VISIO.N DIC MAKIAM.NE
BÉHIMGUELD A PARIS — SCÈNE AU CAFlî DE FOY TOUJOURS LE CENTENAIRE
Le lendemain, Marianine pensa toute la journée au plaisir qu’elle aurait si l’inconnu pouvait lui montrer le général.
LE GENTENAIKE
— Enfin, 86 dit-elle, ne dois-je pas aller lui rendre la somme que nous lui devons?...
Ce motif et l’espoir la décidèrent...
Aussitôt que la nuit fut venue, Marianine sortit et courut vers l’endroit où le vieillard la conduisait. Elle ne l’y trouva pas, et son désir s’augmenta singulièrement par cette attente; elle éprouva tous les tourments de cette espèce de supplice de l’âme.
Enfin elle entendit le pas lourd du vieillard, elle aperçut indistinctement la vive lumière de ses yeux. Alors le vague soupçon d’un danger la fit tressaillir, et dès ce moment elle fut en proie à tous les vertiges de la peur.
Marianine sent ses deux mains prises dans les mains glacées du vieillard : elle essaye de se défendre, mais une puissance invincible, irrésistible, charge ses paupières d’un tel poids, qu’elles s’abaissent malgré elle.
Une sensation vive et douce inonda Marianine, une fois que, fatiguée d'un vain combat, elle se laissa aller au torrent... elle succombe...
Son cerveau, tranquille et rendu inhabile à donner le signal des sensations et à recevoir des idées, ne fait plus sentir son influence morale. La nuit règne sur l’existence de Marianine, et tout ce qui a vie en elle semble l’avoir abandonnée.
Pour rendre cet état, elle se servit d’une comparaison que nous employerons à cause de sa justesse. Elle se trouvait, au dedans d’elle-même, dans la situation où l’on est lorsque l’on attend, dans une nuit profonde, les effets magiques de la fantasmagorie. On est dans une chambre, devant une toile tendue; les yeux ont beau se fatiguer, ils n’aperçoivent rien; mais bientôt une lueur faible illumine la toile sur laquelle vont se jouer de clairs et de bizarres fantômes qui grossiront, diminueront et s’évanouiront à la volonté du physicien.
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Mais celte chambre est le cerveau de Marianine... Au bout d’un temps incertain, une clarté indéfinie commence à poindre dans sa nuit : cette lumière a le vague de celle des rêves... Enfin elle finit par devenir de plus en plus réelle et brillante ; et Marianine, sans bouger de sa place, se sent emportée avec une rapidité sans égale, et, au milieu de ces sensations de lumière et de voyage, elle aperçoit le vieillard qui ne la quitte pas : tantôt il s’évanouit, tantôt il disparaît à sa vue, et, quand elle ne l’aperçoit pas, elle le sent toujours à ses côtés.
Marianine ne put jamais préciser le temps de cette vision, puisque aucune circonstance humaine n’agissait plus sur elle; mais il arriva un moment où elle perdit de vue le vieillard et où elle n’eut plus que le spectacle suivant ;
A travers un léger nuage diaphane, lumineux, et comparable à une gaze, elle vit une auberge ; cette auberge était sur le devant d’une rue; elle lut au-dessus de la porte : Vanard, aubergiste y loge à pied, à cheval ; elle vit l’enseigne : Au Soleil d'or; elle monta un escalier grossier et ouvrit elle-même la porte d’une chambre au premier^ sans que personne lui adressât la parole, car on ne la voyait pas ; elle passait au travers des corps solides sans qu’ils en parussent altérés ou affectés en aucune sorte. En ouvrant la porte elle jeta un coup d’œil par une fenêtre sur une cour, et vit la berline du général Béringheld : elle vit les armes sur le panneau, et en entrant dans la chambre elle poussa un cri...
Elle voyait Tullius, qui ne se dérangea pas.
Alors Marianine, oubliant qu’elle était invisible, se mit à pleurer.
Béringheld était assis sur une chaise, devant une table grossière; il achevait d’écrire une lettre à son
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intendant. Marlanine lit la lettre dans la pensée de Tullius : celui-ci ordonnait à son intendant de faire les plus actives recherches pour retrouver Marianine; il lui donnait des billets pour les ministres de la police, de l’intérieur et do la guerre, afin qu'il fût aidé dans ses recherches. Tout à coup Marianine entendit le bruit du canon,
Tullius l’entendit aussi; il se leva, et, se promenant à grands pas, il s’écria r
— Pauvre France! O mon pays!... au moins je t’aurai bien payé ma dette, car j’ai délaissé pour toi Marianine et son père...
— Tullius! s’écria Marianine, Tullius!...
Elle le serra dans ses bras, et Tullius marchait comme si rien ne le touchait.
Marianine couvrit son visage de ses pleurs ! Il marchait toujours!... la jeune fille souffrait le martyre.
A ce moment, Lagloire entra et dit :
— Général, il faut partir, l’ennemi approche!...
Marianine, comme si la lampe de la fantasmagorie
s’éteignait, tomba dans la plus profonde obscurité et ne vit plus rien.
Elle retomba dans le même état de vague qui l’avait saisie auparavant. Elle était passive comme le jouet qu’un enfant tourmente.
Elle resta longtemps dans cet état et ne se souvint dans la suite que d’avoir vu Béringheld, el'de la promesse qu’elle fit au vieillard de venir dans quatre jours, à onze heures du soir, aux environs de l’Observatoire, à l’entrée d’une maison qui se trouvait au milieu d’un grand jardin encombré de ruines et de constructions inachevées. Elle aperçut vaguement et le chemin et l’entrée de ce bâtiment où elle promit de se rendre.
Il lui resta l’idée vague d’un combat très-rude qu’elle
avnit soutenu avant do promettre, mais le grand vieillard triompha •
Marianine s’était rendue dans la rue de l’Ouest, à dix heures du soir; le vieillard s’était trouvé à onze heures près d’elle, et à onze heures et demie elle cessa de nouveau d’exister.
Marianine se réveille en proie à des sentiments indéfinissables. Elle croit se trouver rue de l’Ouest à onze heures et demie du soir; il est dix heures du matin !... et elle est dans son lit, dans sa chambre, chez son père. . .
Elle ouvre les yeux bien péniblement ; elle voit Julie et Véryno assis à son chevet.
L’espace de temps qui s’est écoulé entre onze heures et demie do la veille et dix heures du lendemain, est retranché de son existence, et elle n’en garde que deux souvenirs.
Elle a vu Béringheld, et elle a promis au vieillard de se rendre dans quatre jours à son palais. De plus, elle sent en elle- même une obligation solennelle de taire toutes ces circonstances.
A chaque instant de la journée elle voulut instruire son père, mais une puissance invincible retint sa langue captive.
— Tu as bien souffert, ma fille ! fut le premier mot de Vérvno.
— Comment vous trouvez-vous ce matin, mademoiselle ?... co.ntinua Julie.
— Que voulez-vous dire? leur répondit Marianine étonnée.
— Le médecin a cru que tu n’en reviendrais pas, dit son vieux père; tiens, regarde, Marianine...
La petite femme, au comble de la surprise, contempla
son père, et vit ses yeux gonflés et encore rouges des pleurs qu’il avait versées. Elle se mit à rire, et ce rire franc et plein de jeunesse, de force et de santé, loin de rassurer le vieillard l’épouvanta.
Il fil signe à Julie, et Julie de son côté tressaillit; ils crurent que Marianine devenait folle.
Enfin on lui apprit que le matin, vers une heure, elle était rentrée les yeux fixes, la langue tellement glacée, qu’elle n’avait pas prononcé une parole, et que, sans répondre à toutes les questions qu’on lui fit, elle se coucha d’une manière machinale, et comme si elle eût été seule, quoique en présence de son père qu’elle ne voyait pas; qu’alarmé d’un pareil état on avait été chercher un médecin qui venait de s’en aller, après avoir prononcé qu’aucun secours humain ne pouvait la tirer d'un état dont il n’existait pas d’exemple dans les annales de la médecine; qu’à chaque fois que le médecin, Julie ou son père l’avait touchée, elle murmurait sourdement uu cri plaintif...
Marianine ne conçut rion à un pareil récit, et au grand étonnement de son père et de Julie, elle se leva et ne parut aucunement indisposée
Béringheld et Lagloire se trouvaient en effet dans un village aux environs de Paris. Le général, apprenant les événements de Fontainebleau et l’abdication de Bonaparte, monta dans sa berline et se rendit à Paris.
Nous allons laisser le général Béringheld dans son hôtel, désolé de ne pas retrouver Marianine et son père, ayant envoyé en Suisse pour savoir où ils avaient passé pour revenir en France, etc. Nous abandonnerons aussi la tendre Marianine, qui ne cesse de penser à son amant, et qui apprend par les journaux qu’il vient
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d’arriver à Paris, el qui jure de ne pas faire un seul pas pour aller à sa rencontre.
La fierté de Marianine s’était accrue pendant ses malheurs; cependant des larmes coulent sur ses joues quand elle pense a ce jour de joie et de bonheur, ce jour où elle revit Béringheld revenant d’Espagne.
— Je pouvais, disait-elle, aller au-devant de lui alors! j’étais dans un magnifique landau, fille d’un préfet, riche !... maintenant, je suis pauvre, fille d’un proscrit : c’est à lui de venir!
Un soir, au Palais-Royal, et dans un coin du café Foy, sept à huit personnes étaient réunies autour de deux tables de marbre sur lesquelles étaient éparses des tasses vides et des soucoupes dans lesquelles il restait quelques morceaux de sucre.
— Il est singulier dit un petit homme en mettant dans sa poche les restes de son sucre, il est même étonnant que le gouvernement n’ait pas fait des recherches sur des choses aussi étonnantes : des faits semblables méritent son attention...
— Monsieur, répondit un homme de figure blême, il y a longtemps que cette science est connue, et tout ce que vous trouvez de si extraordinaire résulte de cette même science, qui demande des esprits capables do s’adonner tout entiers à la connaissance de la nature; mais il y a longtemps que, dans un de mes ouvrages, j’ai signalé ce qui vous étonne, et j’ai moi-même été témoin d’expériences curieuses.
Les cinq autres personnes hochèrent la tête en signe d’improbation, et la victoire demeura au petit homme incrédule, qui s’écria :
— Rêveries; mon cher monsieur; j’ai connu Mesmer et son baquet ; mais il faut reléguer cela avec les magiciens du XV* siècle, avec les faiseurs d’or potable, avec
les alchimistes, l’astrologie judiciaire, et je ne sais combien de prétendues sciences dont les fripons abusent pour tromper d’honnêtes propriétaires...
Et le petit homme, s’échauffant, continua :
— C’est comme les rose-croix qui cherchaient le secret do la vie humaine...
A ces mots, un vieillard qui n’avait pas prononcé une seule parole depuis le commencement de la soirée parut prendre intérêt à la conversation. Il était placé dans l’angle même; comme il était assis sur un tabouret extrêmement bas, il dissimulait sa grande taille et semblait de niveau avec tous les autres; son chapeau était baissé sur ses yeux.
Quand il vint chercher une place, il ne fut pas remaniué au milieu de la foule dont le café était rempli; mais lorsqu’il s’assit, chacun des habitués du groupe l’examina en lâchant vainement de se rendre compte de l'ampleur extraordinaire de ses vêtements. Les vieillards .se regardèrent comme pour se consulter; mais l’inconnu, le nez enseveli dans sa redingote, parut sommeiller après avoir pris un demi-bol de punch; alors on cessa de s’occuper de lui.
On commença par parler des événements politiques, mais, la conversation s’épuisant, on en était venu à parler des progrès des sciences, et entre autres de la chimie, qui marchait de découverte en découverte.
— Y a-t-il, disait le petit rentier habillé de noir, y a-t-il un seul rose-croix, un seul faiseur d’or, un astrologue, un alchimiste, qui ait avancé d’une ligne le magnifique édifice des sciences humaines? et cependant combien d’honnêtes propriétaires et rentiers ont-ils abusés!...
Le vieillard, arrêtant le bras de l'homme à figure pâle par un mouvement brusque, se tourna vers le pe-
lit rentier, et ces dispositions do la part de l’etranger silencieux attirèrent l’attention du cercle, qui devint muet et attentif.
— Monsieur, votre figure ronde annonce un propriétaire, et le peu de saillie des signes de votre visage indique que les sciences ne vous ont pas exclusivement occupé I Avouez que les soins et l’entendement de certains propriétaires, bourgeois de cotte ville, qui n’ont pas été plus loin que Montargis, ne vont pas au delà de la conduite d’un procès pour le mur mitoyen de leur maison du Marais; car vous y demeurez, n’est-ce pas? et avant dix heures vous serez rentré... Alors, mon cher monsieur, avouez qu’il est au moins inconsidéré. \ pour ces sortes de gens de vouloir parler des sciences!
ils barbottent dans cette vaste mer, et s’y trouvent comme un batelier d’eau douce dans la mer du Spifzberg, ou plutôt ils ressemblent à ce rat de la fable, qui prenait une laupinée pour les Alpes.
A ce début, aux accents de cette voix cassée, il y eut plusieurs savants qui vinrent se joindre au groupe dqs vieux habitués : plusieurs s’accoudèrent, et l’on écouta l'étranger sans faire attention aux gestes de mécontentement du petit propriétaire.
— Monsieur, vous avez parlé de rose-croix, ainsi que d’une science que l’on méprise en ce moment, et vous en avez parlé avec ce dédain des gens qui n’ont rien approfondi. Qiiantauxrose-croix... n’est-ce rien que de se hasarder dans une science qui a pour but de rendre la vie do l’homme plus longue et presque éternelle? de rechercher ce qu’on nomme le fluide vital?
Quelle gloire pour un homme de le découvrir, et, au moyen de certaines précautions, d’acquérir une vie aussi durable que le monde. Le voyez-vous thésauriser les sciences, ne perdre rien des découvertes particu-
lièrcs, poursuivant avec constance, sans cesse et toujours, des recherches sur la nature; s’emparant de tous les pouvoirs, parcourant tout le globe, le connaissant dans ses plus petits détails; devenant à lui seul les archives de la nature et de l’humanité; se dérobant à toutes les investigations en se réfugiant dans tous les pays; libre comme l’air, évitant les poursuites par une connaissance exacte des lieux, des souterrains sur lesquels les villes sont assises. Tantôt revêtant les haillons de la misère, et le lendemain prenant le titre d’une maison éteinte et voyageant dans une voiture magnifique; sauvant la vie des bons et faisant mourir les méchants. Un tel homme remplace le destin, il est presque un dieu sur la terre!... Il a dans sa main tous les secrets de l’art de gouverner et les secrets de chaque État; il apprend enfin à quoi s’en tenir sur les reli gions, sur l’homme et sur les institutions. Il regarde les vains débats de cette terre comme du haut d’un nuage, il erre au milieu des vivants comme un soleil; enfin il traverse les siècles sans mourir.
A cette idée, le vieillard se haussa un peu, son chapeau se dérangea et les auditeurs commencèrent à chanceler en eux-mêmes; la main desséchée du vieillard faisait des mouvements significatifs qu’ils tremblaient d’interpréter.
— Croyez-vous, dit le colossal vieillard en se redressant, que les sacrifices coûtent pour une pareille existence, et, s’il faut en faire de cruels, qui de vous ne les oserait!...
A cette question, les auditeurs se sentirent en proie à une horreur indéfinissable.
— Et, si un homme a trouvé ce fluide vital, pensezvous qu’il soit assez simple pour le dire?... Il en profitera dans le sHence, il tâchera d’échapper aux regards
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des hommes d’un jour; il regardera couler le fleuve de leur vie , sans chercher à en faire un lac. Fontenelle me disait que s’il avait la main pleine de vérités, il la tiendrait fermée; il pensait juste... Écoutez-moi, monsieur, dit-il au petit propriétaire, l’avant-dernier rosecroix vivait en 1350 : c’était Alquefalher l’Arabe, le dernier grand-maitre de l’ordre; il trouva le secret de la vie humaine dans le souterrain d’Aquila; mais il mourut pour n’avoir pas su ménager le feu de sa cornue. Depuis, que de pas a faits la science en marchant avec cette science que vous méprisez et avec la vraie médecine !
A ces mots, le vieillard s’arrêta, et, regardant l’assemblée étonnée, il fit le' geste d’un homme qui s’aperçoit d’une faute qu’il commet et que son adversaire ne voit pas encore. Alors le vieillard se leva, sa taille gigantesque étonna tous tes assistauts. Le vieillard leur lança un coup d’œil qui les plongea dans une terreur involontaire.
Puis il s’en alla lentement. Ceux qui purent être témoins de sa démarche conçurent l’idée de l’alliance bizarre de la vie et de la mort réuniesdansun seul être.
Le Centenaire disparut comme une ombre, et l’étonnement le plus profond régna dans le café. . - . , .
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LE GÉNÉRAL À LA POURSUITE DE SON ANCÊTRE IL FAIT LA POLICE AU CAFÉ FIERTÉ DE UARIANINE — LE JOUR FATAL ARRIVE
Au milieu des grands événements dont, à celte épo-
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que, Paris était le théâtre, cette aventure du café de Foy ne fut presque pas répandue, et par conséquent elle ne fit pas grande sensation. Ceux qui la racontèrent furent bafoués par ceux qui l’écoutéroiit, et bientôt les premiers craignirent de s'élre laissé tromper par leurs yeux et par leurs oreilles.
Cependant celte aventure parvint jusqu’au général Déringheld. Il était alors livré à des recherches trèsactives pour découvrir Marianine, et celte occupation l’absorbait tout entier; le souvenir du vieillard cédait à celui d’une amie si tendre et si dévouée.
On sait que chez Béringheld aucun sentiment ne régnait à demi, et depuis qu’après quatorze ans d’absence, Marianine était venue à sa rencontre et qu’il l’avait trouvée lidèle, toutes ses pensées volaient audevant de celle charmante fille.
Si les dangers de la France, l’agitation des combats, les peines d’une captivité assez longue et la lutte sanglante dans laquelle la France venait de succomber, l’empêchèrent de voir Marianine et de secourir son père dans sa chute, il ne les avait jamais oubliés; et, lorsque, après deux ans d’absence forcée, il revit son hôtel, sa première pensée fut à Marianine.
11 parcourut tous les ministères et questionna l’acquéreur de l’hôtel; il envoya Lagloire eu Suisse : tout fut inutile, les recherches furent vaines, et le désespoir du général n’eut point de bornes.
Tullius était depuis deux jours rentré à Paris pour toujours, ayant donné sa démission etquilté pour jamais la cour, lorsque, le lendemain de son arrivée, il entendit parler de la scène du café de Foy.
Un moment il ne pensa plus à Marianine; il quitta le salon où il se trouvait, et s’en alla sur-le-champ au Palais-Royal, comptant trouver un des témoins oculai-
res et peut-être revoir l’homme qui l’occupait depuis le commencement de sa vie, et qui voltigeait comme une ombre autour de lui.
Au moment où le général arriva près d’un groupe, un homme que l’on écoutait avec attention leva la tête et fut frappé de stupeur; il s’arrête et s’écrie :
— Le voici!...
Le général reste immobile et attend que l’effarouchement du cercle se soit calmé : un murmure prolongé régnait toujours et quelques personnes disaient :
— Pourquoi ne pas l’arrêter?...
— Messieurs, dit le général en s’asseyant, je vois, d’apres votre étonnement, que vous parlez précisément d’un homme sur lequel je viens chercher ici des renseignements, puisqu’on dit qu’il a paru ici. Cet homme me ressemble.
L’orateur fit un geste d’assentiment.
— Mais, messieurs, ce ne peut être moi, car je suis le général Béringheld... Chacun s’inclina.
—'Que je ne vous dérange pas, et continuez, je yous prie.
— Monsieur le général, dit l’orateur, l’homme à qui vous ressemblez est venu hier ici pour la seconde fois ; je vous raconterai plus lard ce qui se passa lors de sa première apparition, je vais reprendre mon récit et finir pour ces naessieurs :
Hier, on parlait donc des Bourbons, et entre autres d’Henri IV et de son règne... Un homme décoré du cordon rouge se trouvait là (et il désigna le coin où l’inconnu s’était placé; ses vêtements annonçaient un homme de l’ancienne cour; il portait des lunettes vertes et s’enveloppait dans uno vaste redingote. Un avocat, qui s’entend assez en finances, parla de Sully, et, comparant ce grand homme à nos ministres modernes, il
exaltait rafîabilité et les talents du vieux ministre huguenot. Mais le vieillard, l’arrêtant au milieu de son discours, lui dit : Sully, affable !... Jeune homme, si vous avez connu la porte d’une prison, vous pouvez avoir une idée de l’affabilité de Sully : c’était l’homme le plus hautain de son temps, et ii n’y avait pas de grand à la COUP qui ne conspirât contre lui. Je l’ai vu bien près d’être disgracié... »
A ce mot, vous jugez quelle fut notre surprise : nous crûmes que sa tête se dérangeait; mais son air de profonde conviction nous fit persister dans notre première opinion. Alors le jeune avocat continua la conversation, en excitant le vieillard qui nous raconta des anecdotes des temps les plus reculés. 11 parlait quelquefois à la première personne, en se mêlant comme acteur. 11 avait soigné François 1" et Charles IX... enfin les choses les plus curieuses, racontées avec esprit et originalité, sortirent de sa large bouche. Mais bientôt un habitué dont je ne sais pas le nom, venant s’asseoir à notre groupe, parut frappé d’étonnement et nous dit que cet étrange personnage était l’homme dont on parlait. En entendant sonner dix heures, le vieillard se leva et nous étonna tous par sa taille colossale I... mais ce qui nous surprit encore bien plus, ce fut, lorsqu’il ôta ses lunettes vertes, le regard infernal qu’il nous lança.
— Je le connais, dit Béringheld, et je sais ce que vous voulez exprimer...
A ces mots, chacun regarda le général avec étonnement; mais l’intrépide discoureur continua :
— Le jeune avocat se mit à la poursuite de ce cadavre ambulant. J’ai revu le jeune homme ce matin : le vieillard est monte dans une voiture de place, l’avocat suivit en cabriolet. Le vieillard s’est arrêté dans la rue de l’Ouest, contre le Luxembourg ; le jeune homme se
fit descendre un peu plus loin, pour examiner ce que deviendrait cet étrange personnage. Alors il le vit se diriger vers l’Observaloirc, à l’extrémité de la rue : à l’endroit le plus désert, il aperçut une jeune femme d’une trentaine d’années qui attendait.
— Ah ! la malheureuse I s’écria le général , que je la plains!
L’horreur qui parut sur le visage de Béringlield frappa tout le monde.
— Tout à coup, continua l’orateur, le vieillard se retourna, et, regardant autour de lui, il aperçut le jeune homme, qui se trouvait à dix pas de lui... En un clin
d’œil il fut auprès de l'avocat Mais le jeune homme,
telle supplication que j’aie pu lui faire, n’a jamais voulu m’en dire davantage : il paraît qu’alors le vieillard l'a forcé de retourner ses pas. Par quel moyen?... je l’ignore; ce que je puis dire, c’est que, plus j’ai pressé l’avocat, plus une certaine terreur se peignait sur son visage, et il m’a dit en me quittant ; — Mon ami, ce que je puis vous conseiller pour votre tranquillité, c’est de ne pas parler de ce vieillard ; et, lorsque vous le rencontrerez, s’il est à gauche, prenez à droite, et, si vous êtes en face, gardez-vous bien de le heurter!... Décidément la police et le gouvernement devraient avoir l’œil sur un homme qui parait si extraordinaire et qui peut être dangereux.
— La police, reprit un petit homme sec avec un ton de suffisance qui le trahissait, la police en sait plus que vous ne pensez sur cette affaire.
— Oui, ajouta le général, car si monsieur est employé dans cette partie, il doit se rappeler que l’ordre d’arrêter cet inconnu fut donné il y a environ deux ans...
Le petit homme sec regarda Béringheld avec étonnement et comme un simple franc-maçon qui rencontre
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un oflicier du Grand-Orient : le général no répondit à ce regard que par le coup d’œil foudroyant du mépris.
— Je conçois, dit-il, que vous écouliez ceci avec plaisir... vous seriez charmé de saisir ce vieillard; mais apprenez que par la seule force de son bras il tuerait trois hommes comme vous.
Le petit homme sec, ayant entendu que celui qui par lait était le général comte de Béringheld, se retira sans souffler mot.
Le général se relira tout pensif et revint à son hôtel. Il fit rappeler sur-le-champ Logloire.
Le vieux soldat parut aussitôt devant son générai, en tenant respectueusement sa main collée sur le bord de son bonnet de police.
— Présent, mon général 1...
— Logloire, dit Béringheld, tu dois le souvenir de ce grand vieillard que nous vîmes, il y a quatre ans, sur la roule de Bordeaux ?
— Si je m’en souviens, général I à l’article de la mort je verrais encore cet œil et ce crâne^ brillants comme un fusil de munition.
— Eh bien, Butmel, il est en ce moment à Paris, dans le quartier du Luxembourg, à côté de l’Observatoire; il rôde dans ce pays-là, et tu dois me le découvrir.
— Si c’est la consigne, général, on la suivra; l’ennemi sera poursuivi, battu, pris et enfoncé. '
— Mais, Lagloire, pas de violence; emploie la ruse, et, comme tu pourras avoir besoin d’argent, tiens!...
Le général indiqua au vieux soldat son secrétaire ouvert.
— Tu auras soin,dit en souriant Tullius, de rafraîchir ton quartier-général.
— Si c’est aussi la consigne, répondit Lagloire en riant, on la suivrai...
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LE.CENTENAIllK
— Ne reviens pas, ajouta Béringheld, sans m’avoir trouvé sa demeure, le nom d’une jeune fille qu’il doit séduire en ce moment; et, si tu réussis, demain matin nous chercherons sept ou huit de mes anciens grenadiers.
— S’il en reste I ditiristemenlLagloire ; mon général oublie que dans notre dernière heure de conversation avec les Russes il y en a beaucoup à qui la parole a manqué. Où sont-ils?... Dieu le saitl...
Et le sergent leva les yeux au plafond avec un geste plein d’une mélancolie brusque qui émut le général.
Le sergent retroussa sa moustache, s’en alla lentement, et laissa le général en proie à une foule de réllexions
Les événements politiques qui venaient d’avoir lieu permirent à Véryno de reprendre son véritable nom et de songer à réclamer de ses nombreux amis les moyens de sortir de son état d’abandon.
Le premier auquel le vieillard pensa fut le général Béringheld.
A ce nom, Marianine arrêta son père. ‘
— Y pensez-vous, mon père; pouvons-nous aller; solliciter Tullius, lorsque avant de partir il jura de m’épouser? ce serait une démarche trop humiliante et pour vous et pour moi 1... C’est au général à venir nous chercher dans notre asile, et je suis certaine qu’il ne nous a pas oubliés.
— - Ma fille, ton observation serait vraie si tu m’accompagnais, je le conçois; mais rien n’est plus naturel que j’aille le revoir... Comment veux-tu qu’il trouve notre demeure, lorsque j’ai changé de nom et que je suis dans un quartier perdu? Telle bonne volonté qu’il
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oit, peut-il deviner notre logement dans une villç comme Paris?
’ — Eli bien, mon père, je préfère rester dans cette demeure le reste de ma vie, que de vous voir aller, en cheveux blancs, chez celui qui devait porter le nom de votre fils. O mon père! je vous en supplie, attendez... peut-être demain, bientôt, vous serez en position de vous sUisfaire; ne chagrinez pas Marianinel... votre fille!...
Le vieillard céda. Il promit de ne pas revoir Bérin- ' gheld, et Marianine, après cette légère discussion, retomba dans la noire mélancolie qui s’était emparée d’elle depuis trois jours. '
Elle devait, le lendemain, se rendre chez le vieillard, et ’.e vague soupçon de quelque danger s’était emparé d’eile, sanà que cette pensée pûT triompher de sa répugnance et l’empêcher de se trouver au rendez-vous. Une force invincible fy contraignait; mille raisons la décidaient à s’y rendre : la curiosité, le désir de restituer au vieillard la somme qu’elle lui devait, l’espoir de revoir encore Béringheld par le pouvoir de cet être magique, et alors de lire dans l’àme de Tullius et de s’assurer qu’il pensait encore à l’épouser, ce qui la déciderait à accompagner son père à l’hôtel du général.
Cependant la tristesse qui s’était emparée de Maria- ;nine depuis la nuit où elle avait rencontré le vieillard ipour la première fois, n’échappait pas plus à Julie que / lès courses de sa maîtresse.
^ Julie, au milieu de mille qualités, avait un défaut ; ! die était curieuse, et le lendemain de la soirée pendant i’iaquelle Marianine promit au vieillard d’aller à son palais, Julie parcourut tout le quartier, et apprit que .Marianine s’était rendue au Luxembourg et avait suivi un vieillard trop facile à reconnaître pour qu’on n’eu ait pas fait à Julie une exacte description.
*2ül
Julie ccut que Marlanine retournerait chaque so’’r; elle fut bien trompée envoyant sa maîtresse rester au logis pendant trois jours. La mélancolie, l'air taciturne de Marianine, inquiétèrent alors bien vivement Julie.
Enfin le jour où Marianine devait se rendre à la maison du vieillard arriva. En faisant sa toilette, elle so regarda tristement dans la glace', et soupira en voyant combien sa belle figure était altérée.
On remarquait encore cependant son expression qui perçait à travers les marques de sa douleur; Tàme grande jet méditative de la chasseresse des Alpes répandait un lustre sur ce visage flétri.
— Puis-je souhaiter qu’il me voie?... s’écria-t-elle.
Et elle versa quelques larmes.
Julie habilla sa maîtresse en silence. *
— Mademoiselle, aurez-vous besoin de moi dans l’après-dîner?
— Oh! Julie, je n’aurai bientôt plus besoin de personnel tu pourras sortir si cela te fait plaisir; je sortirai de mon côté...
Julie méditait déjà le dessein d’aller trouver le général Béringheld, et de l’instruire de l’état de la fière et tendre Marianine. ■
MAHIANISE FAIT SES ADIEUX — JULIE VA CHEZ LE CÉS^BAt PRESSENTIMENT DK MARIANINE *