SA VISION DERNIÈRE
Aussitôt que le vieillard fut dans le souterrain avec sa proie, il se hâta de profiler de l’évanouissement de Marianine pour la transporter à ce qu’il appelait son palais. La fraîcheur des caves profondes qui commencent sous l’Observatoire, et dans les* quelles le vieillard avait un accès secret, saisit Marianine, et elle s’éveilla de l’espèce de sommeil auquel elle était en proie.
Un mortel effroi s’empara de son âme lorsque la lueur faible de la lampe que tenait le vieillard lui montra l’horrible séjour qu’ils traversaient.
La jeune fille, n’ayant jamais entendu parler des catacombes, fut terrifiée â leur aspect.
Ces montagnes d’ossements rangés avec une régularité ironique, ce silence éternel à peine troublé par les pas de celui qui la soutenait, et, plus que tout cela, la , présence de cet être extraordinaire qui participait par tant de détails aux habitants des lombes, tout contri-' buait à la mettre sous le charme invincible de la peur, et cet état lui ôtait l’énergie et les moyens de se soustraire à son sort; elle ne pouvait que suivre cef être magique qui la posa â terre aussitôt qu’il s’aperçut qu’elle n’était plus évanouie.
Us marchaient déjà depuis bien longtemps en silence,
et ils allaient se trouver au bout des qatacombes, lorsque la pauvre Marianine, rassemblant ses forces, s’arrêta en disant ;
— Où me menez- vous?
— Au Louvre... Tiens, jeune fille, regarde t
Et le vieillard lui montra la voûte. 1
— Nous sommes au-dessous de la Seine, et dans un instant tu entendras le bruissement de l’onde.
— Mais à quoi me sert-il d’aller au Louvre?
— Tu y verras un palais où toutes les sciences se sont donné rendez-vous; tu contempleras une habitation où tous les pouvoirs se sont réunis; si tu veux voir ton amant, tu le contempleras à loisir; situ es malheureuse, tu cesseras de l’être...
Le vieillard avait un accent sardonique qui fit frémir Marianine.
Enfin elle se leva et suivit le Centenaire, qui marchait au milieu de ce silence effrayant qui accompagne l’exécuteur entrainant une victime à l'échafaud.
Bientôt ils arrivèrent à un endroit où une masse énorme de pierre qui commençait au sol dont elle faisait partie et continuait jusque par delà la voûte, annonça qu’ils avaient atteint le but de leur voyage souterrain. La bizarre disposition de cette masse de pierre indiquait que là aussi la génération passée qui avait exploité cette carrière s’était arrêtée, soit parce que la nature de cette matière n’était plus la même, soit parce que la mine ne fournissait plus rien.
Marianine s’assit sur un bloc de pierre : ses yeux, sans force et dénués de toute expression vitale, errèrent dans les sinuosités de ce rocher souterrain, sur les trous qui gardaient encore les marques dès travaux de l'homme, sans qu’elle osât regarder le Centenaire ni retourner la tête.
Au milieu de ce silence de mort on n’entendait que le bruit des filtrations de l’onde qui tombait goutte à goutte, et dont le retour successif pouvait à lui seul plonger l’arne dans la mélancolie.
Cependant le Centenaire, cherchant dans la voûte un objet qui lui paraissait familier, parvint, après quelques instants, à le trouver.
Alors, sans que Marionine, qui avait atteint un degré inconnu do souffrance passive, pût être étonnée de ce nouveau prodige, elle vit machinalement, et comme un spectacle ordinaire, celle masse énorme de pierre s’enlever dans les airs, et le Centenaire attacher une chaîne de fer, sortie de la voûte, à un grand anneau scellé dans les parois de cette roche.
Alors la jeune fille aperçut un autre souterrain dont l’obscurilé était faiblement combattue par une lueur qui ne servait qu’à rendre l’obscurité plus profonde.
Cette triste lumière, qui s’échappait des fentes d’une porte placée au bout de cette galerie, colorait d’abord assez fortement les deux côtés de ce sombre corridor souterrain, mais cette lueur venait de mourir par des teintes insensibles, de telle façon que l’endroit où se trouvait Marianine était dans une obscurité profonde. Cet effet naturel portait dans l’ârne une telle émotion, que la fille de Véryno fut en quelque sorte tirée de son abattement, et qu’elle jeta un grand cri,
— Voilà le portique de mon palais I s’écria le vieillard en saisissant Marianine et en la faisant entrer dans ces lieux nouveaux pour elle.
‘-Elle fut agréablement surprise en sentant qu’elle marchait sur un parquet de bois, recouvert d’un tapis moelleux. La voûte et les parois de cette galerie étaient tapissées de velours noir, drapé avec élégance et rattaché par des agrafes d’argent.
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Marîanine, au milieu du luxe royal de cette galerie, retrouva quelque peu de courage, et elle se mit à effleurer de sa jolie main le velours et les ornements, semblable aux mourants qui cueillent des fleurs et font des projets jusqu’au bord de la tombe.
Marianine suivait le vieillard de loin ; tout à coup son pied heurte contre une masse sonore donc le bruit sec i’efîraye ; elle regarde à scs pieds, et, à la lueur qui devenait plus forte à mesure qu’ils avançaient, elle croit reconnaître un squelette dont la main décharnée tenait . encore un morceau de la tapisserie.
Marianine frémit à l’horrible idée qu’elle eut sur-le- . champ des sacrifices que son guide avait dû faire pour obtenir un secret inviolable sur sa demeure souterraine.
Alors toute cette.splendeur se ternit, et elle ne pensa plus qu’à la mort des ouvriers que le vieillard avait employés, et ces réflexions la conduisirent à penser qu’elle ne sortirait plus de cette tombe.
Elle se retourna comme pour s’enfuir; mais, aussitôt qu’elle eut levé les yeux, elle rencontra le Centenaire qui lui barrait le passage. Elle tressaillit à l’aspect des regards d’horreur qu’il jetait sur elle.
— Quel est donc ce mystère? demanda-t-elle en lui montrant les os du squelette par un geste accusateur.
Le Centenaire souriait dédaigneusement, et, au milieu du silence, l’éclat de son rire sardonique effraya la jeune fille.
— Tu crois que je l’ai fait mourir?...
Marianine tressaillit en voyant avec quelle sagacité le vieillard découvrait ses pensées.
— Euphrasie, continua-t-il, cinquante hommes des différents siècles qui se sont écoulés ont travaillé à cetto demeure de gnome; il n'en est pas un seul qui ait jamais
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SU que je l’employais à édifier mon palais. .. Lorsque je sacrifie une créature vivante, c'est malgré moi et contraint par une irrévocable fatalité... Marchons...
Ils arrivèrent enfin au fond de la galerie, et là, avant d’entrer, Marianine remarqua une foule,de choses précieuses disposées avec art.
— Qu’est-ce? dit-elle en regardant le grand vieillard.
— C’est, répondit-il, quelques fragments du bûcher de Jeanne d’Arc; à côté, voici une des dernières pierres de la Bastille; plus loin, ce crâne est celui de Ravaillac; ce livre est la Bible de Cromwell; cette arquebuse a appartenu à Charles IX. Contemplez bien cette mappemonde, c’est celle du grand Christophe Colomb; voici le voile de la reine Éiisabethl un collier de sa sœur Marie; une cravache de Louis XlVi une épée deXimenès, et une plume du cardinal de Richelieu; ce n’est pas celle qui a signé l’ordre d’exécuter ce pauvre Montmorency, mais celle qui écrivit Mirame. Tenez ; ceci est un anneau de Sixte-Quint; enfin tous ces objets sont des souvenirs qui me rappellent tous mes amis et les siècles passés .
En achevant ces mots, le Centenaire poussa la porte, et un autre spectacle frappa Marianine étonnée.
Elle aperçut une vaste pièce circulaire dont une étoffe précieuse tapissait les murs. Sur une table immense, couverte d’une serge verte, une lampe de bronze paraissait éclairer éternellement ce lieu d’horreur.
En effet, plusieurs crânes humains étaient sur la table; des squelettes avançaient leur tète hideuse, ils semblaient ricaner tout haut et appeler Marianine.
Lorsqu’elle porta les yeux d’un autre côté, elle frissonna en voyant des instruments d’acier qui scintillaient et semblaient la menacer; des sphères, des cartes, des os, des objets bizarres, dont elle ne put distinguer les
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lormes ni les couleurs, s’offraient de toutes parts à ses yeux. Elle ne vit point de livres : seulement, des parchemins desséchés, à moitié déroulés et couverts de caractères indéchiffrables, formaient toute la bibliothèque du Centenaire.
Marianine, étourdie, stupéfaite, parcourait de l’œil cet appartement souterrain, qui avait l’air de contenir tous les secrets de la nature.
Tout à coup elle ressaisit sa pensée, et son premier mouvement fut de chercher à fuir; elle se tourne, elle n’aperçoit plus d’issue, et, comme par enchantement, il s’est élevé derrière elle un fauteuil caché -par un drap noir, ou du moins elle dut penser que le contour de l’objet caché par ce drap fatal était un siège... Elle chercha le vieillard comme pour l’interroger, et elle fut glacée d’effroi.
Le Centenaire s’était place sur sou fauteuil ; il avait ôté tout l’attirail et les vêtements qui déguisaient ses formes, et la lumière blanchâtre do la lampe tombait d’aplomb sur son crâne jaune et luisant comme les têtes de mort qui étaient éparses sur la table.
Mais ce qui épouvanta bien plus Marianine, ce fut le changement qui s’était opéré sur la figure du personnage singulier qui se trouvait devant elle. L’attitude du Centenaire et la rigidité de ses manières auraient imposé au plus intrépide.
Tous les indices de la cruauté venaient d’apparaître sur son visage. Il n’osait regarder sa victime, qui, pâle, les cheveux épars, et belle de candeur et d’innocence, semblait l’interroger des yeux au défaut des paroles qu’elle ne pouvait prononcer. On eût dit Marie Stuart, seule avec son bourreau; attendant le coup mortel dans cette salle que Schiller représente ornée d’un luxe royal.
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Marianine remarqua bientôt sur le visage du vieillard tous les indices d’une imminente et horrible dissolution : le feu sombre de ses yeux pâlissait insensiblement.
Au moment où la jeune victime le contemplait avec le plus d’attention , il la regarda, et le coup d’œil furtif qu’Ugolin jeta sur le cadavre de son dernier enfant fut moins féroce et moins profond.
Tout à coup il se leva, et, comme s’il eût senti la vie l’abandonner, j'I fut forcé de se traîner et de s’appuyer sur les meubles pour rassembler quelques objets aussi étranges que tous ceux qui meublaient son étrange palais.
11 apporta un tube en verre qui. finissait en chalumeau, et dont l’extrémité était garnie en platine : il le posa, avec la précaution de là vieillesse, sur sa table; il y joignit des fioles dont Marianine ne put apercevoir le contenu, car une substance formée par un alliage de plusieurs métaux emboîtait chaque vase, dont la partie supérieure restait seule à découvert.
Lorsqu'il eut posé sur la table tout ce dont il semblait avoir besoin, il prit un mortier en or et le plaça près de Marianine, qui regardait ces apprêts avec une curiosité mêlée d’elTroi.
— Pourquoi? dit-elle doucement au vieillard, pourquoi tout ceci?
Le cri d’une hyène qui trouve une proie longtemps ^ cherchée n’est pas plus sauvage que le rire du sorcier.
— Quelle voixl s’écria Marianine; ohl laissez-moi m’en aller, car je n’existe pas...
— Ta vie est à moi, reprit le vieillard; tu me l’as donnée, elle ne t’appartient plus...
— Et qu’en voulez- vous faire? demanda -t-elle avec ingénuité.
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— Quand tu l’auras appris, tu seras bien près de l’oublier, répondit laconiquement le Centenaire.
— Grand Dieu I s’écria Marianine’ en se tordant les bras et en levant les yeux vers la voûte.
Alors elle eut sujet de frémir en voyant au-dessus de sa tête une immense cloche d’une substance diaphane, et qui paraissait ne tenir qu’à un fil; elle jeta un cri d’horreur, et, heureusement pour elle, elle tomba à côté du fatal instrument que cachait lô drap noir.
Le Centenaire continua ses apprêts avec une stoïque impassibilité, et il ne releva même pas Marianine, qui tâcha de ramper de son mieux pour regagner la porte devenue invisible; mais le vieillard de temps en temps jetait un coup d’œil sur les mouvements de sa proie.
En ce moment, un bruit assez extraordinaire fit retentir le souterrain par lequel ils étaientarrivés; le vieillard, étonné, écouta longtemps; mais, comme le bruit cessa soudain, il n’y fit plus aucune attention.
Une lueur d’espérance se glissa dans l’âme de Marianine : elle était à genoux et cherchait à découvrir ce que voilait ce lugubre drap noir; en portant la main de ce côté, elle sentit une chaleur intolérable; alors elle n’osa pas s’assurerai le feu caché dont l’influence était si violente brûlait sous la grotte, ou s’il était contenu dons un vase. Elle regarda au-dessus du drap noir, et elle vit s’élever une vapeur translucide dont la présence était annoncée parle mouvement des objets qui se trouvaient en deçà.
— Allons! s’écria le vieillard en s’avançant vers la jeune fille, relevez- vous!
Marianine se leva et courut se réfugier du côté opposé, en paraissant redouter l’approche du vieillard. Ce dernier se mit à sourire de l’effroi de la victime, et lui dit ;
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— Euphrasie, tu es en mon pouvoir, et rien ne peut t’y soustraire... Quelle est l’oreille qui entendrait tes cris, le bras qui te défendrait? Nous sommes à deux cents pieds du sol sur lequel marchent les hommes tes semblables. . .
— Et Dieu ?... dit Marianine.
Un effroyable sourire vint errer sur les lèvres cautérisées du Centenaire; alors, en apercevant ce rire sardonique digne de Satan, la jeune fille s’écria :
— Ahl je suis perdue... je le vois.
Un nouveau sourire, mais triste et profond, effleura les lèvres du vieillard qui, contemplant silencieusement la beauté de cette créature de Dieu qu’il allait briser comme une fleur, se prit tout à coup à verser d’abondantes larmes.
Marianine, en tombant aux genoux de son bourreau, éleva vers lui ses mains suppliantes et lui dit d'un son de voix qui eût attendri un tigre :
— Au moins, laissez-moi prier Dieu... quelques instants...
— Si la mort peut ainsi vous sembler moins amère, priez, ma fille; j’y consens...
En achevant ces mots, le vieillard retourna sur son fauteuil, et, examinant tour à tour les substances que renfermaient les fioles, il en composa un mélange, pendant que Marianine, agenouillée sur un carreau de velours, où peut-être d’autres victimes avaient prié avant elle, éleva vers le ciel ses innocentes supplications.
— Hélas I dit-elle tout haut, peut-être dois-je remercier l’Éternel de me dévouer à ma mort prématurée; c’est m’épargner de bien vives douleurs. En effet, grand Dioul la somme de mon infortune a jusqu’ici surpassé celle de mon bonheur, et, pour quelques instants fugitifs, que de peines!... S’il en fut ainsi pendant la plus
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belle moilié de ma vie, n’élait-ce pas un triste augure ' pour le reste?...
Cette idée parut la calmer; elle se releva calme, et, s’approchant du vieillard :
— Me voilà prête, lui dit-elle.
Le Centenaire, étonné de sa résignation, la regarda avec douceur.
— Pourriez-vous me dire, reprit-elle^ ce que je vous ai fait pour que vous vouliez me tuer?...
— Pourquoi t’es-tu trouvée sur mon chemin? Ne m’as-tu pas avoué que tu allais à la mort, que lu la désirais?
— Moil s’écria-t-elle, j’ai désiré la mortî... ahi je ne la connaissais pas!...
* — Puisque tu voulais mourir, ne vaut-il 4>as‘ mieux que ton souffle vienne prolonger ma vie?... Mais, jeune fille, mon souffle est fondé sur le tien; je te plains si tu m’as trompé!... si tu aimes la vie, ilia faut quitter... Que ne m’as-tu prévenu?... j’aurais cherché d’autres victimes! Maintenant, il n’est plus temps... je sens que la vie m’abandonne, que le fluide vital me manque.,. Ta mort est maintenant une nécessité. Pauvre enfant! je te regretterai plus que tous ceüx que tu laisses sur la terre; et... il est des souvenirs bien cruels pour moil...
En achevant ces derniers mots, le .Centenaire paraissait oppressé, et un reste de sensibilité triomphait des froides et tristes vérités que son omniscience lui avait fait conquérir.
— Alors, répondit Marianine, employez votre art divin; plongez-moi dans le sommeil de l’àme, et faitesmoi voir celui que je chéris... Alors, vous vous emparerez de ce souffle dont je n’ai plus besoin... car, s’il n’a pas cherché à me revoir, c’est qu’il ne m’aime plus.
Lé vieillard parut enchanté de cette proposition qui
' sauvait à Mariauine les douleurs de l’agonie^ et qui lui ôtait à lui même le terrible spectacle d’une victime qui se débat contre la mort.
Un rayon de joie vint ranimer son visage, qui prenait déjà l’aspect de celui d’un squelette, et il s'empara de Marianine