brune, et qui, assis sur le bord d’un bateau de pêcheur échoué sur le sable, paraissait s'être livré aussi à la contemplation de la mer.

— Quoi, s’écria Louise, est-ce vous, Domine ? Comment vous trouvez-vous ici? Pourquoi ne vous a-t-on pas vu au château? Mon père va-t-il donc arriver?

— Voilà des interrogations bien vives, mademoiselle, pour un pauvre vieil esprit comme le mien; j’essayerai cependant d’y répondre. Pour commencer par le dernier point, qui estle plus important, je vous dirai que monsieur votre père est encore à Paris, et que vous pouvez être sans inquiétude sur sa santé. Quant à moi, je ne suis point allé à Lagny, parce que je n’avais nul message à vous porter, et que d’ailleurs j’étais triste. Je suis venu en ce lieu pour tâcher de voir comment les saintes s’y prennent pour opérer si rapidement des guérisons qui nous donnent tant de mal, à nous pauvres médecins terrestres; mais, quoique femmes, elles ne paraissent pas disposées à dévoiler leur secret. Comment je suis ici maintenant? Mais en chair et en os, selon toute apparence, et aussi en pensée depuis que je vous ai aperçue avec ce jeune gentilhomme, mademoiselle.

— Bien, Domine, je vois avec plaisir que votre esprit

DOM OIGADAS

a moins vieilli que vous ne le dites. Mais vous ne me demandez pas comment je me porte moi-même?

— Ce serait, madame, de la part d’un homme de ma profession une question inconvenante et assez sotte. A votre vue seule je puis m'assurer et vous assurer que vous vous portez bien, fort bien , on ne peut mieux, mieux que votre compagnon, surtout.

— En vérité, dit René étonné et presque choqué delà familiarité du vieillard, serais-je donc si malade sans m’en douter?

— Il n’est point nécessaire que vous le sachiez, monsieur.

— ■ Comment cela ? dit René en riant. Il me semble...

— Ah! monsieur, interrompit mademoiselle de Lamperière, je vois que vous ne connaissez pas dom Gigadas, autrement vous n’exigeriez pas qu'il vous explique tous ses dires.

— Mademoiselle, reprit le vieillard, vous dévoilez

bien légèrement mon incognito. Comment voulez-vous que je m’explique maintenant ? D’ailleurs, le lieu même n’est pas trop convenable. Sachez, monsieur, continuat-il en se retournant vers René, que je ne suis pas seulement médecin, et que mes regards vont plus loin que les choses apparentes et présentes. Il y a en vous et autour de vous beaucoup de mauvaises influences; mais nous en triompherons avec l’aide de Dieu et l’agrément des saints. Ne riez pas, mademoiselle, car c’est très-sérieux. ,

Cela dit, le singulier vieillard salua, et s’en alla à pas lents le long de la mer, et bientôt il parut très-occupé de ramasser les coquilles éparses sur le sable.

Louise et René, après l’avoir un instant suivi des yeux, mirent leurs chevaux au trot et gagnèrent la

DOM G1GADAS

route sans rentrer dans la ville. Marie et Paulin, qui de leur côté mettaient le temps à profit, suivaient à une petite distance. Le valet de mademoiselle de Lamperière se tenait lui-même par discrétion à quelque distance de ce couple subalterne.

Us n’avaient pas fait beaucoup de chemin, lorsqu’un coup de fusil tiré derrière et par-dessus leurs têtes sur un beau flammant qui avait attiré leur attention, les fit retourner subitement. Bien que volant à une grande élévation, loiseau avait été frappé à la tête; il s’abattit lourdement sur la terre où il demeura sans bouger, ses belles ailes roses et noires étendues dans toute leur envergure, son cou et ses pieds allongés. L’auteur de ce coup remarquable n était autre quê l’individu qui avait tenu tête à René et que mademoiselle de Lamperière avait nommé Gautier. Il était monté sur un petit cheval blanc à tous crins et plein de feu, de la race qui s’élève en liberté dans les pacages salés de la Camargue. Il avait déjà replacé sur son dos son long fusil, et retenait un gigantesque chien de montagne qui eût voulu s’élancer dans l’eau pour ramasser la victime gisante parmi les joncs d’un ilôt.

— Oh! oh! dit René en s’approchant de lui, vous êtes un adroit tireur, et, j’en réponds, un homme aussi hardi que vigoureux. Je suis fâché de vous avoir menacé tout à l’heure. Envoyez-moi votre oiseau pour nous réconcilier. Voici ma bourse en échange.

— Monsieur, répondit Gautierfroidementet fièrement,' mon oiseau est à vous si vous voulez le prendre. J’ai voulu seulement essayer si je me rappelais mon ancien métier. Pour la bourse que vous m’offrez, je n’en ai nul besoin, et, en aucun cas, je ne voudrais l’accepter.

— J’espère qu'au moins vous ne refuserez pas ma main, monsieur, et si des excuses..,

DOM GJGADAS

— Ne m’en fn i les pas, monsieur. L’affront que vous m'avez fait publiquement ne saurait pas plus être effacé par des paroles que par de l’argent.

— Que prétendez-vous donc alors, monsieur? demanda le jeune seigneur d'un ton hautain.

— Rien que rester votre ennemi; car la seule satisfaction qui pût valoir ici, vous me la refuseriez sans doute, et vous feriez bien. Un gentilhomme ne doit pas déroger. Je ne le suis pas, niais je suis bon cathoique, et, à ce titre encore, il ne doit y avoir rien de commun entre nous. Les catholiques et les protestants ne peuvent être unis qu'à la façon de la colombe et du faucon que vous avez séparés ce matin. Vous êtes vous-même assez bon tireur, nions eur, pour que l’adresse des autres ne vous étonne pas, et d'assez bonne race, après tout, pour ne pas la craindre.

— Assurément, monsieur, j'ai fait tout ce que je pouvais et ce que je devais. Je me retire. Soyez mon ennemi tout à votre aise.

Comme dans les dernières paroles de Gautier il se trouvait quelques mots qui semblaient lui être adressés, mademoiselle de Lamperière éleva aiorsla voix, et lui dit un peu vivement qu’il montrait un fanatisme et des prétentions fort déplacés, et qu’elle espérait que, sans plus de réflexions, il allait changer de ton et réparer ses torts; mais cet homme singulier ne répondit qu’en la saluant aussi humblement que possible, et, mettant son cheval au galop, il disparut par un chemin de traverse.

— Cet homme, dit llené, ne me parait pas aussi méprisable que je l’avais pu croire d abord et que vous me l’avez dit vous-même, madame. Sa ligure, sa tournure et sa façon de s’exprimer ne se sentent point de la condition que son équipage annonce. Ou le prendrait facilement pour un seigneur déguisé.

DOM GIGADAS 31

— Point; ce n’est qu’un simple berger; son nom est Gautier Violais.

— Êtes-vous certaine de cela, madame?

— Très-certaine. Sa mère a été au service de ma grond’mère. Comme il montrait de l'intelligence, mon père le prit en affection et voulut en faire quelque chose. Son éducation a élé excellente. 11 a voyagé; il a môme fait la guerre; mais son mauvais caractère et son orgueil ridicule lui ont toujours nui et l ont obligé de revenir se faire berger dans son pays. Du reste, il a toujours montré le plus grand dévouement à notre famille : c’est là, sans doute, la cause de sa conduite envers vous. Et puis, on a beau faire, ces gens-là sont toujours aveuglés par leurs préjugés populaires.

Ces derniers mots soulevaient une question où René se fût encore trouvé en opposition de sentiments et d’idées avec sa belle compagne. Il changea donc le sujet de la conversation, et parla du singulier vieillard qui s’ctait, un peu auparavant, jeté à travers l’entretien des deux jeunes gens.

— Ainsi, dit René, j’ai enfin vu ce fameux dom Gigadas dont j’entends parler depuis si longtemps.

— Vous ne laviez jamais vu? Je ne croyais pas qu’il y eût personne par ici à qui il fût inconnu. A la vérité, il est presque toujours absent depuis quelques années; cependant il parle souvent de votre famille et il semble la connaître.

— En effet, il a été autrefois attaché à mon grandpère et à mon père. J’en ai souvent entendu parler par nos vieux domestiques, tantôt comme d'un très-habile et savant homme, tantôt comme d’un joyeux compère, tantôt comme d’un rusé coquin. Il est maintenant espion du cardinal, à ce que l’on dit : ce n'est point un titre pour se présenter au château de Meyran.

DOM GIGADAS

— Je ne crois pas, monsieur, que Domine soit disposé à espionner pour le compte de personne, quoiqu'il le fasse peut-être parfois pour sa propre satisfaction. Il est fort indépendant de caractère, et nullement intéressé. Le peuple le regarde comme une sorte de sorcier bienfaisant. Les gens de sa classe en font assez de cas pour qu’il ait été plusieurs fois consul à Ailes. Ses paroles, toujours bizarres et emphatiques, renferment souvent de sages conseils, et des personnes du rang le plus élevé ne dédaignent pas de le consulter. Il recherche, par goût plutôt que par vanité, les personnes d’une condition au-dessus de la sienne, quoique à l’entendre il ait eu quelquefois à s’en plaindre. Voilà ce que j’ai ouï dire à mon père sur son compte. Quant à moi, je l'aime beaucoup : il est malicieux, sans être méchant; il sait d’ailleurs beaucoup de choses, et le mystère dont il s’entoure est plus amusant qu'effrayant.

— C’est au moins un personnage très-singulier. Il doit être fort âge : car je l’ai toujours entendu nommer le vieux Gigadas.

— Personne no l’a vu jeune; il était déjà blanc et ridé lorsqu’il vint à Arles. On b croit Italien; mais il ne s’explique jamais sur cet important objet : du reste, il parle toutes les langues. Il est médecin, chirurgien, apothicaire, astrologue, alchimiste, mécanicien, poète même. Il sait tout, et il étudie toujours : il prétend qu’il a encore une longue carrière devant lui ; et il est si vert et si leste, que cela me semble fort probable. Pourtant il a eu bien des chagrins, et il est très-sensible ; il a perdu successivement tous ses enfants; et, quoiqu’il regarde comme indigne d’un sage de se laisser aller à l'affliction, il est parfois sombre et taciturne comme les déserts que nous traversons: celui qui le

DOM GIGADAS

lait parler alors ne doit pas redouter les traits du sarcasme.

— Je croirais plus volontiers à la malignité de sa langue qu’à la tendresse de son cœur : car personne, et jusqu’à mon vieil écuyer, qui est aussi dur que l’acier, ne parle de dom Gigadas qu’avec une certaine circonspection. Cela peut venir d’ailleurs de l’appréhension 3u pouvoir occulte et réel qu’on lui attribue. Quant à moi, sans votre assertion, madame, j’aurais cru son cerveau un peu dérangé.

— Il n’en est rien, soyez-en sûr. Il dit souvent que ce n’est pas uniquement sa faute si on ne le comprend pas.

— Je le souhaite pour lui, quoique ses dernières paroles dussent me faire désirer que ses discours n’aient pas toujours un sens caché.

Un moment de silence suivit alors. René était plus occupé qu’il n’eût voulu l’avouer de ce vieillard, dont les paroles, obscurément ironiques, lui étaient tombées sur la conscience; puis il lui avait annoncé des dangers inconnus, présage toujours désagréable, si peu fondé qu’il soit. Ce fut mademoiselle de Lamperière qui la première interrompit cette rêverie par quelqu’un de ces propos insignifiants qui n’ont pour but que d’en amener d’autres. Les deux amants défilèrent alors le chapelet de lieux-communs que deux amoureux commencent toujours par réciter ensemble.

La jeune dame était du même âge que René : mais elle connaissait bien mieux que lui le monde et les tours du langage, quoiqu’elle eût été bannie fort jeune de Paris par la mort de sa mère. Elle avait été élevée à Marseille par une tante qui, vieille et infirme, avait récemment quitté cette ville, par peur des troubles qui l’agitaient, pour venir habiter le château de Lagny,

DOM GIGADAS

où sa nièce s’ennuyait fort. Cette jeune personne n’avait en effet d'autre distraction que la promenade, sous l’escorte obligée de ses domestiques, et la différence d’éducation devait lui rendre cette réclusion bien plus pénible qu’à René. La coquetterie de mademoiselle de Larnperière était aussi décente que possible, et ne la portait pas à désirer rien aut re chose que d'avoir, non loin de sa demeure, un beau et noble jeune homme qui pensât à elle, et qui, cherchant à la rencontrer, brisât quelquefois la monotonie désespérante de ses promenades. Que cela pût être dangereux, elle était assez étourdie pour ne pas l’examiner, assez innocente pour s’en étonner, et assez (ière pour le nier.

L’histoire délia palomba liberata fut d’un merveilleux secours b ces aimables enfants. La reddition de l’humble oiseau fut débattue comme celle d’une ville conquise. René protesta qu’il ne le remettrait qu’entre les mains de sa maîtresse, craignant trop qu'autremont il ne lui arrivât un nouvel accident, dont lui, René, serait responsable et qu’il ne se pardonnerait pas. D’un autre côté, il ne pouvait aller au château de Lagny : le cas était donc des plus embarrassants. Pour terminer, mademoiselle de Larnperière dit enfin qu’elle irait, suivant son habitude de chaque jour, se promener le lendemain matin sur le bord du Rhône, vis-à-vis de l’île des Passereaux, et que là, en présence de Marie, pourrait s’effectuer la remise de la captive. Cet arrangement ne pouvait pas rencontrer d’opposition, et la satisfaction qu’en éprouva René fut telle, qu’il déploya pendant tout le reste du voyage une grâce de pensée et une facilité d’élocution dont il était lui-même étonné, et dont jouissait sans détour la fée qui avait fait jaillir ces dons des replis de son âme, où jusqu'alors ils étaient demeurés inutiles et ignorés.

DOM GIGADAS

Quoiqu'on eût mis les chevaux au pas pendant la négociation, comme ceia était nécessaire pour la mener sagement, et qu’ensuite on leur eût, malgré leur accès d’impatience, conservé la même allure, on finit cependant, tout en devisant doucement et ingénument, par arriver au lac de Saint-Gilles. Après le passage de la rivière, René, à la requête de mademoiselle de Lamperière, la laissa coatinuer sa route sans l'accompagner plus loin.

Page 1