LA SALLE DU CROISÉ
La nouvelle de la prochaine arrivée de son père avait été comme un coup de foudre pour Louise. Un soir, tandis quelle attendait le moment d’aller trouver son
DOM GIGADAS
ami, pensant à tout ce qu’elle avait à lui dire ou se berçant du souvenir de leurs propos de la veille, on apporta une lettre à sa tante. La vieille dame, après l’avoir lue posément, la replia, ôta ses lunettes, et d’un air mystérieux appela sa nièce.
— Louise,» it-elle, votre père arrive après-demain. Il me défend de vous en rien dire; mais je pense qu’il est mieux de vous épargner le saisissement que vous eût causé notre brusque séparation.
— Comment, ma tante, est-ce que mon père voudrait m’emmener?
— Hélas 1 oui, mon enfant. Quoique je vous aie servi de mère et que j’aie eu pour vous une tendresse et des soins maternels, je n’ai pas de droits sur vous.
— Je ne veux pas vous quitter, ma tante. Assurément je ne manquerai jamais au respect que je dois à mon père; mais je lui dirai que ra’arraeher d’ici, c’est-àdire d'auprès de vous, c’est vouloir me faire mourir! Qu'est-ce que mon père pourra faire de moi?
— Chère enfant! que cette tendresse m’est douce! Je crains bien, malheureusement, que votre père n’y soit pas aussi sensible que moi. Habitué à vivre à la cour et à n’admetlre d’autres nécessités que celles de la politique, il ne croit guère aux affections du cœur. Il n’écoutera ni mes plaintes ni les vôtres. Il a demandé et obtenu pour vous une place parmi les filles d'honneur de la reine. Qu'importe que ce qui est une faveur pour lui soit un supplice pour nous !
La tante versa alors quelques larmes qui coulèrent lentement le long de ses joues arides et qui se perdirent dans le torrent épanché des yeux de Louise. La bonne dame, stupéfaite de ce débordement de tendresse, essaya alors de consoler sa nièce par la perspective des plaisirs qui l’attendaient à la cour, brillante alors de tout
DOM GIGADAS
l’éclat que jetait autour de lui un roi jeune, beau et galant : elle lui parla des hommages que sa beauté et son esprit lui attireraient et du bel établissement que sa qualité de riche héritière ne manquerait pas de lui procurer; mais toutes ces considérations que Louise, un mois plus tôt, eût très bien entrevues d'elle même, avec des yeux parfaitement secs et un esprit entièrement libre, n’avaient plus de sens pour elle et demeuraient impuissantes à la calmer. Toute sa vie s’était concentrée dans son amour ; tout l’univers était renfermé pour elle dans le coin de terre qui se trouvait .entre Lagny et Meyran. Elle l’avait ainsi arrangé avec René, aussi imprévoyant qu’elle et que tous ceux qui aiment pour la première fois ou même qui aiment véritablement, vu qu’on croit toujours en ce cas aimer pour la première fois.
Les pauvres enfants en étaient venus bien vite à se persuader que leurs innocents projets seraient protégés par le ciel, et ils vivaient dans cette douce confiance à laquelle on pourrait peut-être appliquer une épithète uft peu moins agréable. Louise avait donc été atterrée d’abord par la menace que le sort lui jetait ainsi sans pitié au milieu du concert charmant de son bonheur; mais, après avoir payé son tribut larmoyant à la faiblesse nerveuse de son sexe, elle se raffermit et prit la résolution de ne pas céder sans combattre. Elle sentit que son père ne pouvait avoir beaucoup d’égards pour son désespoir de quitter des lieux où elle n’avait pas été élevée, ou même la société peu gracieuse de sa seconde mère. Elle savait d’ailleurs qu’elle ne devait pas compter sur le secours de madame de Forbin, sa tante, bonne et faible personne qui, après avoir vécu soumise à son mari par nécessité, s’était soumise à son frère par besoin, et n’imaginait pas qu’une femme pût
jamais concevoir le dessein de lutter contre les événements. Depuis qu’elle avait acquis de l'expérience, Louise avait cessé de prendre au sérieux la passive sensibilité delà vieille dame. Madame de Forbin était assurément un mauvais guide pour une jeune fille, à ne juger que par les résultats de l’éducation de sa nièce. Trop loin de la jeunesse pour la comprendre, et d’un esprit trop étroit pour avoir acquis l’expérience que les années ne donnent pas toujours, elle avait, sans songer à mal, exalté l’imagination de Louise par désaffectations de sensibilité, et sa coquetterie par des adulations imprudentes et ridicules; par ses petites ruses féminines toujours innocentes, elle lui avait enseigné la dissimulation. Tout cela n'eût eu sur une organisation insignifiante aucun résultat durable et important; mais ces germes légers s’étaient développés chez Louise en raison de la force de son caractère et de l’activité de son esprit. C’était ainsi que deux éducations entièrement opposées, l’une trop molle, l’autre trop rigide, avaient eu chez Louise et chez Renc une conséquence pareille. Tous deux s’étaient rencontrés au même point, l’une fatiguée de sa liberté, l’autre de sa contrainte. Tout avait donc concouru à faire éclater une sympathie que la jeunesse et la solitude suffisaient à établir.
Nous devons excuser Louise de l’étrange et aventureux parti qu’elle prit ingénument dans son embarras, et qui était blâmable, en vérité, car il n’avait pas le sens commun. Accoutumée à être traitée avec la plus grande indifférence par son père, qu’elle ne voyait que bien rarement, et toujours préoccupé des affaires d'État, par les intrigues de cour, qui étaient sa vie, elle avait pensé qu'il n’aurait ni beaucoup do sollicitude ni beaucoup de temps à perdre pour découvrir le lieu où elle se serait réfugiée. La possibilité d’un éclat ne l’ef-
— 'ikt, (',•
DO Al GIGADAS
frayait môme pas; car, dans ses idées, il nécessiterait son mariage avec René, union qui ne pouvait pas être amenée par des pourparlers ni par les moyens ordinaires. Louise raisonnait mal sur le compte de son père. Si elle l’eût mieux connu, elle aurait su que rien ne le détournait d’un projet arrêté dans son esprit; qu'il n’était pas homme à mettre en balance la satisfaction de son ambition et de son amour propre personnels avec celle du cœur de sa fille; qu’eufin il était assez adroit pour calculer toutes les chances d’une position et éviter celles qui ne lui auraient pas convenu.
Nous devons dire que René n’accueillit pas sans un peu de surprise et de répugnance cette proposition d’enlèvement; mais il était trop amoureux pour ne pas savoir cacher cette première impression. L’amour, en effet, vit de tromperie et de ruse, comme l’amitié de confiance et d’abandon. Il est vrai de dire, pourtant, que certaines amours sont en même temps des amitiés. Outre que le succès de celte fuite ne lui paraissait rien moins que certain, René ne put s’empêcher de trouver l’idée légèrement audacieuse. C’était à peine si luimême eût pu la concevoir. Mais il avait pour s’y rendre deux motifs excellents ; c’est que d’abord il n’avait rien de mieux à proposer, et qu’ensuite il est bien difficile à un homme de reculer là où une femme avance. Bientôt ce qui lui restait encore de raison et de raisonnement s’évanouit aux étreintes contagieuses du délire de Louise. Dans cette crise inattendue, la jeune fille avait à la fois dépouillé presque toutes ces tuniques d’hypocrisie, de réserve et de coquetterie où le cœur féminin s’enveloppe comme la nature enveloppe les bulbes des plus belles fleurs, et qui tombent successivement au gré de la corruption, jusqu’au jour où l’indifférence lui enlève la dernière; mais ici c’était au contraire
DOM GIGADAS
l’innocence et la passion qui avaient produit ce changement subit; et l’amour de Louise, dans sa divine et chaste nudité, n’en était que plus séduisant. Renc but les yeux fermés la coupe de folie que lui présentait cette sirène naïve, d'autant plus excusable qu’elle avait commencé par s’y enivrer elle-même. Il n’était pas arrivé à l’âge où l’on sait se dérober aux emportements d’une maîtresse adorée par quelque phrase comme celle-ci : « Madame, je vous aime trop pour donner les mains à une démarche dont vous ne tarderiez pas à vous repentir amèrement; » ce qui est l’équivalent honnête de cette autre phrase : « Madame, vous avez le diable au corps; quant à moi, du moment où l’amour me donne de l'ennui, il cesse de m’amuser. » Loin do là, René essuya les larmes qui noyaient les beaux yeux de Louise, jura que ce ne serait jamais de sa faute si elle pleurait, bien que la douleur semblât lui prêter de nouveaux charmes, e’t il mit à sa disposition, non pas son cœur et sa personne, qui lui appartenaient déjà, mais aussi tout le château de ses ancêtres, qu'il souhaitait de voir un jour la reconnaître hautement pour dame et légitime souveraine.
Il y avait dans le vieux manoir une aile depuis longtemps inhabitée. C’était là que se trouvaient les grands appartements où les ancêtres de René avaient tenu table et donné des fêtes splendides aux seigneurs de la contrée; mais, depuis quelque funeste événement dont ces lieux avaient été le théâtre, les sires de Meyran avaient transporté leur habitation dans une autre partie du château, et les vieilles salles d’honneur, sombres et sévères, étaient ehues peu à peu en mauvaise réputation. Malgré l’esprit de scepticisme des protestants, les domestiques du château n'avaient pas un mépris sincère pour les légendes surnaturelles qui se rattachaient à
ces appartements; ils ne s’y hasardaient jamais qu’à leur corps défendant, quoiqu’ils se raillassent parfois delà superstiiieuse faiblesse des gens entichés de pareilles croyances. Au reste, leur force d’esprit n’était pas souvent mise à l’épreuve, et jamais revenants n’avaient été moins troublés que ceux des vieilles salles de Meyran.
Il n’est pas besoin de dire que René ne partageait nullement ces terreurs, et qu’il n'éprouvait d’autre émo* tion que celle qui naissait au souvenir de la grandeur ou des malheurs de sa famille. Il était allé quelquefois dans ces appartements chercher des inspirations pour son humeur rêveuse et triste, et Bertrand était le seul qui se souciât de troubler ses méditations. Encore ne le faisait il que sur l’ordre de son vieux maitre, auquel il ne lui était pas possible de désobéir. Toujours est-il que la figure dure et grotesque du vétéran conservait une impression singulière et de mélancolie après les incursions qu’il était obligé de faire sous ces lambris mal famés. On était donc sûr d’y trouver un asile secret et spacieux, sinon commode. Il fut convenu que ce serait celui de Louise, et, le lendemain soir, en effet, elle s’y rendit avec Marie, sous la conduite do René et de Pau r lin, qui avaient secrètement pris les dispositions nécessaires pour les recevoir, autant du moins qu’il leur avait été possible. Louise avaitécrit à sa tairte que, ne pouvant se résoudre à suivre son père à la cour, elle s’élail relirée dans un couvent où elle resterait jusqu’à ce qu il lui fût permis de continuer à vivre comme elle avait vécu jusque-là, c’est-à-dire à sa guise. Elle, ne donnait aucun motif de cet étrange coup de tète. Le dessein de la jeune dame était bien réellement de choisir une retraite plus convenable par la suite; mais elle voulait auparavant s’assurer d’un couvent où elle pourrait demeurer
DOM GIGADAS
sans être connue, et, au préalable, elle s’était mise à l’abri en un lieu où son père ne s’aviserait pas de la venir chercher.
René fut fort surpris, pour ne pas dire effrayé, de trouver un grand feu qui brillait, comme un incendie au milieu de la nuit, dans l’àlre noir et caverneux de la pièce la plus maudite du logis abandonné. C’était une salle immense, tendue de velours brun, avec des vitraux sombres et une vaste cheminée enfumée. On l’appelait la salle noire, soit à cause de son obscurité, soit en mémoire des tragiques événements qui s’y étaient accomplis. Eymeri II, seigneur de Meyran, y avait tué de sa main le seigneur de Canaden, dans une rixe survenue à la fin d’un festin qui devait sceller la réconciliation de ces deux familles, depuis longtemps ennemies, et qui ne servit qu’à faciliter une vengeance préméditée ou fortuite. Eymeri fit de ce crime horrible une rude et longue pénitence. Use croisa, et ne revint dans sa patrie qu’a près avoir reçu d’un saint ermite l'assurance que la justice divine était satisfaite; mais celle des hommes ne l’était pas; au bout de dix ans, jour pour joc le jeune seigneur de Canaden, fils de celui qui avait été tué par Eymeri, surprit, à la tête de ses vassaux, le château de Meyran, où l’on célébrait alors la naissance d’un héritier longtemps désiré, et vengea le meurtre de son père, à la place même où son sang avait coulé. Depuis cette époque, la salle noire avait été plus d’une fois encore fatale aux membres de la maison de Meyran, qui, pour expier le crime commis par leur aïeul sur la personne sacrée de son hôte, avaient pris la coutume bizarre de s’y faire porter quand ils se sentaient sur le point de passer de vie à trépas.
René se hâta donc d’introduire les deux jeunes filles dans la chambre et le retrait gothique qu’il leur avait
DOM GIGADAS
destiné tout à fait à l’extrémité de cette partie des bâtiments. Inquiet et troublé, il se préparait à aller demander la raison des apprêts inaccoutumés qu'il voyait dans ce lieu, lorsque le vieil écuyer se présenta à lui. Le visage ténébreux de Bertrand le rendait digne d’être concierge céans.
— Qu’y a-t-il donc, Bertrand? demanda le jeune seigneur. Est-ce que mon père serait Irès-malade?
— Pas qu’il paraisse, monsieur. Au contraire, il semble plus fort et plus animé que depuis plusieurs années; mais, voyez-vous, il y a une vieille centurie qui dit : Qui songe à la tombe y tombe. Et cette salle est vraiment le tombeau de votre famille.
— Mon grand-père veut-il donc venir ici?
— - Oui, monsieur; il n’attendait que votre arrivée pour s’y faire porter. Je ne veux pas vous affliger, mais priez Dieu qu’il en sorte vivant. On disait autrefois que l’esprit de votre aïeul Eymeri le croisé, que nos ennemis appellent Eymeri le traître, revenait dans celle salle. Le ministre a beau nous dire que c’est une superstition romaine et impie que de croire aux revenants et aux esprits, je ne peux m’empêcher de frissonner toutes les fois que je viens ici, et de penser que, revenants ou non, l’air de ces appartements lugubres n’est pas bon à respirer pour tout ce qui tient à votre maison. Ce n’a jamais été qu’avec peine que je vous ai vu y entrer et y passer souvent des heures entières. On dirait qu’un sort nous entraine toujours vers les lieux qui doivent nous être funestes. N’est- ce pas ici que votre oncle prit, avec le jeune marquis de Lamperière, une querelle qui, d’abord assoupie, finit par causer sa mort? N’est-ce pas dans cette salle même que fut arrêté votre père, pour êtrejelé à la Bastille et n’en sortir que mort? Toutes ces pensées me reviennent ce soir, monsieur, et Dieu
DOM GIG ADAS
veuille que ce ne soit pas comme le hurlement des chiens.
— J’espère, Bertrand, que ce ne sera rien.
Le vieillard ne répondit qu’en secouant sa tête blanche et carrée, et suivit son jeune niaîtro auprès de son aïeul. Le comte était assis dans un grand fauteuil et enveloppé d’une robe de velours noir sur laquelle une barbe blanche et vénérable descendait librement; car le rigide seigneur était demeuré fidèle aux coutumes de sa jeunesse, et n’aVait jamais voulu adopter la barbe en pointe, qui avait remplacé sous Louis XIII la barbe large du Béarnais. Ni les pressentiments de Bertrand, ni les craintes de René ne les portèrent à faire des représentations au vieux seigneur sur les ordres qu’il avait donnés; car son autorité était absolue chez lui, et il n’y avait jamais été géné par aucun droit do remontrance.
Quand le vieillard se trouva dans cette salle sinistre où depuis l’arrestation de son fils il n’était pas entré, il demeura d’; bord absorbé dans une rêverie douloureuse, qui semblait passer comme des nuages sur son front large et reluisant. Sans doute, il voyait des yeux de la pensée tous les hommes qui avaient porté son nom surgir autour de lui et se pencher comme des ombres, la plupart tristes et sanglants, qui lui demandaient comment il avait tant tardé à les rejoindre avec le faix de douleurs qui le courbait. C’était pour son petit-fils que le vieillard avait survécu à ses enfants. Le vieux chêne n’avait résisté à la foudre que pour abriter son unique et tendre rejeton, jusqu’au jour où il pourrait supporter le poids d’un blason auquel n’avait manqué aucune des illustrations féodales et nobiliaires. Le comte arrêta alors ses regards sur son jeune héritier, qui se tenait près de lui, respectant sa rêverie, et déjà courbé et
DOM GIGADAS
triste comme si le fardeau des destinées eût peso sur lui, et qu'il eût été marqué au front d’un signe funeste.
— René, dit le vieillard, j’ai vu cette nuit l’esprit du Croisé. J’avais toujours regardé l’histoire de ses apparitions comme une fable inspirée par l'orgueil et répandue parla crédulité ; mais j’ai été convaincu par le témoignage de mes yeux et de mes oreilles. J’étais dans mon lit, je venais de lire dans l'Évangile la parabole de l’enfant prodigue, et je songeais au jour où votre père était revenu aussi à la maison paternelle. Hélas! on ne. me laissa pas le temps de me réjouir!... Alors, levant les yeux, je vis, du fond de la chambre, un guerrier qui se dirigeait lentement vers moi. Je compris au frémissement de ma chair que c’était un esprit. Quoiqu’il fût armé de toutes pièces, son pas ne produisait aucun bruit. Il portait une croix blanche sur la poitrine; sa tête était découverte, son visage était pâle et son cou ensanglanté. Il était tel enfin que le représente le vitrail noirci de cette fenêtre. Il s’avança jusqu’au bord de mon lit, et je sentis son souffle sur mon front; il posa la main sur le livre sacré, me montra du doigt ce passage qui faisait sans doute allusion à son histoire :
« Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur converti que pour dix justes qui persévèrent. » Après quoi il disparut en me faisant un signe de la main, comme s’il voulait me faire entendre qu’il m’attendait bientôt. Mon fils, Dieu ne permet pas sans motif que les lois de la nature soient interverties. Que ce soit une âme ou un signe, l’avertissement muet que m’a donné cette figure m'a été envoyé d’en haut. L’heure de ma mort, que je savais bien être peu éloignée, sonnera avant que le soleil se lève, et moi-même je ne me coucherai plus que dans le cercueil.
DOM GIGADAS
René avait écoulé son aïeul avec une sorte de terreur, comme s’il eût entendu la voix d Eymeri le Croisé luimême. En effet, le vieux seigneur ne semblait plus déjà appartenir à ce monde. Son visage, d’une blancheur mate, faisait encore ressortir le feu qui sortait de ses prunelles, ordinairement voilées, et jamais son petitfils n avait été frappé comme alors du contraste étrange que les sourcils noirs du vieillard formaient avec sa barbe entièrement blanche. Sa parole, habituellement austère et ferme, avait pris une expression vague qui 'convenait ou récit d’une apparition surnaturelle, et semblait à René un présage plus certain encore que la fin de son aïeul était proche. C’était un rude coup qui tombait sur l’enfant qui, depuis quelque temps, marchait au milieu des rêves; et le réveil lui arrivait subit et douloureux, et le laissait entouré de sinistres fantômes. Malgré les infirmités et le grand âge du vieux comte, René, ne le voyant point malade, n’avait point encore songé que sa mort fût imminente. La veille encore, il l’avait laissé tel qu’il le voyait depuis longtemps. Un jour s’était écoulé, et le vieillard, comme une lampe à laquelle l’huile a manqué tout d’un coup, n’était plus que l’ombre de lui-même. Sa fière et vigoureuse intelligence, qui jusque là n’avait point fléchi, était devenue le jouet de quelque vaine et fébrile illusion, et vacillait au souffle des superstitions qu’elle avait jusqu’alors méprisées et raillées. René avait une sorte de religion pour son aïeul, qui avait été le dieu tutélaire de son enfance et le gardien de sa jeunesse. Ce vieillard, également bon et sévère, était pour lui une image de la Divinité. Saisi par l’idée de cette perte douloureuse qui ne s’était point encore présentée à lui, le jeune homme se jeta à genoux et pleura sur les mains de son aïeul comme s’il eût pleuré sur son tom-
DOM GIGADAS
beau; mais le comte sembla soudain se réveiller.
— Mon fils, dit-il de sa voix noble et grave, ce n’est point l’heure de pleurer. Avez-vous pensé que Dieu voulût me condamner à vivre toujours? Relevez- vous et m’écoutez.
— Mon père, dit le jeune homme en sanglotant, que deviendrai-je sans vous, sans vos conseils? Je suis bien jeune et bien dépourvu d’expérience. Et pourquoi songer à une mort qui peut encore être éloignée ?
— Mon enfant. Dieu ne nous prend point ou dépourvu, et nous ne devons pas mépriser les avis qu’il nous envoie. Il y a longtemps que je me prépare à celle séparation, et j’ai tâché de vous y préparer aussi, en vous inspirant des sentiments chrétiens qui vous consoleront dans vos peines et vous empêcheront de vous croire jamais seul au monde. Vous êtes d’ailleurs arrivé à l’âge où il est bon de vivre par soi-même. Ma mort achèvera de faire de vous un homme. Mon œuvre sera ainsi accomplie. Ce sont des hommes qu’il faut à la religion aujourd’hui, et non pas des vieillards sans force et des enfants sans pensée.
— Ah! mon père, en vous entendant parler ainsi de m’abandonner, je me sens si faible et si vide, que je ne pense pas prêter beaucoup d’aide à notre sainte religion persécutée.
— Ne vous laissez point ainsi abattre, mon fils; vous ne m’avez jamais désobéi; soyez donc ferme et calme, parce que je le veux. Avant de vous parler de mes dernières dispositions, je ferai mes adieux à mes domestiques, et je vous léguerai en leur présence mon autorité sur eux. Allez, donnez des ordres pour qu’ils se réunissent ici.
René voulut en vain représenter à son aïeul qu’il se fatiguerait à cette cérémonie en parlant si longuement;
il répondit que ce n’étaient plus ses forces, mais ses moments qu’il devait ménager. Quand les domestiques se trouvèrent tous réunis, ce qui se fit d’autant plus promptement que déjà la maison était en rumeur, le ministre lut à haute voix la prière, comme c’était ta coutume.
Puis le vieux comte prit la parole, apprit à ses servi-, leurs qu’il sentait son heure approcher, les remercia de leurs fidèles services et leur lecommanda le même dévouement pour son petit-fils, qui allait le remplacer dans son autorité et aussi dans sa sollicitude pour eux.
A ce discours, toute l’assemblée, fondant en larmes, montra à quel point elle avait su apprécier les vertus et la bonté de ce maître vénérable. C’étaient pour la plupart des serviteurs héréditaires de la famille de Meyran, dont l’affection et le dévouement à leur seigneur étaient passés dans le sang et étaient devenus des sentiments innés.
Le comte adressa quelques mots à plusieurs d’entre eux qui l’avaient servi depuis sa jeunesse, et Bertrand ne pouvait être oublié.
— Adieu, lui dit-il ; Bertrand, tu as été mon écuyer et celui de mon fils, tu le seras encore de mon petit-fils.
Ne te désole pas si cette fois je pars sans t’emmener; je t’attendrai un peu plus loin.
— Et moi, monseigneur, je désire ne pas vous faire longtemps attendre.
— René a encore besoin de toi, Bertrand. Maintenant qu’il est arrivé à l’àge d'agir, tes services lui manqueraient plus que mes conseils.
Le vieux seigneur congédia alors ses domestiques et demeura de nouveau seul avec son petit-fils.
— René, lui dit-il, vous êtes né à une époque funeste pour toute la France et surtout pour nous. Alors qu’u n
DOM G IG Ai» AS
ministre cruel achevait de briser la noblesse et la réforme qui avaient naguère conservé le trône à son maître légitime, j’ai combattu pour ma religion et pour mes droits, comme j’avais combattu pour mon roi. Quand mes efforts ont été impuissants et qu’il a fallu céder, je suis revenu ici, où je vous ai élevé pour conserver le nom de mes pères et aussi pour aider un jour au triomphe de la sainte cause, car Dieu mettra un terme à nos épreuves. Je vous ai garanti contre le souffle envenimé du siècle. Je vous ai fait, dans la solitude, une jeunesse pure et sereine. C’était ainsi, et non dans le bruit des villes et l’agitation insensée de la cour, que devait grandir un vengeur de nos martyrs. Je le pressens, mon fils, les temps ne sont pas éloignés où Sion sortira triomphante de ses ruines. Beaucoup de ses enfants ont été assez lâches pour abjurer son souverain et renier les promesses divines; il en est cependant encore dont la foi est demeurée intacte, et qui seront prêts quand il le faudra à s’armer pour elle. Les Bouillons, les Rohan, les Soubise, noms de glorieux et de saint souvenir, se trouveront à la tête; et vous, mon fils, vous ne eerez pas des derniers à les suivre. Lu Noblesse et la Religion, qui, dès le premier abord, se sont reconnues pour sœurs, retrouveront à la fois leur indépendance. Je ne verrai pas ce triomphe sur la terre, mais je le verrai de plus haut, et mon esprit sera avec vous. Vous trouverez chez moi, René, des lettres et des papiers qui vous instruiront de la situation de la Religion, des dispositions des seigneurs et des espérances qu’il faut concevoir. L’année prochaine, le synode général des églises de France se tiendra à Loudun. Il se peut que celte assemblée soit une nouvelle ère. Il ne me reste plus maintenant qu’à vous parler d'un proiet que j’ai formé pour assurer votre bonheur sur cette terre de
DOM GIGADAS
passage. Vous êtes le dernier de votre nom, mon fils, et tout vous défend de le laisser éteindre.
— Oh ! mon père, comment dans un moment si triste voulez-vous que je songe à l’avenir?
— Mais je dois y songer moi, mon fils. Depuis longtemps notre famille est unie avec celle de Serizy. Ma mère était une fille de cette maison. C’est une race de vieille chevalerie qui ne s’est jamais abâtardie à la cour et qui n’a jamais failli à la foi protestante, depuis qu’elle l’a embrassée. C'est dans son sein que je vous choisis une compagne; c’est vous que Gérard de Serizy, mon frère et mon compagnon d’armes, a désigné pour l’époux de sa fille.
— Mon père, il m’est impossible de vous entendre parler à la fois de votre mort et d’un mariage pour moi.
— Pourtant, mon fils, l’une a dû me faire songer à l’autre. Quoique jeune, vous devez savoir que le temps marche vile et que la durée de notre vie est incertaine; ne refusez pas à votre aïeul mourant une dernière consolation. Promettez-moi de vous conformer à mon vœu le plus cher et de vous unir à la femme que je vous ai destinée; ce sera une union également heureuse pour vous et profitable à la cause de notre religion. Me le promettez-vous, mon fils?
j— Mon père, en vérité, je voudrais... mais je ne puis maintenant. Pardonnez-moi... j’ai l’esprit si troublé...
— René, vous me connaissez mal si vous pensez que je veuille vous interdire toute espèce do réflexion et d’examen. Après m’avoir rendu les derniers devoirs, vous quitterez ce château qu’il vous serait pénible d’habiter seul, et vous irez à Serizy où vous trouverez des consolations près de mon vieil ami et de sa jeune fille. Votre fiancée est, dit-on, aussi douce et aussi belle que
noble. Elle a été comme vous élevée dans la solitude et la paix ; vous ne pouvez faillir à l’aimer, et vous ne reviendrez au château de vos pères qu’avec elle. Prometlez-moi de faire ce que je vous demande là, mon fils.
— Mon père, cela m’est impossible ; il me serait encore plus pénible d’exiler ainsi ma douleur loin de votre tombeau. Je vous en supplie, n’exigez pas cela de moi.
— Quoi ! vous vous refusez à ma dernière prière, mon fiis? Quelle répugnance pouvez-vous avoir contre un projet que je vous demande seulement d’apprécier? René, soyez confiant avec moi comme vous l’avez toujours été. Auriez- vous fait vous-mémeun autre choix?
— Oui, mon père.
— En ce cas, pourquoi ne m’en avoir rien dit?
— Mon père, je ne sais, je craignais... — Vos craintes étaient ou puériles ou peu gracieuses pour moi, mon fils. Je croyais avoir mérité, par mes soins et mon indulgence, que vous me fissiez connaître tous vos sentiments et toutes vos actions.
— Assurément, je serais plus qu’ingrat si je ne le reconnaissais, mon père; mais je craignais que vous n’eussiez vous-même projeté pour moi quelque union.
— Vous avez eu tort de penser que je voudrais jamais contraindre votre cœur. Si je ne l’avais pas cru libre, je n’aurais pas ainsi insisté pour que vous vous rendissiez à un vœu que j’aurais accompli avec plaisir, je l’avoue. Mais n’en parlons plus. — Je vous en prie, mon père, reposez-vous; vous devez être las d’avoir ainsi parlé. Votre voix me semble altérée.
— Je me reposerai bientôt, mon enfant, de toutes mes longues fatigues; mais je veux auparavant connaître le nom de celle qui vous facilitera le chemin aride de la vie. Je suis certain que vous n’avez pu
DOM GIGADAS
songer qu’à une femme dont l’écusson puisse s’allier sans honte à celui de Meyran.
— Mon père, je ne puis dire qu’elle doive bientôt être unie à moi. Elle a elle-même des parents.
— 11 n’est pas de famille qui puisse refuser de s’allier à nous, mon fils; les Itohan eux-mêmes ne l’ont pas dédaigné.
— Aussi n’est-ce pas cela, mon père, mais...
— Eh quoi! serait-elle d une familie-flnoblie ou même de bourgeoisie; ce serait notre première mésalliance. Mais en ce moment, où je suis près de paraître devant celui pour qui tous les rangs sont égaux, je me sens moi-même peu de force contre les préjugés de la naissance, et je ne voudrais pas vous obliger à sacrifier votre bonheur à l’orgueil de vos pères et de vos enfants.
— Rassurez- vous, mon père, celle que j’aime est d’une race ancienne dans le pays.
— Cela vaut mieux, mon (ils; pourquoi donc hésiter encore à me la nommer? Serait-elle née dans le sein de la religion romaine, ceci serait un malheur véritable; mais enfin ses yeux peuvent s'ouvrir, et. quand elle sera mieux instruite, elle embrassera la vraie foi.
— Oui mon père, que vous êtes bon et indulgent! je n’aurais pas cru qu’il me fût possible d’apprendre à vous aimer davantage.
— La mort est fécondé en enseignements, mon fils. N’oublie donc pas que tu parles à un moribond. J’attends, pour ne plus songer qu’à l’éternité, que tu m’aies satisfait. Dis-moi le nom que je te demande, dis-le-moi, je le veux.
— Mon père, c’est... mademoiselle de Lamperière. — Que dites-vous, malheureux enfant? quel nom venezvous de prononcer devant moi et dans ce château où
DOM G1GADAS
il ne peut résonner que comme une malédiction? Quels sentiments nourrissez-vous dans votre coeur ? Vous aimez la fille de l’assassin de tous les vôtres et de votre père, du tourmentcur de ma vieillesse, qui me poursuit même jusqu’au bord du tombeau, car s;ms doute vous êtes de complicité avec lui ? C’est lui qui a préparé ce piège ; vous n’avez pu, vous n’auriez pas osé tout seul me causer une pareille douleur I
— Mon père, j’ignorais, quand je la vis, qu’elle fût la fille de notre ennemi, et je l’ai aimée malgré moi.
— Mais que prétendez-vous donc? Vous ne croyez pas que jamais deux races ennemies depuis mille ans puissent se confondre. Quel monstre sortirait d’une pareille union 1 Mon fils, dites-moi que vous détestez vous même cette passion funeste; que vous l’arracherez de votre cœur. Dites-le-moi, que je ne meure pas avec la pensée que vous devez vivre déshonorél
— Mon père, je vous en supplie, calmez-vous, ne m’accablez pas de votre colère. Je suis bien malheureux 1
— Un mot, et je vous bénis.
— Ce mot, je ne puis le dire, car je sens qu’il n’est pas en mon pouvoir de faire qu’il soit vrai, et je ne mentirai pas devant vous.
— Malheureux! et vous ne craignez pas de tuer mon âme prête à s’échapper de mon corps! Allez, si je n’avais connu votre mère, votre vertueuse mère, je vous renierais pour mon enfant. Mais il n’est pas possible que vous y ayez songé. Cette enfant, cette jeune fille, avezvous pensé qu’elle sort de deux races également teintes du sang de nos ancêtres I Sa mère était une Canaden.
— Nos ancêtres ont eux-mêmes versé le sang des siens.
— Eh bien ! est-elle aussi assez lâche pour vous ai-
DOM GIGADA.S
mer I Soyez heureux alors, si l’on peut l’être avec la malédiction d’un pèrel
— Je vous en conjure, mon père, ayez pitié de moi 1
— Ne m’appelez plus votre père. Je ne le suis plus.
— Au nom du ciel ! ne me repoussez pas. Nous sommes innocents tous les deux, et jamais vous ne m’aviez défendu d’aimer cette jeune dame.
— Il aurait fallu que je pusse imaginer une pareille monstruosité, et jamais, jamais!... Ah! j’ai été pour vous trop bon, trop indulgent, et Dieu me punit!
— Non, mon père, soyez-le encore, et...
— Vous osez me proposer de participer à votre crime ! Est-ce donc de la démence? René, vous avez bien peu de moments à réfléchir. Dites-moi que vous renoncez à cet amour dénaturé, sinon ma malédiction sera sur vous.
— Je sens que toute ma vie est dévouée à cette passion. Je puis mourir, mais non m’en défaire.
— Au nom de votre père, que le père de cette femme a fait mourir en prison, au nom de mon autre fils qu’il a tué de sa main, au nom de votre mère dont il a mis toute la vie en deuil, mon fils, ne m’obligez pas à vous maudire.
René demeura muet et comme pétrifié. C’était un spectacle terrible que de voir face à face ce vieillard et ce jeune homme, le premier, à demi dressé sur un de ses bras, étendant l’autre d’un geste menaçant, l’œil en feu et les joues colorées comme si l’indignation eût ranimé le flambeau de sa vie, tandis que le second, pâle, tremblant, les mains jointes et les yeux baissés, semblait un criminel déjà frappé à mort par sa condamnation. — Vous ne répondez pas ? dit le vieillard. — Je vous ai déjà répondu, mon père. Le vieux seigneur se leva entièrement et se tint sur ses pieds sans chanceler,
DOM GIGADAS
ce qu’il n’avait pu faire depuis longtemps. — Sois maudit! dit-il d’une voix puissante et avec un signe foudroyant. Et il retomba lourdement sur son fauteuil, la tête penchée et les mains pendantes.
René, à cette parole, la plus affreuse qui puisse tomber sur la tête d’un fils, s’élait jeté à genoux et s’était traîné aux pieds du vieillard. — Mon père, disait-il avec des larmes et des sanglots déchirants, révoquez cette horrible parole, si vous ne voulez me voir expirer sur la place. Mon père, je vous en conjure, écoutez-moi, parlez-moi! Si vous saviez... Eh bien! oui, je ferai tout ce que vous voulez : je renoncerai à Louise. Elle-même comprendra qu’il le faut. J’épouserai mademoiselle de Serizy, quand vous voudrez, mon père. C’est vrai, j’étais insensé ; pardonnez-moi, au nom de mon père et de ma mère qui m’ont légué à vous! Le vieillard rouvrit alors faiblement les yeux sans paraître voir son petit-fils, remua la main et poussa un long et dernier soupir.
— Serait-il possible? s’écria René à demi égaré. Ttlon père, je vous en supplie, entendez-moi. Je ferai tout ce que vous voudrez. Tout!... Oh ! mon Dieul n’est-ce pas la première fois que je vous ai désobéi? Plus rien... Il ne m’entend plus... Non, il m'aurait pardonné... Il est mort, mort, mon bon père... Et il m’a maudit!... Tout cela est-il possible? Ah ! les morts ne reviennent jamais à la vie... autrement il reviendrait pour me dire qu’il ne me maudit plus.
Le malheureux enfant se leva alors et se mit à marcher d’un pas désespéré au travers de cette salle lugubre, funeste encore une fois à sa famille. Un léger bruit se fit entendre au fond de l’appartement. C’était Louise qui, tourmentée du bruit qui était arrivé jusqu’à elle, profitait du silence qui y avait succédé pour lâcher
JUOM GIGADAS
de découvrir ce qui se passait. — Ah 1 Louise, lui dit René, mon père in’a maudit, et j’ai renoncé à vous. Il est mort, voyez! mort en me maudissant. — René, ne m’abandonnez pas, je vous en prie, si vous ne voulez pas que je meure aussi. Je ne vis que pour vous aimer. — Hélas! pourquoi m’aimez-vous ? Si vous saviez comme la colère d’un pcre est terrible ! — René, vous ne m'aimez donc plus? — Vous verrez, Louise, si je vous aime. Mais laissez-moi. Ab ! si mon père vous avait vue, il m'aurait pardonné. Laissez-moi, on vient. Il ne faut pas qu’on sache jusqu’à quel point mon père a eu raison de me maudire.
Rertrand, qui n’avait pu vaincre plus longtemps son inquiétude, entra au moment où la jeune fille venait à regret de disparaître.
— Ah! dit René, tu avais raison de dire que cette salle était funeste pour nous. Mon père n’est plus, et moi... Le jeune homme ne put achever. Son corps céda enfin aux violentes secousses qui avaient ébranlé son âme. Il tomba sur le parquet, la face contre terre, aux pieds de son aïeul, comme une victime aux pieds de son juge. Déplorable sentence qui préparait au condamné une longue agonie, et qui avait concentré celle du juge en une seule torture dont l’angoisse avait été sans doute inexprimable.