I.E CENTENAIRE
i]e fut au milieu du silence pendant lequel les époux péfléchissaient au peu de succès de leur proposition, que le concierge vint avertir qu’un étranger demandait à parler à monseigneur.
— Faites-le entrer, dit le comte.
Aussitôt l’ollicier se présenta et salua le comte en le regardant avec attention ; puis il s’exprima en ces termes :
— Monsieur le comte, il y a quelques mois que je suis revenu des États-Unis, où j’ai servi loyalement les insurgés. En les servant, j’ai reçu un coup de feu que je n’ai pas pu rendre, ce qui fait que je le dois aux soldats anglais du lord Cornwallis. Après avoir inutilement payé des chirurgiens d’outre-mer qui ne m’ont pas guéri, je m’en retournai en France pour arrêter ma maladie, dont les suites étaient assez graves pour devenir mortelles. Après avoir consulté elpayé inutilement les hommes les plus célèbres, je résolus d’aller finir mes jours aux lieux de ma naissance : je suis d’Angers. Le hasard voulut que je fusse logé dans la maison ou demeurait le bourreau; je ne m’en aperçus que trop tard, ajouta l’ofcier en voyant le mouvement qui échappa au comte, à sà femme et au père de Lunada; mais au total le bourreau me parut riche et ne devoir rien à personne.
Sa lemme était à la mort, et j’entepdaisdire à chacun qu’il devenait très-étopnant qu’elle ne mourût pas, d’autant plus qu’aucun médecin ne la soignait, Elle commença bientôt à aller mieux.
Je vous demande pardon ; mais tout ceci se rattache à ma présence en ces lieux, et d’ici à Angers le chemin a vu de mon argent, et l’argent est rare !...
Soupçonnant du mystère, voyant le mari soucieux, j’examinai ce qui se passait. Dormant peu à cause de mes souiTrances, je finis par apercevoir que toutes les nuits un vieillard, remarquable par plusieurs singula-
rites, et enlreautrespar une étonnante caducité, s’introduisait dans la maison. Étonné de ce mystère, je questionnai le bourreau; il m’apprit que cet homme lui avait promis de guérir sa femme. Je ne sais pas à quelle condition : cela ne me regardait pas. La nuit suivante, j’attendis ce vieillard à son passage, en lui demandant de me guérir, s’il en avait le pouvoir. Il me regarda, monsieur le comte ! Ah ! je puis dire que jamais la figure de cet homme ne sortira de ma mémoire ! une flamme noire
En ce moment l’officier, ayant regardé par hasard les tableaux qui garnissaient les murs de la salle, jeta un cri et tomba sur une chaise, en désignant du doigt un des portraits. Chacun se retourna pour le voir; c’était le portrait de Béringheld-Sculdans, surnommé le Cen^ tenaire.
Une vive anxiété se montra sur le visage de chacun.
— Le voyez-vous?... s’écria l’offlcier terrifié; ses yeux me fixent et s’animent encore. Je viens de les voir flamboyer. C’est lui î . . .
Ce qui redoubla la stupéfaction de l’étranger, c’est qu’il put lire au bas du cadre du portrait cette inscription : Béringheld, anno 1500.
— Je vous jure, répéta l’officier, que les yeux du portrait m’ont lancé le feu clair que j’ai remarqué dans les yeux du vieillard, et qu’ils ont remué.
Le père de Lunada, effrayé, regardait alternativement et le comte Béringheld qui était pâle comme la mort, et le portrait dont les yeux noirs n’offraient point le feu diabolique dont parlait l’officier.
~ Voyez, continuait ce dernier, quelque chose agite la toile!...
Personne n’osa bouger pour vérifier le fait, et le comte sonna.
Si
— Saint-JeaR, ôtez ce cadre...
Et Béringheld indiquait du doigt, en tremblant, te portrait de Béringheld le Centenaire.
Saint-Jean fit de vains efforts pour enlever le cadre qui semblait scellé dans le mur. Les spectateurs se re-' gardèrent avec étonnement, et le père de Lunada, conservant, malgré le sentiment qui l’agitait, un sang-froid' qu'il devait à son instruction et à l’habitude de se combattre, demanda :
— Enfin, monsieur, pourrait-on savoir ce qui vous amène ici?...
— Vous ne tarderez pas à le savoir I... mais où en' étais-je ? demanda Tétranger troublé qui ne cessait de regarder le portrait.
— Au vieillard... répondit le comte en tremblant.
— Cet être surnaturel sourit à ma demande et me dit ces mots, que leur singularité m’a fait retenir
— Enfant d’iin jour, tu veux donc vivre ta journée?... j’y consens. Je te guérirai, mais jure-moi d’accomplir ce que je vais t’ordonner... et tu seras guéri I
Rien n’était plus juste ; je fis le serm^ent, et j’atteste Je ciel que j’avais l’intention formelle d’y tenir.
~ Jene veux detoi, reprit le vieillard d’une voix cassée et près de s’éteindre, qu’un bien léger service l c’est de porter et de remettre toi-même une lettre que je te donnerai pour le comte de Béringheld, en son château.
Et il m’indiqua le chemin de ce village; il me dé-' peignit même l’entrée, le tournebride et les montagnes.’ Monsieur le comte, je fus promptement guéri, je trouvai la lettre sur ma table le lendemain de ma guérison, et je m’empresse de m’acquitter de ma promesse.
En achevant ces mots, l’officier présenta une lettre . au comte de Béringheld, en ajoutant :
— Maintenant, jè ne dois plus rien à personnOé
Ce dernier la prit en tremblant, l’ouvrit et lut ce qui suit :
« Le comte de Béringheld doit savoir que sa race n’est pas destinée à s’éteindre.
» Le lef mars de l’année 1780 un homme se présentera en son château pour lever tous les obstacles.
» On aura soin qu’aucune personne étrangère à la famille ne se trouve dans les grands appartements du château de Béringheld le jour indiqué.
» Le médecin arrivera la nuit et devra trouver la comtesse au lit, dans la chambre d’apparat du château.
Tel était le contenu de ce singulier message. Le comte pâlit, présenta cette lettre à sa femme, et fixa ses yeux sur le visage de la comtesse. Quand elle eut achevé, elle regarda son mari, et tous deux, mus par la crainte, se tournèrent vers le père de Lunada.
Celui-ci baissa les yeux et ne parut avoir aucune envie d’apprendre ce dont il s’agissait, persuadé que tôt ou lard les deux époux l’en instruiraient. Cette habitude d’une artificieuse discrétion ‘était ce qui assurait le plus l’ascendant du père de Lunada sur ses nobles hôtes.
La figure pâle du comte n’exprimait rien que de vague, tandis que le visage de la comtesse indiquait une joie véritable ; mais cette joie était visiblement affaiblie par la crainte que le père de Lunada ne vit un cas de conscience dans un événement qui paraissait aussi . surnaturel.
On ne pouvait pas parler d’une telle affaire devant l’étranger. Après quelques paroles insignifiantes, le comte çrdonna de le conduire à l’appartement destiné
aux amis qui visitaient quelquefois le château et lorsque l’offlcier fut parti la comtesse s’écria :
— Quelque mystère qui règne dans cette aventure, je ne puis pas m’empêcher de me rejouir, si elle a l’heureux résultat que l’on nous annonce.
— C’est naturel, dit le comte.
— N’est-ce pas après-demain le 1er mars? continua la comtesse.
— Je ne sais, répondit Béringheld.
— C’est demain le 1er mars, répondit le jésuite.
— Ah! oui, demain, dit le comte.
— Demain !... répéta sa femme avec un mouvement de surprise et de crainte; je ne croyais pas que...
Et elle tomba dans une profonde rêverie.
— Adieu, mon fils, que la paix soit avec vous ! dit le prêtre en prenant sa lumière et se dirigeant lentement vers la porte.
Telle chose que pût dire la comtesse, elle ne tira de son mari que les monosyllabes oui et non, elle n’obtint même pas un sourire, un regard, et la phrase d’amitié que le comte avait souvent sur ses lèvres quand il parlait à sa femme. Au moment où elle se levait pour s’en aller, l’on entendit le bruit de plusieurs voix confuses ; la porte s’ouvrit précipitamment, et Lagradna parut en s’écriant :
— J’entrerai!... Monseigneur, dit-elle en profitant de la terreur que son aspect séculaire devait produire, je ne puis pas vous cacher que l’esprit de Béringheld le Centenaire rôde dans la contrée et qu’il est dans le château ! Je l’ai vu entrer !
A ces mots, l’etTroi le plus grand s’empara du comte, do sa femme et des deux domestiques qui avaient voulu empêcher Lagradna d’entrer. Le comte fit signe de la
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main à la sage-femme de se taire, puis il ajouta, après un moment de silence :
— Allons trouver le père de Lunada.
Il n’y avait plus que le valet du comte et la femme de chambre de la comtesse qui ne fussent pas couchés; ils suivirent leurs maîtres, ainsi que la vieille sage-femme, et l’on se dirigea vers l'appartement du père de Lunada.
Saint-Jean portait les deux flambeaux, et ce groupe -silencieux traversa les longues galeries du château.
Le comte était le plus tremblant; mais, pour ne pas le faire paraître, il marchait avec assurance. Tout à coup un cri perçant retentit dans les galeries, et l’on conçoit facilement la peur que ce cri dut exciter dans l’àme de gens d’un esprit assez faible, seuls dans un vaste château, loin de tout secours, au milieu d’une nuit sombre, accompagnée de toutes les circonstances T)ruyantes des vents de l'équinoxe d'hiver. Saint-Jean laissa tomber les deux flambeaux; il y en eut un qui brûla toujours, en répandant une faible lueur qui se perdait dans cette immense galerie. On s'arrêta pour écouter, et, malgré le vent qui s’engouffrait, malgré les cris des oiseaux nocturnes, le bruit des bois et des eaux, l’on entendit des pas rapides... Un homme parut à l’extrémité de la galerie ; il s’arrêta, éleva sa lumière pour distinguer ceux qui étaient dans cet endroit, et la comtesse, qui n’avait pas les mêmes motifs que son mari pour trembler de tout ce qui venait d’arriver, reconnut leur hôte qui s’approchait avec toutes les marques de l’effroi.
— Monsieur le comte, dit-il d’une voix altérée, je suis brave et je ne crains pas de me mesurer avec le premier venu, pourvu que ce soit un homme de chair et d’os comme moi!... Vous m'avez offert l’hospitalité avec firanclMse, je vous dois des remerciments...accep-
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tez-les.*i car* pour un empire, je ne resterais pas dans votre château; je viens d'y revoir mon médecin, mon guide, et votre ancêtre !...
A ces mots chacun sentit les vertiges de la peur e* ^ resta immobile, retenant son haleine.
— Oh! j'ai bien reconnu l'original du portrait qui se trouve dans votre salle! je lui dois la H/ie, je le sais, mais je l'ai payé en accomplissant ce qu'il Wü demande, je n'ai rien à lui ni lui à moi, et mâintenaW je me soucie fort peu, d'après toutes ces circonstan®es, de me retrouver avec Fui. J'aime mieux être à chevw, dans la Vallinara, égaré même, et celte nuit, que dans votre château, avec ce diable d’homme qui me parai® abuser du respect dû à son grand âge. Car, si j'ai bien^'^ ^ criptioti du portrait, l'original est né,- ou s’est faii\ dre en 1500?... je ne suis ni religieux ni superstil»®^^^ je conviens qu'il y a des effets bizarres dans la na*^’^®’ on peut se ressembler de plus loin: ce peutêtrew^’^ jeu!... mais je suis bon gentilhomme angevin, croya^ en Dieu, voulant vivre tranquille : je laisse les grandi seigneurs s'amuser comme ils veulent... par ainsi, je n’entreprends pas d’expliquer ce que je viens de voir de mes yeux, parce que cela ne me regarde pas ; seule-
mentje suis prudent, je n'aime ni la justice séculière ni la justice ecclésiastique... ce sont de bonnes institutions, néanmoins!... En conséquence, commé tout ceci devient par trop étrange, adieu. Monseigneur!... Vous n'aviez rien à moi, ni moi à vous, j'ai rempli mon ser^ j ment, je suis quitte; peu m’importe ce qu’il en advien- ; dra, c’est votre affaire! J’ai l’honneur de vous saluer.
Là-dessus l'étranger, brossant sa manche blanchie par le mur, salua profondément le comte de Béringheld et descendit rapidement l'escalier. On l’entendit se diriger vers les écuries, il amena son cheval dans la cour.
déposa sa lumière sur le perron et s’éloigna au grand galop.. «
apparition — LUNADA REDUIT AU SILENCE LA COMTESSE AU UT
POjmt imaginer la terreur qui s’empara de ce groupe v(;y3Qt un brave militaire préférer de s’en
froide et orageuse, à rester dans un . ^®«u habité par un être sur lequel on savait qu’il existjpjjj (j0 jQyj- temps à Béringheld les traditions les pluy contradictoires, maisles plus étranges, selon toutes ^^7 versions.
- Le comte ordonna à Saint-Jean de se rendre dans sa chambre et de l’y attendre; il pria sa femme de se retirer dans la sienne, puis il se dirigea seul vers l’appartement du père de Lunada.
Béringheld trouva le révérend père lisant son bréviaire. En apercevant le comte, il le déposa sur sa table et, fermant les yeux, mettant les deux premiers doigts de sa main droite contre sa joue en rabattant le reste de sa main sur les lèvres, il parut disposé à écouter le comte.
— Mon père, dit Béringheld, la révélation queje vous ai faite au tribunal de la pénitence lors de la mort du commandeur Sculdans...
— Je l’ai oubliée, mon fils 1 s’écria l’adroit jésuite, elle ne peut être rappelée qu’en confession.
— Qu’importe, mon père, vousl’avez regardéecomme
une instigation du démon ; mais aujourd'hui l’existence de l’étre que m’a signalé mon oncle Béringheld au lit de mort ne peut plus être révoquée en doute ; il est au château...
— Il est au château!... dit le prêtre en se levant avec toutes les marques de la frayeur.
— Lagradna et l’offlcier l'ont vu, ajouta le comte.
— Ce ne peut être que le démon, ou bien votre ancêtre aura fait un pacte avec l’ennemi des hommes.
— Jugez, mon père, reprit Béringheld, jugez, si le commandeur est mort de frayeur, de ce qui doit nous arriver à nous qui n’avons assurément pas son courage!...
— Mon fils, le Seigneur est juste, U ne permet point que le tentateur soit le plus fort.
— Que faire ? dit le comte, car il ordonne que tout étranger soit mis hors du château, demain soir, pendant toute la nuit, et il doit lever les obstacles qui nous empêchent d’avoir de la postérité...
— Que me dites-vous?... s’écria le père Lunada. Voyons cette lettre.
Le comte la donna à l’ecclésiastique qui la lut. Le père de Lunada ne manquait pas d'une certaine fermeté et ses premières réflexions lui prouvèrent que le diable n’écrivait point, qu’il était physiquement impossible de *' lui résister; il pensa aussi intérieurement que la présence des êtres de cette nature n’avait jamais été un article de foi, que depuis longtemps celte idée était reléguée parmi les rêveries.
Cependant dans cette occurrence un grand nombre de circonstances se présentaient d’une manière surnaturelle : puis il vint à se rappeler que plusieurs prisonniers de l'Inquisition, sûrs de la mort, avouèrent posséder un pouvoir qui leur était inconnu, et dont ils ne pouvaient se rendre compte ; enfin les exécutions de
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plusieurs sorciers lui revinrent dans la rnémoif^. Il tomba daos une rêverie que son pénitent n’osa point interrompre, et le résultat en fui : que l’on devait se tenir sur ses gardes, armer du monde, et qu’il passerait la nuit du l^r mars à la porte de la chambre d’apparat, avec l’eau bénite, les livres saints et le saint-sacrement; que chacun se mettrait en prières; que l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour résister, soit au démon, soit à des hommes; enfin que la comtesse ne devait pas s’exposer à cette aventure mystérieuse.
Le comte, rassuré par les paroles du bon prêtre, se disposait à sortir lorsqu’il entendit un léger bruit.
— Je crois, dit-il, que l’on marche dans le corridor.
— Chut!... s’écria le père de Lunada.
Ils s'arrêtèrent et retinrent ieurhaleine.
La porte parut remuer; le prêtre et le comte se sentirent glacés d’horreur, quand le mouvement devint en effet réel, et quand, la porte ouverte, un vieillard, d’une taille élevée, s’avança lentement vers eux. L’effroi s’empare des deux spectateurs. Le vieillard s’arrête, il les regarde fixement, et ils sont cloués comme par une force supérieure, inévitable, hors nature.
Béringheld reconnaît son ancêtre, l’original du portrait, mais accablé par la plus effrayante vieillesse et par une décrépitude telle que nulle créature humaine u’en a jamais offert l’exemple. Le comte fut frappé delà plus profonde terreur; depuis cette apparition, il devint sujet à des absences, et sa raison, sans l'abandonner entièrement, lui faisait défaut par intervalles. Alors il tombait dans une rêverie profonde.
Cette grande ombre et l’apparence de vie qui l'animait firent dresser les cheveux du père de Lunada; il appelait vainement à son secours le pouvoir de la raison pour chasser le froid qui se glissait dans son âme;
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U ne pouvait révoquer en doute la présence de cet être bizarre.
Ce vieillard lève son bras, et du doigt il montre et désigne le comte de Béringheld, qui crut voir s'ouvrir les gouffres infernaux.
— Comte de Béringheld, laissez nous seuls I... et ne craignez rien, ma présence n’est jamais pour votre famille qu’une source de prospérités I...
Les sons de cette voix profonde qui semblait sortir d’une voûte avaient une espèce de bienveillance, un ton d’amitié qui cependant ne rassuraient en rien. La force intérieure^ au-dessus de la force physique, déployée par le seul mouvement du bras de cet homme qui paraissait sortir de la tombe armé de tous les pouvoirs surnaturels, cette force morale qui résulte de la force de la volonté, subjugua le comte. Il sortit, le visage décomposé, les yeux égarés, et la tête dans un état de désorganisation difficile à rendre.
Pendant que ceci se passait dans l’appartement du confesseur, la comtesse, que nous avons laissée dans la galerie avec la sage-femme, s’était tournée vers cette singulière femme qui ne semblait point étonnée de cet événement extraordinaire, comme pour lui demander ce qu’elle en pensait.
— Madame, lui dit Lagradna, rien n’est plus vrai...
— Venez dans ma chambre, interrompit la comtesse, .et vous m’apprendrez tout.
Madame de Béringheld s’assit à côté de la cheminée, et elle fut stupéfaite d’entendre Lagradna lui dire :
— Madame, vous aurez des enfants, croyez-moi. Il y a deux heures je parlais ainsi, et, je le répète, l’esprit qui veille sur la famille Béringheld ne se montre que dans des occasions importantes. Ce grand vieillard ne se nourrit pas de nos aliments 1 mon aïeul l’a vu tout
aussi vieux que je viens de le voirl... le père de mon aïeul l’a rencontré, en 1577, au pied d’une montagne du Chili, et je ne me rappelle que bien imparfaitement l’histoire d’une jeune Péruvienne qui mourut dans un grand vase de terre, et que mon bisaïeul a enterrée. Il y avait alors des gens qui poursuivaient le Centenaire pour le livrer à l’Inquisition; mais il échappait, disaiton, à toutes les poursuites. Quoi qu’il en soit, mon bis* aïeul a dit à mon grand-père quelesbfuits qui couraient sur le Centenaire s’éteignaient, en ce que la mort de ceux qui l’avaient vu ou qui s’en plaignaient empêchait de donner un corps auxrecherches. Les Mémoires faits aux ministres se perdaient et les grands ne croyaient plus à ces récits, parce que l’on revenait de la magie et des grandes sciences; que plus on allait moins l’on y croyait, et qu’ensuite le vieillard se faisait rarement voir deux fois dans le même endroit.
C’est à lui que la famille Béringheld doit sa splendeur I Qn l’a rencontré sous diverses formes, quelquefois à pied, comme un mendiant, d’autres fois dans un brillant équipage, sous le nom d’un prince.
S'il arrive, madame la comtesse; soyez sûre que vous aurez de la postérité...
Le récit incohérent de Lagradna plongea la comtesse dans un état extraordinaire ; elle s’étonna d’avoir pu entendre une suite de phrases qui paraissaient dictées parla folie, et cependant une curiosité invincible l’agitait, à cause de la coïncidence des idées de la sagefemme avec l’ordre intimé par la lettre qu’elle avait lue.
— Mais, dit la comtesse, on m’empêchera certainement de me trouver demain soir, seule, dans l’énorme chambre d’apparat de Béringheld, et ce n’est que là...
— Madame, répondit Lagradna, pourquoi faut -il que vous y soyez ?
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— C’est l’ordre donné par une lettre...
— Écrite par le Centenaire 1 s’écria la sage-femme; allez-y, madame, et pour cela mettez tout en œuvre.
— Mais comment y parvenir?
— Il faut, ajouta Lagradna, témoigner la plus grande répugnance, vous coucher ici de bonne heure, et pendant la nuit vous acheminer et rester dans la chambre, je m’y cacherai si vous voulez.*
Le désir d’élre mère est la plus énergique passion d’une femme, et l’on en a vu beaucoup remplir, pour arriver à ce but, des conditions plus difficiles que celles qui se trouvaient imposées à la comtesse; comment eûtelle pu balancer ? elle avait déjà décidé en elle-même d’obéir aux ordres de l’auteur de la mystérieuse lettre.
La sage-femme venait de sortir, laissant la comtesse plongée dans la rêverie, lorsque le comte entra chez sa femme. Elle fut effrayée de l’expression qu’il portait sur son visage, et Béringheld, s’asseyant sur un fauteuil, passa la nuit tout entière sans dire un seul mot.
Jamais le père de Lunada n’ouvrit la bouche sur la scène qui s’était passée entre lui et l’étrange personnage que Lagradna appelait un esprit. Le bon prêtre est mort sans que, même à son chevet funèbre, il en ait dit un mot; et, lorsqu’on lui parlait de cette entrevue, le révérend père témoignait énergiquement que les questions qu’on lui faisait à ce sujet étaient, à ses yeux, indiscrètes.
Quoi qu’il en soit, le m^tin il descendit, comme à son ordinaire, dire la rae.-^se. Lorsqu’il vit le comte de Béringheld, il calma par des discours très-sages la fureur de son pénitent ; il tâcha de lui prouver qu’il n’y avait rien d'extraordinaire dans l’apparition dont ils avaient été témoins, et il ajouta :
— Mon fils, vous ne devez rien négliger de ce qui
LË CBNTENAIBB
concerne la gloire et la postérité de votre illustre famille ; vous auriez quelque chose à vous reprocher si vous ne cherchiez pas à profiter des avis d’un inconnu; il n’en peut rien résulter de malheureux pour madame la comtesse, puisque personne n’a intérêt à sa perte; et, mon fils, le Seigneur a des voies qui semblent quelquefois bien écartées. Ainsi, je vais obéir moi-mémc en me retirant du château pour cette nuit; et, si nous avons le bonheur de vous voir de la postérité, je me consacrerai bien volontiers à son instruction.
~ MaiSÿ mon père, s’écria le comte, qui vous porto à penser?...
Le moine s’était déjà éloigné, et s’en allait, à pas précipités, vers le village, à traver la longue prairie qui se trouvait entre le château et le tourncbride.
Le comte, ne sachant à quoi s’en tenir, resta toute la journée plongé dans l’irrésolution la plus cruelle.
— Monsieur le comte, dit la comtesse, que pensezvous de cette lettre, et que devrons-nous faire?
— Tout comme vous voudrez, madame l
— Croyez -vous qu’il y ait du danger?
— J’en pense ce que vous en pensez.
— Ferais-je bien d’aller dans la chambre d’apparat? demanda la comtesse.
— Très-bien, dit Béringheld.
— Mais si je n’y allais pas, monsieur le comte?
•— Vous en ôtes maîtresse, répondit-il.
— ' Lagradna a préparé la chambre ce matin, reprit madamede Béringheld.
— Ëhl... s’écria le comte. Puis il retomba dans une rêverie dont il fut impossible de le tirer.
Le soir arriva ; la comtesse s’habilla, et, laissant son mari seul dans les appartements du château, elle se rendit à la chambre d’apparat, qui se trouvait au milieu
de la façade du château, du côté du parc. Elle y trouva la vieille aage-femme qui avait tout préparé. Onzeheurea sonnèrent, et Lagradna, sur l’ordre de la comtesse, se relira après avoir allumé une lampe qu’elle posa sur la cheminée. Cette lampe jeta une faible lueur, insuffisante pour éclairer la vaste chambre où devait coucher madame de Béringheld.