IS
LE CENTENAIKE
ditatifs. Elle tâcha de surmonter sa douleur, afln de ne pas ajouter le spectacle de sa propre douleur aux autres chagrins de son père; mais ses soins délicats et ses pieux efforts n'échappèrent point au malheureux Véryno.
Marianine ressemblait à une jeune fleur qu’un ver ronge dans sa racine : elle est élégante, elle a encore des couleurs, mais on la voit pâlir et s’étioler en dépit du solbil et des ondées vivifiantes. Marianine pleurait en secret; ses attentions pour son père portaient un cachet de mélancolie que rien ne put effacer.
Leurs moyens ne leur permirent pas d’avoir les journaux : le père de Marianine allait à pied, tous les trois jours, les lire à la ville voisine. Alors la jeune fille inquiète, pâle, s’avançait à la rencontre de son père, s’asseyait sur un quartier de roche qui ressemblait à celui des Alpes, et quand elle apercevait les cheveux » blancs du vieillard, elle accourait par un premier mouvement; mais, à l’aspect de la tristesse du visage paternel, elle pleurait, n’osait faire une question, et lorsque, do retour au chalet, elle se hasardait à demander: — Eh bien! mon père?... Véryno répondait tristement : — Il n’y a rien, ma fille. Marianine ce soir-lâ ne faisait pas de musique; Julie et Véryno ne parlaient point, et, quand ils s’étaient séparés pour la nuit, le sommeil ne visitait ni la couche des deux infortunés ni celle de leur compagne dévouée.
Six mois se passèrent ainsi : le vieillard résigné, souffrant de la cruelle douleur de sa fille mourante, et Marianine voyant avec joie le marbre de la tombe se soulever pour elle. Cet asile du malheur avait de la dignité : la propreté la plus recherchée y tenait lieu de luxe ; Marianine, vêtue en paysanne, faisait de la dentelle; Véryno cultivait le jardin de ses mains débiles;
et tous, partageant également le fardeau de l’infortune, l’auraient trouvé léger si la douleur de Marianine n’eût été mêlée d’inquiétudes et de vagues espérances qui la rendaient inconsolable. Parfois elle souriait comme pour diminuer, par cette apparence de joie, la mélancolie de son âme presque morte; mais quel sourire!... Son père détournait les yeux et Julie en pleurait! Marianine ne se plaignait pas, mais on eût préféré des cris déchirants à sa sombre et courageuse conduite. On se gardait bien de prononcer le nom de Tullius ou de Béringheld.
Cependant le soir sa harpe ne résonnait guère sous les beaux peupliers, que son souvenir et son image ne présidassent au petit concert; souvent Marianine, se croyant seule, s’écriait, en fixant dans les airs un objet chéri qu’elle croyait y voir :
— Tu m’entends, n’est-ce pas? tu penses à
moi!
Le vieillard et Julie échangaientun regard, puis baissaient la tête et restaient plongés dans une morne douleur.
D’autres fuis, imaginant tout à coup que Béringheld était mort, Marianine, regardant de son œil terne le disque argenté de la lune, jouait un air mélancolique, et parfois elle s’écriait :
— Ton âme est sur ces nuages légers! elle voltige dans les airs! elle m’appelle, ah! je t’entends!... j’irai te rejoindre bientôt!. .
Alors le vieillard arrêtait le bras de sa fille, et lui disait :
— Marianine, c’est assez, rentrons; il est tard!
La harpe ne résonnait plus, chacun se couchait en silence, et Julie entendait Marianine pleurer toute la nuit.
LB CBNTBNAIBE
Cependant les événements q»i devaient précipiter Bonaparte du haut de son trône approehaient, et Véryno ne voyait dans ies papiers publics aucune nouvelle de Béringhetd.. . Enfin un jour le vieillard, qui ne se lassait pas d’aller à la viHe voisine, s‘y dirigea pour la centième fois, et il vit un journal qui annonçait que le général Bériogheld vivait et qu’on venait de l’échanger.
Marianine attendait son père sur la roche, il faisait presque nuit; tout à coup elle entend des pas tellement précipités, qu’elle ne reconnaît pas la démarche de son père... Elle se lève; le vieillard, succombant è sa fatigue, arrive en sueur et lui crie :
— Béringheld vit!... il commando le corps d’observation.
Celte tendre amante tomba dans les bras de son père, et sa joie se manifesta par un torrent do larmes; elle ne dit rien, le bonheur étoulTait sa voix.
Marianine, presque évanouie, fut ramenée par son père au petit ermitage. Un peu de joie se glissa dans i’àme de la pauvre fille.
V — Il vit, sè disait-elle, il vit... je ne puis plus l’épouser I mais il vit!.. .
On fit une petite fête en l’honneur de cette nouvelle. Marianine plaça à la table le portrait du générai; elle cueillit elle-même les fraises de son père, on but du vin de celte France tant souhaitée; on exprima mille vœux pour les succès de nos armées qui défendaient le sol chéri, et Marianine se livra au plus doux espoir. L’âme grande et généreuse de Tullius lui était trop connue pour qu’elle pût se croire oubliée depuis qu’elle était tombée dans l’infortune; mais, dans cette nouvelle position, sa fierté renaissante lui ordonnait de ne pas faire un pas vers Béringheld; et fùl-il venu la chercher
LE GENTENLIRE »1
en Suisse, eiie l’auraii attendu Jus({ne dans la modeste salie à manger de l’ermitage.
MAR1A5INB BN FBAHCE — DÉTRESSE DE TÉHYBO — «ARTANINE AU DÉSESPOIR — ELLE COURT A LA MORT
Voyeï-vous une jeune femme, vêtue d’une robe d’indienne bleue biea simpie, conduire un vieillard en cheveux blancs dans l’ailée princi|>ale du Luxembourg?... Avec quel soin elle l’assied sur un banc de pi«rre, quoique à côté du banc il y ait des chaises 1... Comme elle prend garde à tout avec un air de tendresse! C’est Antigone guidant son père.
Cette femme est pâle, maigre, exténuée; elle jeune, elle est belle; ses yeux noirs brillent d’un éclat sauvage sous un front blanc et froid comme celui de la statue qui n’est pas loin d’elle. C’est une plante jeune, belle, élégante, qu’un peu d’eau ferait renaître; un seul regard d’un soleil bienfaisant lui rendrait ses éclatantes couleurs et sa beauté ; mais maintenant elle est décolorée. Le jeune fiUe semble se traîner et dire au vieillard :
— Je te précéderai dans la tombe!
Cette femme, c’est Marianioe... Qu’ai-je dit? Marianine... C’est Eu^rasie, et le vieillard, c’est Masters, son père.
Un avis donné par un ami fidèle avait prévenu Vé-
m LE CENTENAIRE
ryno et sa fille qu’ils pouvaient rentrer en France en prenant la précaution de changer de nom et d’habiter à Paris un quartier retiré, et que leur position s’améliorerait peut-être l
Sur ce mot peut-être et sur l’espérance que Marianine a conçue de revoir peut-être Béringheld, qui défend le sol de la patrie, Véryno a vendu son asile; il n’a pas hésité à compromettre ses derniers moyens d’existence en entreprenant un voyage coûteux, et le père et la fille se sont logés dans le faubourg Saint-Jacques, à un second étage, encore trop cher pour leurs faibles ressources.
Véryno, homme d’honneur dans toute l’acception de ce terme, ne voulut pas compromettre l’ami fidèle qui lui avait transmis un dangereux avis.
Personne ne fut donc instruit de son nom supposé, excepté son ami, qui, seul, connut la demeure des proscrits et fut très-sobre de visites : il appartenait à l’administration dont Véryno avait autrefois été le chef, et le moindre soupçon aurait pu lui faire perdre sa place.
Il y avait deux mois que Marianine et son père habitaient le faubourg Saint-Jacques, où ils supportaient toutes les privations que leur gêne leur imposait ; mais, ce qui causait le chagrin de Marianine, c’est qu’elle seule, dirigeant les dépenses de la maison, voyait les ressources diminuer dans une effrayante progression. Elle cachait à son père celte source de détresse, car elle ne pouvait se résoudre à retrancher quelques modestes jouissances à ce vieillard infortuné.
Lors de la vente de l’hôtel, et avant leur exil, Marianine n’avait pas voulu placer la somme assez considérable qui provint de cette vente, de peur d’essuyer de nouvelles banqueroutes. EUe crut bien faire en la lais-
santdans les mains de l’acquéreur; et, tirant de temps à autres des portions sur ces fonds de réserve, elle finit par les épuiser. Enfin, pour revenir de Suisse, elle avait demandé le reste de celte somme, et cette dernière ressource allait tous les jours en diminuant.
Un malin, Marianine, prenant Julie à part, lui dit :
— Ma pauvre Julie, vous nous avez donné de grandes marques d’attachement, soyez certaine de notre reconnaissance!... Mais ajouta-t-elle en pleurant, nos faibles ressources ne nous permettent pas de vous garder plus longtemps, Julie, continua-t-elle en lui prenant la main, je voudrais sauver à mon père le chagrin d’apprendre cette triste position. Écoutez...
Julie pleurait à chaudes larmes.
— Écoutez, Julie, il faut que je vous renvoie pour quelque cause; faites-la naître... sans cela mon père devinerait que, si je ne vous garde pas, c’est parce que je n’en ai plus le moyen... et cela lui porterait le coup de la mort.
— Mademoiselle... je ne puis me séparer de vous... Je... vous servirai pour rien... je partagerai votre mauvaise fortune comme la bonne... Ahl... mademoiselle, ne me refusez pas !...
Et Julie, essuyant ses yeux avec son tablier, se mit aux genoux de Marianine en se plaignant de son ingratitude envers une servante dévouée.
— Mademoiselle, vous épouserez le général, allez... je vous le prédis!.,. Accordez-moi, par son souvenir que j’invoque, la grâce de rester à votre service sans gages.
A ce souvenir, à ce mot, Marianine tendit la main à Julie et l’embrassa. Le vieillard, entendant pleurer, s’était approché à pas lents : il avait tout écouté. Il entre, s'assied à côté de Marianine, et s’écrie ;
au
— 0 ma flUei... ô Julie I...
Quel silence s’ensuivit!...
Véryno se soumit aux plus sévères privations, mais le cœur de sa fiiie se serra de douleur, r^a plus sü'icte économie régna dans le petit ménage, et cette femme si belle, si brillante, qui naguère faisait l’ornement des cercles les plus distingués, se mit à broder poursoutenir la dépense de la maison.
Les efforts de Marianine furent vains; elle vit arriver !e moment d’une effroyable détresse; et, pour comble de chagrin, elle s’aperçut que Julie la trompait et faisait payer les choses beaucoup moins cher qu'elles ne coûtaient; qu’elle passait les nuits à blanchir, savonner et repasser, afin d’éviter de la dépense et de soutenir ses maîtres dans une sorte de luxe de propreté.
Le chagrin de Marianine arriva au dernier degré : son père ne sortait plus et passait la journée assis dans une vidHe bergère de velours d’ütrecht jaune, et mangeait le moins possible, prétextant qu’il n’avait pas faim. Bientôt l’on fut obligé, pour avoir la même quantité d’aliments, de les prendre d’une nature plus grossière. Julie pleurait la nuH, et, connaissant le caractère sa maîtresse, n’osait s’ouvrir à personne.
Marianine espérait mourir; mais mourir sans revoir Béringheld! mourir sans lui parler! mourir en laissant son père, expirant de faim!... A ces pensées, une horrible énergie exaltait Marianine et la soutenait.
Enfin, l’époque du payement du loyer approcha, et Marianine s’aperçut avec un mouvement de terreur qu’elle n’avait pas de quoi solder cette dépense.
Le pauvre malheureux vieillard était à sa fenêtre dans sa 'bergère, et Marianine à ses côtés ; il faisait presque nuit. Elle pensait à cet épouvantable dénûment, et ses yeux égarés ne versaient point de larmes.
— Qu’as-lu, ma fille?... dit le vieillard, tu souffres?
— Non, mon père...
— Tu soupires, ma chère Marianine?
— Non, mon père, laissez-moi, je vous en supplie...
La voix de Marianine n était plus la même; il y avait
une altération, un penchant à la colère.
— Eh quoi! ma fille, lu ne te confies pas à ton pauvre père!...
— Mais, mon père, n’avez-vous pas ce qu’il vous faut? n’éles-vous pas servi? n’êtes-vous pas content? Eh! mon Dieu! vous n’avez qu’une douleur!... ceux qui souffrent de tous côtés aiment quelquefois la méditation !...
Ces derniers mots avaient l’accent du reproche.
Le vieillard regarda sa fille avec une expression de docilité, de regret, de souffrance paternelle, de surprise qui fil tomber Marianine à genoux ;
— O mon pèrel... pardon!... C’est, je crois, la seule fois de ma vie que je vous aurai manque de respect, pardon!...
La voix d’un parricide qui demande grâce n’aurait pas eu un accent aussi cruellement déchirant.
— Va, dit le vieillard, tu seras toujours Marianine!... et il serra sa fille dans ses bras. Pauvre enfant, cet instant est le plus beau de ma vie!... tu as fait frémir toutes les cordes de mon cœur. J’avais tort, ma fille!... il est des infortunes devant lesquelles le silence est un devoir. Marianine n’avait pas un denier, et le lendemain il fallait payer le terme; elle pensait à ce qu’elle devait faire, lorsque son père, ignorant celte détresse, l’interrogea. A celte méditation pénible se joignaient de nouvelles peines d’amour... On venait d’apprendre que le général Béringheld avait été blessé à Montereaul Quelle nuit passa Marianine!..,
Le lendemain, elle obtint quelques jours de répit du propriétaire. Elle rentrait de cette visite où son courage et sa fierté avaient éprouvé un rude choc, lorsqu’elle s’était abaissée à la supplication devant un homme bien loin de comprendre la manière d’obliger des malheureux; tout à coup ses yeux tombent sur les deux vues des Alpes, les seuls ornements de sa chambre presque nue.
A cet aspect, une idée la saisit; mais cette idée lui fit verser un torrent de larmes. Elle n’osa en faire ellemême le sacrifice; Julio les emporta, et, y mettant la fatale inscription : A vendre, elle s’en alla dans le quartier populeux de la capitale.
Trois jours elle revint sans avoir trouvé d’acheteurs, on ne regardait même pas les deux tableaux. Le désespoir s’empara de l’àme des deux femmes. Julie médita de mettre en gage ses vêtements et le peu de bijoux qu’elle possédait.
Enfin, le quatrième jour, un marchand vint offrir deux cents francs des deux tableaux chéris.
Voyant combien Marianine tenait à ces paysages, il s’imagina qu’ils étaient de quelque grand peintre: alors, pour tenter la jeune femme, il fit sonner l’or et l’étala sur une table... Mârianlne hésita longtemps entre celte somme et les deux souvenirs; elle reporta ses yeux pleins de larmes sur les tableaux, sur le métal... enfin i’infernal besoin l’emporta. Elle fait un signe de douleur : le marchand la comprit, et la pauvre enfant perdit sa vision des Alpes...
Ce qui resta de celte somme, après qu’on eut payé le loyer, ne devait pas conduire loin le pauvre ménage... Qu’il me soit permis d’épargner les détails déchirants de celte misère hideuse
Toutes les ressources étaient épuisées. Il ne fut plus possible à Marianihe de soutenir l’aspect du visage dé* coloré de son vieux père résigné, dont le morne silence semble avoir été deviné par l’immortel auteur du Retour de Sextus. Marianine préféra la mort.
Julie déserta la maison ; elle s’en alla chez des amis pour emprunter quelque argent, sans en prévenir sa maitresse, dont la délicatesse eût refusé ce dernier sacrifice.
Après avoir regardé une dernière fois la nudité des lieux où elle laissait son père, Marianine, lui donnant un baiser suprême et le saluant avec respect, abandonna pendant la nuit cette tombe anticipée. Elle se retire et ferme doucement la porte.
— Elle s’en va quand j’ai faimt... s’écria le vieillard avec la voix de la folie.
— Mon père, je ne m’en vais pas, dit Marianine en rentrant.
Véryno était levé; il regarda sa fille d’un air égaré, et, lui prenant la main qu’il serra ;
— Reste, ma fille! ma chère fille!., s’écria-t-il d’un son de voix déchirant.
— Non ! lui cria Marianine.
Le vieillard, la fixant avec une effroyable énergie et reprenant un instant son terrible ascendant de dignité paternelle , lui montra la porte par un geste despotique^
Marianine sortit en criant :
Il ne me manquait plus que ce dernier coup! Ah ! Marianine, tu n’as'plus qu’à mourir!...
En proie au sombre désespoir, elle marchait lentement, et sa préoccupation était si forte qu’elle s’achemina vers la grille du Luxembourg, ne se doutant pas qu’elle la trouverait fermée.
Avant cet horrible geste et ce regard vengeur, ne
m’a-t-il donc pas souri?... se disait-elle; ne m’a-t-il pas nommée d’une voix défaillante sa chère fille?... Oui!... mais commentle nourrir?... Omon pauvre père! mon tendre père! que diras-lu lorsqu’on viendra t’annoncer que ta fille n’est plus?
Elle arrive sur la place de l’Observatoire; elle chemine en regardant d’un œil sec l’astre de la nuit qui brillait d’un éclat vif et pur entre les plis do quelques sombres nuages. La lune semblait combattre de sa lumière douce ces géants aériens, et les contours des nuages s’argentaient de ses reflets.
— Je n’ouvrirai donc pas cette grille? disait Marianine égarée-
— Qui vive? s’écria la sentinelle en entendant parler et remuer fortement la grille.
— Eh quoi! tout me repousse? continua-t-elle en gémissant.
— Qui vive? cria une seconde fois le factionnaire en se reculant.
— Fatale grille! il faudra donc prendre le chemin le plus Ion" pour aller à la rivière.
— Qui vive?...
Le soldat, ayant appuyé la crosse de son fusil sur son sein, le dirigea dans l’ombre; et son doigt, cherchant la détente, allait satisfaire l’imprudente Marianine, lorsque aussitôt une énorme voix, qui sembla sortir de dessous l’Observatoire, cria :
— Citoyen!...
Et ce seul mot glaça le soldat de terreur.
En même temps un homme d’une taille gigantesque, saisissant Marianine, la transporta rapidement dans la rue de l’Ouest. Marianine n’appartenait plus à ce inonde... Elle se laissa emporter, et le grand vieillard courut l’asseoir sur une pierre aussi froide qu’elle...
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Si»
absolument semblable à un aigle ou à un condor qui, ayant saisi une proie dans la plaine, la rapporte sur le sommet de son rocher désert, en ôtant de sa serre cruelle celte blanche brebis, déjà morte d’cf- Iroi ...
SÉDl'CTION nK MARIANINB
EU.E SECOHRT SON 1ÈRE — ELLE RETOURNE VOIR LE VIEILLARD PUISSANCE DU CENTENAIRE
Nous avons laissé Marianine au moment où un vieillard d'une taille colossale venait de l’asseoir sur une pierre...
— Jeune fille! lui cria-t-il d’une voix sépulcrale, vous vous seriez donc laissé tuer?
Marianine, égarée, roulant des yeux hagards, rassembla lentement sur sa tète ses beaux cheveux qui s'étaient détachés, et elle répondit lentement :
— A quel danger étais-je donc exposée?
— Le factionnaire à qui vous ne répondiez pas se disposait à tirer sur vous. Il vous parlait cependant assez haut.
— Je ne l’ai pas entendu... répliqua la jeune fille.
A celte réponse, le vieillard reconnut le ton, l’accent et les gestes qui accusent une raison troublée.
— Enfant, dit-il alors, personne, sur la terre, ne con«
LK CENTENAIRE
naît le malheur comme moi ; les douleurs sont mes vassales; le condamné qui doit marcher à la mort, la jeune fille folle d’amour, le parricide, le fils qui ne peut soutenir la vue de la souffrance de son père, celui qui ne veut pas survivre à son déshonneur, la mère qui perd son enfant, l’homme près de commettre un crime, les soldats qui, sur le champ de bataille, appellent la mort quand leurs blessures sont incurables, enfin tout ce qui souffre et désire la mort la trouve en moi. Je suis le Juge et l’exécuteur... Sans cesse je parcours les réceptacles de la misère, les prisons, les dégoûtants hospices des aliénés, les palais de l’opulence rassasiée, les lits de mort du crime, et il n’est donné è aucun homme de me tromper... Tu souffres, jeune fille?
En entendant ces sombres paroles, Marianine se sentit glacée de terreur : elle essaya de contempler, à la lueur argentée de la lune, l’être extraordinaire qui lui parlait , mais cet aspect ajouta à son épouvante. L’homme était d’une stature colossale, et ses formes massives étaient enveloppées d’un manteau de couleur carmélite. Quand elle rencontra le regard perçant de l’inconnu , la naïve Marianine laissa échapper un geste d’horreur ; elle fit un mouvement pour fuir, mais elle se sentit retenue par la main froide et sèche du vieillard.
— Tu m’examines, dit-il, et mon aspect t’effraye; cependant, tel que tu me vois, le inonde invisible est soumis h mes ordres; et tout ce que tu peux désirer, je le tiens en ma puissance. Jeune enfant, l’on accepte de moi sans rougir, parce que je remplace ce que l’homme appelle la Providence ou le hasard. •
A mesure que Marianine écoutait l’étranger, sa voix singulière semblait chanter et devenait plus mélodieuse; le son de cet organe se glissait suave dans sort oreille;
le serpent qui jadis entrelial la première femme dut parler comme cet être extraordinaire qui dirigeait tous les rayons de son regard sur le front blanc, pur et virginal de Marianine, en tenant toujours sa main dans les siennes.
— Écoute, enfant d’un jour, reprit-il, cherche à me connaître, tu trouveras en moi la puissance d’un dieu, et, pour le prouver mon pouvoir, je vais te dire en deux mots toute ton histoire.
Marianine tressaillit, une puissance magique la fit rester à côté du vieillard qui adoucissait l’éclat importun de ses yeux, et le proportionnait à la faiblesse de Marianine. Il garda toujours la main de la jeune fille, scruta son visage avec l’attention d’un médecin, examina tous ses traits, et enfin sa figure sévère exprima l’étonnement, et une maligne joie amena sur ses lèvres un sourire contraint.
Il semblait qu’il trouvât un objet vainement, cherché depuis longtemps. Il donna à sa voix une expression paternelle et dit à celle qu’il voulait séduire ;
— Pauvre enfant, je te plains!... tu aimes, et le sen-
timent que tu éprouves est ta première et sera ta dernière passion 1 tu n’es pas heureuse 1... et, si tu as un père, une famille, la faim et la misère menacent leur vie sous tes yeux; tu es fière, tu as reçu une brillante éducation, tu souffres et tu cours à la mort, au suicide! Insensée!... La mortl tu ne la connais pas, et tu n’as pas encore vu comme moi beaucoup d’hommes à leur dernier soupir Tous regrettent la vie, parce que la vie
est tout!...
A ce mot le vieillard parut croître de dix pieds, son accent avait une force de conviction qui fit trembler Marianine; elle commença à revenir à elle et fut surprise de la justesse des conjectures du vieillard.
— Ah! reprit-il, ce n’est que quand la vie nous échappe que la cruelle vérité se fait entendre, et que tous les vains systèmes s’écroulent. Jeune fille, si tu en étais, au fond de la Seine, à ta dernière gorgée d’eau, à ta dernière pensée, lu regretterais qu’un bras vigoureux ne vint pas te saisir I...
Marianine, charmée, sentait en elle-même ses pensées funèbres se dissoudre comme un glaçon fondu par les feux du soleil. Elle dit «u vieillard :
— Mais que faire?
— Vivre! répondit le Centenaire,
— Comment?... s’écria la jeune fille.
— Écoule moi, dit le vieillard ; Tu voulais mourir? regarde-toi comme morte!... (Marianine frémit.) Désormais lu n’existes plus, je m’empare de ton corps, et je te jure qu’il restera entre mes mains aussi pur que ton âme... Tu m'appartiens donc! viens ici quelquefois les soirs; je te comblerai de tout ce que la nature, le pouvoir, la richesse ont de plus splendide. Tu seras reine, tu pourras épouser ton amant, le couronner, et... pour toute celte royale opulence, je n’exige d’autre récompense que de te voir quelquefois me demander la permission de vivre... Tu ne cours aucun danger avec moi, car tu avais à en courir, pauvre enfant!.. (Ce mot fut dit avec une expression diabolique.) Nous sommes loin de tout secours, la sentinelle ne quitterait pas son poste, et, avant de laisser tes cris parvenir à des oreilles humaines, j’aurais accompli tous mes desseins : quant à ma force, tiens!...
Aussitôt, sans qu’elle pût jeter un cri, il prit Marianine, et, la saissant par la taille comme une poupée, jouet fragile , il posa ses jolis pieds sur la paume de sa main gauche; puis, l’élevant dans les airs , il lendit son bras, et, après avoir mis sa belle tête à douze pieds de
terre, il replaça la jeune fille à l’endroit où il l’avait prise.
Marianine, eiïrayée, sentit son cœur se gonfler.
Le colosse avait déployé dans ses mouvements et dans ses paroles une ironie et une puissance qui rendirent Marianine muette ; elle était en quelque sorte emportée par la pensée dans un monde surnaturel.
— Songe, reprit le vieillard, que mon regard tue un homme, que la force qui réside dans mon bras égale, dans sa mortelle promptitude, l’arme la plus tranchante; mais, tiens, vois ma tête chenue (et il lui montra son énorme tête qui s’abaissa par un mouvement d’une horrible lenteur), vois ce crâne vieilli; penses-tu qu’un centenaire ait des désirs?... qu’il puisse être redouté d’une jeune beauté? Va, jeune fille, verse tous tes chagrins dans l’abime de mon cœur; il est fécond en consolations, et tu vois avec moi tout le cortège d’un bon père : la douceur, l’humanité, la tendresse; j’ai la main pleine, et je ne demande qu’à répandre les richesses dont je ne suis que le distributeur. Je parcours la terre et £ais oublier les injures du sort, aussi implacable pour le crime que juste pour le malheur, terminant les misères incurables et guérissant toutes les plaies, rachetant les effets d’une nécessité cruelle par une multitude de bienfaits.
Cette voix, devenue par degrés douce et harmonieuse, portait dans l’àme de Marianine les idées les plus bizarres; elle restait à côté de cet homme avec un plaisir inexprimable, et elle admirait ce monument humain, en doutant de la réalité des objets qui frappaient sa vue. Elle croyait rêver
— Songe, jeune fille, continuait l’auguste vieillard
âSi
en qui Maripnine croyait voir et entendre un barde, songe, disait-il, que les dieux de la terre punissent le parricide, et ton père se meurt peut-être; il t’accuse, il ' t’appelle I Quelle joie de revenir chargée d’or ! de le voir, au milieu de l’abondance, savourer, sur le déclin de la vie, toutes les douceurs d’une existence heureuse 1 11 te pressera la main, t’embrassera et le dira : O ma fille I...
Marianino sentit des larmes couler sur ses joues à celte image à laquelle les gestes du vieillard donnaient une sorte de vie.
Et pour tout cela je ne te demande que de venir quelquefois revoir le pauvre Centenaire... Mon enfant, lu voulais mourir, ne vaudrait*!! pas mieux mourir pour sauver ton père?
Cette horrible proposition n’épouvanta point Marianine
Alors, s’écria le vieillard, je vais t’apporter ton salaire I
Marianine recula d’horreur à ce mot; mais le vieillard poursuivit, en dirigeant l’éclair de ses regards et toute l'énergie de sa volonté sur le visage de la jeune fille ;
— Jeune fille, je te comprends, car, lorsque je le veux ainsi, nulle pensée n’est sécrétée à mon insu par un cerveau humain; mais je t’ai assez donné de preuves de décrépitude et de jeunesse, de force et de débilité, de pouvoir et de faiblesse, pour changer tes idées à mon égard. La réunion de toutes les contradictions humaines, de tout ce qu’il y a d’insolite, ne te suffit-elle pas? Est-ce en ma présence que les sentiments humains doivent se déployer? Que signifie ta honte devant celui qui retranche ce qui lui plaît de la vie de l’homme sans le faire mourir; qui dompte tous les maux; qui trans-
porte une créature humaine à cent, à mille, à dix mille lieues, sans qu’elle sorte de sa place, sans qu'elle paraisse remuer? Tout m’obéit dans la nature, non pas en masse, mais en détail : j’en suis le maître, je ne dépends ni de la mort ni du temps, je les ai vaincus /... Regarde ce crâne vieilli? il a été réchauffé par un soleil plus vieux de quatre cents ans que célui qui t’a éclairée ce matin. Tu me croiras ange ou démon, peu m’importe; mais écoute bien ceci : tu accepterais de l’or d’un prince^ pourquoi donc refuserais-tu rimmortel?...
A ce mot, Marianine, clouée à sa place par un invincible pouvoir, sentit sa mémoire, ses facultés, s’enfuir comme des ombres; elle tomba dans un état qui tenait le milieu entre le sommeil et la veille; les traits de son visage étaient devenus immobiles, ses yeux brillants étaient arrêtés sur la voûte céleste; et, lorsque le grand vieillard fut arrivé à la fin de son discours, elle crut entendre les accords des harpes divines. Elle voit (et cependant sa volonté expirante n’a plus la force de commander un seul mouvement à scs muscles), elle voit le vieillard disparaitre par une marche tellement languissante, qu’on ne peut en donner l’idée que par celle d’une fumée qui se dissipe : les yeux de Marianine suivent cette ombre qui s’évanouit vers l’Observatoire, et bientôt elle n’aperçoit plus rien.
Marianine entend sonner une heure; elle veut fuir, une force magique la retient, car elle se rappelle vaguement que le vieillard lui a dit :
— Attends-moi I...
Marianine pense, mais ses pensées suivent une direction imprimée par un mouvement qu'elle ignore : sa tête s’exalte et aon extase dure un temps indéfini! Enfin, au milieu d’une profonde obscurité, elle aperçoit
So«
une masse lumineuse s’approcher lentement; bientôt elle distingue la tète du vieillard, et une voix lui crie : •— Ton père meurt... cours !...
Et le colosse disparait en disant :
““ iV demain !.*•...«• . . < • • .
Un son extraordinaire a frappé l'oreille de la fille de Véryno.
Marianine, immobile, stupéfaite d’une scène qui semble appartenir au rêve, frotte, par un mouvemivit machinal, ses beaux yeux noirs fatigués; et, à la lueur de la lune, elle aperçoit briller la couleur de l’or à travers la toile grossière d'un sac.
— Mon père se meurt, dit-elle, pourquoi ne me vendrais-je pas pour le sauver?...
Cependant, les étonnantes paroles du vieillard revenant à sa mémoire, un effroi involontaire la fait frissonner. Elle ramassa le sac et no parvint qu’avec beaucoup de peine à le transporter sur la pierre, tant il était lourd.
Marianine contemplait ce trésor on se livrant à mille réflexions contradictoires; mais l’idée de rendre l'abondance à son père et d’entourer ses derniers pas dans la vie de toutes les splendeurs de la richesse l’emporta.
— Quand ce serait l’ennemi des hommes, un assassin... pourvu qu’il ne me demande rien de déshonorant, qu’il n’attaque que moi!.., no dois-je pas secourir mon père?...
A cette idée, elle secoua le sac trop pesant, en essayant de le mettre sur son épaule délicate... Des pas se font entendre, et la peur saisit la tremblante Marianine; elle dépose son or derrière la grosse pierre et se cache... On approche, on se dirige vers l’endroit où est Marianine : c’est une femme, elle s’assied et pleure.
LK CENTENAIRE
— Il n’y a plus d’amis, dit-elle.
Et sa tête retombe sur sa poitrine.
A ces paroles, Marianine a reconnu Julie; elle se lève; Julie, ellrayée, jette un cri, mais elle voit sa maîtresse pâle et les yeux égarés, qui, d’un geste délirant, lui montre, à la blanche clarté de la lune, le trésor pesant.
Les plus horribles idées se glissèrent dans l’àme de Julie... Elle regarde sa uiaitresse d’un œil sec de désespoir ; elle ne sait si elle doit admirer ou reculer de teri*eur, et, dans ce moment empreint du sombre cachet de la misère, de la faim et de l’horreur, Marianine s’écrie de sa douce voix :
— Julie, mon père aura du pain!...
Celle phrase ht revenir la servante à elle; elle jette sur sa maîtresse un regard observateur,' et l’aspect de sa ligure pâle, mais sublime d’innocence et de douleur, arrêta toutes les idées de Julie; elle en rougit comme d’un crime. Alors elles prennent silencieusement cette masse d’or, et la portent à pas lents en s’acheminant vers la demeure de Véryno.
Le vieillard avait reçu d’une manière passive le dernier regard de sa fille : en proie à une horreur involontaire, il la suivit des yeux lorsqAi’elle disparut, et ce coup d’œil, lentement funèbre, annonçait une douleur profonde... Véryno, sentant une faim dévorante, n’avait osé en parier à sa fille : il attendait la mort avec joie. . . ses yeux s’affaiblissaient déjà : à peine s’il pouvait faire un mouvement.
— Elle ne revient pas!. . . murmurait-il.
Et il écoutait ayec anxiété sonner les heures ralenties.
A onze heures, le vieillard se leva et parcourut son
appartement en fouillant partout, pour voir s’il ne s’y trouverait pas quelques débris du dernier repas pour assouvir sa faim.
— Elles n’ont rien laissé, dit-il, et je suis seuil II est tard. . . Si je meurs, qui me fermera les yeux?. . .
11 vil un morceau de pain desséché, et il essaya de le broyer. Enfin le malheureux vieillard , succombant d’inanition, tomba et ne put se relever.
— ftia nile! criait- il par instants, ma fille! tu m’as abandonné... Peut-être eS-tu mortel... car ta maigreur et ton chagrin d’amour, tes douleurs, sont plus que suiBsants... Marianine I . . . ma chère Marianine I . . .
A l’instant où le vieillard ne disait plus rien, et qu’un sombre désespoir s’était emparé de lui, Julie et Marianine entrèrent.
Cette dernière jette un cri de désespoir à l’aspect des cheveux blancs de son vieux père, qui brillaient sur le carreau; la lampe s’éteignait; il ne régnait plus qu’une lueur semblable par sa faiblesse au peu do vie qui restait au vieillard; rien ne manquait à cette scène d’iiorreur.
Marianine lève ses bras au ciel; Julie, épuisée, abandonne aussi le fardeau, et l’or roule et résonne sur le plancher.
Le vieillard se réveille, et, avant d’avoir vu tout cet or, il S’écrie :
— Ma fille;. . j’ai faim.i< je. .. meursi. . .
Julie saisit une poignée de pièces d’or et s’échappe avec la rapidité de féclair, tandis que Marianine , les larmes aux yeux, soutenait son vieux père et le conduisait vers sa bergère. Là, son premier mot fut :
— Marianine?...
Ce mot, jeté après que Véryno eut contemplé ces
flots d’or qui roulaient encore par la chambre, ftit une j interrogation sublime. La voix de l’honneur parlait plus haut que celle de la faim. |
La flère Marlanine soutint le coup d’œil de son père et n’y répondit que par un sourire.
À celte réponse, le vieillard attire sa fille sur ses genoux débiles et déposa un baiser sur son front.
Julie revint avec des provisions de tout genre, et un festin splendide eut lieu. La servante et le vieillard mangèrent avec avidité; mais Marianine, préoccupée de la scène magique à laquelle elle devait cet or libérateur, mangea tristement. L'effroi régnait sur sa tigure, et l’image du grand vieillard était sans cesse présente à sa mémoire.
— Quoi! se disait-elle, je ne m'appartiens plus!
Puis, ne pouvant croire à une aventure aussi singulière, elle cherchait à se rendre compte de cette vision.
— Ma flllej tu es triste, plus triste qu’hier, et cepen dant nous sommes dans l’abondance! Je présume que notre banquier nous aura remboursés?...
A cette parole, Marlanine tressaillit de plaisir; cette interrogation fut pour elle un trait de lumière; elle projeta sur-le-champ de porter au mystérieux vieillard, en remboursement de la somme qu’il lui avait donnée, les créances que son père espérait recouvrer dans la liquidation de son banquier.
Alors Marianine participa à la joie de son père, et il il n’y eut plus qu’une peusée qui l’attristât :
— Si je le voyaisl... se disait-elle en songeant à Tullius.
Le repas fini , on compta la somme que Marianine venait d’apporter, et l’on y trouva Irente-einq mille francs.
LE CËMËMAIRË
Le lendemain, la première course de Julie fut d’aller racheter les deux tableaux.
Lorsque le soir arriva, Marianine s’achemina vers le Luxembourg. Dans la grande allée, elle trouva le vieillard qui se promenait à pas lents, et chacun s’arrêtait pour contempler ce géant : il était vêtu simplement et n'avait plus son manteau; un chapeau de forme moderne couvrait son front et ses cheveux d’argent; des lunettes empêchaient de voir le filet de lumière qui s’échappait de ses yeux caves : enfin il tenait sa main desséchée sur ses lèvres, et, dans cette contenance méditative, il n’y avait plus que sa taille gigantesque et les énormes proportions de sa tête qui le distinguassent du reste des hommes.
— Ma fille, dit-il d’une voix douce mais sourde, je t’attendais...
Ët il alla s’asseoir sur un banc. Marianine le suivit, entraînée par un sentiment de respect et de soumission qui s’empara d’elle aussitôt qu’elle fut à côté du vieillard; en vain elle s’efîorçait de repousser cette nouvelle disposition qui s’emparait de son âme par une gradation insensible et en même temps insurmontable.
Celte disposition s’accrut encore en elle lorsque le vieillard eut retenu pendant quelques instants la main de Marianine dans la sienne; celle de l’étranger communiquait une froideur de glace. Marianine, n’osant retirer sa main, porta l’autre sur celle du vieillard, et la trouva d’une intolérable chaleur. Il semblait qu’entre cette main brûlante et celle de Marianine tout le froid d’un pôle s’était insinué par une couche aussi fine qu’une ligne géométrique.
— Jeune fille, dit le vieillard, quel est ton nom? car il est parmi les femmes une amante que je ne dois pas approcher.
— Je me nomme Euphrasie Masters, répondit Maria nine, sans savoir que rien ne pouvait lui être plus funeste que de dissimuler son véritable nom.
En entendant celui d’Ëuphrasie, le vieillard fil un geste, et il découvrit ses lèvres et son menton. Comme le jour durait encore, Marianine fut stupéfaite en reconnaissant que le vieillard ressemblait à Béringheid d’une manière frappante.
Alors tout ce qu’elle avait entendu dire sur Y esprit do Sculdans le Centenaire lui revint dans la mémoire eî une certaine horreur dompta les sentiments qui la maitrisaient. Ce combat interne la fit rester immobile et muette.
En ce moment, l’heure à laquelle on ferme les grilles arriva, et Marianine suivit machinalement le grand vieillard, qui l’entraîna vers la pierre où la veille il l’avait entretenue de choses si incohérentes et si bizarres.
— Monsieur, dit Marianine, vous m’avez obligée avec une bonté dont je ne saurais trop vous remercier; mais, puisque vous paraissez si bienfaisant, je viens vous pro. poser un arrangement auquel vous ne pouvez guère refuser votre assentiment. Mon père est créancier d’une somme de trois cent mille francs, due par une célèbre maison de banque qui, dans ce moment, a rétabli ses affaires : Je vous offre do prendre des valeurs pour une somme égale à celle que vous avez eu la générosité de nous prêter; vous soulagerez par là le cœur de mon père et le mien; nous sommes trop fiers pour recevoir, même d’un prince, à titre de don.
Le vieillard se prit à sourire et dit :
— C’est bien , mon enfant , je ne demande pus mieux...
[ A ces mots, Marianine, enchantée de pouvoir échap-
LK CENTENAIRK
per à cet être magique, tira de son sein les papiers; mais le vieillard, lançant à Marianine un regard profond, se saisit de sa main, et il lui dit :
— Ma fille, il est nuit : comment voulez-vous que je voie ces {lapiers?... Quoique le Centenaire ne ramasse jamais ce qui tombe de sa main, il consent à ce que le neuve retourne vers sa source, que son argent rentre dans son trésor. Mais viens dans mon palais, et à la lueur d’une lampe immortelle, nous lirons ces caractères tracés par la main de ceux qui ne vivent qu’un jour. Ne veux-tu pas, jeune fille, toi qui désespères d’épouser celui que tu aimes, ne veux-tu pas le voir? Là, une lueur surnaturelle peut te le montrer, en quelque lieu qu'il soit. Tu entreras dans l’atmosphère pure delà pensée, tu parcourras le monde idéal, ce vaste réservoir d’où sortent les cauchemars et les ombres qui soulèvent les rideaux des agonisants, cet arsenal des incubes et des magiciens; tu visiteras l’ombre qui n’est causée par aucune lueur, l’ombre qui n'a point de soleil!... tu verras au delà de fétroit horizon de la vie ! tu te remueras sans te mouvoir; et, l’univers n’étant plus pour loi qu'un lieu simple dépouillé de toutes ses formes, de ses circonstances de temps, de couleur, do substance, lu contempleras tonamantl... Cette vue ne dépenl ni du temps, ni d’aucune circonstance dirimante. Les verrous d’une prison, les murs épais d’un fort, la distance des mers, tu franchiras tout, enfin tu le verras.
— Gela SC pourrait-il? s’écria involontairement Marianine, prête à payer de sa vie le bonheur de revoir Béringheld.
Le vieillard se mit à sourire dédaigneusement, et ce sourire avait une telle force de conviction, que la jeune femme se sentit envahie parle plus violent désir qui jamais ait assailli Je cœur d’une femme; mais en ce
moment tous les récits dont on la berça dans son enfance lui revinrent dans la mémoire, et elle dit au vieillard avec la naïveté la plus enfantine :
— On m’a dit que l’on court des dangers auprès de loi, que ta voix est comme celle d’une sirène pour ceux (lue tu charmes, et qu’elle épouvante le reste des hommes: entin, n’es-tu pas Béringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire?... Es-tu corps ou esprit?... Que veux tu de moi?..,
— Silence! interrompit le vieillard, ne m’adresse point de questions.
En achevant ces mots, le vieillard tomba dans un silence profond : il prit la main do la jeune Marianine, et, la tenant dans les siennes pendant quelques minutes, il dirigea sur celle main tout le feu de ses yeux; puis il s’éloigna lentement , après avoir dit à Mariaiiine :
— Viens demain, tu verras celui que tu aimes!...
Marianine reprit le chemin de la rue du Faubourg-
Saint-Jacques, en éprouvant un violent désir d’éclaircir ce mystère.
— Que risqué-Je?... se disait-elle.