‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaireChapitre 8 sur 18 · LA COMTE.«SE ENCEINTE · texte numérisé non relu

LA COMTE.«SE ENCEINTE

CE qu’on en dit ^ ACCOUCEEMENT EXTBAOBDINAIEE TT7LLIUS AU MONDE

Rien ne perça sur les événements de cette nuit, et le cercle qui se rassemblait chez le concierge du château en fut réduit aux conjectures. Le lendemain et lesjours suivants le visage de la comtesse ne trahit point les secrets de celte nuit mystérieuse.

Nous imiterons sa réserve. Son mari lui-même ne fut pas favorisé d’une confidence ; seulement au déjeuner elle laissa échapper ce peu de mots :

— Enfin, nous aurons donc un enfant l

— Vous croyez, dit le comte.

— J’en suis certaine! répondit-elle.

— Le ciel en soit béni !

Celte exclamaUon mil fin à leur entretien sur ce sujet.

Le père de Lunada revint au ehàteau. Trois meis en-

après la joie régna dans le village, dans le château et dans les environs, lorsque la nouvelle officielle de» la grossesse de madame la comtesse fut annoncée.

Mais on ne put empêcher que les bruits les plus absurdes, tous éloignés de la vérité, ne courussent, et ■ que les circonstances qui avaient accompagné cette grossesse ne fussent rapportées avec des commentaires et des observations dont la malignité fit quelquefois les frais.

Malgré son éloignement, son peu d’étendue, le village de Béringheld possédait un notaire; et, qui est plus, un notaire homme d’esprit. Son dos n'offrait pas une surface parfaitementégale, sa figure de fouine annonçait la fausseté; mais tout cela ne pouvait l’empêcher d’être notaire et d’avoir de l’esprit; cependant son esprit ne lui donnant pas d’occupation ni d’actes à faire, il parlait plus qu’il n’écrivait ; or il se permit de dire, en apprenant toutes ces circonstances, que madame la comtesse, ayant plus de bon sens qu’on ne le croyait et cachant son jeu sous une niaiserie affectée, s’étaitjouée de son mari, du confesseur et de toute la maison; que s’entendant avec Lagradna, l’esprit de Béringheld le Centenaire et l’officier ne formaient qu’une seule et même personne; que, d’après ce qu’on rapportait, il penchait à croire que cette personne était identique avec celle d’un jeune mousquetaire fort spirituel qui, quinze jours avant cet événement, se trouvait dans la ville voisine, et qui tous les étés chassait dans les montagnes; qu’enfin dans le dix-huitième siècle il devenait honteux de croire aux revenants et aux sorciers.

Là-dessus, et en réponse au petit notaire, Lagradna, montant sur son trépied prophétique, faisait observer que reprit n’avait pas quitté la contrée, et que tôt ou

tard il arriverait malheur au petit notaire, s’il continuait à tenir de semblables propos.

Six mille personnes se rangèrent du parti de Lagradna , le notaire voyait aussi beaucoup de monde se mettre de son parti ; donc il y avait deux factions à Bcringheld, mais toutes deux furent réduites au silence.

Quelque temps après avoir répandu ces calomnies, qui se trouvaient colorées d’une teinte légère de vérité, le petit notaire bossu revenait de faire un inventaire lucratif; il traversait la redoutable Vallinara monté sur sa mule, et à la nuit noire un fermier qui suivait le même chemin heurta contre le tabellion évanoui; il le ramena au village de Béringheld, et ce pauvre notaire bossu mourut dans la nuit des suites d’une frayeur.

Entouré de tous les secours possibles, son visage ne montra jamais que l’expression la plus hideuse de la peur; ses yeux, en convulsion, erraient dans l’appartement comme s’il eût redouté d’y rencontrer quelque chose d’horrible ; et à toutes les questions qu’on lui adressa il ne put répondre autre chose que :

— Oui, je l’ai vu!... je l’ai vu 1

Lagradna, qui ne manquait pas de pérorer dans la chambre, s’écria que c'était probablement le comte Béringheld le Centenaire.

A ce mot, le petit notaire essaya de produire un signe de tête affirmatif, mais il rendit le dernier soupir sans pouvoir achever ce mouvement de tête : ses membres se retirèrent et se rétrécirent par l’effet de la violente convulsion qui termina sa vie.

Cette mort imprima la terreur la plus profonde dans le village, au château et dans les alentours; l’on n’osa plus sortir pendant la nuit, et la Yillanara fut regardée comme un lieu très-dangereux.

La grossesse de madame de Béringheld se passa très-

heureusement, car elle ne ressentit aucune de ces douleurs qui assaillent ordinairement les femmes enceintes.

On remarqua qu’elle regardait très-fréquemment le portrait de Béringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire. Quant au comte, il baissa singulièrement pour le moral et pour le physique. On fut étonné de voir la comtesse s’entretenir souvent avec la vieille sagefemme qui lui raconta tout ce qu’elle savait sur l’esprit de Béringheld : madame la comtesse prenait un singulier plaisir au récit de ces aventures que Lagradna amplifiait considérablement. La sage- femme, au moyen de ces histoires mystérieuses, s’ouvrit l’entrée du château, et s’attira l’attention et les bonnes grâces de la comtesse.

Enfin le mois de novembre arriva : la vieille sagefemme assura positivement que Béringheld le Centenaire n’avait pas encore quitté le pays ni les montagnes ; elle ajouta l’avoir aperçu sur le sommet du Péritoun, son pic favori; et Lagradna, prenant texte de cette apparition, prédisait une foule de malheurs.

Le comte, voyant que ces discours produisaient un effet dangereux sur l’esprit de sa femme, et n’aimant pas d’ailleurs ce sujet de conversation qui lui causait toujours des attaques de mélancolie, défendit de parler désormais au château de pes traditions et de tout ce qui concerne son ancêtre.

Mais on ne pouvait empêcher que la comtesse n’eût appris par la vieille sage-femme :

1" Que le commandeur Sculdans avait révélé au comte de Béringheld l’existence du chef des branches cadettes de la maison de Béringheld ;

2o Que Sculdans le Centenaire causa, par son apparition, la mort du commandeur, et que Yesprit du Centenaire s’était montré le 28 février 1780, année dans la-

LE CENTENAIEE

quelle on se trouvait, aux environs du château et dans le château, etc., etc.

Enfin Lagradna n’oubliait pas l’histoire de Butmel, condamné à être tiré à quatre chevaux à Lyon, celle de la Péruvienne, celle du comte de Vervil, etc., etc.

Ce fut ainsi que l’on arriva jusqu’au 2 novembre. La comtesse s’étonnait elle-même de n’être pas encore accouchée; et, comme elle ne ressentait aucune douleur, l'on n’avait pris aucune précaution pour s'assurer d’un ’ homme de l'art, car Lagradna jusque-là suffisait pour conduire madame de Béringheld, qui se confiait singulièrement dans les lumières de la sage-femme.

Cette année, le mois de novembre se trouvait exempt des brouillards et des froids qui l’affligent le plus souvent. Les arbres gardaient encore quelques feuilles d’un jaune foncé, qui tombaient au moindre effort du vent.

La comtesse, assise à sa fenêtre, admirait les riches teintes du crépuscule qui, dans les Alpes, ne manque jamais de produire des effets pittoresques : le soleil colorait le ciel et les créneaux du château de reflets d’un rouge éclatant. Aussi le comte, enseveli dans une profonde rêverie causée par quelques mots que sa femme venait de prononcer et qui se rattachaient à Béringheld le Centenaire, se tenait debout sans mot dire.

En ce moment, des douleurs extraordinairement vives saisissent madame de Béringheld; elle se plaint, se relire de la croisée et s’assied. Les souffrances se répétèrent avec plus de violence. Alors le comte fit monter à cheval un domestique et le dépêcha à la ville voisine, afin qu’il ramenât promptement un homme de l’art; car, d’après la grosseur démesurée du ventre de la comtesse, on présumait qu’elle donnerait peut-être le jour à deux jumeaux.

Les douleurs devenant plus pressantes, le père de

Lunada fut obligé d’aller lui-méme chercher Lagradnd.

Elle arriva, les cheveux blancs épars et le Visage effaré; en cet état, elle dit à l’oreille du comte, en entrant, qu’elle venait d’apercevoir le Centenaire debout sur les créneaux qui surmontaient la chambre de la comtesse, et que, malgré le Vent qui s’élevait, son manteau brun n’élait môme pas agité.

Les cris de la comtesse devinrent déchirants, et bientôt Lagradna déclara tout bas que madame se trouvait dans le plus grand danger, et qu’il fallait un secours plus qu’huinain pour la sauver.

La désolation régnait dans le château; le Comte de Béringheld, effrayé cl n’étant pas de caractère à pouvoir soutenir de tels assauts, pleurait à chaudes larmes en voyant sa femme près de périr et en l’entendant pousser des cris affreux.

Lagradna, assise à côté de la comtesse, n’osait prendre sur elle de commencer une opération aussi dilfleile qu’urgente, et, laissant la nature livrée à elle-même, elle SC contentait d’annoncer le danger.

Au milieu du trouble excité par un tel événement, au moment où la comtesse, arrivée au dernier degré des souffrances humaines, succombait'et se taisait; que Lagradna, regardant le comte immobile et stupide, lui faisait signe que sa femme allait expirer en ne pouvant se débarrasser de son enfant, et qu’il fallait une opération dangereuse; qu’elle n’oserait l’entreprendre sans y être formellement autorisée, on entend des pas lourds résonner dans la galerie; la porte s’ouvre avec fracas,

' et le grand vieillard parait!...

, . comté s’évanouit à ce spectacle.

^ liàgradna setiie ose contempler ce terrible contemporain de trois siècles écoulés.

Cependahtje Vieillard s’avattee ; il parle, et sa voix

Digilize-- GoogI

LECENTENAIHE C9

s’adoucit pendant qu’il examine la Comtesse. Il lui prend les mains et les presse; il là charme et endort ses souffrances.

La nalure fait un dernier effort, et la Comtesse est mère.

La sage-femme, pendant une si étrange et si simple opération , restait plongée dans l’clonnement le plus profond. Elle sortit de sa stupeur sur un geste impératif du vieillard, et s’empressa de prodiguer à la comtesse les soins qu’exigeait son état.

La jeune mère délivrée fut replacée commodément dans son lit par le Centenaire, qui lui glissa à travers les dcMits une liqueur dont les effets puissants firent reparaître les couleurs vitales sur ses joues : un doux sommeil s’empara d’elle... Alors l’étranger se livra à un singulier exercice : il consistait en des mouvements d’une lenteur incroyable, par lesquels il semblait qu’il commandât aux maux et a la nature.

Lagradna remarqua que, bien qu’il s’étudiât à ne pas toucher à la comtesse endolorie, qu’il semblait craindre d’approcher, les efforts de cet étonnant vieillard n’en enlevaient pas moins le reste des souffrances, et le visage de la malade rayonnait à mesure que le magique médecin se fatiguait à cette bizarre opération. Bientôt elle aperçut (chose incroyable!) des gouttes de sueur s’échapper du crâne gris et massif de l'être surnaturel qu’elle envisageait.

Toute la puissance céleste qu’il déployait avait, on sortant de sa vaste machine, envahi la chambre trop étroite pour ce vainqueur de la mort. Lagradna ne voyait plus rien qu’a travers Une vapeur bleuâtre... Enfin le nuage s’épaissit, et la Vieille sage-femme tomba évanouie ; il en fut de même du comte, dont les sensations furent peut-être encore moins précises que celles

de Lagradna,'car il était moins familiarisé qu’elle aux scènes dont il venait d’être témoin.

Enfin Lagradna se réveille. La chambre est purifiée. A la lueur de plusieurs bougies, la sage-femme étonnée aperçoit l’effrayant colosse souriant à un garçon trois fois plus gros que ne doit l’être un enfant qui vient au monde; les yeux du vieillard étaient mille fois plus pétillants, et le feu qui s’en échappait n’avait rien que de doux. Bientôt il déposa l’enfant sur le lit de la mère, fit un signe impératif à Lagradna, en lui montrant sur la table de nuit une liqueur que la comtesse devait prendre; et, regardant encore une fois l’enfant et la mère, il se disposait à partir. Lagradna croyait déjà le voir s’envoler par la croisée, se dissiper en fumée ou s’évanouir par degrés comme un reflet de soleil qui cesse, lorsque, surmontant sa peur par l’effet de son silence et de son enchantement, elle se met à genoux et s’écrie ;

— Butmel I... puisque vous êtes maitre de la vie et de la mort, rendez-moi Butmel I

Lagradna crut voir un horrible sourire sur les lèvres de cet homme : alors elle eut regret à sa question.

Tout à coup le Centenaire lève son grand bras par un mouvement h la fois plein de puissance et de majesté; il lui montre l’orient, et dit d’une voix solennelle :

— Tu le reverras !

A celte voix, à ce son qui semblait s’échapper d’une voûte et qui imprimait à l’àme l’idée de la voix d’Horeb ou de Sinaï, Lagradna, tremblante, n’osant interpréter celle parole sinistre, resta agenouillée et les mains tendues vers cet être bizarre qui, se tournant vers la malade, lui posa la main sur le front en dirigeant sur celte place tout le feu vif de ses deux yeux qui brillaient comme deux bûchers. Puis il se retira à pas lents et sans bruit.

Il passe devant le comte, s’arrête, lui tend la main, serre la sienne et disparaît de la chambre, de la galerie, du château et de la contrée. Personne, depuis celte apparition, ne le vit plus. Le comte tint sa main toujours tendue; celle de l’étranger était glaciale et avait passé à la sienne le froid mortel des pôles.

Lagradna jeta un cri perçant en remarquant que le gros enfant ressemblait parfaitement au vieillard, avec cette différence qu’il portait un caractère de jeunesse et de fraîcheur partout où la décrépitude des tombeaux et le froid de la mort se faisaient sentir chez le Centenaire. A ce cri le comte accourut et fut frappé d’étonnement; ses organes se dérangèrent pour toujours. Cette dernière scène fut trop forte pour son imagination puérile: dès lors l’enfance fut son état, et la mort devint la seule chose qu’on pût lui souhaiter en voyant sa triste existence.

La nuitétait très-avancée. Lagradna et le comte achevèrent de la passer au chevet de la comtesse, dont le visage calme et reposé souriait en dormant. L’aube ne tarda pas à blanchir les créneaux du château; et, lorsque le jour fit pâlir la lumière des bougies, la comtesse se réveilla 1... Quel réveil!...

— Souffrez-vous, madame? dit Lagradna.

— Moi, pas du tout, répondit-elle.

— Vous avez bien souffert? reprit le comte.

— Quand donc? dit-elle en caressant son enfant dont les yeux étaient déjà ouverts.

L’étonnement de la sage-femme fut grand à ces paroles, ou plutôt il n’y a point d’expression pour le rendre; elle resta ébahie, regardant tour à tour le comte et la comtesse.

Le délire d'une mère qui voit son premier-né peut s’excuser; mais ce qui prouva que la comtesse n’avait

qu’un bien faible souvenir des événements de la nuit, tout en sachant qu’elle était mère, c’est qu’elle se leva comme à son ordinaire, et qu’elle prit le grand air à sa fenêtre.

— Madame, vous risquez votre vie!,., s’écria la vieille sage-femme.

— Il m’a dit que non, ^ la surprise fut au comble, — il m’a dit que je n’avais rien à craindre.

Et la comtesse, comme se souvenant d’une recommandation que Béringheld le Centenaire lui aurait faite, se tourna vers sa table de nuit et but la liqueur d’un seul trait.

— Personne ne vous a parlé? dit le comte.

•— Personne! s’écria-t-elle avec un léger accent d’ironie, il m’a parlé toute la nuit.

-^Qul?...

— Je ne sais... j’en ai un souvenir confus, comme celui de mes douleurs et de mon sommeil. U n’est pas d’une organisation commune : sep os sont dix fois, gros comme les nôtres, ses nerfs sont roides, ses fibres comme des tuyaux de fer.

— Qui ? dit le comte,

— Lui i répondit-elle avec naïveté.

— Mais... fit observer le comte terrifié,

— Je n’en sais pas davantage, reprit-elle.

A ce dernier mot, elle regarda son enfant qu’elle berçait, sans s’étonner de la ressemblance qu’il avait avec le portrait de Béringheld-Sculdans dit le Centenaire, et elle lui présenta son sein, en ayant eu la joie de lui entendre jeter un cri; première jouissance 1 il lui sembla que son enfant lui avait parlé.

— Il est né le jour des Morts, dit Lagradua.

T».* Il est peut-être destiné d vivre longtemps, répondit la comtesse.

T,E CENTENAIRE

Tout le château fut plongé dans une surprise inexprimable en apprenant toutes ces circonstances, qui furent encore rendues plus incroyables par les conamentaires qu’on y ajouta. Il passa pour certain dans toute la contrée que le diable avait accouché madame de Béringheld, et que le fils du comte était un effrayant prodige. Au milieu du tumulte et des bruits, madame de Béringheld resta calme et ne s’occupa que de son enfant, qu’elle idolâtrait.

BrTVEI. ET I.AGRATVNA — HISTOIRE DE RCTMEL ENFANCE DE TUU.IUS

Le comte de Béringheld fit baptiser son fils par le père de Lunada, avec le nom de Tullius : c’était celui du premier chef de cette famille antique.

Marguerite Lagradna retourna chez elle le lendemaia du baptême; la comtesse lui avait donné une somme considérable, en lui disant ;

— Tiens, Lagradna, c’est par son ordre quo je te re- , mets cette petite fortune; il m’a dit de te répéter les mots qu’tt a proférés après ta prière pour revoir Butmel.

Lagradna, se rappelant que madame Béringheld dormait alors du plus profond somniejl, et que l’homme s’était contenté de poser la main sur le crâne de la comtesse, ne mit plus en doute que Xeeprit de Béringheld

m LE CENTENAIRE

ne sortit de la tombe, par un décret du ciel, pour opérer de telles merveilles.

— Je ne veux pas, m’a-t-il dit, que Lagradna souffre plus longtemps, le terme est expiré ; si je l’avais su plus tôt, si j’étais venu en ces lieux auparavant, j’aurais allégé par la fortune sa misère d’amour I... Qu’au moins elle soit heureuse tout à (ait pendant quelque temps.

La comtesse, en répétant ces mots exactement, paraissait les retenir gravés dans son âme par une force supérieure et immuable dans ses effets

Lagradna se dirigeait vers sa chaumière, à l’instant où le soleil dorait les montagnes des magnifiques couleurs de son couchant; des nuages orageux s'élevaient lentement à l’orient et semblaient les linceuls du jour près d* finir.

Le village, placé dans un site pittoresque, resplendissait de toutes les beautés de la nature; mais son aspect ne laissait plus à la sage-femme qu’un douloureux plaisir et redoublait sa mélancolie.

En effet, cette soirée ressemblait exactement à celle où Butmel avait reçu d’elle l’aveu de son amour.

La pauvre femme ne put chasser ce souvenir, et de douces larmes roulèrent dans ses rides.

Tout en ne croyant pas à la prédiction du Centenaire, elle marchait entourée du prestige enchanteur de la nature, en sentant son cœur se rajeunir; et déjà sa démarche n’avait plus cette pesanteur des pas de la vieillesse ..

— Enfin, se dit-elle, si Butmel doit revenir, ce ne peut être que dans cet instant...

‘ Elle approche, et sur le banc qui garnit sa porte ombragée par un rosier planté de la main de Butmel, elle voit un vieillard en cheveux blancs, fidèlement assis à

la place qu’autrefois Butmcl occupait, et qui ne fut jamais occupée par d’autres. La vieille s’avance... elle reconnaît Butmel qui lui tend les bras! Ses pieds poudreux, son front couvert de sueur et son attitude annoncent qu’il revient d’un long voyage.

— Butmel t mon cher Butmel !...

— Marguerite!... ma chère Marguerite!...

Les deux vieillards mêlent l’argent de leurs chevelures; la sage-femme, en délire, montre avec un geste de folie le collier de grains de verre qui ne quitta jamais son cou, et Butmel lui fait voir la modeste tasse qu’elle lui a donnée.

HISTOIRE DE BUTMEL

Après que les larmes enivrantes de la joie eurent cessé de couler, lorsque Lagradna et son cher Butmel furent seuls devant un foyer de branches de sapin, que l’amante, presque centenaire, eut demandé par quel concours d’événements ils se revoyaient après plus d’un demi-siècle, voici en peu de mots ce que répondit Butmel :

— On m’emmena à Lyon où un arrêt du grand-conseil enjoignait de me juger. Mon procès ne fut pas long : deux ou trois témoins que je ne connais pas, et dont les noms ne m’indiquaient pas qu’ils fussent d’ici, déposèrent contre moi. Ma 'condamnation me parut écrite avant seulement que ces trois honnêtes gens eussent parlé. Ils en dirent bien plus qu’il n’en fallait pour me faire passer pour un épouvantable criminel... Je n’ai même pas retenu leurs noms! Ma perte était jurée, et, quand j’aurais été sûr de vivre, je ne leur en

nurais jamais voulu. Cependant il y en eut un qui me sembla un bien grand scélérat : je le plaignis au fond de mon âme. Je n’avais pour moi que mon innocence et mon langage simple et naïf : je fus condamné. L’on me reconduisit dans ma prison; je me mis à penser à toi, à ta douleur I... je songeai combien tu serais plus malheureuse que moi, puisque tu me survivrais !

Lagradna s’approcha de Butmel, prit sa main desséchée, la serra dans les siennes, qui ne l’étaient pas moins; et, reportant cette main chérie sur son cœur, elle rassembla tous les feux de l’amour dans le regard attendri qu'elle jeta sur ce vieillard en cheveux blancs.

— Vois mes rides, dit-elle, vois les traces de ma douleur!... tu es le seul homme qui soit entré dans cette chaumière depuis que tu en es parti I. ..

Il y eut un moment de silence. Bientôt le vieux Butmel reprit :

— La veille de mon supplice arriva bien vite (Lagradna frémit). Je dormais du plus profond sommeil, et je rêvais à toi, lorsque j’entendis dans mon rêve le bruit d’une lourde chute; elle fut suivie des sons d’une voix sépulcrale qui m’appelait par mon nom : — « Butmel!... Butmel!... » Cette voix avait dans mon songe une telle réalité, que je me réveillai... Juge de ma terreur quand, au milieu de mon cachot souterrain, que des murs épais environnaient, j’aperçus un homme d’une haute stature. Je frémis encore d’horreur en pensant à sa chevelure, à son front et à la grosseur de ses membres. Il tenait une lampe et me regardait avec une tendresse qui me fit trembler. La porte de fer qui fermait ma prison n’était point ouverte : l’idée d’un pouvoir surnaturel s’empara de mon esprit à l'aspect de cet être, auquel je ne pouvais assigner aucune place dans la création.

— C’est Vesprit de Béringheld le Centenaire.

Ce fut justement l’idée que j’eus I II mç dit d’une voix sourde, qui n’avait plus les caractères de la voix humaine, car c’étaient des sons rauques presque indé" Unissablcs ; c Butmel, tues innocent, je le saisi Le vrei coupable devait se soustraire à la peine que les enfants des hommes appliquent à leurs semblables, parce qu’il est des actions nécessaires. Cette raison plus qu'humaine ne peut pas être expliquée à ceux qui ne vivent qu’un jour. Apprends que le comte Béringheld était innocent aussi; mais la justice humaine ne pouvait se passer d’une victime, et, pour ton malheur, je t’ai choisi I.., » V

Ces mots me jetèrent dans un grand trouble, et je ne pus trouver une parole.

c Je dois donc, continua-t-il, te délivrer et ne pas soulTrir que tu meures. Suis-moi, et regarde ce que la connaissance de tous les lieux où l’homme réduit son semblable au désespoir me donne de puissance pour devancer quelquefois le bourreau quand on est qrimi-r nel I... et pour sauver l'innocent. i -r- A ces paroles, il porta sa main dans la voûte, et une énorme pierre, qu’il soutint sans fatigue, se détarcha ; il me prit par les pieds et m’éleva dans le vide formé par l’absence de cette pierre; puis, me remettant la lampe, il m’ordonna de me placer à gauche, et plaçant ses mains sur le bord de la voûte brisée, il s’enleva par la seule force de ses poignets jusqu'à ma place, Bans un clin d'œil il fut à mes côtés, une corde fixée dans la pierre qui gisait en bas lui servit à la remettre à ' sa place, dans le cintre humide de mon cachot; et, unissant nos forces, nous l’attirâmes jusqu’à ce que le vieillard, examinant une ligne npjpe tracée de notre cété, jugea qu’elle était arrivée au niveau de toutes les autres. Du mortier se trouvait tout préparé;. U la ma^ ^

çonna de manière à ce que dans vingt-quatre heures il devenait impossible de reconnaître par où nous nous étions enfuis.

Nous rampâmes dans un boyau trèsrétroit qui nous conduisit dans un des égouts de la ville, et de là sur le Rhône, où une barque nous attendait.

Tout ce que m’ordonna cet être magique portait un tel caractère; il régnait dans toute sa personne une si grande conscience de sa force plus qu’humaine, qu’il semblait savoir d’avance que personne ne lui résisterait.

Son ascendant sur moi m’empêcha de faire une seule réflexion; je n’avais pas le courage de penser; et, lorsque je voulais lui parler, ma langue était comme glacée dans ma bouche. En fuyant ainsi, je m’avouais criminel...

Telle fut l’idée que j’eus lorsque nous fûmes à Marseille. Le vieillard m’emmena sur un vaisseau, et nous partimes pour la Grèce que nous traversâmes; puis nous arrivâmes en Asie sans que mon guide eût prononcé une seule parole devant moi. Il savait toutes les langues et jetait l’épouvante dans toutes les âmes. Il me conduisit jusque dans les Indes, dans un pays dont j’ignore le nom.

Nous traversâmes une foule de pays et de nations, et partout mon guide miraculeux allait trouver, dans un endroit écarté des villes, des vieillards ou des femmes qu’il plongeait, par son seul aspect, dans le plus profond étonnement, et auxquels il parlait leur langue. A voir les hommages qu’on lui rendait, il était facile de présumer qu’on le prenait pour un dieu. Les uns lui ‘remettaient des plantes, objets des plus longues recherches; les autres, des produits minéraux, ou des raretés qui ne se rencontrent qu’une fois par siècle, telles

que la graine du soan -leynal, ou la boule qui se forme dans la cervelle du tigre, et que les Tartares nomment likai.

Enfin nous arrivâmes sur les bords d’un fleuve large, rapide, qui coule au pied d’une montagne extraordinairement élevée. Le grand vieillard me fit gravir cette montagne : environ à la moitié, nous rencontrâmes une grotte profonde à l’entrée de laquelle était un vieillard vénérable. Aussitôt qu’il aperçut mon guide, il se prosterna à ses pieds et les baisa. Le Centenaire ne parut pas faire grande attention à ces marques de respect auxquelles il paraissait habitué.

— Butmel, me dU-il en français (c’étaient les premiers mots que je lui entendais prononcer depuis Lyon), Butmel, vous ne pouviez rester en France où vous auriez été découvert; et, par une foule de raisons, vous ne ' pouvez plus y rentrer : la première, , c’est que je ne le veux pas; celle-ci doit suffire.

"Vous ne manquerez de rien en ces lieux; vous serez choyé. L’on vous fera vivre longtemps; vous jouirez de tout, excepté de la liberté; car je vous défends de passer le pied de cette montagne. Lorsque la face des pays que nous avons quittés sera renouvelée, lorsqu’une génération aura passé, si vous vivez encore, alors vous pourrez revoir votre patrie 1 Fussé-je au bout de Tunivers, je donnerai l’ordre de votre départ, et ces vieillards, dépositaires sacrés d’une science inconnue, entendront ma voix, verront mon signal; alors le jour où vous serez libre vous sera signifié.

Ayant dit, il se tourna vers le vieillard, s’entretint avec lui dans un idiome barbare , puis le lendemain disparut, accompagné d’une foute de vieillards singulièrement vêtus, qui tous le contemplèrent avec respect et le suivirent longtemps des yeux.

L*ori m’assigna pour demetirè ünè grotte tapissée dfe coquillages et ornée d’une foule de choses. L'on me prodigua toutes les jouissances de la vie orientale; mais, toutes les fois que je voulais franchir le pic de la montagne, je trouvais un homme armé qui s’élançait sur moi.

Sur celte montagne, je fis connaissance avec des hommes et des femmes de diverses nations; ils m’apprirent leurs langages ; et tous ces êtres, enlevés à leur patrie par les bras de mon guide, me contèrent les choses les plus surprenantes : leurs aventures semblaient se disputer les événements les plus surnaturels où toujours le Centenaire jouait le principal rôle.

Je l’en raconterai souvent, et tu frémiras plus d’une fois. Je fis la remarque suivante : tous ces individus obéissaient ponctuellement à leurs gardiens qui paraissaient les aimer. A certaines heures, le gardien arrivait, prenait la main de celui dont la personne lui était confiée, et sur-le-champ l’homme ou la femme baissait la tète en suivant ce qu’ils nommaient le brahmine. Je les questionnai plusieurs fois sur cette singularité; personne ne put me répondre; il n’y en eut qu’un qui, une seule fois, me dit :

— Je vais dormir!

Enfin, il y a environ neuf mois, vers le !'«• mars l'?80, mon brahmine me dit que le Centenaire venait de lui ordonner de me laisser partir; enfin, que tu m’attendais; car il t’appela de ton nom de Marguerite Lagradna. Je fus stupéfait. Je partis... et me voici 1...

Lagradna l’interrompit. — Butmel, dit-elle, le Centenaire était ici il y a deux jours; il y était il y a deux mois, et il y a neuf mois, lorsque je lui ouvris la grille, je lui Criai : — Butmel! Butmel! Il fit entendre un effroyable éclat de rire, et me répondit que tu n'étais point mort !

LK GENTËNAIRK

Buttnel^ apres un long silence, s’écria :

— L’on m’a raconté des choses plus extraordinaires encore I Marguerite, craignons Dieu! et ne cherchons pas à pénétrer de pareils mystères .

Telles furent toutes les circonstances qui accompa* gnèrent la naissance du général Tullius Béringheld : nous les avons rapportées avec la plus grande fidélité, parce que le général parait dans son manuscrit y attacher une espèce d’importance.

Ce n’est pour ainsi dire que maintenant que commence la vie du général;

Nous verrons par la suite comment elle peut se lier à tous les événements du passé, du présent et de l'avenir de cette histoire.

MOUT DU CO.HTE — • EKFÀNCE DE tULLlÜS — SES DlàPOSITlONS

comment la Révolution

n’atteignit pas la famille béringheld — VÉRYNO

Madame de Béringheld voulut nourrir elle-même son enfant, à qui elle prodigua tous les soins ingénieux et tendres que l’amour maternel inspire aux intelligences les plus bornées ; il semblait que celte àme, faible et nulle dans tout le reste, eût été dédommagée par la nature en recevant une puissance de tendresse où s’étaient réfugiés tout l’esprit et tous les sentiments qui peuvent

il2 LE CENTENAIRE

aniner ràtne d'une femme. Son fiis lui tenait lieu de tout; elle l’adorait, se contentait d’un geste, d’un regard, et une douce correspondance semblait s’établir entre les yeux de la mère et du fils.

Elle jouissait, par une mesure continue, suave et délicieuse, de tous les plaisirs des mères. Elle assistait au développement de ce petit être comme à un spectacle, et les soins pénibles qu’exigeait sa faiblesse étaient sa plus douce occupation.

Nul visage étranger ne s’interposa entre elle et son fils, dont elle eut tous les sourires ; elle entendit son premier mot, elle 1e vil former son premier pas.

Le père de Lunada prit aussi beaucoup d’affection pour le petit Tullius, et il remarqua dans l’héritier de cette maison des indices qui prouvaient qu’il en serait le régénérateur.

Quant au comte de Béringheld, il mourut un an après dans un état d’imbécillité qui laissa peu de place aux regrets.

Depuis longtemps madame de Béringheld avait au fond du cœur porté le deuil de son mari.

La mort du comte produisit sur elle l’effet d’une nouvelle que l’on annonce à quelqu’un qui eu est instruit depuis longtemps.

Il avait nommé le père de Lunada tuteur de son fils, conjointement avec la mère; mais le bon père ne prit (ju’un pouvoir tout à fait en dehors des attributions de la comtesse. 11 le fit naturellement et de lui-même ; car, depuis que la comtesse avait un fils, le caractère de cette faible femme avait pris une sorte de consistance; son âme paraissait retrempée.

L’enfance du jeune Tullius offrit des singularités assez remarquables, en ce qu’elles présageaient ce qu’il deviendrait un jour. Il déploya dès l’âge de huit ans une

ténacité et une ardeur extraordinaires dans tout ce qu'il entreprenait. Rien, sous sa main, n'était indifférent; et jusque dans les palais de sable que ses doigts enfantins ~ élevaient on distinguait une précoce intelligence des proportions et des lignes.

Les artistes cherchent l'accord dans ce qu'ils nomment ie beau idéal. Il avait une singulière aptitude pour découvrir, chercher et trouver; mais, une fois qu'il arrivait à son but, qu'il parvenait à un résultat, tout était dit : il volait à une autre conquête.

Par exemple, un jeu nouveau le captivait tout entier; une fois appris, il n'y trouvait plus aucun plaisir. Il en était de tout ainsi.

Tullius tendait toutes ses facultés à la conquête ; mais il n'aimait que le combat, jouissait peu de la victoire, et se lassait promptement du repos. Le père de Lunada s'étonna des progrès que Tullius fit dans les sciences faciles que ce bon jésuite lui enseigna, et il s’étonna én. core plus du dégoût que le jeune homme manifesta pour les richesses monastiques et l'ergotage des théologies.

Les idées de Tullius grandirent avec lui d'une manière étonnante : sa mère, au comble du bonheur de cette perfection, l'idolâtrait; et le jeune Béringheld fut habitue à voir tout plier sous sa volonté. Cette obéissânce de la part d'êtres plus grands et plus forts que lui, loin de le rendre despote et capricieux, lui démontra, une fois pour toujours, qu'il ne fallait jamais rien demander que de juste et d’honnête.

11 agissaiten cela bien autrement que tous les enfanis ; celte anomalie indiquait déjà un homineextraordinaire, que la raison éclairait de bonne heure.

Les mathématiques lui plurent singulièrement; il en apprit tout ce que le bon père de Lunada en Savait; en sut même bientôt davantage. f

Au milieu de toutes ces qualités, il y en avait une qui brillait au suprême degré : c’était une tendance prononcée à rexallalion, unie à la grandeur chevaleresque de ses aïeux.

Régulus était son héros de prédilection.

Quand on causait avec ce jeune enfant, on oubliait la laideur originale et spirituelle de son étrange figure, pour admirer la vivacité de ses reparties et la noble candeur des sentiments qu’il exprimait dans une élocution aussi facile que brillante.

Néanmoins on remarquait encore (c’est au père de Lunada que nous devons ces observations), on voyait, dis-je, que cette tendance à tout découvrir l’amenait à un profond dégoût pour les choses humaines, à une mélancolie extrême; et l’on pouvait répondre que ce jeune génie ne vivrait qu’en trouvant un sujet inépuisable de recherches et de travaux. Une fois qu’il était détrompé de sa croyance sur telles choses que ce fût, son enthousiasme cessait, tout finissait, et il fallait un autre aliment à sa curiosité et à son ardeur. A le voir, on aurait dit qu’un feu subtil circulait dans ses veines, et cette grande activité ne diminuait en rien sa bonté naturelle et sa pitié touchante.

Ainsi, l’on peut imaginer avec quelle aptitude et quel enthousiasme il parcourut le champ vaste des sciences.

La bibliothèque de Béringheld lui fournit tous les livres qui lui étaient nécessaires.

Il les dévora plutôt qu’il ne les lut.

Son amour pour sa mère l’emportait sur tous ses goûts et sur toutes ses passions naissantes, et il sacrifiait tout au désir de lui plaire, malgré une violence naturelle qui ne cédait à aucun des moyens ordinaires de ' .répression.

Aussi l’heureuse mère vivait de la vie de son fils, et

tremblait souvent en songeant avec quelle furie les pas* sions se déchaîneraient dans cette âme énergique et amoureuse des extrêmes.

De grandes vertus ou de grands crimes, selon le hasard des circonstances, tel est l’avenir que promettent ces caractères destinés à imposer aux hommes l’admiration ou la terreur.

Pendant sa première enfance, il embarrassait souvent son précepteur par des questions qui annonçaient en lui une forte préoccupation des grandes choses, et par des réponses où se déployait la critique fine et sagace d’une intelligence encore libre des préjugés qui font la base de toute éducation.

Plus tard, quand il put juger son maître, il le consulta moins souvent que les livres qu’on avait mis à sa disposition.

A dix ans, attaché par le merveilleux, il écoutait avec avidité les récits que la vieille Lagradna et Butmel lui faisaient tour à tour des mystères de sa naissance, des traditions qui couraient sur son ancêtre Béringheld- Sculdans le Centenaire, lequel vivait encore, quoique né en 1450, et qui parcourait l’univers depuis trois siècles et demi en conquérant toutes les sciences et tous les pouvoirs occultes.

On sent tout ce que ces faits merveilleux, racontés par Lagradna et Butmel, qui en avaient été témoins, devaient produire sur l’imagination du jeune enfant, ami de tout ce qui tenait au romanesque et à l’extraordinaire.

Quant aux faits que la sage-femme avait appris de son père et de son grand-père relativement à Béringheld le Centenaire, ils se coordonnaient si bien, qu'il était impossible de n’y pas croire, et Tullius ne se trouvait heureux qu’entre les deux centenaires encore

LE CENtBÜAiRE

amoureux, et C[ui lui racontaient ces histoires d’une voix cassée, dans une chaumière et au coin d’un feu qu’ils tenaient, disaient-ils, de la libéralité du Centenaire. Puis toutes les histoires des habitants du mont Coranel étaient une mine féconde que le vieux Butmel rendait inépuisable par la manière lente dont il les racontait.

Ces prodiges, ces enchantements, les diverses des* criptions du Centenaire, et les formes bizarres sous lesquelles il apparaissait dans tous les pays du monde, sc gravaient dans la jeune tête de Tullius : il admirait le bonheur de cet être privilégié qui devait connaître toutes les sciences, savoir toutes les langues, toutes les histoires, et qui portait dans son cerveau la somme totale des connaissances humaines.

Ainsi, dès sa plus tendre enfance, Tullius était frappé de la vérité de ces récits, et, lorsqu’il rentrait au château, en regardant sur le Péritoun pour tâcher de voir le grand vieillard, il demandait à sa mère si les histoires du ménage centenaire étaient véritables, et madame de Béringheld prenant un air grave, lui répondait :

— Tullius, j’ai vu le Centenaire, c’est à lui que je dois la vie ; quand je vous mis au monde, nous aurions péri vous ét moi sans le secours de sa science. Tullius, vous le verrez quelque jour, car il vous aime.

— Mais, pjBtite mère, disait l’enfant, est-ce qu’il a trois cents ans?

— Je l’ignore, Tullius ; tout ce que je puis dire, c’est que j’ai vu le vieillard que t’a dépeint la vieille Mar^ guerite.

— Et je lui ressemble ?. . .

A ces mots, et pour ne pas répondre, la comtesse prenait son enfant dans ses bras et le couvrait de baisers ; mais, peu satisfait de ces réponses, Tullius retournait chez Lagradna pour se faire répéter les merveilleux ré-

tE centenaire 117

cita de sa naissance et des apparitions du Centenaire,

A douze ans, Tullius ne rêvait que des Grecs et des Romains; il parcourait les montagnes en leur donnant les noms de tous les lieux célèbres dans Thistoire, et là il s’échauffait en voyant le Périloun baptisé du nom de , Capitole; il admirait les Thermopyles, le capSunium,et la Vallinara était tour à tour la plaine de Chéronée, Or^ chomène, le Champ-de-Mars et le Forum.

A quinze ans, il comprit les mystères de la vie sociale; il s’aperçut que l’on gouvernait les hommes en leur mettant un frein comme à des chevaux, c’est-àdire en se rendant maitre de leurs goûts, en flattant leur amour-propre et en servant leurs passions. Il vit le monde divisé en deux classes distinctes, les grands et les petits, Il conçut que tout homme devait d’abord, pour son propre bonheur et pour pouvoir faire celui des autres, s’efforcer de se ranger dans la classe des plus puissants.

A seize ans, il ne pensa plus qu’à la gloire, aux ha-r tailles et à tout ce qu’il y a de sonore et de creux dans la vie humaine. ^

Le pouvoir, les hauts faits, les triomphes, le séduisirent; et la trompette éclatante qui réveillait Thémistocle vint étourdir son oreille.

C’est ici, c’est à cet âge que nous allons le prendre, en passant sous silence ses chasses dans les montagnes, ses courses et ses espiègleries qui toutes cependant portaient un singulier caractère d’originalité et accusaient des idées qu’il n’est pas permis à tous les enfants de laisser percer, sous peine d’être des génies et de se faire détester par les parents dont les enfants sont des imbéciles.

On était en 1797.

Les effets de la révolution avaient été nuis pour le

village et le château de Béringheld, que leur situation rendait inaccessibles aux conséquences meurtrières du système d’alors.

Le jeune Béringheld, étant mineur, ne pouvait être l’objet d’aucune envie et d’aucune haine.

D’un autre côté, le représentant du peuple et le chef du département dont le village de Béringheld fit partie, se trouvèrent d’anciens moines, amis du père de Lunada, et avec lesquels il avait eu des correspondances secrètes touchant la compagnie de Jésus (correspondances autrefois criminelles qui pourraient bien expliquer comment l’esprit du Centenaire avait imposésilence au révérend père lors de leur fameuse conférence nocturne). Ainsi le père de Lunada, tuteur du jeune de Béringheld, préserva son pupille et sa mère de tout danger.

C’est ici le moment de parler du garde- général des bois de la couronne et de sa jeune et aimable femme. Ce garde, nommé Véryno, fut chargé, par le père de Lunada, de l’administration de tous tes biens de la famille Béringheld.

Lors de la mort du comte, l’immensité des propriétés de celui-ci ne les rendait pas propres à être gouvernées par le père de Lunada et par madame de Béringheld. Véryno, en dirigeant cette vaste fortune, était dans son élément; la nature l’avait créé tout à la fois honnête homme et habile administrateur.

A l’époque où tout citoyen pouvait prendre sa part de souveraineté générale, Véryno favorisa le 'premier élan de notre révolution, dont il ne prévoyait pas les excès.

Il réussit h réaliser les sommes que la famille Béringheld possédait à Paris, chez plusieurs banquiers; et prévoyant des malheurs, il eut le bon esprit d envoyer cet or à Béringheld, où il dormit enfermé soigneusement.

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La maison Béringheld possédait encore de grands châteaux dans plusieurs départements : partout l’on n’y vit que l’homme d’affaires Véryno, que |a protection des personnages qui se succédèrent dans ce qu’on appelait le gouvernement républicain rendait invulnérable.

Enfin l’honnête Véryno fit entendre à madame de Béringheld que ses châteaux inutiles devaient être abattus, parce que leur destruction par l’ordre du citoyen Béringheld, son fils, lui procurerait de l’argent sans diminuer les revenus, et, ce qui serait encore plus précieux, une sauvegarde par une espèce d’approbation au système alors en usage. De plus, Véryno semait la nouvelle que le jeune Béringheld allait se rendre aux armées comme simple soldat.

Ces manœuvres savantes et l’habileté de Véryno parèrent tous les coups, et la maison de Béringheld ne souffrit en rien de la tourmente révolutionnaire.

Un seul jour, en l’absence de Véryno, l’ordre fut expédié d’arrêter madame de Béringheld et son fils comme aristocrates; mais une puissance invisible envoya le signataire à l’échafaud.

Véryno reçut des avis très-salutaires d’un homme qu’il ne rencontrait jamais. Ce fut ainsi que ce sage administrateur augmenta les capitaux de la famille Béringheld et les siens propres par des operations, tracées dans certaines lettres anonymes qui ne le trompèrent jamais.

Toutes ces explications données, nous allons entrer dans les détails de la vie du général.

LE r.ENTENAIRE

m!siRS I>E Tru-!US — FUITB PROJETISE — EUE lîaiOlIE UNE HAnOriSR TOMBE DES HOES

On était en 1797.

Le jeune Tullius, âgé de dix-sept ans, effrayait chaque jour sa tendre mère en ne parlant que des armées françaises, de leurs succès, de leurs revers, et de son envie démesurée d’aller partager les lauriers dont la jeunesse française faisait une si ample moisson.

— Suis-je fait pour passer ma vie dans un château gothique, au milieu de ces montagnes, et pour vivre en hobereau, sans que l’on puisse dire après moi : — Il fut un Tullius digne de ses ancêtres 1

— Mon fils, il y a des gloires qui ne font pas trembler les mères sur la vie de leurs enfants, disait madame de Béringheld.

— Les sciences, répondait le vieux père de Lunada, offrent un vaste champ où l’on moissonne des lauriers que des malheurs partiels ne souillent jamais. Mon Tullius, voyons! découvre une planète, sois Newton, sois orateur, sois poète, s’il le faut, et ton nom, mon enfant, passera d’âge en âge!...

A ces mots, l’œil du jeune homme s’enflammait; il voyait une larme sur la joue de sa mère, et il courait l’essuyer en l’embrassant.

Alors madame de Béringheld détournait l’ardeur de

LE CENTENAIRE 12t

son flls sur un autre sujet, en lui parlant d’aller à la recherche de Béringheld le Centenaire. Alors elle obte-^ naît quelques journées de répit, car le jeune homme songeait profondément lorsqu’il examinait les mystères renfermés dans le fait de l’existence^de Béringheld-ScuU dans.

Cent fois il lisait et relisait la lettre mystérieuse qui paraissait écrite par le personnage qui assista sa mère dans sa couche laborieuse; les initiales qui servaient de signature lui semblaient évidemment celles des noms de Béringheld Suldans.

Un événement vint ajoutera ses incertitudes sur la vraisemblance d'un pareil fait, que sa raison lui faisait révoquer en doute. Véryno, l’intendant, arriva au château; et, rendant compte de toutes ses’opérations, il parla de lettres anonymes : Tullius demanda sur-le-ohamp à les voir pour les comparer à celle du 28 février 1780.

Véryno, tirant de son portefeuille la première venue, présenta la suivante :

a Sortez de Paris aujourd’hui, ’parce qu'un mandat d'arrêt est décerné contre vous par le parti qui triomphe.

» Rentrez après-demain, parce qu’il n’y aura plus de danger,

» Vendez vos assignats aussitôt que vous le pourrez, car ils vont tomber dans le discrédit.

Lejeune Tullius frémit et pâlit en reconnaissant l’écriture du billet mystérieux; mais il triompha promptement de cette première faiblesse, et sentit redoubler sa curiosité en reconnaissant qu’on rie pouvait mettre en doute l’existence d’un être mystérieux qui protégeait sa famille.

lis

Enfin, les nouvelles de l’armée devinrent de nature à tout contre>balancer dans l’esprit du jeune Tullius; et, sans rien dire, il se disposait, le 10 mars 1797, à partir de Béringheld avec Jacques Butmel, neveu du fiancé de Lagradna, lorsqu’une aventure l’arrêta.

Un des soins du père de Lunada, et même son soin principal, avait été de préserver le jeune homme du fléché de la chair, pour nous servir des expressions du vieux jésuite; il y était parvenu en maintenant Tullius dans une tension d’esprit continuelle au moyen des études et des travaux dont il le surchargeait.

D’un autre côté, il ne lui peignait les femmes que des couleurs les plus sombres ; il lui démontrait qu’en se livrant aux femmes on se préparait des chagrins produits par leurs petites passions et leurs fantaisies, qui nous subjuguaient par une singulière loi de la nature; que les grands hommes ne conservaient leur génie et leur activité qu’en ne perdant pas leur énergie dans ce commerce matériel et sans charme.

Enfin le bon père, qui avait toujours un faible pour son ordre, assurait à Tullius que ce qui avait rendu sa Société si puissante, c’estque tousses membres faisaient vœu de chasteté, ce qui tournait ces esprits élevés vers les hautes spéculations de la science, de la politique et des lettres.

Madame de Béringheld n’était pas tout à fait de l’avis du bon père; mais elle ne trouvait point d’arguments victorieux quand le père de Lunada lui disait que son fils se sauverait de l’enfer par la chasteté, et que, du reste, 1e goût des femmes se développerait toujours assez tôt en lui.

Madame de Béringheld pensait que si cette privation devait procurera son fils la félicité des anges, il fallait bien en prendre son parti, parce qu’un bonheur éter-

nel valait beaucoup mieux que quelques instants d’un bonheur fugitif.

Alors le père de Lunada faisait observer qu’il n’y avait pas de privation pour Tullius, parce qu’on ne désire pas ce qu’on ignore.

La comtesse, tout en se taisant, et malgré sa grande dévotion et sa confiance dans les avis de Lunada, ne pouvait s’empêcher de souhaiter au fond de l’àme de voir son fils le plus heureux possible : or, comme une femme sait à quoi s’en tenir sur cet article, elle trouvait son fils malheureux.

Elle n’osait toucher cette corde si sensible; mais elle aurait de bon cœur sacrifié quelque chose ’pour qu’une femme du monde, entre trente et trente-cinq ans, habitât un château à une lieue du sien; que cette femme fût belle, spirituelle, et que, sage héritière des maximes d’une cour détruite, elle aimât les jeunes gens plutôt que les hommes d’un certain âge.

Tullius, ignorant sur cette partie autant qu’il était savant sur d’autres, n’en ressentait pas moins ce que saint Augustin appelledMfltnide/ffltiature. Chaque foisque dans les montagnes il rencontrait une jeunefille jolie, à la taille svelte, il s’enflammait, la regardait, n’osait lui parler ni lui serrer la main, et l'embrasser lui paraissait impossible.

On voit qu’il n’existait pas de lycées dans cette partie de la France; car si le jeune Béringheld y avait été mis seulement vingt-quatre heures, je réponds qu’il aurait, au sortir de classe, embrassé les jeunes filles sans rougir ou en rougissant.

Cependant Véryno, l’intendant, avait eu, en 1781, une fille qu’il nomma du doux nom presque italien de Marianine; elle entrait alors dans sa seizième année. Souvent elle rencontrait le jeune Béringheld dans les mon-

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iQgnes; mais, comme ils étaient aussi timides l’un qua l’autre, leurs discours n'allaient pas seulement jusqu’au demi-tiers de l’alphabet de l’amour, et leurs promenades n'aboutissaient guère qu’à cueillir des fleurs, prendre des oiseaux ou chasser; Tullius emportait un fusil, et Marianine l’accompagnait et portait le gibier.

Marianine et Tullius, bien qu’ils eussent un doux penchant l’un pour l’autre, en restèrent au serrement de main; cependant la jeune fllle, comparativement plus âgée, était aussi la plus avancée dans l’alphabet; et Béringheld, tout laid qu’il se présentait à sa jeune et timide imagination, ne lui en paraissait pas moins le plus joli garçon du monde, ayant l’àme la plus belle et la plus franche que l’on pût trouver.

La tendre Marianine n’exprimait rien qu’avec un sourire, et ce sourire prenait une nouvelle grâce lorsqu’elle parlait à Tullius. Pour elle, Béringheld déployait toutes ses forces, son éloquence, son savoir.

Ces deux êtres charmants s’aimaient sans que le jeune homme s’en doutât; pour Marianine... elle en avait bien quelques soupçons.

Ainsi, le 10 mars, Béringheld se disposait 'a quitter ses chères montagnes, le bon Lunada, Marianine et sa mère : il devait partir pendant la nuit, et il ne rentra au château qu'après être convenu avec Jacques du signal et des apprêts.

Le déjeuner se passa d’une manière silencieuse; ma-r dame de Béringheld remarqua en tremblant l’expression inaccoutumée du visage de son fils; ce visage était un miroir fidèle des pensées qui se pressaient dans son âme. On y lisait comme dans un livre.

Or, on ne quitte pas une mère adorée, on ne la laisse pas dans le chagrin sans faire de sérieuses réflexions, et madame de Béringheld, trop peu physionomiste pour

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les deviner, était toutefois trop bonne mère pour né pas voir que son fils avait de l’inquiétude, et qu’il roulait quelque projet dans sa jeune et bouillante cervelle.

Le jeune homme se leva brusquement après le déjeuner, et passa de la salle à manger sur le perron du château; sa mère l’y suivit doucement.

— Qu’as-tu donc, mon 01s? Tu fronces le sourd', et ta figure ressemble à celle de ton ancêtre le Cente^ naire I...

Et elle se mit à sourire, mais ce sourire déguisait une inquiétude mortelle.

Tullius s’était détourné; la pauvre mère, inquiète, examinant toujours le visage de son fils, y vit briller des larmes qui firent couler les siennes: à son tour Tullius regarda sa mère, et, la prenant dans ses bras,’illa serra avec force en l’embrassant à plusieurs reprises.

— Tu as du chagrin, Tullius; dis-le-moil ce n’est peut-être rien, et si c’est quelque chose , nous serons deux à pleurer.

Ces touchantes paroles ébranlèrent l*àme du jeune voyageur.

En ce moment ils virent, dans l'avenue qui précédait le tournebride, un cavalier singulièrement habillé qui faisait galoper son cheval à bride abattue, tellement que !e coursier semblait avoir pris le mors aux dents.

Tullius ne connaissait dans le pays personne assez habile pour diriger un cheval avec autant de dextérité, et ce qui dérangeait encore plus les conjectures qu’il formait, c’est que le cavalier, vêtu de blanc, portait un Chapeau à plumes que l’éloignement ne permettait pas de distinguer.

Bientôt le cheval franchit le tournebride ; alors Béringheld aperçut une robe, un chapeau de femme, uU grand châle, et cependant les jambes du cavalier an-

L£ CENTENAIRE

drogyne pendaient de chaque côté du cheval, et étaient chaussées par des bottes à l’écuyère.

En une minute la prairie est franchie; le cheval tout sanglant tombe mort au perron.

Tullius arrive assez à temps, et est assez adroit pour saisir dans ses bras une femme qui se serait infailliblement tuée ; il la pose à terre ; elle se dégage en riant de ses bras, monte lestement les marches qui résonnent sous le fer de ses bottes éperonnées, qui sont aussitôt couvertes par une longue robe de drap; puis, posant son doigt sur le nez de Tullius :

Merci, beau page ! lui dit-elle.

Aussitôt elle se tourne vers madame de Béringheld et lui dit ;

— Suis-je un bon écuyer, comtesse?...

Eh ! par quelle aventure vous trouvez-vous, ma chère, dans un pareil équipage? s’écria madame de Béringheld.

— Ah 1 vous allez le savoir I

Et la jeune femme jette avec grâce scs bottes à droite et à gauche ; elle sort de chaque énorme botte les deux plus jolies jambes et les deux plus jolis petits moules à souliers de satin blanc que l’on puisse voir; puis, prenant la comtesse par la main, elle entra en chantant dans la salle, s’assit et demanda à manger en ôtant son chapeau.

Alors elle laissa voir ses beaux cheveux noirs et un cou qui semblait tourné par Myron et posé sur ses épaules par Phidias.

L’esprit, la gentillesse, la pétulance, l’ensemble gracieux de tous les mouvements de cette sylphide avaient pétrihé le jeune Tullius : il ne pouvait concevoir l’idée d’une pareille femme, car madame de Béringheld et le reste des femmes du village, Marianine exceptée ainsi

que sa mère, ne lui représentaient pas le sexe de manière à lui en donner une haute idée. Marianine^ la belle Marianine, était d’un genre de beauté tout opposé à celui de l’inconnue, dont la vivacité et la grâce piquante plongeaient le jeune Béringheld dans un profond étonnement.

La singulière phrase par laquelle elle l’avait remercié de lui ^voir sauvé la vie, le peu d'importance qu’elle paraissaityattacher, son joli mouvement pour chasser, ses grosses bottes, son pied délicat, sa jambe si bien faite et la recherche de toute sa personne, furent autant de traits qui changèrent les idées du pauvre Tullius.

On peut juger de son empressement à suivre l’inconnue et à se tenir à côté de sa mère, en fixant les yeux sur l’étrangère.

La jeune femme, en le voyant serré contre la robe de madame de Béringheld, se mita rire et s’écria :

— Il a l’air d’un petit poulet qui ne peut sortir de dessous l’aile de sa mère. . . Pourquoi l’ai-je appelé beau page? Je m’en repens, en vérité 1

Ces paroles et le fin sourire dont elle les accompagna piquèrent au vif Béringheld, qui rougit et jura en luiméme de montrer qu’il était digne au moins du beau nom de page.

— Mais medirez- vous, ma chère?... reprit la comtesse.

— Oui... oui. . . dit la jolie femme qui mangeait avec un appétit admirable. Je pense, chère amie, que vous avez entendu parler de tout ce qui se passe, eh bieni nos marquisats ne sont plus de mise, et depuis sept ans la nation cherche un autre costume... Ah! dit-elle en s’interrompant, nous portons les cheveux à la titus, des robes à la grecque, des chapeaux à la victimey il y a des femmes à qui tout cela va fort bien.

la l.fi CEMTËNAl&E

Et rinoonnuô, de manger, de sourire de la manière la plus aimable; chaque mouvement était une grâce, chaque geste un attrait, chaque parole une perle qu’elle jetait.

— Depuis longtemps nous passions pour polis, reprit-elle, et autrefois on n’aurait pas souffert que l’on emprisonnât une marquise de Ravendsi ; tout est changé. Un beau matin, sans attendre que j’aie fait ma toilette, on m'a claquemurée sans me demander ; Es^tu chien, es-tu loup?... Ce n’est pas tout, ma chère amie, on a voulu me tuer; conçois-tu cela?... Un jeune officier des mousquetaires gris m’a fait sauver de ville en ville, de lorêt en forêt, et j’ai gagné ce pays-ci. Arrivée à G..., l’on m’a reconnue, je ne sais comment.

— A ta beauté, reprit madame de Béringheld.

— Peut-être ! dit la marquise en riant et montrant les plus jolies petites dents à travers deux lèvres de corail; bref, j’ai trouvé là un honnête citoyen, car on s’appelle citoyen aujourd’hui; ma chère, nous sommes des citoyennes!... Ce citoyen donc se nommait Véryno.

— C’est notre intendant.

— Ah I vous avez encore des intendants!... s’écria la marquise de Ravendsi : les nôtres ont le masque 1 ils se trouvent aussi riches que nous; en vérité, tout change!... Quoi qu’il en soit, ce matin j’ai pris la culotte de peau d’un gendarme, son cheval, ses bottes, et me voilà. Je me suis un peu hâtée, car on avait mis des gens à ma poursuite... mais pour la forme. Un ancien jésuite, l’ami de ne sais quel père de Lunada, que vous devez avoir Ici, lequel jésuite ou capucin est maintenant représentant indigne du peuple français, a pris sur lui de fermer les yeux, et le citoyen Véryno m’a dit que je ne serais point inquiétée ici. Quant à mes biens, mon hôtel, mes diamants et mes robes, qui soignera tout cela?..,

néant. Mais, comme disaient nos gens avant d’être peuple, le soleil luit pour tout le monde, par conséquent il doit luire pour les marquises.

Cette volubilité, l’esprit que madame de Ravendsl mettait dans ses moindres paroles, ses gestes, ses sourires, sa moindre attitude, firent éprouver au jeune Béringheld les effets de l’incantation. Il était immobile et suivait de l’œil tous les mouvements vifs, mutins, légers de cette jeune femme.

Madame de Ravendsi fut flattée au dernier point de ce muet hommage, de cette admiration stupide, qui prouvent la beauté d’une femme bien plus énergiquement que les paroles les plus exaltées et les compliments les plus sincères.

— Pour quelque temps, ma chère comtesse, vous serez mon soleil et ma providence, sans que je vous souhaite de venir prendre votre revanche à Ravendsi.

— Vous êtes ici chez vous, dit madame de Béringheld avec le sang-froid et la gravité qui ne l’abandonnaient que lorsqu’il s’agissait de Tullius.

Cette phrase, ainsi prononcée, avait un caractère de vérité, de franchise qui mettait à l’aise.

— Je ne croyais pas, reprit la comtesse, que vous dussiez venir ici en proscrite, après vous avoir vue si brillante àla dernière fête de la cour, dans l’hiver de 1787.

— Vous n’êtes donc pas revenue à Paris depuis ? interrompit la marquise.

La comtesse montra par un geste que son fils avait rempli tous ses moments.

Lejeune Béringheld embrassa sa mère.

La journée fut pour Tullius un moment : quand la nuit arriva, quand Jacques vint faire le signal convenu, Béringheld descendit et dit à son confident que leur départ n’aurait lieu que dans quelques jours.

Je ne croîs pas que l’on puisse dépeindre ni rendre par des paroles les millions d’idées qui se pressent dans la tête d’un jeune homme pendant la nuit, lorsque dans la journée il a entrevu vaguement, et pour la première fois, qu’une femme tient dans ses mains son bonheur, et que nous dépendons tous d’elle.

Tullius ne rêva que de madame de Ravendsi; il étudiait en lui-même tout ce qu’il pourrait lui dire; il arrangeait d’avance ses phrases, il repassait dans son imagination les grâces mutines qui se jouaient sur cette jolie figure pleine de vivacité et d’esprit, et il ne savait que penser de ce nouveau sentiment qui se glissait dans son âme.

Il comparait la marquise à Marîanine, et il s’étonnait de ce que Marîanine ne fit naître en lui que des sentiments doux et suaves, tandis que le souvenir d’un geste de Sophie de Ravendsi l’éblouissait, en excitant chez lui une foule de désirs : l’une parlait au cœur, l’autre aux sens et à la tête.

PECLABATION O’aUOUR CHAGRIN PE MARIANINE BONHEUR DE TULLIUS

Un jeune oiseau qui voltige de branche en branche; un cygne qui se joue dans les eaux d’un lac; un cour* sier qui déploie ses forcés et se livre à sa gaieté fougueuse dans la prairie qui l’a vu naître, un cristal dont les facettes resplendissent au soleil ; les caprices d’un

LK CENTE^AInE

eiiraul adurc, ne sont que d’imparlaites images de madame de Ravendsi : après avoir cherché dans les trois règnes de la nature d'imparfaites images de cette aimable femme, il ne me reste plus qu’à laisser le champ libre h ce que l’on n’a rangé dans aucune catégorie.

Je veux parler de l’imagination, de ce don céleste dont j’aime à croire le lecteur pourvu en abondance. Qu’il se figure donc notre pétillante marquise pourvue ‘ de toutes les grâces qui ont fait damner chacun de nous au moins une fois en sa vie.

A côté de ce portrait, plaçons Tullius Béringheld, encore étranger aux tons et aux manières qui l'orment le code des petits-maîtres, disant ce qu’il pense tout haut; tour à tour brusque ou emprunté, gauche dans lescomjiliments qu’il essaye, cnlliousiastc , oubliant tout ce ce qu’il sait pour déchiffrer le livre d'amour, et paraissant n’y rien comprendre; consultant le père deLunada qui n’en sait pas plus long que lui, n’osant regarder madame de Ravendsi qui se moque enfin du jeune novice, aimant jusqu’à l’ironie qui le transperce d’outre en outre, et l’on pourra juger que tout a bien changé depuis quinze ans au château de Béringheld.

Un mois après l’arrivée de celte pétulante marquise, le jeune Tullius était déjà méconnaissable, et sa mère jouissait en secret des changements que les observations piquantes de madame de Ravendsi produisaient dans les manières de son fils.

Enfin, un soir, Tullius était assis sous un peuplier, à côté de la marquise, qui jouissait presque sérieusement d’une soirée de ce beau mois de mai qui voit les premières feuilles et les premiers boulons.

— Je n’avais jamais imaginé que la campagne pût être plus belle qu’une décoration d’Opéra, dit madame de Ravendsi.

— L’Opéra est donc bien beau? s’écria Tullius, si les hommes ont pu donner l’idée d’un pareil spectacle : voyez, madame...

El Tullius se fit le 'cicerone enthousiaste des merveilles naturelles qui avaient frappé la marquise.

Il parla avec une éloquence dont la spurce était dans son cœur et dans les yeux de la marquise qui sentait sa légèreté vaincue; elle resta les yeux fixés sur cette figure dont les traits irréguliers respiraient le génie et l’enthousiasme.

— Je vous aime ! dit enfin Tullius avec celte voix qui, naguère sonore et majestueuse, avait descendu tout à coup aux timides intonations de la prière.

Ce mot rendit la marquise à elle-même; elle se mit à rire et s’écria :

— Il y a un mois que je lésais!... Mais, ajouta-t-elle avec un ton qui transporta Béringheld de joie et de bonheur, il n’y a qu’une heure, qu’une minute que la mémoire de ma tête a passé dans mon cœur.

Béringheld, ne sachant pas que pour ces cas-là il y a des phrases toutes faites, se contenta de serrer la marquise dans ses bras et de s’asseoir à côté d’elle, en la regardant avec une vive expression de tendresse et de reconnaissance.

Madame de Ravendsi s’aperçut bien de l’ignorance du jeune homme h ces mouvements dictés par la seule nature, et elle se mit à rire, ce qui rendit Tullius honteux et tremblant : il crut que la marquise se moquait de lui, et il exprima son chagrin avec énergie.

— Pauvre enfant! s’écria madame de Ravendsi; allons, levez-vous, ajouta-t-elle avec cet accent de tendre compassion et de douce ironie qui est si familier aux femmes.

Aussitôt elle prit le bras du] jeune homme en s’ap-

puyant un peu, ce qui mit le comble h l’embarras et à l’incertitude de Tullius, qui ne dit plus rien jusqu’à ce qu’il fût au château.

Madame de Ravendsi laissa Béringheld se plonger dans cet océan de délices qui vient inonder Tàmc d’un homme, lorsqu’il a dit : J’aime, et qu’il s’aperçoit que celle à qui ce mot est adressé répond à tout ce qu’il signifie; mais la marquise, vive et spirituelle, s’attacha à celle âme naïve beaucoup plus qu’elle ne s’y était attendu, et elle entraîna Tullius dans le vaste champ d’un sentiment réelî

Néanmoins elle n’en resta pas aux premières lettres de l’alphabet ; et, sans aller jusqu’au Z, on peut affirmer, d’après les aveux du général, ^ue madame la marquise fit épeler à son jeune ami beaucoup plus que les deux tiers, ce qui doit s'arrêter à la dix-sept ou dixhuitième lettre.

On doit concevoir avec quelle ardeur une jeune imagination et un homme du caractère de Béringheld se jetèrent dans la carrière qu’ouvre celte première sensation : bien que son cœur ne ressentit rien pour la' marquise (ce dont il ne s’apercevait pas), comme cet femme intéressait vivement son imagination et ses sens, il s’ensuivait une espèce de refiet moral qui faisait croire au jeune homme que celle passion était réellement ses premières amours.

La marquise avait subjugué tellement son âme, que, depuis qu’elle habitait le château, Marianinefut effacée du souvenir de Tullius, de telle sorte qu’il semblait qu’il ne l’eût jamais connue; et cependant on pouvait hardiment répondre que le nom de Marianine était le seul qui se fût gravé dans son âme et dans son cœur d’une manière ineffaçable; et, s’il eût été dans les montagnes, s’il eût vu Marianine, le prisme brillant de

l’amour de la marquise se serait brisé comme une bulle de savon qui heurte contre un rocher.

Mais Béringlield, rangé sous une domination trop puissante, ne sortait même pas du château et ne connaissait qu’une seule place, celle qu’occupait madame de Ravendsi.

Si la marquise n’eût mis aucun sentiment de tendresse dans l’éducation du jeune Tullius, elle aurait joué un rôle qui la rendrait, aux yeux de certaines personnes, une femme d’un caractère vil ; cependant celle manière d’agir aurait sauv(^ le jeune Béringheld d’un précipice vers lequel il courait à grands pas.

En effet, subjuguée par le contact de cette âme sublime et portée vers tout ce qu’il y a de noble et de généreux, la marquise suivait la pente que Béringheld imprimait à un sentiment partagé, et madame de Ravendsi, oubliant sa vio passée, le temps, les lieux, les circonstanc.es, s’abandonnait au charme inexprimable do faire le bonheur d’un homme digne d’elle, le premier qu’elle eût rencontré, malheureusement trop tard.

Elle avait trop de finesse et d'esprit pour ne pas s’apercevoir que Béringheld ne l’aimait pas d’amour; et, pour empocher qu'il no s’en aperçût lui-même, elle le tenait sans cesse on haleine, et mêlait à ses caresses ravissantes un empire tel, que, tout en condescendant à chaque désir, elle gardait une dignité et un vouloir qui contrastaient singulièrement avec son genre d’esprit, ses grâces piquantes, ses saillies et scs manières qui ne semblaient pas comporter cette domination; enfin, c’était une maîtresse toujours maitressc.

Le château de Béringheld paraissait à Tullius ainsi qu’à sa charmante amie le seul lieu qu’il y eût dans l’univers : leurs jours se passaient dans une succession

de plaisirs d’autant plus vifs, que l’esprit et le goût en faisaient presque tous les frais.

J^a jeune marquise semblait versée dans toutes les sciences et elle écoutait son ami avec une attention qui le charmait. Madame de Béringheld brillait par la seule expression de sa joie.

Cette mère, celte tendre mère, n’avait jamais passé de moments aussi agréables, surtout quand elle venait à songer que la marquise sauvait à son fils les dangers de la guerre qu'il ne pensait plus à braver.

Enfin, le jeune Tullius, livré à toutes les illusions de la jeunesse et de l’inexpérience, croyait son amour éternel comme celui de la marquise.

Cette dernière ne partageait peut-être pas cette confiance juvénile, et il lui échappa de dire un jour en riant à la comtesse :

— Votre fils est charmant; il a la bonne foi de me demander si je l’aimerai toute ma viel...

Cet enthousiasme profond qui n’appartient qu’aux grandes âmes, et qui leur donne de si nobles et de si vives jouissances, est aussi en elles la source de bieiï des chagrins.

Ces cœurs qui battent pour l’immense n’éprouvent rien que d’infini : par suite de cette destination qui les ravit aux cieux ou les plonge dans un enfer de souffrances, parce qu’ils ne connaissent point les lignes imperceptibles qui marquent les limites des extrêmes.

Le jeune Béringheld avait, comme nous l’avons dit, une disposition naturelle à la mélancolie, et le dégoût ne tardait pas à s’emparer de lui lorsqu’il avait atteint une sommité quelconque, lorsqu’il était parvenu au bout d’une carrière.

Madame de Béringheld, ^n’ayant pas assez de connaissance du cœur humain, ne concevait aucune crainte

pour son fils; mais le père deLunada voyait poindre un nuage à l’horizon.

L’amour du jeune Béringheld ne pouvait être un secret pour personne ; dans tout le village, il n'était bruit que de madame de Ravendsi et du jeune Tullius.

Ces discours parvinrent à l’oreille de Marianine; ils firent pâlir ses joues rosées. Elle aimait le compagnon de ses courses, elle. l’aimait d’amour.

Si madame de Ravendsi était pétulante, vive et sémillante, Marianine réunissait les qualités contraires dans un même degré de perfection.

Marianine, pâle de cette pâleur qui Vexclut pas les couleurs timides de l’innocence, Marianine, touchante et contemplative, portée à la méditation par son caractère et les belles scènes que, depuis son enfance, elle admirait sans cesse au milieu de ses montagnes, ne devait concevoir que des sentiments qui égalaient en pureté l’air raréfié que l’habitant des vallons a peine â respirer sur les cimes des Alpes. Elle était belle et grave.

A la voir tristement assise sur un rocher pendant de longues heures, chacun eût deviné que la première lueur d’amour qui brillerait à ses yeux éclairerait ses derniers pas dans la vie; qu’elle serait belle de toutes les beautés de l’âme comme elle avait toutes les perfections du corps.

Aussi son père et sa mère l’idolâtraient; elle était tout leur amour, leur orgueil, leur joie, leur vie.

Un instant ils eurent le chagrin de craindre que sa taille svelte, sa jolie taille pleine de volupté, de grâces et d’élégance, ne tournât; un savant chirurgien ordonna de faire faire au bras droit beaucoup d’exercice; alors Marianine devint une jeune chasseresse. Elle parcourait avec un arc et des flèches les montagnes solitaires qui bordaient le château de Béringheld.

Comme nul danger ne la menaçait, en ce que les gardes forestiers lui formaient une escorte sans cesse sur pied, elle se livra au penchant qui l’entraînait vers les bois et les hautes cimes où ses rêves déployaient un vol plus hardi, dans un air plus libre et plus pur.

Béringheld et Marianine avaient contemplé ensemble les torrents, les tapis de mousse, les glaciers, le lever et le coucher du soleil; Marianine aimait Tullius, elle l’aimait comme elle devait aimer, pour toujours.

Lorsqu’on apprit chez l’intendant que Tullius était épris de madame de Ravendsi, Marianine changea de couleur, et 1a mélancolie s’empara dès lors de son âme.

Que pouvait-elle espérer?

— M’a-t-il dit : Je t’aime, pensait-elle; ah! pourquoi me suis -je tue? pourquoi n’ai-je pas pris sa main et n’ai -je pas avoué que mes yeux le voient encore alors même qu’il n’est plus là?

Elle parcourut les montagnes, elle regarda les torrents qu’ils traversaient jadis ensemble; elle épia ce qui se passait dans le parc, elle imprima ses pas légers dans les sentiers affectionnes par Béringheld. Elle s’assit sur la pierre où il était, lorsqu’un jour, au coucher du soleil, le jeune mathématicien lui dévoila, par un discours plein d’éloquence , les secrets du ciel : par quel accord et par quelle loi la terre tournait sur un axe immortel, tracé par l’imagination humaine au milieu de ce globe, objet de tant d’investigations savantesl... elle croyait l’entendre toujours.

Ces lieux pleins de poésie avaient pour elle tous les charmes des souvenirs, mais le souvenir pour elle était une arme à deux tranchants.

La mélancolie de Marianine décolora son délicieux visage, et dans l’ensemble de sa conduite un œil habile aurait découvert la tristesse do l’amour dédaigné.

Elle avait une telle connaissance de Béringhcld, qu’elle s’écriait :

— Ah ! s’il le savait I...

Mais la Qerté de Mnrianine prenait le dessus, et elle n’osait se traîner au château.

Elle s'était imaginé que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle en le mettant à l’abri de la recherche des autres femmes :

— Son âme se sera dévoilée 1 pensait-elle.

Aucun ami tendre n’essuyait res larmes, car elle pleurait en secret, et les forêts, les torrents, les rochers étaient ses seuls témoins. Sa voix ne se faisait plus entendre aux pâtres cl aux chevriers qui jadis s’arrêtaient pour écouler ses moindres accenis.

Sa mère devint inquiète; souvent son père lui pressa la main en lui demandant si elle n’était pas malade, et elle répondait :

— Non, mon père.

Mais celte triste parole, dénuée d'expression, inquiétait encore davantage.

Béringheld ignorait l’état de la douce, de l’aimable compagne de ses Jeux et de ses courses. Comment aurait il pu l’apprendre? puisque, sans cesse à côté de madame de Ravendsi, il dévorait chaque saillie lancée par cette bouche charmante dont il imaginait que tout le corail lui appartenait à jamais.

Deux mois s’écoulèrent, et ces deux mois furent pour Tullius un long jour de bonheur : il se figura que toute sa vie se passerait ainsi; les idées de gloire fuyaient sur l’aile des rêveries et des songeS, et l’amour, avec toutes ses douceurs, paraissait à Béringheld la seule chose digne d’occuper la pensée et le cœur de l’homme.

Le père de Lunada aurait voulu que son élève ne mit pas toute son âme dans cette passion, et il regrettait

Dii;:'' 'byGoogli

LE CENTENAIRE m

d’être trop vieux, ce qui l’empêchait de guider Tullius.

Souvent le vieillard, l’arrêtant dans la galerie, lui disait d’un air grave que ses cheveux blancs et sa longue soutane rendaient imposant ;

— Mon enfant, malheur à celui qui met toute sa fortune dans un vaisseau avant d’avoir regardé s’il ira jusqu’aux Indes.

Mais l’œil de Sophie était si séduisant, sou corps si * bien fait, son sourire si fin !...

Sa mère, effrayée de ce que le bon père pressentait, lui d isait quelquefois :

— Mon fils, les femmes ne sont pas tout dans le monde, il y a des harmonies qu’il faut observer, il y a des nécessités qu’il faut subir, et, lorsqu’on ne les a pas aperçues et qu’elles arrivent, on se désespère. Prends garde, mon fils!

Mais un geste de Sophie emportait tout... Sophie était si jolie !

Si Sophie eût dit dans un accès de gaieté ;

— Béringheld me déplaît, brùlons-le.. . on le rebâtira; néringheld et ses antiques tours auraient été consumés.

Si Tullius eût appris que Marianine, cette jeune fille si touchante, se mourait, un coup d’œil et un geste de , Sophie auraient arrêté la course rapide de Tullius.

Si Sophie avait dit : — Meurs pour moi! Béringheld aurait tendu sa tôle à la hache.

Enfin Tullius oubliait' tout, jusqu’à son ancêtre, dont il ne parlait plus; quoique à son âge on ne dût respirer que pour rechercher la vérité d’un pareil fait.

KO LE CENTENAIRE

DÉSASTRES — MADAME DE RAVENDSI QUITTE LE CIIATEAÜ DOULEUR DE TULLIUS SA PREMIÈRE ENTREVUE AVEC MARIANINE

Si Béringheld avait une passion aussi violente pour madame de Ravendsi, c’est qu’il était bien persuadé que sa maîtresse la partageait dans toute son étendue, et que rien au monde, autre que lui, ne pouvait l’occuper ni la toucher.

L’âme de Tullius était constituée d’une manière si forte, que l’amour satisfait, sans crainte ni espoir, heureux de toute la béatitude du paradis, durait et ne paraissait pas devoir finir, bien qu’il n’aimàt madame de Ravendsi que faiblement en comparaison de l’amour qu’il aurait conçu pour Marianine, si Marianine se fût présentée à ses regards au moment où il conçut l’amour et tous ses charmants mystères.

Le mois de septembre arriva : Tullius, pour la première fois depuis bien longtemps, était allé dès le matin se promener dans les montagnes, après avoir laissé la marquise seule dans son appariement.

Béringheld rentre au château en pensant qu'il va trouver son amie en proie à toutes les délices d’un voluptueux réveil ; il se figure d’avance voir sa main err«^onchalamment sur un mol oreiller que le sommeil n’a pas encore abandonné; son œil, redoutant la clarté du jour, se fermer, s’ouvrir tour h tour; il savoure d’a-

vonce les douceurs de ces jeux innocents qui suivent le réveil, et que les plnisantcries, l’air moitié content, moitié boudeur , de la marquise , rendaient si charmants. Il marche, léger, heureux et plein d’amour, en méditant ce qu’il fera : il arrive dans la longue galerie, et, aussitôt qu’il y entre, les éclats de rire et la voix de la marquise se font entendre.

Béringheld s’imagine que sa mère l’a devancé: il approche. Les sons masculins de la voix d’un homme résonnent dans 1a chambre et parviennent à son oreille.

Alors il ralentit sa marche, assourdit ses pas, et il écoute un long discours prononcé par un inconnu dont les expressions et le ton indiquent un homme d’une haute classe; parfois la marquise rit et parait folâtrer. Béringheld croit entendre le frémissement léger des plus doux baisers.

Il approche, sans rougir d’épier ainsi sa maîtresse, parce que la jalousie est une passion basse qui ne calcule jamais, et ces mots viennent frapper son oreille.

— En vérité, monsieur le marquis, cet air de proscrit vous sied à ravir.

— Vous trouvez?

— Comment doncl jamais vous n’avez été si séduisant... je ne sais si c’est parce qu’il y a longtemps que je ne vous ai vu et que vous avez pour moi tout le charme de la nouveauté; mais qui vous reconnaîtrait sous cet habit de paysan... Ah! ... ah!... ahl...

Là-dessus la marquise de plaisanter, le marquis de répondre, et il s’ensuivit une grêle de baisers cnlrcmclés de rires que les saillies de Sophie provoquèrent.

Béringheld, stupéfait, reste dans celte galerie, immobile comme une statue.

Cette scène lui prouve une intimité qui porte tout le cachet de celle qui s’est établie entre lui et madame de

Raveiidsi. Sa léte tout entière se bouleverse, ses idées se brouillent et se pressent tellement dans leur tourbillon, qu’il n’a aucune pensée fixe.

— Comment 1 si je vous suivrais? certainement. Aussi bien, disait-elle, je commence à m’enuuyer dans ce château : il n’y a ni bal, ni plaisirs d’aucune sorte, et, dans un exil, on change chaque jour de lieu, on craint, on espère, et l’on voit du monde: ici, on m’enterrerait...

A ces paroles, Bcringheld s'avance furieux, et au bruit de ses pas la marquise s’écrie :

— Cache-toi, cachez-vous!...

— Comment, madame 1 dit Tullius le visage pâle et les yeux égarés, comment...

Il s’arrête, et la voix lui manque à l’aspect de l’air tranquille de la marquise qui s’approche de lui, le serre dans ses bras, lui met son joli doigt’sur la bouche, et l’entraine en fermant sa porte et en lui disant :

~ Chut, Tullius!...

Béringheld, stupide et pétrifié, se laisse conduire, et la marquise est avec lui dans le parc, sous un peuplier, avant qu’il ait eu le lemps de se reconnaître et d’arranger ses idées.

— M’expliquerez-vous, Sophie, dit-il en la regardant avec une rage concentrée et en refusant de s’asseoir à la place qu’elle lui indiquait, m’expliquerez- vous l’étrange scène qui vient de se passer?...

Elle se mit à rire avec une grâce mutine et fit un geste de tête' plein de compassion maligne qui redoubla la colère de Tullius.

— Le rire n’est plus de saison, Sophie; quand on a flétri l’existence tout entière d’un homme, on doit, ce me semble...

— Mais, mon cher Tullius, vous êtes charmant.

Le CENTENAIRE

tu

Ah!... votre figure est trop sublime de dépit pour que je le calme; laissez-moi jouir de ce spectacle... vrai...

— Ce n’est pas par des plaisanteries que vous comptez me répondre, j’espère ?

— Et s’il ne me plaît pas à moi de répondre ? croyez tout ce que vous voudrez... Vraiment, vous êtes plaisant d’avoir une volonté!...

— Comment! cet homme paraît avoir sur vous les mêmes droits que moi, vous sernblez l’aimer...

— Pourquoi pas? dit-elle avec un sourire plein de finesse.

— Et vous m’aimez !... et vous osez profaner le nom, le nom sacré d’amour! Allez! Adieu, madame, adieu; puisque votre front ne rougit pas, puisque la colère de celui qui devrait vous être cher ne vous cause qiVun accès de gaieté, puisque ma peine, une peine qui va jeter l’amertume sur toute ma vie, ne vous importe en rien, adieu!

La marquise riait toujours; enfin elle s'écria :

— Quel sermon !... mais vous êtes pathétique en vérité; vous seriez admirable en chaire, et je vous conseille d’enfrer dans les missions étrangères; vous prêcherez à merveille les infidèles.

— Quel est cet homme? demanda Béringheld d’un ton absolu et avec un regard qui fascina la marquise.

— Eh! c’est mon mari!...

Cette phrase et ce mot étourdirent tellement Bcringheld, que le tonnerre serait tombé dans ce, moment à deux pas de lui, il ne l’aurait pas entendu. La marquise parla longtemps sans qu'il comprît un seul mot.

Enfin, revenant de son abattement, il s’écria :

— Eh quoi, cet homme vous a aimée, il vous a épousée l vous vous aimiez donc?...

A celte considération, la marquise ne put retenir un long éclat de rire :

— S’aimer, reprit-elle, mais ce n’est pas nécessaire pour se marier. Oh ! mon pauvre Tullius! vous n’avez donc aucune idée des choses de ce bas monde ?

-- Oh ! bien bas ! dit Tullius avec une expression sardonique. Quoi! vous avez pu trahir un homme qui vous chérissait, qui vous a épousée! Ah!... que n’ai-je su cela !...

— Que ne l’avez- vous demandé? répondit-elle brusquement.

— Ainsi, vous n’êtes point à moi!... Toutes les paroles par lesquelles vous m’enchainiez n’ont pas été prononcées pour la première fois !... Nous ne marcherons pas toute notre vie ensemble !...

A ces mots, qui furent prononcés avec l’accent d’une profonde douleur, une larme coula sur sa joue enflammée et il tomba dans une rêverie accablante.

La marquise le fit asseoir à côté d’elle et lui prodigua de touchantes caresses; elle lui parla longtemps pour lui expliquer, d’une manière plausible et par un discours rempli d’esprit et de considérations originales, les maximes qui régissaient la vie d’une femme dans le grand monde; elle lui dévoila la perversité des mœurs avec une telle bonne foi, en appuyant sa conduite sur tant d’exemples, que Béringheld ne savait plus que penser.

Le tableau qu’elle déroula devant ses yeux était neuf pour lui ; la vertu peinte comme une chimère, l’amour comme une illusion, le changement comme un besoin, la constance comme un ridicule, et le plaisir comme le seul guide à suivre. Rien ne fut oublié, et le discours de la marquise était une image fidèle de ce siècle de corruption, une belle CatUinaire contre la vertu.

LK CENTENAIRE 145

Béringheld reconnut dans les paroles de Sophie un ton de conviction qui lui navra le cœur; il reconnut aussi qu'elle Tavait aimé de bonne foi, mais autant qu'elle pouvait aimer, et comme une femme du caractère de madame de Ravendsi pouvait. aimer.

Tullius, rentrant en lui-même, s'avoua qu'il portait la punition d’être né trop tard, et, s’imaginant que madame de Ravendsi faisait une exception, que le cœur tendre de cette femme ne chérissait que lui, s'il tomba dans un chagrin profond, du moins une consolation vint adoucir sa peine : il crut être le seul aimé.

Cinq ou six jours après, il fut . témoin dans le parc d’une scène du même genre entre madame de Ravendsi et un autre inconnu, ami de M. de Ravendsi.

Il en demanda tristement l’explication : elle fut courte.

— C’est, dit Sophie, le premier amant que j'ai eu.

Tullius ne répondit que par un mouvement convulsif pareil à celui d’un criminel qui souffre la torture, et qui, ayant enduré les premières douleurs, ne peut empêcher son corps de trahir l'émotion que lui cause le der- X nier coup.

Dès ce moment, le jeune Béringheld fut en proie à la plus profonde mélancolie ; il tomba tout à fait de ce faîte de bonheur et de volupté où il s'était fait un asile.

Cet événement décidait pour toute sa vie de sa manière de penser. Il jugea la femme un être trop faible pour s'élever aux sentiments de l’infini; en un mot, il fut détrompé d’une illusion qu'il s'était créée, et ce fut dans l’une des grandes scènes de la vie, et sur l’un des principaux sentiments de l'homme, que porta son pre*^ micr dégoût.

En effet, il avait parcouru une carrière ioimense ; il

se trouvait au bout, et son âme vide éprouvait le malaise qu’un ambitieux ressentirait après avoir conquis la terre.

La coupe qu’il croyait remplie et inépuisable gisait, ne contenant plus qu’une lie d'absinthe.

Il se mit à maudire la vie; rien ne l’émouvait; il recommençait chaque journée en répétant les mêmes choses avec un dégoût insurmontable, et il ressemblait à une machine qui se meut par un mécanisme ingénieux.

Sa mère ne pouvait le consoler, et le père de Lunada se mourait en ce moment.

Béringlield, sans cesse au lit de son vieil instituteur, et témoin de son dernier débat avec la mort, le trouvait heureux, et, jugeant du peu de valeur de l’existence par l’aspect du chevet funèbre du jésuite , il raisonnait sur la vie comme un homme attaqué du spleen.

Le chevalier d’A.... y, le marquis de Ravendsi et sa femme, partirent du château et se dirigèrent vers la Suisse, afin de rejoindre leurs parents et leurs amis émigrés. Ce départ ajouta encore à la mélancolie de Tullius, par l’indilTérence réelle qui perça dans la tendresse affectée de la marquise.

— Adieu, mon jeune ami, lui dit-elle; j’espère que j’occuperai une place dans votre cœur.

Puis elle se mit à rire en montant à cheval et dit à Tullius :

— Nous sommes au même perron où naguère vous m’avez vue pour la première fois; en vérité, je voudrais qu’un peintre peignît votre figure d’aujourd’hui et celle de ce temps-là.

Cette légèreté fit mal au jeune Tullius; néanmoins il suivit de l’œil madame de Ravendsi jusqu’à ce qu’il la perdit de vue, et encore contempla-t-il long-

LE GEiNïEiWlHE

temps la marque que son 'joli pied avait laissée sur le sable.

Le caractère que Béringheld manifesta dès sa plus tendre enfance le destinait à une vie malheureuse, et marchant de dégoût en dégoût, il devait arriver au milieu de sa carrière blasé sur tout, après avoir tout parcouru, tout essayé, tout apprécié.

L’on juge bien qu’il dut être entièrement abattu par ce premier coup qu’il avait reçu sans défense et alors que toutes ses facultés se déployaient avec une énergie croissante.

Ces événements jetèrent dans l’âme de Marianine un faible éclair de joie.

L’amour véritable qu’elle portait à Béringheld lui fit partager sa mélancolie, mais alors Marianine ne pleura plus : son chagrin lui fut doux et sa joie céleste; elle pensa que Béringheld reviendrait dans les montagnes; elle y retourna pleine d’ospoir, le cœur gros de consolations toutes prêtes pour son jeune ami.

Les échos, qui avaient oublié sa voix, répétèrent quelques chansons d’amour; l’onde, qui ne voyait plus son visage, réfléchit quelquefois ses traits quand elle examinait ai les roses renaissaient sur ses joues.

Son œil se fixait plus souvent sur le château, et elle aurait voulu que sa pensée, franchissant les espaces, allât souffler dans le cœur flétri de Béringheld une brise d’amour et de pitié qui ravivât son tendre ami, l’objet constant de ses pensées.

Voyez vous sur un rocher désert, couvert de fouilles mortes que l’automne laisse tomber de sa pâle couronne; voyez-vous un jeune homme assis vers le soir sur une pierre antique ? Il contemple tristement l’aspect de cette soirée dont les événements sont en harmon avec l’état de son cœur.

F.li CKNTKNAIRE

US

La nature semble mourir, elle ro^'oit les adieux du soleil qui se relire, les montagnes sont rougeâtres, le ciel est terne et n’a plus celte pureté italique dont il brille en été.

— Si la nature s’enveloppe d’un crêpe, elle renaît au printemps, se dit-il; mais moi, mon âme est ensevelie pour toujours, et l’amour n’existe plus pour moi. Le char brillant et chargé de roses dans lequel je me voyais emporté s’est brisé pour toujours. La femme est indigne de moi ou je ne suis pas assez soujile pour elle... La vie est une déception, une minute, cl vivre ou ne pas

vivre est indifTérent La-dessus, il courbe sa tête

sur sa poitrine et il écoute les sons funèbres de la cloche du village, car on enterre le père de Lunada.

En cet instant, une jeune fille accourt vers lui, elle . accourt avec une joie naïve et innocente qui se dévoile par ses pas bondissants qui ressemblent à ceu.x d’un faon qui rejoint sa mère; mais lors(iu’elle aperçoit l’œil de Béringheld, ce regard profond du désespoir tranquille et cette sévérité majestueuse qui résulte d’une méditation dernière, elle s’arrête.

Une aimable timidité se peint dans sa contenance, et Marianine parait demander pardon, comme si elle avait offensé; tout en sollicitant la permission d’approcher, son attitude dit qu’elle va se retirer, mais sa figure et l’ensemble de sa personne désirent le contraire.

Néanmoins, à l'aspect de la douleur de son arni, elle se repose sur son arc, et son âme finit par s’identifier avec celle de Tullius.

Marianine attend un sourire et un mol pour courir s’asseoir sur la mousse de la grande pierre où est Béringheld ; une larme s’échappe doses beaux yeux noirs et coule sur ses joues quand elle voit que le compagnon de ses jeux ne lui dit rien»

Alors elle dépose toute fierté féminine, elle s’avance, s’assied près de Bérir.glield ;elle prend la main de Tullius et lui dit :

— Tullius, tu as du chagrin ! j’aime mieux pleurer avec toi que de rire avec tout le monde.

Le jeune homme regarde Marianine avec étonnement, mais il secoue la tète et reprend son attitude mélancolique,

— Ah! Tullius, je préfère des injures à ton silence! Dis-moi, Marianine n’esl-elle rien pour toi?

— Rien, répondit tristement Réringheld.

Marianine fondit en larmes avec cette ingénuité des

enfants de la nature; elle regarda Tullius d’un air qui disait ; — Vois mon teint et mes lèvres décolorées : tu es cause de cette pâleur...

En ce moment, un berger do la plaine fit entendre les faibles sons d’une musique champêtre; les aexents de cette nùte pastorale semblaient prophétiques : ils redisaient le refrain d’une chanson d’amour,

Marianine espéra.

— Tullius, dit-elle, tu crois avoir aime?.,.

L’infortuné se tourna vers la jeune fille et fit un signe

de tète qui peignait sa soulTrance.

— O Tullius ! l’amour ne vit que de sacrifices... T’en a-t-on fait?...

Marianine s’arrêta; elle craignit de trop exagérer celui qu’elle faisait en ce moment, et, ne pouvant plus soutenir l’aspect du triste sourire d’un être qui ne l’entendait pas, elle lui serra la main, se leva, et, versant dos larmes amères, elle s’éloigna à pas lents en retournant sa belle tête

Réringheld revint seul au château : sa léthargie sombre effraya sa mère.

BtÎRlNGHELD AIME MARIANINE. — SCÈNE d'aMOCR

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