LES RENDEZ-VOUS
René était demeuré sur le bord de la rivière à regarder s’éloigner mademoiselle de Lamperière, qui, s’avisant un peu tord qu’eile avait lentement voyagé, mit son cheval au galop et disparut promptement. René se dirigea alors vers le château de Meyran. Il était rêveur, on le croira sans peine, et plus d une fois il retourna la tête, comme s il eût craint que sa charmante compagne ne lût déjà perdue pour lui. Son regard se fixa tristement sur les sombres tours du manoir paternel qui se dressait devant lui, austère et désagréable comme un reproche qu’on ne veut point écouter. L’ombre glaciale et prot slant* de ces murailles solitaires contrastait grandement avec le beau rayon du soleil nouveau et catholique qui venait de réchauffer le cœur du jeune gentilhomme, et qui, loin d’en être éteint, ne pouvait qu’en devenir plus brillant et plus précieux. Avant de pénétrer sous le portail, René interpella son domestique qui rêvait de son côté, quoique moins mélancoliquement sans doute.
— Il me parait, lui dit-il, que tu n’es pas partoul
DOM G1GADAS
aussi perclus de langue qu’en ma présence. Tu as raconté là-bas l’histoire de ce matin à qui a voulu l’entendre. Je sais bien que c’était un coup trop remarquable pour que tu pusses t’en taire; mais si, pour y joindre celui du flamtnant, tu dis un mot de tout ce qui s’est passé aujourd’hui, tu attireras sur ton dos une série de coups d’une autre espèce, et qui peut-être ne seront pas de ton goût.
De ces paroles péremptoires, Paulin conclut simplement qu’il était urgent qu’il se lût, et prit facilement une résolution qui servait ses propres intérêts. Décidé à se laisser aller au courant qui le sollicitait, et à voguer les yeux fermés sur le fleuve inconnu de l’Amour, sans écouter les tristes voix des préceptes rigides qu’il laissait sur la rive, le lendemain René se rendit dès la pointe du jour sur le bord du Rhône. Il vint seul, appor- . tant la colombe dans sa carnassière, et il eut tout le temps de parcourir et de détailler le lieu où devait se passer cette entrevue. Le choix en faisait honneur au goût et à la prévoyance de mademoiselle de Lamperière : car on eût difficilement trouvé un site heureusement agreste et qui convint mieux à de tendres rendezvous. C’était une petite prairie basse ou un seyonal , comme on dit dans le pays, qui, entrainée dans le lit même de la rivière et couverte par les eaux à l époque des grands crues, conservait pendant les chaleurs une fraicheur charmante. Des figuiers aux feuilles larges et opaques, et de grands peupliers blancs que des vignes sauvages enlaçaient jusqu’au sommet de leurs guirlandes vigoureuses et chevelues, formaient à ce réduit un abri naturel contre les vents, le soleil et les regards des passants. Il était caché également à la vue de l’autre rive par une petite ile semblable à une corbeille de saules, de ronces et de roseaux où chantaient inces-
samment des essaims d’oisillons, d’où lui était venu sans doute le nom d’ile des passereaux. Une petite cabane ruinée et envahie parla végétation avait autrefois abrité dans cet îlot quelque pêcheur, et y figurait encore comme une gracieuse fabrique.
La jeune dame arriva enfin, après s’être fait attendre juste le temps convenable. Il va sans dire qu’elle était accompagnée de Marie. René l’aborda avec un peu plus d’embarras que la veille, vu qu’il avait eu beaucoup plus de temps pour se préparer, et leurs saluts furent aussi cérémonieux et aussi soigneusement accomplis que si leurs pieds eussent foulé le tapis d’un salon à regards d’Argus et non l’herbe d’un pré mystérieux. La demoiselle se dédommagea de cette contrainte en embrassant et caressant sa chère petite colombe. René offrit de lui livrer le faucon coupable; mais mademoiselle de Lamperière, qui, en noble fille, avait quelquefois chassé à l’oiseau, répondit qu’elle faisait beaucoup d’eslime d’un vaillant gerfaut, et que, si celui-là voulait devenir soumis et n’attaquer que le gibier qu’on lui désignerait, elle lui pardonnerait volontiers. Cependant la suivante, véritable Artésienne, à ta jambe fine et aux yeux noirs, s’était tout d un coup éprise d’une grande envie de papillons, et courait pour en attraper, afin sans doute de ne point rester inoccupée. Son éloignement rendit un peu de liberté à l’entretien. On se promena, puis on s’assit. On recommença de se promener, et le jeune homme offrit son bras à la demoiselle qui l’accepta. On s’assit de nouveau, mais cette fois derrière un épais buisson, car le soleil devenait brûlant. La conversation avait subi des phases semblables. Des phrases polies et des compliments enjoués, on en était venu aux pensées banalesetà des insinuations assez sérieuses sur l’amour, entremêlées de réflexions sur la singularité de leur ren-
DOM GIGADAS
contre et de leur position On parla des impulsions irrésistibles, du bonheur de deux cœurs bien unis, de liens indissolubles, de belle flamme et d’éternelle constance, toutes choses que les pauvres enfants ne connaissaient qu’en théorie, et qu’ils récitaient bucoliquement en guise de préparation et de catéchisme amoureux. C’était une véritable bergerie, du Racan tout pur. La bergère, qui s’était édifiée de la lecture de Clélie et de l’Astrée, et qui avait souvent assisté à de galantes conférences entre les beaux-esprits et les belles dames de la Provence, pouvait se montrer plus savante et mettre en ses dires plus de finesse et de recherche. Leberg< rsuppléait à ce qui lui manquait de ce côté par une vivacité et une expression passionnée qui eussent été plus grandes encore si la réserve de sa compagne ne lui eût imposé.