‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 6 sur 24 · LE BERGER · texte numérisé non relu

LE BERGER

Il en est cependant qu’on trouverait fidèles.

Mais sans doute on rirait de ces parfaits amants.

Ainsi controversaient-ils, sauf le rhythme; cariln’esl pas certain que cette passion naissante se révélât, comme l’ivresse dos compagnons de Pantagruel, par une manie de versifier. Il fallut ce jour-là se séparer

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sans qu’un aveu eût clé hasardé, et môme sans se promelire, autrement que dts yeux, de se revoir bientôt, tant ils étaient dominés par celte bienheureuse et charmante timidité qui fait trouver plus de jouissances dans la vue seule de l'objet aimé, que plus tard dans la réussite complète et prévue d’un plan de séduction. Dans le premier âge, l'amour e.-t un poème; plus tard, ce n’est qu’une entreprise.

Deux jou:s s'écoulèrent pendant lesquels René ne revit pas mademoiselle de Latnpcrière. Il en passa les matinées sur le bord du Rhône, assis à la place où elle s’était assise, place où il eût voulu élever un autel, pour quelle ne fût pas profanée.

Le soir, il alla errer aux alentours du château de Lagny, dont il s’approcha plus qu’il n’avait encore fait; mais ce fut en vain. En revanche, son image ne le quitta point un instant. Il se rappelait toutes ses perfections, sa grâce, son esprit, et dans ses réflexions il achevait de déifier cette séduisante créature. Tout occupé de s’éprendie d’elle, il ne se demandait point quel retour il en pouvait espérer II ne songea pas une seule fois aux obstacles nombreux qui devaient traverser son amour; mais la fatalité ou le démon, comme on voudra l’appeler, y avait songé pour lui et se réjouissait d'jà sans doute des maux qui en résulteraient. René n’était point encore assez habitué à la dissimulation pour que l’inquiétude de son cœur ne le rendit pas soucieux. Son aïeul lui-même s’en aperçut, et, l’attribuant à l’ennui d’une inaction que l’âge de son petit fils ne pouvait plus souffrir, il lui dit que bientôt peut être il y aurait quelque chose à faire pour lui. Cette parole, qui naguère eût rempli de joie le jeune homme et l’eût fait rêver de comba's et de gloire, le trouva pour lors indifférent, et il se borna à répondre que son aïeul connais-

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sait ses sentiments, et qu’il espérait que dans l'occasion sa conduite ÿ répondrait. A peine s’aperçut-il qu’il mentait. C’était l’habitude qui faisait mouvoir ses lèvres, tandis que sa pensée était devers Lagny.

Le troisième jour, tandis que René était à regarder couler l’eau du Rhône, n’attendant point encore mademoiselle de Lamperière, parce que la matinée était trop peu avancée, il entendit un pas léger froisser l’herbe derrière lui, et, en se retournant, il la vit, belle, souriante et toute rose, soit de la marche, soit d’émotion. Les transports de René, que l’attente avait fait fermenter, réclalèrent au choc de cette surprise. Il se précipita vers sa maîtresse.

— Ah ! Louise, s’écria-t-il, j’ai cru que je ne vous reverrais jamais. — Ce n’a pas été ma faute, répondit elle ingénument.

Et tout fut dit. René dit à Louise qu’il l’aimait, qu’elle était tout pour lui, sa vie, sa pensée, ses espérances ; il la supplia de ne point s’offenser de sa hardiesse, protesta qu’il n’avait pas été maître de lui en la voyant si subitement, promit de lâcher désormais de l’aimer en silence, si elle le voulait, et jura de l’aimer toujours et malgré tout. A quoi la belle répondit, comme elles répondent toutes, par quelques mots entrecoupés dont le ton seul indique le sens, et qu’il faut que leur interlocuteur leur arrache et leur apprenne à répéter intelligiblement en les répétant d'abord lui-même sous forme d’exclamations plus ou moins bruyantes, plus ou moins folles, suivant le lieu, le temps et les circonstances.

— Hélas! et moi aussi, je suis insensée. — Parlez 1 Faut-il que je vive ou que je meure?... — Que voulezvous que je vous dise? Ne vous ai-je point écouté? — Eh bien? — Ah! quelle cruauté! — Moi cruel! quand je meurs à vos pieds, attendant un mot de pitié. — Ah!

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plût à Dieu que ce sentiment vous suffît! — Au moins laissez-moi espérer que vous m’aimerez un jour. — Oh! mon Dieu, ne voyez-vous donc pas... — Que je vous importune? — Que je vous aime? — Vous m’aimez! tu m’aimes! elle m’aime! Ciel! terre! ai-je bien entendu? est-ce possible? Répétez-le, au nom du ciel, que je l’entende encore une fois, mille fois, toujours. Et la chère créature répète doucement ce mot, qui semblait n’être sorti de sa bouche que comme un soupir suprême, novissimum verbiim.

Elle le répète encore en souriant tristement, et encore, jusqu’à ce qu’elle arrive par degrés à l’expression la plus passionnée qu’elle soit susceptible d’y mettre. Rarement cependant est-elle obligée pour cela de recommencer jusqu’à mille fois, et quant à toujours, c’est un mot qui s’intercale, sans aucune signification, dans tous les discours des amants, comme félicitations dans les récitatifs des opéras italiens, comme à la bonne heure t dans les conversations des marins en mer, et tous ces mots ne servent que pour arrondir les phrases et comme une^ ponctuation articulée.

— M’aimerez-vous toujours? — Toujours! Et vous? — Toujours!

C’est un mot très-doux à l’oreille, et sur lequel la note joue très-bien, voilà tout. C'est une caresse et non un serment. Personne ne s’y trompe, que ceux qui prennent plaisir à être trompés, et ceux-là assurément n’ont pas le droit de se plaindre.

Louise et René étaient donc convenus qu’ils s’aimaient d’un amour mutuel qui s’était révélé à eux dès la première lois qu’ils s’étaient rencontrés sur le chemin de Nimes; car il en est toujours ainsi : du moins on le dit et on se le laisse dire. L’amour aspire non-seulement à l’éternité à venir, mais à l’éternité passée. Puis

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ils tombèrent également d'accord de s’aimer toujours, malgré tous les obstacles qui s’opposeraient certainement à leur union, et ils avaient d'autant plus de raison de parler ainsi, que c était peut-être à cause de ces ob tacles qu’ils se dépêchaient tant et tenaient si fort à s’aimer. N’ayant point d'anneaux qu’ils pussent échanger, ils se contentèrent de joindre leurs mains, ce qui valait mieux, du moins pour le moment, et Louise, ayant cueilli une petite branche de vigne, la rompit en deux et en donna une partie à lîené. De tous les gages d’amour, ceux qui prov iennent des végétaux sont assurément les plus emblématiques ; mais, en les donnant, on est ordinairement de bonne foi, et c'est une malice du hasard qui fait sans doute que l'on s'avise plutôt de cueillir une (leur qui doit bientôt s’en aller en poussière, que de ramasser un caillou qui durerait éternellement. Il faut convenir aussi que la (leur est plus gracieuse et plus commode : il en est de même des amours faciles et passagers.

Quand l’ivresse des premiers serments fut un peu calmée, les amants furent bien obligés de redescendre du ciel sur la terre et de jeter un coup d’œil sur leur avenir, coup d’œil qui fut timide de part et d autre, leurs désirs se trouvant dès l’abord en opposition avec des volontés responsables. Ceci mêla de l’ombre à leur joie; mais bientôt leur jeunesse reprit le dessus, et ils burent à longs traits les délices d’une tendre causerie, chacun ne regardant plus que dans les yeux l'un de l’autre, qui lui renvoyaient précisément l'impression qu'ils en recevaient, comme il arrive de deux miroirs placés parallèlement, lesquels, dans celte situation, nous offrent une image de l'infini aussi vide, aussi insaisissable que les projets éternels des amants.

En attendant, Louise et René résolurent do profiter

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du présent qu’ils avaient à eux, soit que l’avenir dût être heureux ou malheureux, vaste ou borné, et ils se promirent de se voir chaque jour dans ce lieu charmant et consacré par leur double aveu. Rien n’y troubla d'abord leur bonheur, et nul vent jaloux ne souffla sur le buisson ardent de leur amour, qui brûlait au bord du Rhône, comme le buisson que vit Moïse au bord du Nil, d'une flamme toujours renaissante et alimentée par elle-même. Mais un matin, René, qui avait été retenu un peu tard par une indisposition de son aïeul, trouva au rendez-vous, non pas sa maîtresse, comme il s’y attendait, mais un pêcheur qui, assis sur le bord de la petite ile, s’occupait flegmatiquement b raccommoder des ülcts. Ce qui était plus grave, c’est que la cabane avait été restaurée et les buissons qui l'encombraient élagués; ces soins annonçaient chez le nouvel insulaire des projets d'occupation peu favorables au mystère de la prairie.

— Ilolb 1 mon homme, cria René, vous ne devez pas trouver beaucoup de poisson à cet endroit. Vous n’avez qu’à aller m’attendre au château de Meyran, je vous arrangerai d'une bonne pêcherie dans un étang, et d’abord je vous dédommagerai de celle que vous avez perdue. — Merci, monsieur, répondit le pêcheur avec un calme légèrement ironique, je me plais beaucoup ici, et je ne pêche que pour m’amuser. Celte cabane a appartenu à mon père; je l’ai rachetée, ce n’est pas pour la revendre. 11 me parait que je trouverai toujours à m’en débarrasser; car, ce matin, il est déjà venu une jeune dame qui m'en a offert tout ce que je voudrais.

René fut contraint de s’en retourner. Comme il traversait la cour du château, très-contrarié de ce contretemps, et ruminant par quels moyens il pourrait y remédier promptement, il fut arrêté par le vieux Ber-

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trand, osseux et^igantesque soudard que René avait toujours vu aussi ridé et aussi vigoureux, et qu’il eût imaginé quelquefois être une machine à ressorts d’acier recouverte de parchemin, n'eût été son dévouement et sa bonne humeur.

— Monsieur le vicomte, dit l’écuyer d’une voix rude et creuse, il y a de singulières nouvelles et qui vont vous dérider, ce qu’elles auraient pu faire pour moi aussi autrefois, mais à présent, au contraire, le rire me ride.

— Paulin te dira la raison de cela, Bertrand. Mais qu’y a-t-il donc? — Il y a, monsieur, que ce matin j’ai rencontré tout près d’ici se promenantde long en large, un serviteur de la maison Lamperière, une espèce de berger savant, nommé Gautier. Comme je me préparais à lui demander ce que je pouvais faire pour lui et à lui donner à choisir entre une volée de coups de bâton et deux ou trois lardons, il m’a abordé, disant qu’il avait ù me parler. Savez-vous ce qu’il m’a conté? Que vous courtisiez sa jeune maîtresse, et que vous vous trouviez incessamment sur son chemin, ajoutant, chose assez sage, qu’il ne pouvait résulter de cela que des maux, et qu’ainsi il était du devoir des bons serviteurs des deux familles de faire leur possible pour les prévenir, et il m’a invité à en parler au préalable à M. le comte. Après tout, c’est un garçon qui parle fort bien.

— Et que lui as-tu répondu?

— Moi, monsieur, je lui ai ri au nez et lui ai dit que si jamais un gentilhomme de votre nom se trouvait sur le chemin des Lamperière, ce ne pouvait être qu’avec un dessein de vengeance; car, lui ai-je dit, vos maitres sont les débiteurs des miens, et s’ils n’ont plus de sang à nous donner, il nous est permis de nous payer auire* ment. Vous pensez bien que je ne voulais que le railler.

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Il m’a quitté en m’appelant brigand, hérétique; je lui rendrai cela quelque jour, mais ce ne sera pas en paroles. Eh bienl monsieur,-comment trouvez-vous la plaisanterie?

— Médiocre, répondit René. Ce Gautier est un impertinent drôle qui mériterait detre châtié pour lui apprendre à retenir sa langue; mais il m’est impossible d’admettre dans leur étendue tes principes de vengeance, même envers nos plus cruels ennemis.

— Bahl monsieur, quand vous feriez un peu pleurer celte belle demoiselle, cela ne laverait pas le sang que son père a tiré à votre oncle de Ronvillac, cela ne rachèterait pas la prison qu’il a procurée à votre père, puisque tous deux en sont morts,

— C’est pourquoi je ne dois pas songer à une vengeance si peu proportionnée, et d’ailleurs injuste.

— A la bonne heure, monsieur. Aussi n’ai je voulu que soutenir l’honneur de la maison. Comme vous pouvez le croire, je ne répéterai pas cela à M. le comte.

— Et tu feras bien.

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Ayant ainsi mis fin à cette conversation peu agréable pour lui, René se retira dans sa chambre, où il s’engagea dans une série de réflexions qui ne l’étaient pas davantage. Sa conscience protestante et féodale, endormie par le bonheur sans nuages qui avait protégé les commencements de sa passion, se réveilla moins sous l’influence des reproches que le hasard lui avait

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fait subir, que sous celle d’une première contrariété; car les remords sont frères puînés des regrets. Il se voyait comme enferme dans un chemin sans issue, bordé d’un côté d’une rivière de sang qui représentait le passe, et de l’autre d'un torrent de larmes qui figurait l’avenir. Cette perspective n’avait rien que de lugubre. René frémissait en pensant que son union avec Louise ne pouvait s’accomplir que par la mort de deux hommes dont les signatures auraient hurlé de s’accoler sur le même parchemin : 1 un de ces hommes était le marquis de Lamperière, qui n’avait nulle envie de mourir ; l’autre était le grand-père de René, ce noble et vénérable vieillard pour lequel son petit-fils eût donné tout le sang de ses veines; mais lui sacrifier son amour, c’était impossible. Le vicomte n’alla pas jusqu’à se dire qu’il eut été sage de ne pas s’engager dans une voie^ si difficile; c’eût été encore un blasphème, et il voulait adorer à la fois des dieux dont les cultes étaient incom-' 'patibles. Il se borna doue à maudire le sort, et se résigna à attendre, mais non plus de cette attente insouciante et douce qui lui était loisible la veille, mais d’une attente impatiente et douloureuse. Une seule entrave avait tout changé à l’horizon, ou, pour mieux dire, l’avait contraint à y regarder. Une lettre de Louise, que Paulin vint lui apporter, interrompit sa tristesse: Louise lui apprenait ce qui l'avait empêchée de se trouver le malin dans la petite prairie, et, en outre, que quelqu’un ayant donné l’éveil à sa tante, il lui avait été défendu de se promener sans être suivie d’un domestique, sous prétexte que les chemins n’étaient pas sûrs. 11 était donc nécessaire de changer le lieu et l’heure de leurs entretiens, et de se voir désormais le soir d;ins le bois qui se trouvait entre Lagny et Meyran. Suivaient des protestations de tendresse ineffable et ineffaçable!

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Là-dessus Renc cessa d’accuser la fatalité, et pensa qu’il fallait tâcher de paralyser la malveillance de ce Gautier, qui était indubitablement l’auteur de tous ces mécomptes ; mais ce n’était pas facile, car cet homme était insaisissable. L’argent ni la force ne semblaient avoir d’action sur lui : l’argent, il avait prouvé qu’il le méprisait; la violence, son assurance montrait qu’il avait des moyens de s’en garantir. René pensa donc que le plus sûr était que Louise, qui semblait avoir sur cet homme une influence extraordinaire, lui ordonnât le silence. Il lui vint un instant dans l’idée que ce Gautier pourrait être son rival; mais il rejeta cette pensée et n’attribua ses démarches qu’au zèle d’un serviteur et au ressentiment d’un homme du Midi. Le soir, les deux amants se retrouvèrent avec plus d’enivrement que jamais, et parlèrent aussi plus sérieusement qu’ils n’avaient encore fait, tant ils avaient été effrayés par ce premier avertissement. Louise avait rencontré Gautier, 1 qui avait nié, avec un air d’innocence parfait, avoir rien dit, n’ayant d’ailleurs rien vu ni sans doute rien à voir; après quoi il s’était confondu en expressions de respect et de dévouement d’où il avait été impossible de le faire sortir.

Louise et René en furent donc réduits de nouveau à s’envelopper d’oubli, à quoi ils parvinrent bien vite.

René ne revit qu’une seule fois le hardi paysan qui avait osé se poser et agir comme ennemi en face de lui. C’était à une ferrade dans la Camargue : on appelle ainsi une sorte de solennité sauvage et pastorale où l’on marque les nouvelles bêtes des troupeaux de taureaux sauvages que renferme cette île ; c’est un spectacle curieux et qui attire d’ordinaire du monde. Mademoiselle de Lamperière ayant voulu assister à celle-là, René s’y trouva aussi, bien qu’il ne pût qu’y voir de

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loin sa mnitresse, et qu’il pouvait l’entretenir le soir pendant une heure; mais à cet à^e, et dans les premiers temps d’une liaison, on fait de ces choses-là : quiji’est pas resté une heure en faction pour voir sortir du théâtre ou de quelque autre lieu sa bien-aimée, après avoir passé la journée auprès d’elle ?

Suivant l'habitude, on avait formé, avec des charrettes et des pieux, une enceinte circulaire où se trouvait réservée une seule issue; en face de cette espèce de barrière s’élevait un amphithéâtre où les spectateurs s’étaient placés. Le tioupeau de taureaux remplissait le pâturage. Ces animaux, d’une race particulière, noirs de la pointe des cornes à l’extrémité de la queue, ce qui contrastait avec la robe blanche des chevaux qui habitaient pêle-mêle avec eux ces déserts, étaient d’une férocité ombrageuse que leur aspect annonçait parfaitement. Pour s’en emparer l’un après l’autre, leurs gardiens, armes de longues lances à trois pointes ou tridents, les poursuivaient, les détachaient du troupeau, les cernaient, et l’animal furieux se précipitait par l'entrée ouverte, seule issue qui lui fût laissée dans l'enceinte fatale, et qui était aussitôt fermée derrière lui; alors les gardiens mettaient pied à te»re, le harcelaient, et, saisissant le moment favorable, le renversaient sur le flanc. La personne que l’on voulait honorer descendait alors des gradins et marquait la victime dont la peau fumait et frémissait. Lorsque cette personne avait repris sa place, on lâchait le taureau qui, après avoir vainement cherché à se venger de ses agiles vainqueurs, fuyait par 1 issue que l’on avait rouverte et courait dans la campagne en mugissant et frappant la terre de ses cornes.

On en avait marqué déjà un assez grand nombre de celte manière, lorsque l’on en amena un qui se faisait

remarquer par sa vigueur et sa fougue. Plusieurs fermiers et habitants du pays étaient descendus dans l’arène et prenaient part à la bataille ; Gautier se distinguait parmi les plus adroits et les plus intrépides : ce fut lui qui eut l’honneur de renverser ce redoutable animal. Un des gardiens alla présenter le fer à René, qui ne crut pas devoir le refuser; mais au moment où il le posait sur la cuisse du taureau, celui-ci se releva impétueusement, soit que la douleur lui eût inspiré un effort irrésistible, soit qu’il eût été mal tenu par Gautier et les gardiens qui l'aidaient. Le jeune seigneur avait été culbuté dans la poussière, et, parmi les spectateurs, celle chute avait excité des éclats de rire qui avaient couvert le cri que Louise ne put s’empêcher de jeter. René se releva avec une rapidité que peuvent seuls apprécier < eux à qui il est arrivé de choir aussi honteusement, sans se faire de mal, sous les yeux de la daipe de leurs pensées : il courut vers le taureau et lui barra hardiment le passage. Comme il s’était souvent mesuré avec ces animaux dans ses excursions, et que sa vigueur était doublée par la colère, il l’empoigna par les cornes, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie, et, lui ramenant en même temps la jambe en avant, il lui fit perdre l’équilibre et le renversa écuman et furibond.

— Paulin, cria-t-il à son domestique, prends le fer et marque une seconde fois ce terrible monstre, pour lui apprendre à en agir plus respectueusement avec un gentilhomme, et pour montrer à ces gens comment on tient un taureau.

Paulin fit ce que son maître lui ordonnait. Les gardiens, que cette preuve de vigueur et de bravoure avait pénétrés de respect, étaient revenus aider René, et tout se passa dans les règles.

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René avait bien deviné : Gautier était l’homme de la cabane. Cette frêle habitation était construite, comme toutes celles des bergers de la campagne, avec des pieux dont l’intervalle était rempli de roseaux ; elle n’avait d’ouverture que la porte tournée vers le nord, afin d’éviter également le soleil et le mistral ; le fond en était arrondi, et le comble surmonté d’une croix inclinée : ces frêles demeures sont toutes placées ainsi sous la sauvegarde du signe de la rédemption. Leurs habitants ont besoin des pensées de la religion pour supporter leur vie pénible et taciturne, et de ses talismans pour pouvoir s’endormir sans crainte aux mugissements de l’ouragan, qui, dans celte région plate, se déployant avec toute sa violence, déracine souvent des arbres vigoureux et enlève les faîtes des maisons de pierre, tandis qu’il glisse sur les buissons pliants de tamarins et sur la surface rampante des cabanes. L’intérieur de la maison de Gautier répondait à l’extérieur : on n’y voyait point de cheminée; une place noircie au pied du pilier qui supportait le comble en son milieu et une ouverture correspondante au toit, indiquaient comment on y suppléait. L’ameublement ne consistait qu’en deux lits ou plutôt deux niches qui en tenaient lieu, bâties dans les coins avec du bois brut et des roseaux, un grand coffre, deux ou trois escabeaux, et quelques planches où étaient rangés des plats et des écuelles de faïence jaune ou rougeâtre. Les seuls objets '

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qui fissent disparate dans ce ménage grossièrement pastoral étaient une table couverte de tout ce qui est nécessaire pour écrire, et un harnais militaire complet, accroché contre une des parois, près du manteau et du fusil du berger.

Le soleil venait de se coucher dans toute la splendeur de sa pourpre méridionale, et l’atmosphère en gardait une teinte rosée qui rafraîchissait la vue, tandis que de la terre sourdait la fraîcheur plus réelle des nocturnes vapeurs. On entendait s’élever à la fois dans la plaine les bêlements des moutons, les aboiements des chiens, les coassements argentins des petites grenouilles vertes, les cris des oiseaux sauvages, et mille autres bruits vagues formant un concert mystérieux et plaintif; car les voix de la nature prennent toujours au crépuscule un accent mélancolique qui pénètre dans le cœur et le calme comme le refrain d'une berceuse enfantine. Une jeune fille se promenait en chantant à l’entour de la cabane de Gautier, et, regardant incessamment la campagne, semblait attendre le retour du maître. Un gros chien, couché à terre et dressant ses oreilles velues à chaque bruitde pasqui résonnaitau loin, partageait cette attente; mais, tandis que l’animal, la tête sur ses pattes, conservait une taciturne gravité, l’enfant allait et venait, et montrait une agitation nerveuse qu’elle révélait surtout par la façon dont elle chantait; sa voix suave et pure possédait une élévation et un éclat extraordinaires, et produisait par instants un effet pénible et agaçant comme celui que produit l'harmonie. Ses chants, bizarrement entrecoupés et interrompus subitement, appartenaient à tous les pays : une barearolle italienne s’y entait sur une ronde française, et une valse allemande sur une romance andalouse : c’était l’harmonie la plus discordante qu’il soit possible d’imaginer.

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Tout à coup le chien se leva et s'élança comme un trait. La jeune fille en fit autant, et, se laissant guider, mais non dépasser, par son compagnon, arriva en môme temps que lui auprès du berger, dont le cheval, excité plutôt qu’effrayé par l’arrivée de ce tourbillon, se cabra, rua, et, contenu par son cavalier, se réduisit enfin à changer son trot habituel en une allure plus vive. Mais, tandis que le chien témoignait à son maître sa joie de le revoir, en gambadant et en aboyant, la jeune fille, avec une adresse et une agilité surnaturelles, avait sauté sur la croupe du cheval, s’y était agenouillée et avait enlacé Gautier de ses deux bras; elle le serrait avec force, l’embrassait et poussait de petits cris de joie aigus et inarticulés, enfantinscomme ses caresses et ses manières. Trouvant que le grand chapeau du berger la gênait, elle le lui ôta et le jeta au chien, et alors elle se mit à frotter comme un chat sa petite tête sur l’épaule et les cheveux de Gautier, qui, accoutumé sans doute à ce manège, se laissait faire gravement, ne répondant à toutes ces chatteries que par quelques mots bienveillants.

— Assez, lui dit-il enfin, assez, Cabri.

Et la jeune fille sauta aussitôt à terre avec une prestesse qui justifiait le nom qui lui était donné, courut à la cabane, revint de nouveau vers le cavalier, et, quand celui-ci fut arrivé et eut mis pied à terre, elle lui sauta de nouveau au cou, et incontinent se mit à desseller le cheval et le conduisit sous un petit hangar attenant à la cabane où cet animal était abrité, quand il ne préférait pas errer sur le pâturage. Cela fut exécuté en un clin d’œil. Cabri rentra, alluma une lampe, donna un escabeau au berger, le fit relever pour placer sous lui quelques coussins, l’embrassa encore, ce dont elle ne pouvait se dispenser pendant plus d'une minute, puis

elle lui apporta ce qu’elle avait préparé pour son souper.

— Je n'ai pas faim ; dit Gautier.

La jeune fille reporta alors le pain et les assiettes sur la planche d’où elle les avait tirés.

— Cela ne t’empêche pas de souper, petite.

Mais l’enlant n’était pas de cet avis; elle prit un escabeau et y resta pendant quelques instants assise, dans une immobilité aussi étrange que sa turbulence, et fixant des regards inquiets et avides sur le berger. Cet examen ne lui révéla rien d’extraordinaire, quoique Gautier fût un peu soucieux, car elle vint bientôt se placer à ses pieds, auprès du chien, et là, se posant gracieusement, elle lui dit d’une voix douce et humble :

— Tu n’as rien, n’est-ce pas?

— Rien, mon enfant. Je m’ennuie seulement comme à l’ordinaire.

— Je voudrais bien savoir quelque chose pour te rendre gai. Veux-tu que je danse, veux-tu que je chante? ou bien faut-il prier lo bon Dieu pour chasser le démon qui te tourmente?

— Non, viens plutôt sur mes genoux.

Cabri ne se le fit pas répéter; elle s’accroupit tout entière, en repliant ses jambes sous elle, sur les genoux robustes du berger, qui peu à peu se prit à jouer avec elle comme avec un enfant ou un jeune chat. A n’en juger que par sa taille exiguë et la délicatesse de ses membres, à n’écouter que son rire naif et vibrant, et ses discours puérils, celte singulière créature ne paraissait en effet qu’un enfant; mais sa chemise fendue par devant laissait voir une go^ge déjà foimée et bien détachée de la poitrine, qui décelait au moins quinze ou seize ans. Du reste, rien dans ses manières ingénues

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n'annonçait que cette nubilité eût éprouvé le besoin de s’épanouir; rien dans celles du jeune homme ne tendait à l’éveiller : c’était la familiarité d’un frère et d’une sœur, et non celle de deux amants. Cependant Cabri était jolie dans toute sa personne : elle avait la tête petite, même pour sa taille; deux nattes de cheveux dorés, aussi grosses que le bras, que leur poids faisait souvent dénouer, lui tombaient alors jusqu’aux jarrets. Son teint était de ceux sur lesquels le soleil n’a pas de prise, et sa peau la plus fine du monde; ses joues n’avaient pas de couleur plus vive que tout le reste de son corps, qui était d’un rose charmant semblable à celui qui teint le cou d’un flammant : ses yeux étaient bleus, très-grands, parfaitement beaux, quoique l’expression en fût un peu égarée; son nez était retroussé et délicatement modelé, ni plus ni moins que les nez des belles dames de la cour de Louis XIV, dont Largiliière nous a légué les portraits; sa bouche était petite et vermeille, ses dents irréprochables; son cou et ses épaules étaient faits au tour; sa taille aurait pu tenir entre les dix doigts, et, n’ayant jamais été gênée par un corset, elle possédait une grâce et une liberté trèsrares; les jambes et les bras étaient à l’avenant, fins, nerveux, et cependant potelés; les pieds étaient des bijoux à enchâsser dans l’or d’Ophir le plus pur, tant il3 étaient mignons et bien faits, bombés au coude-pied et arrondis au bout ; mais, certes, ces petits pieds, accoutumés à si bien user de leur agilité, eussent été trop empêchés dans cette riche et lourde chaussure, pour que nous la leur souhaitions sincèrement : la pantoufle de Cendrilion leur eût beaucoup mieux convenu. Quant aux mains, elles étaient bien un peu rouges; mais, du reste, tout aimables, et rien ne pouvait les endurcir. Tel était l’enfant avec lequel jouait le jeune berger, sans

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être autrement ému. Il était pourtant lui-même dans l’âge où la sève de la jeunesse fermente incessamment, et tout en lui annonçait une organisation passionnée et inflammable; mais probablement sa passion avait pris un autre cours, et il n’avait pas été élevé dans la perpétuelle préoccupation des rapports les plus intimes des deux sexes. Cet enfant avait encore grandi sous ses veux, il s’était habitué b la voir s’habiller et se déshabiller innocemment devant lui, comme s’il eût été sa mère, et, parce que ses épaules et ses hanches s’étaient arrondies, et que la gorge lui avait crû, ce changement s’étant opéré insensiblement, il n’avait point conçu pour elle d’autres sentiments; et, n’étant point flétri par la corruption, il n’avait pu songer à abuser de la tendresse filiale que lui témoignait la jeune fille. Pourcelle-ci, on ne pouvait pas dire qu’elle aimait le jeune homme : elle l’adorait. Son cœur était pétri de feu et d’éther, comme celui de toutes les créatures dont elle procède, Mignon, Fénella, Esméralda, ondines, sylphides, salamandres, et toutes les forces aimantes de son cœur s’étaient concentrées sur Gautier : c'était à la fois son père, sa mère, ses amis et ses frères qu elle aimait en lui, car elle avait de la sensibilité à déverser dans toutes ces affections; elle vivait réellement de son âme, ne pensait qu'en lui, et elle n’avait pas une idée, pas une sensation qui ne procédât de lui. Ainsi, elle était heureuse, mais non troublée de sa présence; ses caresses lui causaient une impression délicieuse, mais ses sens n’en recevaient point de commotion; elle ne voyait et ne cherchait rien de plus doux que de folâtrer avec son ami. Cela est faux sans doute, sans aucune espèce de vraisemblance, mais il en était ainsi. A vrai dire, la petite avait la raison peu saine, sans quoi il est probable qu’elle eût été promptement éclairée, et un baiser sur la

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bouche, un regard chargé de la moiteur du désir, eussent bientôt fait raison de la paternelle austérité du berger; celui-ci voyait d’ailleurs dans la folie de la pauvre Cabri un nouveau motif de la respecter, quoiqu’un roué y eût trouvé peut-être un attrait pour éveiller ses sens fantasques et blasés.

Cependant Gautier, tout à fait déridé, prenait dans une de ses mains les deux mains de l’enfant, qui tâchait de se débarrasser en se tordant et en mordant ces entraves; puis il la faisait sauter sur ses genoux ou s’amusait à la faire soudain bondir et crier en la chatouillant; le gros chien prenait part de temps en temps à ces jeux, en grondant sur un ton bienveillant, et réclamant de la patte quelque caresse qui lui était dérobée. Le fidèle animal prouva que ces distractions ne lui faisaient pas oublier néanmoins ses devoirs de surveillant, car il s'élança dehors en aboyant, sans que les oreilles moins exercées du berger et de Cabri eussent pu percevoir du bruit au dehors; mais une voix d’homme s’éleva promptement pour gourmander le chien. Gautier se leva précipitamment et sortit.

LE M A H Q U 1 S DE LAUPEIUÈRE.

Gautier rentra avec un individu auquel il témoignait un respect et un empressement qui annonçaient un personnage d’importance, et qui devait en outre posséder des droits particuliers à sa déférence. C’était un homme déjà sur le déclin de l’âge, un peu voûté, d une figure fine et blême, non sans quelque fausseté dans la

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physionomie. Il était vêtu d’un riche costume de voyage, vert, brodé d'or. Il s’assit, d’un air de fatigue, sur' le siège grossier qui lui était présenté. — Tu ne m’attendais pas ce soir? dit-il à Gautier. — Je ne vous attendais plus, monseigneur, répondit celui-ci. Vous reconnaîtrez vous-même que vous venez un peu tard. Il y a du nouveau depuis* ma dernière lettre; et j’allais vous écrire h l’instant. Je vois que vous ne venez pas de Lngny. — Non, je suis venu d’Arles ici directement. J’ai laissé ma suite au baron, afin de ne point faire connaître nos relalions. Je me suis hâté autant que possible; mais j’ai été obligé de m’arrêter à Aix et à Marseille, où j’avais des missions à remplir : car la sédition fermente toujours dans ces villes. Les affaires du roi devaient passer avant les miennes. — Je doute cependant, monsieur le marquis, qu’elles fussent aussi pressantes. — Vraiment! Qu’est-il donc arrivé? Attends... Qu’est-ce que ce meuble à deux oreilles que j’aperçois là dans l’ombre? Je ne suis pas habitué à en admettre de pareils en tiers dans mes conversations. — Vous pouvez parler sans crainte devant cette enfant, monseigneur, elle vous entendra, mais elle ne vous comprendra pas. En un mot, elle est folle. — Raison de plus pour la renvoyer, mon ami ; elle pourrait répéter nos paroles comme un perroquet, et serait incapable d’apprécier une défense.

Gautier fit signe à Cabri, qui sortit sans murmurer.

— Elle est fort bien, cette petite, dit le vieux seigneur; et elle est folle? Elle me semble cependant avoir une rare intelligence pour t'obéir. Je trouve cette soumission fort raisonnable. l'Iùt au ciel que toutes les femmes fussent folles de cette façon ! M. le cardinal en eût trouvé sa besogne moins pénible. — La vôtre, mon

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seigneur, n’y eût pas perdu non plus. — Ali ! sans doute; mesdames de Longueville et de Chevreuse, et madame la Palatine, m'ont donné plus de mal pour les amener à résipiscence que tout le parlement de Paris. — Et mademoiselle votre fille vous donnera peut-être plu» de peine que celui de Provence, monseigneur. — Pour ceci, j’en doute. Ce n’est qu’une enfant, et il ne s'agit ici que d’enfantillage. Dans notre temps, ce n’est plus l’amour, mais l’ambition qui occupe les femmes. — Les femmes de la cour, monseigneur, c’est possible. — Eh bien ! Gautier, ma fille sera avant peu une femme de la cour. Mais dis-moi jusqu’où elle est allée avec ce jeune homme. — Jusqu’au château de Meyran, monseigneur. — Comment? que veux- tu dire ? — Je veux dire simplement, monsieur le marquis, que mademoiselle votre fille, sachant votre venue, est allée ce soir se réfugier près du fils de votre ancien ennemi, qu’elle a choisi pour son ami et son protecteur. — Diable! ceci est contrariant. Ah çà ! le vieux comte est dans le complot? — Nullement, monseigneur. Tout cela se passe à son insu, et, s’il le savait, il en serait plus fâché que vous.

— Je lui rendrai donc le service de l’en instruire. Il y a bien longtemps que je n’ai eu l’occasion de lui être utile. Depuis l'affaire de son fils, il doit m’avoir oublié. Allons I il aura peut-être le plaisir de me voir avant de rejoindre ses aïeux et ses enfants. J’irai ce soir même chercher ma fille, Gautier, quoique je sois bien fatigué. Mais, du train dont ils mènent leur passion, je ne sais vraiment où ils pourraient s’arrêter. Qu’en dis-tu?

— J’ai toujours pensé qu’il ne faut remettre au lendemain que ce qu’on ne peut faire sur-le-champ, monseigneur. Je suis d’ailleurs certain que l’innocence de mademoiselle de Lamperière et l’amour vraiment sin-

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cère et profond que ce jeune homme parait avoir conçu pour elle sont de bonnes garanties contre les inquiétudes que doit vous inspirer cette situation.

— L’innocence et l’amour, mon cher Gautier, sont un loup et un agneau qui ne passent guère de nuits ensemble sans que le premier ne dévore le second. J’ai eu tort d’annoncer mon arrivée. Aussi comment s’imaginer que ce marmot, car il n’a que vingt ans à peine, tout emmaillotté qu'il est de psaumes et d’évangiles, eût mené une intrigue avec une pareille habileté et si lestement ? Je vois bien qu’il faut que ma fille l’ait aidé.

— L’amour lésa aidés tous deux, monseigneur, et en un mois, quand on se voit tous les jours, on fait bien du chemin sous sa conduite.

— Ainsi ils se voyaient chaque jour, malgré ce que tu as pu faire. En vérité, je suis touché de cette tendresse. Pauvres enfants! ils souffriront bien d’être séparés. Allons ! j'accorderai un mois à ma fille pour n’y plus penser. Et quant à l’autre, il en pourra prendre à son aise.

— Je vous avertis, monseigneur, que ce n’est point un homme méprisable : il a un caractère hardi et un esprit pénétrant; il est d’ailleurs brave et fait pour être distingué en tous lieux. Il a su donner le change à l’écuyer de son père, que j’avais averti de scs relations avec votre fille; il a montré là une adresse et un aplomb qui eussent fait honneur à un courtisan. Je l’ai vu, menacé par toute une foule, conserver un air de supériorité hautaine, et quand, pour le rendre ridicule, je l’ai fait culbuter par un taureau sauvage, il s’en est vengé en renversant le taureau, et n’a pas daigné me jeter un coup d’œil de colère. Croyez-moi, s’il était catholique et que le roi rendit sa faveur à sa famille, vous ne pourriez désirer de gendre plus noble ni plus digne.

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— Voilà un bel éloge, 1res généreux de la part, Gautier, et que j’ai, j’espère, écoute avec patience. Après tout, je ne suis pas fâché que ce jeune homme ait des qualités et des talents propres à lui faire supporter l’atfliotion que je suis contraint de lui causer. La fille d’un premier gentilhomme de la chambre peut épouser un pair de France, mais un proscrit-né, c’est -impossible. Ce serait trop présumer de mes propres forces. Maintenant, parlons de les affaires. Quels sont tes projets? Je ne suppose pas que tu oies envie de rester confiné dans la Camargue à garder des moutons et à faire l’amour avec celle petite blonde, quelque jolie et folle quelle soit ?

— Pardon, monseigneur, mois je dois vous dire qu’il n’est nullement question d’amour entre celte jeune tille et moi 1

— A la bonne heure! les femmes ne doivent entrer dans la vie d’un homme sérieux que comme une distraction, et...

— Je vois, monseigneur, que vous ne me comprenez pas encore. J’aime cette enfant comme si elle était ma fille, et je me conduis avec elle comme si j’étaisson père.

— Vraiment! ah çà, et dans quel but?

— Je n’en ai aucun. J’ai trouvé cette petite, il y a deux ans, sur une place publique de Lyon, où elle dansait et laisait des tours de force devant le public. Sa gentillesse et son air craintif et souffrant m'ont intéressé à elle. Je l’ai arrachée au moyen de menaces et de quelque argent aux baladins avec qui elle se trouvait, et qui l’avaient probablement volée autrefois. Les mauvais traitements avaient altéré s.m esprit autant que sa santé. En retrouvant l’une, elle n’a pas retrouvé l'autre; mais elle a conçu pour moi une reconnaissance qui est sans doute un nouveau trait de folie, car c’est

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une vertu à peu près inconnue chez les gens sains de raison. Je me suis moi-même fort attaché à elle, et quand je me suis retiré dans cette solitude, je l’ai emmenée avec moi. Elle pie distrait par son babil et sa vivacité; mais je rougirais d’avoir formé sur elle d’autres desseins. Je la respecte comme doublement innocente.

— A la vérité, j’avais oublié que tu es un rigoriste. Cette histoire est vraiment bizarre, et tes scrupules ne le sont pas moins. Qui sait? c'est peut-être une princesse enlevée. A-t-elle quelque signe, quelque amulette au moins qui pourraient la faire reconnaître? Se souvient-elle d’avoir vécu autrement?

— Non, monseigneur; elle n’a conservé aucun souvenir ni rien qui puisse indiquer son origine. J’ai jugé seulement à son teint et à sa figure qu’elle ne pouvait être bohémienne.

— C’est sagement jugé. Je te conseille pourtant de ne pas trop te fier à la sagesse ni à la double innocence de ta pupille. Parlons de toi, maintenant. Que comptestu faire?

— Je n'ai pas d’autre désir, monseigneur, que de rester ici. Je tâcherai d’y faire fructifier les avances que vous avez eu la bonté de me faire, et de me procurera prix d’argent l’indépendance qui m’est nécessaire, à défaut d’autres choses qu’un obscur paysan comme moi ne peut atteindre. Je ne puis parvenir à rien dans le monde. Eh bien! je m’en retire. L’existence libre et contemplative qui m’est réservée dans ces déserts vaut mieux assurément que la condition d’un curé de campagne, d’un soldat aux gardes ou d’un scribe de procureur.

— L’ambition te tient toujours dans ses griffes, je le vois, Gautier.

— Non, monseigneur, non, j’en suis parfaitement guéri. Les blessures que m’a faites ce vautour achèvent chaque jour de se cicatriser. Je ne suis pas content, mais je suis tranquille. J’ai renoncé aux livres, aux voyages, aux projets insensés et aux vaines espérances. Je veux désormais vivre et mourir ici, comme un berger, puisque je ne suis pas bon à remplir d'autres fonctions.

— Je ne crois pas ce que tu dis là, Gautier. Tu ne dois pas rester dans cette obscurité, et tu ne peux pas le désirer.

— Le désirer, non, monseigneur, mais seulement m’y résigner. 11 faut bien m’urrëter, puisque tous les chemins manquent sous mes pieds. Ne les ai-je pas tous tentés ?

— Et c’est là le mal, mon ami. La persévérance seule conduit au succès. Tu as renoncé à l’église en sortant du séminaire, à l’épée après avoir l'ait deux campagnes, et au barreau au bout de trois ou quatre procès. Est-il étonnant que tu ne sois ni évêque, ni maréchal de France, ni lieutenant-criminel?

— Je n’ai jamais, malgré mon orgueil, désiré rien de déraisonnable, monseigneur; je ne me suis retiré d’une carrière qu’après avoir acquis la certitude que tous mes efforts pour avancer ne pourraient jamais que faire tourner sous mes pieds la position obscure à laquelle j’étais condamné, absolument comme un écureuil fait tourner sa cage. J’ai eu le bon sens que n’a pas cet animal, de sentir que je me fatiguais inutilement.

— Tu ne me parais pas compter pour beaucoup ma volonté et mon pouvoir à te protéger?

— Votre protection, monseigneur, ne fera jamais de moi un gentilhomme. Vous oubliez que cette qualité est indispensable pour être prélat, général ou magistrat.

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Être bon théologien, brave soldat ou légiste habile, ne sont que des conditions secondaires.

— En ceci, tu te trompes encore, Gautier. L’exclusion de la naissance n’arrête jamais que les esprits vulgaires, et n’est pas applicable aux talents supérieurs Fabert, qui est le fils d’un libraire, est devenu maréchal. Mais avant de donner un laissez-passer au génie, fautil encore qu'il ait fait ses preuves.

— Croyez, monseigneur, que le malheur qui m’oblige à me bannir de la société ne me porte pas à la maudire. J’étais né sans doute pour être un gentilhomme et non pour le devenir.

— Ceci est subtil, Gautier. Tu es donc bien résolu à t’endormir dans ton désespoir : tu es bien résigné à te résigner.

— Oui, monseigneur, je suis fixé irrévocablement ici. La religion, qui ne m’a jamais abandonné, me facilitera ce sacrifice, dont la partie la plus pénible est déjà accomplie. Je m’habituerai peu à peu à ne plus penser. Je redeviendrai peu à peu un paysan, ce que je n'aurais jamais dû cesser d’être, et je trouverai enfin du bonheur dans cette vie uniforme et douce comme celle d’une plante. Et puis ce qu’il y a de plus consolant, c’est qu’il y a un terme à tout cela.

— Hélas 1 oui; c'est ce dont mes infirmités m’avertissent plus souvent que je ne le voudrais. Ainsi, Gautier, rien ne pourrait te convier à une nouvelle tentative?

— Rien au monde, monseigneur.

— Et si je te proposais de t’emmener avec moi à la cour?

— Alors, monseigneur, je prendrais d’abord la liberté de vous demander si c’est pour me faire remplir un emploi d’espionnage comme celui que vous m’aviez pro curé près du parlement d’Aix, ou bien pour continuer à

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surveiller mademoiselle votre fille, ce à quoi tout mon dévouement pour vous ne me pourrait déterminer plus longtemps.

— Ah! ah! tu as toujours les mêmes scrupules. Il faut te défaire de ces idées. Tu y parviendras facile ment en appelant celle délicatesse sottise, et ce que tu nommes espionnage une mission de confiance. Il n’y a que des mots dans toutes les choses. Au surplus, il ne s’agit pas de tout cela. Tu seras mon secrétaire, et je trouverai bien vite l’occasion de te faire connaître au cardinal- ministre. La laveur est aussi un talisman universel. Acceptes-tu?

J’avoue que je balance un peu avant de reprendre le fardeau d’inquiétudes dont j’étais parvenu à me délivrer. Mon nom grossier no me parait pas bien fait pour figurer à la cour.

— N est-cé que cela? Nous le changerons pour celui de mon fief de Varillas que je te donnerai en toute propriété. Gautier de Varillas, cela sonne comme un nom de vieille chevalerie.

— Je suis confus de toutes ces bontés, monseigneur, et ne sais comment je pourrai les reconnaître.

— En te laissant guider par moi, mon ami, et en acceptant également ce que je le donne et ce que je te propose. Ma fille sera assez riche pour ne pas s'opposer à ce don bien léger. Elle se mariera bientôt, et alors le vieillard se trouvera bien solitaire, si tu n’es pas là pour lui servir de fils.

— Je vous suivrai, monseigneur, à cette considération. Si j’avais cru que mes soins pussent jamais vous être de quelque prix, je n’aurais pas annoncé mes projets de solitude d’une façon si absolue.

— Tu es presque mon enfant, Gautier. Ta famille est depuis si longtemps attachée à la mienne; je t’ai vu

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naître. Mon père avait vu naître ta mère, et ainsi de suite. Tu vois bien que c’est à toi que revient le droit de me fermer les yeux. Si, en attendant ce moment, il te tombe quelque aubaine entre les mains, tu les auras toujours assez libres pour me rendre ce seTvice dont, après tout, je serai tenu de te faciliter l’exécution. Gautier se jeta aux pieds du vieux seigneur, qui le releva et l’embrassa avec une expression d’attendrissement qui ne paraissait pas très-habituel à sa physionomie caustique, de même que ses dernières paroles contrastaient avec ses autres discours, d’ordinaire ironiques et pleins de fiel. — Quant à ta petite protégée, reprit le marquis, eh bien! nous l’emmènerons aussi. Cela me fait penser qu’elle est toujours restée dehors depuis que tu l’as renvoyée. Appelle-la, car la rosée n’est pas chaude, et son costume m’a semblé bien léger.

A la voix de Gautier, la jeune fille sembla tomber au milieu delà cabane; mais la vue de l’étranger calma soudain sa turbulence, et ce fut une charmante statue. — N’ayez pas peur de moi, petite, dit le vieillard, je suis un ami de votre ami. Dites-moi, voulez-vous venir à la cour ?

Cabri leva scs grands yeux sur celui qui lui parlait ainsi, et alla sur la pointe du pied se placer sous le bras de Gautier. Sa frayeur se dissipa tout à fait quand elle se trouva ainsi abritée : elle avança sa jolie tête en souriant et en montrant ses dents fines et blanches : puis elle se mit à chanter d’une voix basse ces vers qui ne pouvaient assurément passer pour une réponse :

Dans la nuit sereine.

Dont la lune est reine.

Je prendrai mon vol.

ÎXJM (i I <j A D A S

Fuyant le bocage.

Où fait son ramage Le gai rossignol,

J’irai vers la terre Qu’aiment les corbeaux, Des morts qu'on révère Dépouiller les os.

— Voilà, dit le marquis, une vilaine chanson; mais la voix est charmante. Ainsi la pauvrette est décidément folle. Je suis sûr qu’elle réussira très-bien à la cour, quoique les fous n’y soient pas rares; mais leur folie n’est pas aussi gaie que celle-ci. — Je ne voudrais pas, dit Gautier, que cette enfant pût devenir le jouet de qui que ce soit, pas même d’une princesse. Elle mérite mieux la pitié que le ridicule. — Dabi les pauvres d’esprit sont très-heureux; c’est l’Évangile qui le dit : ainsi tu dois le croire. Après tout, tu seras libre de faire coucher la petite dans ta chambre, à Paris comme ici, et d’en faire ce que bon te semblera. Maintenant je vais aller faire ma visite à mon voisin; je ramènerai ma fugitive à Lagny, et dans deux jours elle changera d’air et d’idces; tu seras prêt pour nous accompagner?

— Je le suis, monseigneur.

Le mar.misde Lamperière quitta alors la cabane, et, conduit par Gautier, iî rejoignit son équipage. Sans se reposer autrement, il se remit en route; car il avait l’habitude de n'écouter que la voix de sa volonté, et ne se laissait arrêter ni par ses propres aises ni par celles de personne.

— Est-ce que nous allons quitter cette cabane? dif Cabri à Gautier, quand celui-ci fut rentré.

— Oui. Cela te fait-il de la peine?

— Non, non, j’en suis contente. Nous irons dans un

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pays où il n’y a pas de ces vilains moucherons qui font tant de mal, n’est-ce pas?

— Dans le pays que nous allons habiter, mon enfant, il y a des animaux à figure d’hommes et de femmes dont les blessures sont plus dangereuses que celles des insectes, et dont il n'est pas plus facile de se garantir, quoiqu’ils soient beaucoup plus gros.

— Oui; mais nous emmènerons Brandigne avec nous, mais Brandigne les prendra par le cou.

Le jeune berger interrompit le babillage de Cabri, pour se livrer au nouvel accès de la fièvre d’ambition rallumée dans son sein aux paroles du marquis. A la première tentation, toutes les résolutions qu’il s’était imposées s’étaient évanouies. Au premier souffle venu de ce monde contre lequel il n’était pas assez abrité, le lac trompeur de son âme avait retrouvé ses tumultueuses oscillations. Le souvenir triste et philosophique de ses premières déconvenues s’était effacé, et mille pensées d’avenir, mille rêves bouillonnants, mille images confuses, mais briXantes, lui apparaissaient. Gautier était ambitieux, ambitieux de la pointe des cheveux au bout de l’orteil. Quand les passions vénéneuses de la civilisation s’implantent ainsi dans une franche et primitive organisation, elles y prennent un accroissement démesuré, un empire sans bornes.

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