ELLE ARRIVE CHEZ LE CENTENAIRE
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Cette journée fut marquée au coin de la tristesse la plus profonde. Marianine brodait à côté de son vieux
LE CBNTENAI&E
père, et à chaque instant elle regardait la pendule avec uii effroi visible : il lui semblait que sa vie arrivait à son terme, et la marche rapide de l’aiguille la faisait frémir.
Véryno contemplait sa fille avec plaisir, mais on voyait facilement sur sa figure une certaine inquiétude, et il laissait percer le désir d’étre seul.
En effet, le bon vieillard avait bien promis à Marianine de ne pas aller chez le générai, mais il ne s’était pas engagé à ne pas lui écrire pour l’informer de sa demeure; et la présence de sa fille le gênait, car elle ne manquerait pas de désapprouver cette ruse.
Le soir arriva au milieu d’un combat perpétuel d’interrogations et de prétextes que le vieillard trouvait, et que la pâle et rêveuse Marianine repoussait adroitement.
A mesure que l’heure avançait, le malaise de la jeune femme devenait plus inquiétant.
Elle appela Julie, et s’en alla avec elle dans sa chambre.
— Julie, dit-elle, si je ne reviens pas ce soir, je vous autorise à aller chez le comte Béringheld; ma fille, ajouta- t-elle en pleurant, pour lui prouver combien je l’aimais, tu n’auras qu’à raconter ma vie : depuis deux ans, il ne s’est pas écoulé une minute pendant laquelle son souvenir ne se soit mêlé à toutes mes pensées. Au surplus, tu lui remettras celte lettre... si je ne reviens pas, ajouta Marianine, qui semblait contenir la mort dans son sein... Adieu, Julie 1
La fidèle servante embrassa sa maltresse en pleurant, mais elle se promettait bien en elle-même de ne pas attendre que sa maîtresse fût sortie pour courir chez le général et sauver par là Marianine, à qui elle soupçonna le dessein de mourir.
• Julie s’enfuyait lorsqu’elle se sentit arrêtée sur l’escalier par Véryno, qui guettait le passage de la servante.
— Tiens, Julie, dit le vieillard, prends cet argent, monte en voiture, et cours chez le général Béringheld; tu lui présenteras celte lettre, et je ne doyte pas qu’il ne vienne ici sur-le-champ. Ma fille se meurt, et je ne puis souffrir plus longtemps le spectacle de ses souffrances... Va, ma Julie, et que le ciel nous soit favorable 1 Emploie tous les moyens possibles pour parvenir au général; mais, s’il n’y était pas véritablement, laisse la lettre à son vieux soldat, et prie-le, au nom de Véryno, de la remettre lui même au général.
Julie s’éloigna rapidement.
Véryno rentra, et sa fille, après un moment de silence, vint s’asseoir à scs côtés et préluda à ses adieux par mille petits soins dont il ne pouvait deviner le motif, mais qui l’étonnèrent par le mélange de regret, de plaisir et de mélancolie qu’il crut y remarquer.
L’incertitude qui en résultait dans l’esprit de Véryno, la crainte que Marianine ressentait, répandirent sur cet instant quelque chose d'indéfinissable.
— Adieu, mon père 1...
Véryno tressaillit involontairement : il jeta un regard inquiet sur sa fille.
— Et pourquoi sortir, Marianine?.,. tu vas me laisser seul?...
— Je le laisse peut être seul pour toujours! se dit en elle-même la tremblante Marianine.
Et cette réflexion la fit rester silencieuse.
— Tu ne réponds pas?...
Elle n’entendit même pas la demande de son vieux père, étonné de la fixité de ses yeux.
— * Ma fille!... qu’as-tu donc?,., répéta-t-il.
— Je n’ai rien, mon père, dit-elle avec un geste dé- ' chinant et sans remuer ses yeux attachés sur un objet imaginaire; mais, vois-tu, il ne m’épousera jamais, et la tombe m’appelle... Ouil U le faut. . . D’ailleurs, mon père, j’ai promis !...
Le vieillard, stupéfait, écoutait sa fille en silence et , ne comprenait rien aux discours égarés de la pauvre Marianine. Elle pressentait qu’elle allait au-devant delà mort, et ce pressentiment répandait dans son âme une vague mélancolie; et, malgré ce soupçon, elle se sentait dominée par une force surnaturelle qui l’entraînait auprès du vieillard.
Elle se disait :
— Je vais mourir, je vais abandonner Béringheld que j'aime et que je crois fidèle; mais il faut que j'aille à ce souterrain que j’ai entrevu. . . Mon père ne peut vivre sans moi; ma mort le tuera... mais il faut; oh! oui, il le faut. J’aperçois une vie de volupté, de bonheur, décorée de tout ce que le luxe, l’opulence, la richesse, les honneurs et fart de faire des heureu.\ ont de plus brillant et de plus enchanteur... Je vois une tombe noire, profonde et silencieuse... il faut que je m’y précipite.
— Mais, ma fille, disait Véryno, que veux-tu dire et quelle est cette mystérieuse nécessité dont tu me parles ?
— Adieu, mon père, adieu. . .
— Marianine, tu reviendras bientôt; ne me laisse pas seul longtemps; promets-le-moi !.. .
— Oui, mon père, adieu.
Et elle l’embrassa avec un délire d’amour filial qui aurait dû éclairer Véryno.
Il suivit sa fille de l’œil, l’accompagna jusque dans la rue, et ne remonta que lorsqu’il ne la vit plus. . . .
Une fois qu’elle eut disparu, une horrible terreur s’empara de ce père désolé
Marianine marche et se débat contre une volonté qui n’est pas la sienne; mais ses détours et ses hésitations n’aboutissent qu’à lui faire reprendre le chemin qu’elle a vu idéalement et vers ^ lequel un 'souvenir vague la conduit. Elle regarde le ciel que la nuit envahit; elle dit adieu à tout ce qu’elle voit, mais elle marche toujours; son cœur est déjà mort et ses idées n’ont plus de force que pour lui désigner ses derniers pas.
— Non, dit-elle, je veux résister et m’arrêter dans mon chemin 1...
Elle s’assit sur une pierre, car elle était plus fatiguée que si elle eût fait une longue route.
Après une méditation profonde, elle se leva en disant; J'ai promu ! et elle se remit en marche en murmurant doucement contre sa destinée.
Il existait jadis derrière l’Observatoire un terrain assez vaste; il formait un jardin : depuis l’on a bâti sur cet emplacement.
Les arbres et les plantes de ce jardin croissaient en liberté et n’oITraient aucun indice de culture. Ce jardin était encombré d’une multitude de ruines-et de démolitions : d’énormes pierres de taille gisaient et annonçaient, par leur teinte noirâtre et les mousses qui les couvraient, que les constructions vastes qu’elles devaie:.! runner n’avaient encore existé que sur le plan de i’architecte.
Les bâtiments dont ces ruines étaient entourées y - •projetaient de grandes ombres, et les arbres dont les branches s’étendaient sans direction redoublaient l’obscurité dans ce lieu, dont la porte, autre, ruine, restait ouverte et laissait le champ libre à la curiosité et à la convoitise des voleurs.
Au bout du jardin s’élevait un porche dégradé Formé par des arceaux de brique, 'enfin deux ou trois fenêtres fermées par des persiennes brisées paraissaient indiquer que cette demeure singulière était habitée.
Parfois les voisins avaient vu un vieillard sortir de ce bâtiment ruiné, et sa tète blanchie errer au milieu de ces décombres, mais c’était par ouï-dire, et depuis 1791 on ne l’apercevait plus. On ne regardait cet enclos que par hasard, et l’on traita de folle une femme de chambre qui prétendait avoir revu le vieillard demièremept dans l’enclos même.
Cette lemme de chambre s’appuya du témoignage d’un cocher d’une maison voisine, qui soutint la vérité de celte assertion de la femme de chambre.
Les plaisants répondirent qu’ils n’avaient pas toujours dû voir bien clair, et que leur imagination faisait tous les frais de celte histoire.
C’était v^rs cet endroit que Marianine s’acheminait ; bientôt elle y parvint, et s’arrêta de nouveau lorsqu’elle se trouva au milieu de cet ensemble imposant. Elle s’assit sur une pierre, et si quelqu’un avait pu la voir, à la nuit, la tête penchée, le regard fixe, la figure pâle comme le refiet de la lune, il aurait cru avoir aperçu l'Innocence pleurant sur les malheurs de la terre, avant d’y faire son dernier pas...
Elle regrette peu son séjour, mais elle y jette un dernier coup d’œil...
RÉCIT DE LA CAMPA CNE DE LAGLOIRB JULIE INSTRUIT LE GÉNÉRAL BÉRINGHELD DÉCOUVRE LE DANGER DE MARIANINB
Pendant que Marianine courait à la mort, le général attendait avec impatience le retour de son vieux soldat. Il tressaillait à chaque fois que résonnait le lourd marteau de la porte de l’hôtel; et, lorsque le général, accouru à la croisée, ne reconnaissait pas Lagloire, il revenait s’asseoir en laissant échapper un geste de dépit.
Il était neuf heures du soir lorsqu’il entendit les pas pesants de son vieux soldat. Il court lui-même ouvrir la porte au grenadier qui secouait sa pipe dans la cheminée du salon.
— Allons donc, Lagloire!... allons donc!...
— Voyez-vous, mon général, le respect veut que j’éteigne...
— Eh ! fume tant que tu voudras, mais, si tu as appris quoique chose, raconte-le-moi au plus tôt 1...
Lagloire murmura tout bas :
— Il est bon là, le général, de vouloir que je fume devant lui ! et le respect donc !...
Il déposa sa pipe et suivit Béringheld en retroussant sa moustache.
— Assieds-toi, Lagloire I... allons!..,
— Non, général, cela ne se peut pas non plus...
El l’obstiné Lagloire resta debout.
— Allons, allons, dépêche-toi, sieds-toil Lagloire fit
un mouvement. Ne te sieds pas, fais ce que tu voudras, mais plus de préambule, et dis-moi tout.
— Général, je me suis rendu au Luxembourg, selon la consigne : j’ai demandé dans tous les bouchons avoisinants si l’on voyait passer un certain vieillard que j’ai dépeint de mon mieux, et personne n’a pu me donner de réponse satisfaisante... Pour /or«, j’ai fait volte-face, et j’ai changé de batterie ; je me suis mis en sentinelle, et j’ai monté une garde autour de l’Observatoire.
Hier au soir, j’ai vu le vieillard sortir de sa caserne, et je l’ai suivi jusque dans le Luxembourg : pour lors, en apercevant des bourgeois qui se le montraient et chuchotaient, je me suis mêlé, sans faire semblant de rien, à leurs groupes, en leur montrant ma décoration, afin de n’être pas pris pour une mouche. Pour lors, général, j’ai trouvé une vieille perruque qui m’a donné quelques renseignements sur notre oiseau. Il paraît qu’il n’y a guère que quinze jours qu’on l’a vu dans le quartier : et la surveille une jeune personne était venue le trouver dans la grande allée du Luxembourg où mon vieux pékin l'avait aperçue. J’ai demandé le nom de la jeune fille, mais... néant.
Elle est pâle, grande, maigre, elle a des yeux brillants comme une platine neuve; le front large et blanc; les cheveux noirs comme une giberne bien luisante, et, du reste, elle promène quelquefois son vieux père... Cette jeune fille, m’a dit ma vieille perruque de chiendent, est malheureuse, et il est aisé de voir qu’elle souffre du cœur
A ces mots, le général pensa à Marianine, et il n’écouta plus Lagloire qui, s’apercevant de la rêverie de son général, s’arrêta comme s’il eût entendu : Halte.
— Fort bien, Lagloire... continue.
LE centenaire
SCO
— Alors, général, j'ai offert à ce vieux papa d’allci' boire une goutte, mais il m’a refusé net : pour lors, j’ai fait un demi-tour à gauche et j’ai regagné le poste.
— Quel poste?...
— Un petit cabaret d’où l’on peut voir ce qui se passe dans la rue où est l’entrée du jardin de notre vieux Sempiternel. J’ai poussé une reconnaissance sur le terrain ; je n’y ai vu qu’une vieille masure qui ne tiendrait pas contre un coup do fusil, et auprès un amas de pierres, comme si l’on avait ruiné une fortification.
Pour lors, je suis revenu au quartier-général, et, lorsqu’il a fait nuit, que le vieillard fut rentré dans son fort, je l’ai suivi en tirailleur, manœuvrant à travers les pierres, les ronces et les arbres. Le bonhomme est rentré dans sa coquille, je l’ai suivi... Ici, général, commence la magie ; le nid était vide, et j’ai eu beau parcourir la petite maison, je n’y ai trouvé que des appartements en ruine, des portes ouvertes, et pas de vieillard. Cependant, général, foi de Sergent de grenadiers, je l’ai vu entrer.
— Allons, Lagloire, mes chevaux, et courons à cette maison...
— Un instant, général 1... j’ai encore un petit renseignement... Je revenais ce malin par le faubourg Saint- Jacques, lorsque je rencontrai un ancien camarade.
Pour lors, nous renouvelâmes connaissance en mettant un petit brin d’eau-de-vie en tiers, lorsque la marchande s’écria :
— Tiens, voilà celle jeune personnel...
Aussitôt la mère et la fille sautèrent sur le pas de la porte et ne rentrèrent qu’en se disant :
— Et elle y va toute seule...
Pour lors, je dis :
— Qu’est- ce que c’est donc que cela, la mère ?-
LS CENTENAIRE
— CMil dil-elle, c’est une jeune personne, c’est-à-dire, elle a bien trente ans, et elle a une histoire sur, son compte, parce qu elle est revenue à la nuit chez elle, qu’elle ne croyait pas y être... et M. Flairault, le clerc du commissaire de police, a dit à ma fille que cette jeunesse voyait un vieillard qui semble ne pas vivre et que l’on allait pincer. Cela a étonné dans le quartier, parce que, depuis qu’elle est ici, elle a paru bien honnête, et, voyez- vous...
Pour lors, général, je me suis fait indiquer la demeure du clerc du commissaire, et, muni de la recommandation de mademoiselle Paméla Balichct, la fille de la grosse marchande, j’ai attendu le clerc jusqu’à ce soir qu’il est revenu. Après quelques petits préambules et une syllabtmonétaire, dit Lagloire en faisant le geste de compter fargent, il m’a déclaré à voix basse que celle jeune fille demeurait rue Saint-Jacques, n° 309, et que son père avait été autrefois proscrit, à cause d’une conspiration du temps du rè;»ne du petit tondu.
— Lagloire, c’est elle!... Grand Dieu! c’est lui!
*~ Qui, général?
— Marianine, Vérynol...
— Et le général Béringheld se leva précipitamment.
— Non, mon général : il se nomme Masters et la jeune fille Euphrasie; ce ne sont pas eux. Pour lors, je suis revenu.
Le général tomba dans la rêverie et n’en sortit qu’en s’écriant : *
— N’importe, Lagloire, courons! il faut sauver celle victime !
— Et laquelle, général ?
— Va, Lagloire, cours l dis qu’on mette les chevaux noirs, prends ton sabre, et courons...
A peine liOgloirc était-il sorti, que le concierge
Irappa trois petits coups à la porte de la chambre où le gpénéral se promenait à grands pas, et il parut bientôt.
— Monsieur le comte, une jeune fille veut absolument vous parler à vous-même.
Béringheld, croyant que c’est Marianine, renverse le concierge et s’échappe... Il vole à travers les appartements et les escaliers, et arrive à la porte. Il aperçoit Julie et ne la reconnaît pas. Une pâleur mortelle se répandit sur son visage quand il vit son erreur, et il se retourna sans rien dire. Julie courut auprès de lui.
— Monsieur, c’est à l’insu de ma maîtresse que je viens vous trouver; mais mademoiselle n’a pas longtemps à vivre, si vous ne la revoyez pas. M. Véryno...
A peine ce mot fut-il prononcé, que Béringheld regarda la femme de chambre et s’écrie :
— Eh quoi! c’est vous, Julie!...
Il lui semblait déjà voir Marianine.
- L’accent qui présida à cette simple phrase é.tait celui du bonheur.
— Où est Marianine ?... où est-elle?... dites!...
— Hélas 1 monsieur le comte, elle est bien mal, elle m’a donné une lettre pour vous, en cas qu’elle ne revienne pas ce soir; mais je n’ai pas attendu... j’ai'dans l’idée...
— Donne !
Et le général se saisit de la lettre de Véryno. 11 la décachète, et, reconnaissant l’écriture de son vieil ami, il tend 4a main à Julie pour lui demander la lettre de Marianine, que Julie voulait encore retenir.
Lettre de Marianine à Béringheld.
« Adieu, Tullius, je l’ai chéri jusqu’à mon dernier soupir; ma dernière parole et mon dernier souffle furent pour toi! je puis le le dire maintenant... Heureuse
si j’avais pute voir et jouir de ta vue, expirer dans tes bras et te prouver que mes serments ne furent pas vains. Je trace ces caractères en y attachant toute mon âme et tout mon amour : en lisant ces lignes, vois ta Marianine chercher tes yeux pour y déposer son dernier regard. Je me flatte que ce testament d’amour sera souvent relu par toi, que tu n’oublieras pas celle qui récrivit, et qu'elle vivra toujours dans ta mémoire. J’emporte avec joie cette idée, elle me console,.. Je vais mourir, Tullius : un secret pressentiment me l’annonce. Adieu. • ü
» Ta Marianine des Alpes. >
O Hélas! ce mot me rappelle une foule de doux moments les plus doux de ma vie, si je n’avais pas eu huit jours de bonheur avant cette fatale campagne, source des malheurs de la France et des nôtres. Adieu pour toujours !... pour toujoursl... »
Le général, ému, tenait cette lettre à la main et versait des larmes.
— Pauvre Marianine, où est-elle?
— AhI monsieur, je l’ignore! A présent, dit Julie, elle doit être sortie et personne ne sait où elle val...
Un affreux soupçon se glissa dans Tàme du général : sa figure se décomposa; il regarda Julie, et, d’une voix faible, il lui demanda ;
— Où demeurez- vous ?.. .
— Au faubourg Saint-Jacques.
Grand Dieu! c’est elle!... le vieillard 1...
— Ah! monsieur, vous connaissez donc cet inconnu avec lequel elle a des relations?... Alil qu’elle est triste depuis qu’elle l’a vu I...
Béringheld, évanoui, n’entendait plus rien. Il revint à lui en s’écriant :
LE CfiNTENiURE
— Mes . chevaux I.., et il courut à Técurie, aux remises, presser lel domestiques.
~ Laurent, dix louis si vous arrivez en un quart d’heure rue du faubourg Saint-Jacques, n<> 309.
Aussitôt le général fait monter Lagloire, Julie et Lau* rent : on traverse Paris au.galop, on brûle le pavé!... -
— Monsieur, disait Julie, il y a neuf mois que nous . sommes revenus de Suisse, mais monsieur a été obligé de changer de nom pour pouvoir rester à PariSé Nous avons été dans la plus grande détresse, et mademoiselle n’a jamais voulu vous faire donner avis de sa po- ■ sition. '
— Quelle fatalité I quelle mauvaise honte!.,, fierté mal placée! un ami!... son mari!.,. Ah!...
— Enfin, depuis cinq jours, mademoiselle est revenue de la rue de TOuest avec une somme considérable...
L’effroi du général fut à son comble; il déchirait de rage les broderies de son habit, et, se jetant par là portière, il criait: — Laurent, au grand galop!... plus vite!... et Laurent monta la rue Saint-Jacques au grand: galop en répondant : — Nous perdons les chevaux 1...
— Arriverons-nous à temps?... disait le général,
— Faut l’espérer, répondit Lagloire, qui, mettant la tête à la portière, criait gare à ceux qui se trouvaient et devant et derrière la voiture qui semblait emportée par un vent furieux.
Enfin l’on arrive à la demeure de Véryno. Le génml,. monte l’escalier de bois avec une rapidité sans exemple; il entre dans l’appartement de son vieil ami.
Véryno était seul. Sa lampe jetait une faible lueur, et le vieillard, la tête appuyée dans ses mains, réfléchissait; et son œil, fixé sur le siège que Marianine occu- * « pait d’ordinaire, annonçait que toutes ses pensées eu* touraient sa fille chérie.
is
Au bruit de la porte le vieillard se redresse, il lève • scs yeux gros de larmes, et il aperçoit le général dans un état diCBcile à décrire. Sa figure terrifiée, son attitude elTrayante, causèrent à Véryno une émotion si forte, qu’il reconnut Béringheld sans oser lui parler.
— Marianine?... fut le premier mot que prononça le général.
— Elle est sortie, fut la réponse de Véryno.
Béringheld se tordit les bras et leva les yeux au ciel avec une expression de douleur, de crainte et d’effroi, qui n’échappa à personne.
Il s’approcha lentement de son vieil ami, le serra dans ses bras sans mot dire, laissa couler ses larmes sur le visage du vieillard, et, se tournant vers Lagloire, il lui fit signe de descendre.
Le général laissa le vieillard plongé dans l’étonnement le plus profond; une crainte vague, un effroi glacial s’emparèrent de lui et il regarda Julie d’un œil interrogateur. Julie ne répondit rien à cette tacite demande, et le silence régna ; seulement, le vieillard étonné se promena d’un pas faible dans cet apparte< ment vide pour lui !...
Pendant ce temps, le général et Lagloire couraient vers l’endroit que Béringheld le Centenaire avait choisi ' pour sa demeure. Ils y arrivèrent, guidés par l’espoir d’arriver assez à temps pour sauver Marianine. Ils ‘entrent dans ce terrain qui semblait le palais du génie des destructions et le temple de la Terreur.
Le général promène un œil curieux sur cette vaste •' enceinte : son regard se porte sur la maison presque détruite; la lune, se dégageant des ombres épaisses d’un gros nuage, illumina tout à coup le porche de cet antre sauvage.
Un spectacle magitiue stupéfia le général : en effet, le
grand vieillard lui apparut dans renfoncement de la maison. Il portait sur ses épaules Marianine évanouie; sa belle tête était appuyée sur celle du Centenaire, et le jais de ses longs cheveux se mêlait à l’argent de ceux du vieillard; les bras de la malheureuse fille pendaient sans force sur les épaules du vieillard. Le vieillard la portait avec indifférence et comme un fardeau sansyie.
Cette belle tête pleine de douceur, ces yeux éteints, fermés, et la pâleur de Marianine, encore rendue plus blanche parce rayon subit de la lune, contrastaient avec le feu qui sortait des yeux du vieillard ; c’était la mort emportant un mourant.
Ce spectacle était plus qu’effrayant pour le général, car il savait que Marianine allait à la mort. Aussi, à peine eut-il aperçu le vieillard et sa proie qu’il se précipita avec la rapidité d'un boulet vers la maison ruinée.
Il entre et ne volt plus ni l'un ni l’autre ; il parcourt les salles et ne leur trouve point d’issue ; il examine le plancher sous lequel le vieillard s’est abîmé, et il n’y voit aucune trappe.
Lagloire est stupéfait, mais il court chercher de la lumière, des armes, des instruments ; le vieux soldat s’exalte pendant cette course et jure de tout détruire plutôt que de ne pas retrouver Marianine.
— A moi ! les amis du .3- régiment! voilà l’ennemi! s’écria-t-il.
Trois ou quatre personnes, entendant crier Lagloire, le suivirent vers le cabaret où il avait déjà établi son quartier-général, lors du blocus qu’il fit pour découvrir la demeure du Centenaire, et le hasard voulut que ce fussent des anciens soldats du régiment de Lagloire.
MAUIANIME AU\ CATACUHBBS — APPUÈTS DE SA MORT U