‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 8 sur 24 · I.OÜISE RENDUE · texte numérisé non relu

I.OÜISE RENDUE

Le fidèle Bertrand fut épouvanté de voir s’anéantir ainsi en un instant la famille de ses maîtres. Demi-mort

lui-même et ne sachant à qui du chef mort ou de l’héritier mourant il devait donner ses soins, il allait appeler du secours, lorsqu’un étranger entra dans la salle. Ce n’étail autre que le marquis de Lamperière. — Qui êtes-vous? lui demanda Bertrand, et que voulez-vous? — Il est nécessaire que je parle au comte de Meyran, répondit le marquis. — Celui qui portait ce nom il y a une heure n’est plus de ce monde, et celui qui le porte maintenant n’est pas en état de vous entendre. — Voilà qui est malheureux. J’attendrai alors que le jeune homme ait repris ses sens. Ainsi le vieux comte est mort. Il était plus âgé que moi, de beaucoup d’années même.

Bertrand cependant avait relevé son jeune maître et l’avait placé sur un-fauteuil. — Puisque vous avez connu l’aïeul, dit-il à l’étranger, vous ne refuserez pas de veiller sur le petit-fils un moment, jusqu’à ce que je sois allé chercher de l’aide?

— Assurément, mon ami, je serais ingrat si je refusais de faire quelque chose pour cet enfant qui n’est qu’évanoui, j’espère. Voilà, continua-t-il quand il fut seul, voilà pourtant un singulier emploi pour le marquis de Lamperière. Si j’étais vindicatif, je pourrais bien jouir de voir en pareil état les ennemis de ma famille. Mais pourquoi leur en voudrais-je? Je leur ai fait plus de mal qu'ils n’auraient voulu et pu m’en faire. Puis je n’ai pas de fils à qui laisser cette vieille haine. Et ma fille me semble disposée à la regarder comme un fief uniquement masculin. Elle oubliera cela. Comme le jeune homme est pâle! Vraiment il a une charmante figure. Il tient plus de sa mère que de son père. Il en est ordinairement ainsi. Quelle différence entre lui et son aïeul I Celui-ci était autrement trempé. Le chagrin ne le flétrissait pas de la sorte. Il a toujours son air fier

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et sévère. La mort l’a vaincu, mais ne l’a pas dompté.

René commençait à reprendre connaissance, lorsque le vieil écuyer revint, suivi de la foule des domestiques, effarés comme sont toujours les subalternes quand ils ont perdu le chef auquel ils étaient habitués, et désolés tant pour eux-mêmes que pour leur jeune maitre. Quelques vieux serviteurs vinrent baiser les mains inanimées de leur seigneur et les mouillèrent de larmes silencieuses. Puis on emporta respectueusement le corps hors de la salle. René, ranimé par les soins de Paulin, avait rouvert les yeux et jetait des regards mornes sur ces gens qui s’agitaient autour de lui. Le marquis, retiré un peu à l’écart, promenait sur ce spectacle un œil stoïque qui, en s’arrêtant sur le jeune seigneur, prenait un peu de l’expression de celui d’un bourreau épiant chez sa victime le retour de la vie pour recommencer à la torturer.

Bientôt il ne resta plus auprès de René que le ministre et Bertrand, qui lui offraient tous deux les consolations qui étaient à leur portée. Le marquis, auquel personne, dans le trouble où l’on était, n'avait fait grande attention, attendait le moment favorable pour lui porter aussi les siennes, qui, bien qu’elles fussent sans doute les moins tendres, devaient être les plus efficaces. La plaie toute saignante que portait le jeune homme était en effet plus facile à envenimer qu’à adoucir; mais personne n’en pouvait sonder la profondeur.

— Mon fils, disait le ministre, Dieu ne nous a pas créés pour celte terre. Elle n’est qu’un lieu de passage, et la mort, loin d etre un malheur, est une délivrance et comme une naissance céleste, après la naissance terrestre, pour ceux qui ont vécu fidèles comme votre vénérable aïeul, et qui meurent de la mort du juste.

— Oui, monsieur, écoutez le ministre, disait Ber-

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trand. Bien sûr, monsieur le comte est heureux maintenant, et, s’il souffre encore, ce doit être de vous voir dans une pareille affliction.

— Mon fils, c’est offenser le ciel que de se révolter ainsi contre ses décrets. La faiblesse que vous montrez ne convient ni à un chrétien ni à un gentilhomme.

— Monsieur, songez que monsieur le comte nous a recommandés à vous et que vous devez vivre pour nous. Vous êtes notre père maintenant.

— Mes amis, dit alors René d’une voix qui sortait de sa poitrine comme d’un tombeau, je vous remercie; mais ma douleur est trop récente pour que je puisse la maîtriser. Demain, plus tard, je seiai mieux et je vous écouterai. Ce soir, j’aurais plutôt besoin d’être seul.

— Monsieur, dit alors le marquis en s’approchant, je respecte vos larmes. Je suis père et je n’aimerais pas à penser que ma fille pût sécher les siennes avant que le corps de son père fût rendu à la terre. Jamais douleur ne fut plus juste que celle qui vous accable. 11 m’a fallu un motif sacré pour me décider à troubler le recueillement dont vous avez besoin, et en outre j'ai été encouragé par les importunités dont vous entourent cet ecclésiastique et ce domestique. Mais je serai plus ! , f qu’eux. Accordez-moi seulement une minute d’entretien solitaire, et...

— Monsieur, dit le ministre, vous choisissez étrangement votre temps : il me semble que les convenances. ..

— N’ont rien à démêler avec le devoir sacré que, je le répète, j’ai à remplir ici. Si vous vouliez vous écarter un peu, je n'aurais besoin que de dire mon nom à votre maitre pour qu’il consentît à ce que je lui demande.

René, dont les nerfs affaissés avaient vibré sous l’accent mordant et hautain de l’étranger, fit signe que l’on

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agît comme il le désirait. — Je suis le marquis de Lamperière, monsieur, dit celui-ci à voix basse. — Laissezmoi seul avec monsieur, dit René en se levant soudainement. Le ministre et Bertrand sortirent, sans doute fort étonnes et faisant des conjectures sur le secret de cet étranger qui avait un tel pouvoir sur leur jeune seigneur.

— Monsieur, dit René, vous n'avez pas besoin de m’en dire davantage, je sais pourquoi vous venez. — Vous ne vous trompez pas, monsieur. C’est pour cela en effet. Puis-je savoir où vous avez conduit ma fille? — Elle est ici, monsieur. — Ahl vous reconnaissez que la place n’est pas tenable. A vous parler franchement, j en suis bien aise. — Ce n'est point dans un pareil moment que je voudrais engager personne à désobéir à son père, et mademoiselle votre fille moins que personne. — Je vous suis obligé, monsieur, de votre préférence pour elle, et surtout du respect que vous témoignez pour mon autorité paternelle. J’aime à croire que ma fille partagera vos sentiments en ceci comme pour le reste, mais ne perdons pas de temps. — Un mot seulement, monsieur. Songez que les pères doivent se frapper la poitrine pour les fautes de leurs enfants, et que la colère ne répare rien. — Diable! j’espère qu’il n’y a rien de plus à réparer. Au surplus, soyez tranquille, je ne suis point un tyran. Seulement vous comprendrez que vos relations avec ma fille doivent être finies. Une scène d’adieux serait superflue. — Je ne suis point en état, monsieur, d’encourir une nouvelle émotion. Je vais donner des ordres à mon domestique, qui est dans le secret de ceci. Il vous facilitera le moyen de sortir sans être aperçu de mes gens. — A merveille! nous nous entendons parfaitement. Maintenant que mes affaires sont faites, permettez-moi de vous offrir mes

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compliments de condoléance sur la perte douloureuse et irréparable que vous venez de faire. — • Je les reçois pour ce qu’ils valent, monsieur. Si l’ennemi de ma maison est ici à cette heure fatale, je ne dois en accuser que moi. Adieu, monsieur. — Adieu, monsieur. J’espère que ni moi ni les miens n’abuserons davantage de votre hospitalité.

René sortit, et, ayant écrit à la hâte quelques mots d’adieux à sa maîtresse, il remit ce billet à Paulin et lui donna des ordres pour commencer l’extradition de la pauvre Louise; puis il se retira dans son appartement, où son domestique devait venir lui rendre compte de ce qui se serait passé.

La jeune dame, après sa courte apparition dans la salle noire, était demeurée en proie à une anxiété qui rendait sa position presque aussi douloureuse, presque aussi insupportable que celle de René. Cette mort et cette malédiction qui étaient entrées avec elle dans ce château étaient faites pour lui inspirer de lugubres réflexions.

Elle se roidissait en vain contre ces événements de toute l’obstination de la jeunesse et de la passion; sa faiblesse féminine était la plus forte, et l’obligeait à jeter en arrière un regard déjà repentant, non pas qu’elle fût effrayée du malaise matériel auquel une héroïne de vingt ans est toujours supérieure, quand elle ne l’a pas éprouvé, mais elle redoutait l’abandon qui résulterait pour elle de la douleur et de la tristesse de René. Elle avait besoin d’être soutenue, encouragée,, rassurée; car les femmes n’ont jamais que des éclairs d'énergie, après lesquels elles retombent dans la mollesse d’àme et l’irrésolution d’esprit qui leur sont naturelles et qui leur conviennent. Au lieu de cela , elle sentait que aon-seuleraeu elle ne nourrait exiger de son ami

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de douces paroles et d’aimables cajoleries qui la distrairaient, mais qu’elle serait même privée de la consolation de le consoler d’un malheur auquel elle s’avouait qu’elle avait pour beaucoup contribué, bien qu’innocemment. La tristesse en amour est supportable lorsqu’elle est accompagnée d’épanchements, mais la tristesse sombre et taciturne l’épouvante et le glace Marie essayait, tant bien que mal, de raisonner sa mai tresse; mais la pauvre fille avait elle-même perdu l’éloquence de sa gaieté devant la sombre perspective qui remplaçait si subitement l’horizon riant qu’elle s’était habituée à contempler. Elle était d’ailleurs catholiquement et méridionalement impressionnable, et l’aspect de ces appartements antiques et sévères la remplissaient de terreur.

Elle n’était pas sans avoir entendu parler du Croisé : aussi, au bruit le plus léger qui arrivait à son qreille, s’interrompait-elle dans les consolations qu’elle lâchait de trouver; puis, toute tremblante, elle promenait autour d’elle un regard furtif, comme si elle eût craint de voir surgir le fantôme indigné et menaçant du vieux baron.

f Ce fut une apparition non moins formidable et plus naturelle, quoique moins prévue encore, qui vint changer çes angoisses en stupeur. Ce fut, non pas le sire de Meyran dans son armure d’acier, mais le marquis de Lamperière dans son habit vert et or qui parut sur la scène. Pensant que c’était René qui se souvenait enfin d’elle, Louise se précipita vers la porte que le vieillard se donnait le plaisir d’ouvrir avec une lenteur fa te pour exciter l'impatience de sa fille; mais à la vue de son père, dont le visage n’avait pourtant r en de courrouce et conservait son calme moqueur, elle recula, poussa un cri étouffé et se cacha le visage de ses deux mains.

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— Il me paraît que je ne suis pas le bienvenu, dit le marquis, mais les pères sont indulgents. Rien ne rebute leur tendresse. Voyant que vous vous dérobiez à la mienne, je suis venu vous chercher. Votre cœur est trop sensible pour n’être pas touché de ma persévérance et de mon amour; je viens d’attendrir l’homme qui a le droit de me hi.ïr le plus? A vrai dire, je l’ai pris dans un bon moment. — Je suis prête à vous suivre, mon père. — C’est admirable, en vérité! il n’y a rien de tel qu’un accès de folie pour rendre raisonnable. Louise, ce n’est ni le lieu ni l’heure de vous faire des reproches que vous-même sans doute vous ne vous épargnez pas. Pauvre enfant! vous êtes plus à plaindre encore qu’à blâmer. Vous sentirez un jour à quel point vous vous êtes abusée en mettant tout votre appui sur ce sentiment que l’on appelle l’amour, et qui est plus fragile qu’un roseau, plus vain que la fumée. Vous comprendrez qu’il n’y a de liens solides que ceux de la nature, et de bonheur que dans l’accomplissement des devoirs dont le plus sacré est sans contredit l'obéissance filiale.

Après ce sermon, auquel il ne manquait qu’un peu d’à-propos et d’onction, le bon père embrassa sur le front sa fille interdite. — Partons, mon enfant, continua-t-il, il y aurait de l’indiscrétion à demeurer plus longtemps dans cette maison, où la désolation habite. Quant à vous, ma mie, dit-il en s’adressant à Marie, vous pouvez rester, si bon vous semble : vous n 'êtes plus au service do ma fille. — Quoi! monsieur, dit Louise, vous voulez punir cette enfant de m’avoir servie fidèlement? — Croyez Louise, qu’il m’en coûte beaucoup de rien faire qui vous déplaise et de troubler la joie de notre réuuion ; mais ayez un peu de confiance en moi. Je vous assure qu’avant peu, vous reconnaîtrez

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que cette mesure était convenable. Adieu, vous, la belle enfant, je ne vous oublierai pas.

Marie ne se permit pas de répliquer autrement que par un torrent de larmes dont elle mouilla les mains de sa jeune maîtresse Le marquis, interrompant cette scène touchante, à regret, disait-il, car le temps pressait, emmena sa fille de ce lieu de refuge qui l’avait si mal garantie. Paulin les conduisit par des escaliers et des passages dérobés jusqu’au dehors de l’enceinte du château.

— Tu as bien gagné ta récompense, l’ami, dit alors le seigneur au valet. La voici, j’espère que tu la trouveras assez lourde. J’ajouterai, si cela peut te faire plaisir, que tu as droit à toute ma reconnaissance : sans toi, j’eusse été fort empêché et n’aurais pu agir si sûrement, si promptement ni si secrètement. — Je vous remercie, monsieur le marquis; mais j’aurais désiré que vous me permissiez d'entrer à votre service. C’est dans cet espoir que j’ai tâché de vous être agréable... — Diable, ceci est très -différent. Tu n’as pas été autorisé à concevoir de telles espérances, et je ne puis dire que je les approuve. Tu m’as donné des preuves d’obligeance, mais non de fidélité: j’aime assez qu’un domestique possède cette dernière qualité. Je puis donc te promettre de me servir de toi dans l’occasion, mais constamment, ce serait superflu. Votre jeune maître me semble très-doux; vous auriez tort de le quitter. Au surplus, cela vous regarde. Pour ce qui me regarde, moi, je vous conseille de ne plus vous en occuper et d’oublier tout ce dont vous avez été témoin ce soir et auparavant; sinon je vous promets que vos souvenirs seront bientôt interrompus.

Cela dit, le marquis tourna le dos au valet confu3, que la soif de l’or avait poussé à trahir la confiance de

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son maître. Qui eût jamais pu imaginer que tant de perfidie se cachât dans cette bonne tête frisée et bien portante, et pût s'unir à une soumission si* humble et à un amour de si candide expression. A la vérité l’œil était un peu en dessous, le bas du visage épais et grossier dénotait de la bassesse; mais, malgré ces indices, on pourrait encore s’étonner de l’adresse que Paulin mit à cacher sa félonie, si l’on ignorait l’empire de la cupidité et de l’ambition sur les hommes. Ces vices n’empêchaient pas le piqueur d’aimer Marie, ni même d’aimer son maître jusqu’à un certain point. Un célèbre politique, qui est mieux que nous à même d’en juger, a dit que la loyauté de tout homme dépend de la somme qu’en y met. La position intime de Paulin avait permis au marquis de mettre le prix à sa fidélité, et le valet en avait encore conservé quelque peu pour son usage particulier. Avant de recevoir la bourse du père, il avait glissé à la fille le billet de René, dont il eût pu faire un autre usage.

La honte du mépris qui était en quelque sorte l’escompte de son lucre, éveilla le remords dans le cœur de Paulin. Il se promit sincèrement de ne plus s’y exposer, et, serrant la bourse dans sa poche, il alla donner quelques minutes à sa belle affligée, qu’il eût mise dans un étrange embarras en lui découvrant ses allures : si Marie était capable de trahison, ce n’était pas pour un appât si vil. Elle eût donc été portée par caractère à repousser avec horreur un homme à la merci duquel elle se trouvait et que la nécessité l’obligeait de ménager mais la dissimulation de Paulin lui épargna la peine de se contraindre, et le misérable essuya très-amoureusement les larmes de la jolie Artésienne,

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U. DE QUESMES

René, revenu du premier étourdissement de sa douleur, et délivré des consolateurs qui, comme les médecins, ne peuvent qu’irriter un mal incurable, avait pris l’attitude digne qui remplace bientôt le désespoir dans une organisation noble et ferme, et qui est un symptôme de longues et profondes souffrances. Nous ne détaillerons point les angoisses de son insomnie : il est facile de les imaginer. Après son adolescence calme, pure et religieuse, il se trouvait pour le premier égarement de sa jeunesse, frappé d’une malédiction ineffaçable, et dévoué à jamais aux remords. Certes, il pouvait se croire en droit d’accuser le ciel.

Le jeune homme voulut encore une fois voir son aïeul avant que le voile funèbre ne fût étendu sur lui. Il s’agenouilla auprès du lit, baisa avec larmes la main qui, âprès l’avoir tant de fois béni et avoir soutenu son enfance avec tant d’amour, s’était appesantie sur lui do tout le poids d’une dernière colère.

— Vous avez été bien sévère pour moi, mon père, dit René, et pourtant je ne blasphémerai pas votre mémoire. Vous avez brisé d'un mot l’œuvre de vingt de Vos années. De votre dernier souffle vous avez flétri ma vie, que vous aviez si précieusement conservée; “vous avez desséché dans son dernier rejeton la raco de vos pères, dont la perpétuité était votre plus chersouci. Que votre nom soit béni, mon père ! Que votre dépouille repose en paix dans le tombeau paternel, monseigneur l

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Vous avez bien souffert pendant votre longue vie; mais votre plus cruelle douleur est celle qui vous attendait à la fin. Non, je ne vous maudirai point; c’est moi qui ai été coupable, et c’est la mort qui a été inflexible. Si elle ne se lût bâtée de se mettre entre vous et moi, vous m’auriez pardonné, car vous m’aimiez comme votre sang et comme votre ouvrage, car je suis le Hlsde votre fils, car ma mère était pour vous comme un ange, et vous ne voudriez pas lui dire que vous avez maudit son enfant. Oh 1 mon père, vous révoquez sans doute maintenant dans le ciel cette parole de colère qui m’a froissé contre la terre. Hélas 1 vous l’avez dit, je suis né à une époque de malheur. Je n’ai pas été, comme vous, coulé d’un airain pur et solide. Je n'ai pas été trempé au feu des guerres civiles. Je ne suis qu’une cire molle, et j’ai subi l’influence des ennuis et des doutes de mon père. J’ai été abreuvé des larmes de ma mère autant que de son lait. N’ai-je pas, dès mon enfance, senti la faiblesse de mon âme peser sur ma tête et la courber? n’ai- je pas toujours porté au front un signe de tristesse et de souffrance innées? n’ai-je pas été souvent me repaître, à l’écart, de vaines rêveries et de larmes sans cause? Hélas l vos instructions étaient pour moi un aliment trop fort et résonnaient dans mon sein comme les paroles d’une langue morte. La solitude, qui élève les hommes forts, a achevé de m’enivrer. Je n’étais pas à votre hauteur, ô mon père! Je n’ai pu partager l’énergie de vos sentiments d’un autre siècle. Vous n avez pu comprendre, vous, que j’eusse ainsi dégénéré. Je ne vous fais point de reproches, ô mon père! mais je méritais plutôt votre pitié que votre courroux; vous le voyez à présent. Laissez moi prendre votre main et la poser sur ma tête, comme vous aviez coutume de faire le soir après la prière. Laissez-moi croire

que vous entendrez sans colère mon pas troubler le silence de votre sépulcre, et que vous ne me défendrez pas de reposer un jour auprès de vous et de ma mère. Ce sera sans doute bientôt.

Les funérailles du vieux comte furent simples et austères, comme toutes les cérémonies où préside le rite protestant, qui n’est, en quelque sorte, que l’abrégé ou le squelette du rite catholique, et qui, avec l’orgueilleuse prétention de ne parler qu’à la raison de l’homme, a dépouillé la religion de tout son appareil extérieur aussi bien que de tout son attrait mystérieux, et l’a réduite à n’être plus qu’une science humaine.

René trouva la force de rendre les derniers devoirs à son aïeul et conduisit lui-même le deuil. Suivant un ancien usage féodal, conservé jusqu’à cette époque, Bertrand menait devant le cercueil le dernier cheval qu’avait monté son maitre, caparaçonné et équipé comme pour la guerre. Le fidèle écuyer, avec cet instinct que les vieux serviteurs acquièrent souventàforce de dévouement, jetait des regards inquiets vers son jeune maitre, comme s’il eût compris toute l’étendue de son malheur, et que celui qui restait était plus à plaindre que celui qu’on ensevelissait. Le cortège était composé de quelques seigneurs protestants du Languedoc et de la Provence, des tenanciers du château et d’un grand nombre des habitants protestants de Saint-Gilles, qui professaient une vénération héréditaire pour les seigneurs de Courchival, leurs protecteurs et leurs guides depuis un temps immémorial.

Après que l'on eut déposé le cercueil du vieux comte dans la sépulture de sa famille, le ministie adressa aux assistants un discours en harmonie avec sa figure grave et exempte de l’empreinte des passions. Sans s’étendre sur la grandeur et sur l’antiquité de la famille de Cour-

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chival, il rappela les vertus et la résignation chrétienne du chef qui venait de lui être enlevé, exhorta son héritier à suivre l’exemple de son aïeul, et recommanda à tous l’humilité et la confiance en Dieu, qui leur étaient nécessaires dans ces jours d’épreuves.

René remercia brièvement toute l’assemblée de la preuve d’estime et de respect qu’elle venait de donner à la mémoire de son aïeul, offrit aux seigneurs qui s’y trouvaient l’hospitalité de son château, en les priant de l’excuser si, dans un moment aussi triste, il manquait quelque chose à leur réception. Il se déroba ensuite aux compliments de condoléance et à toute cette étiquette funéraire qui commençait à l’accabler. Un jeune homme, qui pouvait avoir un an ou deux de plus que lui, et que sa douloureuse préoccupation l'avait empêché de remarquer, se présenta alors à lui.

— Monsieur, lui dit-il, je suis votre cousin-germain, Antoine de Quesmes; nos mères étaient sœurs, comme vous savez. Si je n’ai point réclamé l’honneur de porter la tête du comte, votre aïeul et mon grand-oncle, honneur qui m'appartenait de droit, c’est que je suis obligé de garder l’incognito. Recevez-en mes excuses, et l’assurance de la pari très-vive que je prends à votre douleur comme à votre deuil. — Je le crois, monsieur, répondit René ; je regrette seulement que notre connaissance se fasse sous d’aussi fâcheux auspices. Vous êtes, dites-vous, dans l’obligation de rester inconnu; si vous croyez pouvoir trouver un asile au château de Meyran, il esta la disposition du neveu de ma mère. — Je vous remercie, d’avoir prévenu la prière que je vevais vous faire et dont notre parenté adoucit j’espère, l'indiscrétion. — Assurément; mais vous ne trouverez pas, je vous en avertis, beaucoup de distractions dans l’exil que vous choisissez. — Ce serait à moi au con-

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traire à vous en procurer, monsieur. — Mais ce n’est au pouvoir de personne, je dirais, pas même ou pouvoir 1 de Dieu, si je ne craignais de blasphémer, dit René d’un accent qui mit fin à la conversation. Les deux jeunes gens gardèrent jusqu’au château un silence qui convenait plus aux circonstances qu’à leur âge.

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