IL OBTIENT L’N BREVET — RECOMMANDATION DE SA MÈRE — ADIEUX
Le paroles de Marianine, le son do sa voix, ses manières naïves, la beauté contemplative de sa fîg^ure aérienne, réveillèrent au fond del’àme.dc Réringheld des souvenirs puissants. Il frémit en s’apercevant, au bout de quelques jours, que toutes scs facultés étaient absorbées par Marianine.
Alors il put comparer la différence qui existait entre un amour véritable et l’amour factice que lui avait inspiré madame de Ravendsi; cependant il résohit de ne plus se confier à une mer aussi orageuse avant d’avoir des gages certains d’un amour plus grave et plus durable que celui de la belle marquise. ' /
Quelques jours après cette entrevue, il retourna vers la pierre couverte de mousse où Marianine était venue le trouver.
En gravissant la montagne, il l’aperçut assise sur ce fragment de rocher, et la place qu’il avait lui-même occupée était religieusement respectée. Marianine, ditil avec une crainte indéfinissable, j’arrive entrainô par le charme de tes discours; j’ai interrogé mon cœur, j'y ai trouvé ton image, et c’est loi que j’aime d’arnoiir.
Ce furent ses premières paroles; elles tombèrent une
à une, et .il restait interdit en pressant la main de Marianine.
Pour bien comprendre l’extase de la jeune fille en entendant ces mots, il faudrait dépeindre la scène magique qui s’offrait à ses regards : une paisible vallée au pied des Alpes, un village posé avec élégance, une vue admirable et une prairie colorée par les feux naissants du jour. . •
Marianine pleure de joie et veut répondre, etne trouve qu’un doux sourire qui brille à travers ses larmes comme un pâle rayon de printemps.
— Mais, poursuivit Béringhcld, sais-tu ce que c’est que l’amour?
— Quand je le saurais, je voudrais l’ignorer pour te l’entendre décrire et apprendre de toi si je t’aime.
En prononçant ces derniers mots, Marianine laissait apercevoir qu’elle était convaincue de ce qu’elle mettait' en question : la nature apprend aux femmes cet art d’exprimer ce qu’elles ressentent par des mots qui semblent dire précisément !e contraire.
—Marianine, aimer c’est cessér de vivre en soi; c’est ne faire dépendre toutes les affections humaines, la crainte, l’espoir, la douleur, la joie, le plaisir, que d’un seul objet; c’est se plonger dans l’infini, n’apercevoir aucune borne au sentiment, se consacrer à un être de telle sorte, que l’on ne vive, que l’on ne pense que pour le rendre heureux ; mettre de la grandeur dans l’abaissement, trouver de la douceur aux larmes, du plaisir à la peine, et de la peine dans le plaisir; enfin * rassembler en soi toutes les contradictions.
— Ah ! je t’aime [ dit tout bas Marianine.
— C’est, continua Béringheld en s’exaltant, c’est vivre dans un monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs, car on doit trouver le ciel plus pur et la
nature plus belle ; on doit n’avoir que deux manières d’êtreel deux divisions de temps ; car, les fleurs fussentelles épanouies, le ciel fiit-il de l'azur le plus pur, tout se ternit alors; le inonde ne renferme qu’un individu, et cet individu est l’univers pour les amants...
— AhI je l'aime! murmura encore Marianine.
— Aimer, cria Béringheld le visage en feu et déployant toute l'énergie de son âme, c’est avoir quelque chose à dire quand on ne se voit pas, et n’en exprimer aucune alors qu’on est près l’un de l’autre ; c’est donner autantque l’on reçoit, mais s’efforcer mutuellement de donner plus et combattre de sacrifices.
— Ah! je suis sûre d’aimer! répondit Marianine, dont l’expression extatique aurait pu faire croire qu’elle écoutait avec ses yeux. — Tu aimes, Marianine? dit Béringheld.
— Oui, répondit-elle en rougissant.
— Alors lu es dévouée à la peine et au chagrin, pour un coup d’œil, pour un mot douteux.
A ces mots, Marianine baissa la tète en pensant à la souffrance qu’elle avait ressentie lorsque Béringheld avait reçu si froidement et dans un si morne silence les consolations qu’elle était venue lui apporter.
— Alors, reprit Tullius, tu l’es tellement confondue avec un autre, qu’il n’y a plus trace d’individualité en loi ; lu vis d'une autre vie que la tienne, et cependant lu le sens exister par le bonheur d’un autre ; alors tu abjurerais la croyance, tu quitterais ton père.
— Mon père 1...
— Ta mère.
— Ma mère !...
— Ta patrie.
— Ma patrie!...
— Sur un seul de ses regards, sur son premier ordre;
et la religion, la patrie, l’honneur, tout ce qu’il y a de sacré, n’est plus pour toi qu’un grain d’encens que lu feras fumer en son honneur. Tu renonces à tout pour son sourire. ..
— Oui, dit-elleen baissant la voix.
— Mais, reprit Béringheld, alors un tel amour est l’exaltation de toutes nos qualités sensibles; c’est une inspiration continuelle, c’est porter la poésie dans son cœur, dans sa vie, et s’élancer aux deux en dédaignant la terre; alors on est capable des plus nobles efforts, des plus grandes actions, car l’amour no vit que dans les choses extiêmes.
Marianine était absorbée dans le plus doux ravissement; pour Béringheld, quand son exaltation ne trouva plus de termes qui ne lui parussent incomplets, il tomba dans une rêverie profonde, son regard se noya dans celui de la tendre et contemplative Marianine, et un auguste silence servit de voile à ce moment plein de charmes où leurs deux âmes s’unirent à jamais.
Leurs mains étaient entrelacées ; par instants ils so regardaient avec amour, puis leurs yeux erraient du ciel aux montagnes et des montagnes à la vallée.
Alors Béringheld reconnut les délices des premières amours, en sentant que chez lui l’àme participait tout entière à ce charme qui s’enfuit comme la Jeunesse, comme les nuages du ciel ou comme les visions d’un songe.
Mais il comprit aussi qu’il n’était plus digne de la jeune fille : celle pensée tourmenta son cœur chaste et plein d’une noblesse inconnue à ceux qui naissent dans le tourbillon social.
La pauvre Marianine, après celte grande scène, embellie de tous les feux d’un cœur pur,croyait arriver au temple du bonheur.
IM
Tout à coup Béringheld, confus, la regarde.
— Marianine, tu es pure comme cette neige voisine du ciel, que rien n’a souillée; ton âme est la goutte de rosée que recueille une jeune fleur, et moi je ne suis plus digne de toi.
La jeune fille garda le silence, mais son regard parlait en improvisant toutes les consolations de l’amour le plus tendre.
Elle necomprenait rien, mais rinstinct delà tendresse lui faisait deviner que Béringheld était affligé.
Ce regard fit naître dans l’àme de Tullius des sensations qui lui révélèrent toute l’étendue de la tendresse qu’il conservait pour la belle Marianine.
Il en futelTrayé en songeant que ce prisme éblouissant pouvait se briser tout à coup ; et, jugeant de ses chagrins futurs par celui que luiavait causé madamede Ravendsi, il se lova par une inspiration soudaine, et, saisissant la main de Marianine,'il attira la svelte jeune fille sur son sein, la pressa avec force, déposa un baiser sur ses lèvres, et, lui disant : Adieu I il versa un torrent de larmes sur ses joues parées de l’incarnat de l’espérance, puis il s’échappa brusquement en la laissant en proie à la plus vive inquiétude.
Elle vit son ami s’enfuir à travers les rochers; il détournait la tête souvent, et reprenait ensuite sa course.
Alors une vive douleur fit éprouver à la jeune fille les plus cruels tourments, car elle ne savait comment s’expliquer cette brusque issue à un si doux entretien.
Marianine revint à pas lents, et celte scène d’amour ne sortit jamais de sa mémoire...
Béringheld retomba dans sa profonde mélancolie; toutes ses réflexions, assombries par cette sorte d’empirisme qui lui était naturel, lui prouvèrent que l’amour
éternel était une chimère, et qu’il se préparait un avenir de malheur.
Néanmoins l'image gracieuse de Marianine et sa propre tendance à l’exaltation combattaient fortement les craintes et tes arguments de.Tullius.
Quoi qu’il en soit, il résolut de finir cette lutte en renonçant à jamais à l’amour, jusqu’à ce qu’une femme lui eût donné des gages certains de cette fidélité qu’il exigeait.
Il se rendit quelque temps après chez Véryno, qui était lié avec un des membres du Directoire, et il obtint du père de Marianine qu’il fit dos démarches pour lui procurer un brevet d’oflicier, ainsi qu’une recommandation pour le général en chef des armées d’Italie.
Il demanda le secret à Véryno, et s’occupa des préparatifs du départ, en tâchant de les dérober à l’œil pé nétrant de sa mère.
Jacques Butmel reçut une seconde fois l’ordre de se tenir prêt à accompagner Tullius, qui n’attendit plus que l’arrivée du brevet.
Marianine ne pouvait douter de l’amour de Tullius; mais, lorsqu’elle apprit ses projets, elle versa des larmes bien amères qu’elle dévora en secret.
Madame de Béringhcld ne tarda pas à s’apercevoir, comme le lui avait prédit le père de Lunada, que l’enfant qui à six ans passait dix fois en une heure d’un jeu à un autre, qui à huit ans ne trouvait plus rien pour satisfaire son ardeur, qui à douze ans dévorait les sciences, à dix-huit ans serait las do l’amour; que, altéré de gloire, il finirait par convoiter la puissance; et qu’à trente ans il inourraitde chagrin, si quelque chose d’immense n’engloutissait alors son activité, son ardeur pour l’inconmi et les grandes choses.
Aussi le bon père avait-il dirigé l’esprit de Bérin-
gheld vers les sciences naturelles, qui, olTrant toujours des découvertes sans fin, pourraient le tenir en haleine.
Pour le moment, Tullius en était arrivé à désirer la gloire, et sa mère comprit que rien au monde ne l’crnpêcherait de quitter une vie paisible qui ne serait jamais en harmonie avec son caractère.
Un soir, elle fit appeler son fils, qui, toujours enseveli dans une rêverie profonde, ne pouvait chasser Marianine de la place qu’elle occupait dans son cœur.
Béringheld trouva sa mère assise au coin de l’énorme cheminée de sa chambre à coucher; elle ne se dérangea pas, Cf, montrant du doigt à Tullius une chaise placée à l’autre coin, elle le força à s’y asseoir par un mouvement impératif plein d'une solennité que Tullius ne connaissait pas à sa mère.
— Mon fils, vous voulez abandonner votre mère, votre mère qui vous aime tant!... Je le sais, dit-elle en apercevant un geste de son (ils, je ne puis l’empêcher, mais je dois m'acquitter d’un devoir que j’ai juré de remplir. Le jour que je vous mis au monde, le mystérieux protecteur de notre famille m’a enjoint de vous redire en son nom des paroles que je n’ai entendues qu’une seule fois sortir de sa bouche, et qu'il m’avait prévenue que j’oublierais jusqu’au jour oh vous témoigneriez le désir de vous livrer à des dangers inévitables : écoutez-les, mon fils. Je vais vous répéter ces mémorables paroles qu’il m’est permis de me rappeler aujourd’hui, parla puissance invisible qui m'a dominée jusqu’à ce jour.
' Les voici.
A ce moment, madame de Béringheld se leva, se recueillit, et dit avec une émotion visible ;
€ Je puis t’empêcher de mourir, mais je ne puis t’em-
LE CENTENMRE
pécher d être tué; je ne puis veiller sur toi et te donner • i’immorlalité que si tu consens à ne point t’éloigner du château de tes pères, à moins qu’ailleurs le hasard ne nous fasse rencontrer. »
Madame de Béringheld se rassit et se tut.
Tullius, en entendant ces singulières paroles, fut plongé dans un étonnement causé en partie par l’aspect de la profonde conviction de sa mère et par l’enthousiasme que dévoila son regard.
Il voulut 1a questionner; elle fit signe de la main qu’une émotion trop vive l’empêchait de répondre.
La douleur que madame de Béringheld témoigna aurait sans doute arrêté son fils, beaucoup plus que l’avis bizarre qu’il crut émané de Béringheld le Centenaire ou de l’être qui portait ce nom ; mais peu de temps après cette scène, Tullius reçut de Paris un brevet de capitaine et une lettre irès-fiatteuse qu’il devait remettre à Bonaparte; alors son départ fut irrévocablement décidé, et il résolut de soutenir le choc que les adieux de sa mère et ceux de Alarianine devaient lui faire attendre.
Il est cinq heures du soir : madame de Béringheld est debout sur le perron du château; elle regarde tour à tour la place que son fils vient de quitter et le chemin qu’elle a parcouru avec lui : le château, la campagne, la nature lui paraissent vides; elle n’est plus où est son fils, mais son âme le suit; les pleurs sillonnent les joues de cette mère désolée.
— Je l’ai vu pour la dernière fois, se dit-elle; je mourrai sans le revoir!...
Et elle rentra le désespoir dans l’ânic.
Au dinor, quand elle verra la place vide de son fils, elle dira pendant plusieurs jours qu’on aille l'avertir; elle entrera dans sa chambre comme pour le chercher;
LE centenaire
la cloche de la grille ne pourra pas désormais être agitée sans qu’elle tressaille; on ne tirera pas un seul coup de fusil dans les montagnes sans qu’elle pense à son fils; les journaux seront lus avidement, et, encore plus souvent, son oratoire la verra priant pour que la guerre épargne l’amour de scs regards; elle n’aura plus qu’une pensée, et cette pensée sera triste; enfin elle ne vivra pas longtemps, parce que le chagrin la dévorera.
En ce moment elle pleure; elle ne pleurait pas quand elle a embrassé son fils, parce que Tullius a couvert le visage maternel de larmes sincères, et que l’œil sec de sa mère l’a effrayé; il a chancelé, mais le bruil’du fusil de Jacques l’a rendu à lui.
Alors sa mère l’a escorté jusqu’aux montagnes : elle n’était pas fatiguée en le suivant; ce n’est qu’en revenant que ses jambes ont plié sous le fardeau de sa douleur, car ces mots : Adieu, ma mère ! retentissent toujours à son oreille, ainsi que le triste accent et le bruit des derniers pas de son fils.
Pauvre mère!...
Chaque nuit et chaque aurore verront ses larmes, et son ombre réclame ici un soupir de toutes les mères qui ont connu de telles douleurs.
Une autre scène presque aussi terrible, — qui osera prononcer entre ces deux douleurs? — attendait Tullius sans qu’il s’en doutât.
La timide Marianine a pleuré solitairement; elle n’a pas importuné son jeune ami de ses larmes, car elle a compris que son amant devait aimer la gloire; alors elle a pleuré, sans cependant vouloir le détourner de ses projets.
Mais peut-elle renoncer à le voir avant son départ?
Non, non, elle veut jouir de la douleur de son dernier regard; et, jalouse de l'amour maternel, Marianine,
usant de l’adresse naturelle aux amants^ s’est informée de Jacques par quel chemin delà montagne Béringheld, son cher Béringheld, doit passer.
Le chemin se trouve situé non loin de cette roche, témoin de leur premier baiser : alors Marianine s’est échappée delà maison paternelle; et, longtemps avant que 13éringheld soit sorti du château, elle est assise suç le banc de pierre; elleyattend le passage de son bien-aimé, en prêtant l’oreille au moindre bruit.
On était dans la froide saison de l’hiver, aux premiers jours du mois de janvier 1797.
Un reste de lumière blanchâtre, fruit des derniers rayons du soleil qui glissaient sur la neige, éclairait le deuil de la nature : Marianine tremblait et brûlait à la fois; le torrent glacé avait cessé de murmurer; les bergers ne répétaient plus de joyeux refrains; tout était en harmonie avec la situation de son âme : la nature semblait participer à son chagrin par ce manteau de neige, comme jadis à sa joie parles teintes pures et délicates de l’aurore.
Pendant que Marianine attend, les pieds dans la neige, Béringheld marchait vers les montagnes en s’étonnant de n’avoir pas vu cette Marianine qui lui avait témoigné tant de tendresse; cette désertion le confirmait dans scs terribles résolutions d’oubli; et, dévorant en silence cet affront, il laissait parler Jacques, qui calculait les distances et les jours pour savoir à quelle époque ils seraient arrivés à Vérone, théâtre de la guerre, et s’ils pourraient prendre part à la bataille annoncée.
Béringheld gravit la montagne; alors ses pas sont facilement distingués et une voix douce s’écrie : .
— C’est lui!...
Après avoir pensé que Marianine l’abandonnait et avoir bu tout un calice d’amertume, au moment où Bé-
160 LE CENTENAtKE
riiigheld en épuiaail la lie, entendre celle voix à celte ’ place fut pour lui une sensation poignante,
Encet instant la lune, paraissant à l’horizon, couvrit, comme par enchantement, les vastes rochers d’une écharpe de lumière large et argentée, que Jes reflets dos glaciers et des neiges diapraient des plus douces couleurs.
L’émeraude, le saphir, les diamants et les perles ornèrent l’aurore de ce beau soleil des nuits, qui vint éclairer la scène des adieux de l’amour.
Marianine fit remarquer à liéringheld ce merveilleux spectacle, et ses yeux, pleins d’amour, suivirent la course de celte belle planète lumineuse.
— Tullius, la nature a toujours déployé ses richesses jiour nous, elle applaudit à nos amours.
— Et tu étais là!.,, s’écria Béringheld.
— Oui, j’y étais, répondit elle, attendant le dernier regard que tu jetterais sur ta pat! ie, afin de mêler à ce saint amour le souvenir de Marianine, de Marianine qui t’aimera toujours!... qui t’aime, un peu pour elle, dit-' elle en souriant du sourire des anges, mais encore plus pour toi!... qui te pardonne de préférer la gloire des armes à l’amour, et qui a tâché, Tullius, de te dérober la vue de ses. larmes.
— Marianine!... s’écria Tullius ébranlé, mais s’endurcissant pour ne pas le faire paraître, je réponds a tant d’amour que je veux t’oublier, que je le lâcherai du moins! Quant à loi, Marianine, je t'ordonne de ne plus penser à moi.
A ces mots la belle enfant se mit à pleurer en regardant son ami avec effroi.
— Mon’l’ullius, dit-elle, je t’aime!...
— Marianine, tu le crois, tu es de bonne foi en ce moment; mais dans quelques années tu ne m’aimeras
plus, et... j’ai rêvé un amour éternel! cet amour n’est pas dans la nature de l’homme, qui reçoit à chaque minute une nouvelle existence; ainsi ne cherche pas à m’être fidèle... je ne l’exige ni ne l’attends de toi.
Marianinc, loin d’être brisée par de si cruelles paroles, sembla trouver en elle-même les ressorts d’une énergie nouvelle, et, saisissant la main de Béringheld, elle s’écria avec une voix qui peut passer pour le cri sublime de la vérité et du sentiment outragé :
— Béringheld, par cette lumière pure qui va se couvrir d’un nuage, par ces rochers immuables, par cette place sacrée pour moi, par toute la nature, je jure de n’aimer que toi! c’est sur cet autel, éclairé par l’astre des nuits, que je me fiance à toi pour jamais... Va, fùt-ce dans vingt ans, tu retrouveras Marianine fidèle, si la douleur d’être séparée de toi ne l’a point fait mourir. Adieu 1...
Et aussitôt la jeune fille, laissant parler tout son amour dans un dernier regard, s’échappe avec la légèreté d’une gazelle.
Béringheld resta tout ému de cette sublime protestation contre ses odieux soupçons, protestation que la jeune fille prononça avec un noble enthousiasme et que solennisait encore la scène majestueuse qui entouraitjes deux amants.
Jacques vit des larmes couler sur les joues du jeune soldat :
— Général, lui dit-il, à la gloire!
Et, marchant avec enthousiasme au pas de charge, il entraîna Béringheld.
- BATAILLE DE RIVOLI — BATAILLE DES PYRAMWES LE CENTENAIRE AL’X PYRAMIDES
Le 13 janvier 1797, au matin, Jacques et le capitaine Béringheld arrivèrent à Vérone, et TuMius se présenta sur-le-champ au général en chef.
Bonaparte était à la veille de livrer la bataille de Rivoli; il consultait la carte, lorsque le jeune Béringheld entra dans son cabinet en présentant la lettre du membre du Directoire.
Le général leva la tête et resta frappé delà singulière physionomie de Tullius.
Il lut la lettre, grava le nom et la figure dans sa mémoire; et, quittant un instant sa méditation guerrière, il se mit à questionner Béringheld.
Nous ne ferons point parler ici Bonaparte; qu’il suffise de dire que le général prit une haute idée de celle jeune tête : il le plaça dans la quatorzième demi-brigade, lui donna un mot pour se rendre à son poste, qui était à Rovina, et le quitta'en lui disant :
— Monsieur, j’espère que nous nous reverrons. A demain.
Par une circonstance des plus singulières, Béringheld justifia dès le lendemain l’horoscope que Bonaparte venait de tirer.
Le jeune sous-lieutenant se trouva faire partie du
LE CE.NTENAIRE
corps d'armée qui, à la bataille de Rivoli, attaqua sous Joubertla gauche des Autrichiens.
L armée française était assise sur trois collines
française défendait à droite les hauteurs de San Marco, que l’ennemi s’efforçait de reprendreeux autres brigades occupaient les hauteurs de eauch ' appelées Trombalaro et Zoro, enfin la quatorzièL tud-’ gade ce ledeBenngheld, futportée au centre, à Rovina La bataille commença. - «ovina.
San^fiovTn"^''''^''' autrichiennes, déjà repoussées sur forces ’ occupaient une bonne partie de nos
Un bataillon dans lequel se trouvait Béringheld enrainc par l’ardeur du débutant et de Jacques qui ne
A ce moment, la colonne autrichienne de Liptav attaqua les F rançais de gauche avec des forces supèriLres •
ï; 'joi protégeait ce mouvement'
les Autrichiens prirent en liane une brigade qui, pou^ n être pas coupce, lut obligée de rétrograder.
Alors la quatorzième brigade fut débordée à sa gauche e pour se rclranclier sur la droite, qui se mainteuaii’ elle fut dans la nécessité d’abandonner la compa-nié commandée par Béringheld. ®
Ce dernier, séparé avec une poignée de braves, entra dans San Giovanni par un effort inouï, et s’y défendit avec une intrépidité, une chaleur de courage, qui arrêtèrent les Autrichiens.
Bonaparte voyait la conséquence funeste que ce débordement de la gauche de sa ligne pouvait amener.
B quitta la droite et accourut pour réparer le mal car il ne s’agissait rien de moins que d’empêcher une'colonne ennemie de déboucher sur le plateau de Rivoli.
LE CENTÜNAIRE
Apercevant l’ennemi déborder, il ne concevait pas ce qui pouvait faire un obstacle à ce que Liplay triomphât; et, tout en envoyant l’infatigable Masséna avec sa trentedeuxième brigade, Bonaparte, ayant laissé la droite et le centre de l’armée qui Iriomphaient, examinait ce qui occupait l’ennemi autour de San Giovanni.
C’était Béringheld qui défendait le village, et Berlhier qui, à la tète de la quatorzième, maintenait cette position, en envoyant d’autres bataillons pour soulenir Béringheld. Masséna vint les dégager, et l’on rétablit le combat par une brillante résistance.
Berthier, Masséna et Joubert présentèrent le jeune oflicier à Bonaparte, quand ce dernier arriva dans cet endroit pour changer de position, par suite de la retraite de l'ennemi.
Le général en chef sourit en reconnaissant le jeune homme de la veille.
Celte conduite ferma la bouche à ceux qui éprouvaient la tentation de murmurer de la nomination parisienne du jeune Béringheld au grade de sous-lieutenant.
Ce fut à ce combat de San Giovanni que tout le bataillon donna à Jacques Butmel le surnom de Lagloire, qui lui resta.
Cette campagne fut terminée par la paix de Campo- Formio.
Le jeune Béringheld revint à Paris avec le général en chef, et il vit les honneurs que l’on décerna à cette armée de héros dont il avait fait partie.
Béringheld habita le brillant hôtel de sa famille; il y reçut le général en chef, qui, dès lors, méditait son expédition d’Égypte.
Il avait jugé Béringheld, et il ne lui cacha pas son dessein, en lui disant qu’il comptait sur lui en qualité de chef de bataillon.
Tullius lut ébloui de l’idée d’aller visiter cette terre
antique et glorieuse, et il accepta avec joie l’offre de son général...
Le voici maintenant sous le ciel brûlant, sous le ciel d’airain de l’Égypte.
La bataille des Pvraniides vient d’être livrée: il est neuf heures du soir; le canon a cessé de gronder; les cris de victoire retentissent et les rappels se font entendre.
Le colonel du régiment de Tullius a succombé.
Bonaparte, témoin de la belle conduite de son aide de camp, lui a attaché les épaulettes du colonel expiré, puis il a ordonné à Béringheld de poursuivre les fuyards et de revenir bivouaquer à Giseh.
Les mameluks combattent en fuyant; mais le terrain, surtout devant les fameuses pyramides, est jonché de leurs corps.
Tullius passe sans saluer l’antique monument qui fatigue le génie des ruines; tout entier à son devoir, il court, il vole et dissipe le reste des ennemis qui se retirent au loin.
Lorsque Béringheld eut disposé son régiment, que toute l’armée eut bivouaqué, il retourna vers le général en chef, fit son rapport et assista au repas où il reçut les louanges des divers généraux, et l’amical serrement de main, beaucoup plus précieux, du général en chef, qui confirma sa nomination au grade de colonel, en faisant observer que Béringheld n’était pas majeur.
Mais aussitôt que Tullius a rempli ses devoirs, il s’échappe, laisse l’armée dormir, et revient vers les pyramides, attiré par son génie et son goût pour le grand et le sublime.
La nuit brille de tout l’éclat des nuits de l’Orient, et
LE CENTENAIRli
rien n’interi'ûiiipil le silence auguste de la nature, si ce n’est les derniers soupirs que rendent les mameluks dépouillés.
A mesure que Tullius avance, ses idées s’agrandissent; ces énormes monuments qu’il a vus depuis le commencement du jour croissent encore à scs regards et dans son imagination; à peine s’il prend garde aux cris des blessés, que l’on n’est pas encore venu chercher ou ' que l'on a oubliés.
Il s’assied sur les débris d’un caisson et s'abîme dans une rêverie profonde en contemplant ces orgueilleuses cimes qui diront éternellement que là fut le peuple d’Égypte.
Ce spectacle, qui intéressera tous les hommes, ne devait être rien en comparaison de celui qui vint s’offrir aux regards de Tullius.
Il était plongé dans la méditation et ne voyait que cet audacieux sommet dont la silhouette échancrait si nettement le sombre azur des deux, lorsqu’un léger bruit se fit entendre vers la base de la pyramide; il lui sembla qu’elle parlait.
Il abaisse sa vue et n’ose en croire son œil!...
L’être indéfinissable que Marguerite Lagradna, que Butmel, que sa mère lui ont si bien décrit est debout au pied de l'immense construction, et le regard du vieillard semblait dire :
— Je durerai tout autant!
Béringheld reste immobile de stupeur en le voyant disparaitre sous le monument en entraînant de chaque main un mameluk blessé.
Sans témoif^rier aucune émotion de leurs cris déchirants, l’impitoyable vieillard les traine dans le sable, qu’ils saisissent en vain.
Le vieillard achevait son quatrième voyage, et déjà
LE GENTENAIBE
les souterrains de la pyramide contenaient huit mamelucks; en ce moment le jeune Béringheld s’approche afin d'examiner son ancêtre, si par hasard il revenait une dernière fois ; tout à coup il entend des cris déplorables sortir sourdement de l’ouverture du vaste monument, et tout rentre bientôt dans un silence solennel.
Une horreur indéfinissable s’empara de Tullius; l’idée de la mort ne l'avait pas épouvanté sur le champ de bataille inondé de mourants; et, bien que ces mameluks dussent inévitablement périr de leurs blessures, car on avait emporté tous ceux dont l’état laissait quelque chance de guérison, leurs cris de désespoir et de rage ne laissaient pas de l’émouvoir.
Ces cris, suivis d’un profond silence, remuèrent toutes ses fibres, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
Les histoires racontées par Lagradna revinrent s’ol.frir à sa mémoire; l’idée que cet homme pouvait vivre depuis quatre siècles prit de la consistance, et cette tradition ne lui parut plus une chimère.
Au bout d’une grande heure, qu’il passa tout entière à réfléchir sur cette scène étrange et à contempler la pyramide, il vit paraître une ombre énorme qui se projetait en avant, et, s’étant retourné, il se trouva face à face avec un homme qui ressemblait parfaitement au portrait de Béringheld-Sculdans, surnommé le Cente- ' naire.
Le premier mouvement de Tullius à l’aspect de cette masse immobile fut de reculer de quelques pas.
— Le sort t’a protégé jusqu’à ce jour, mais il peut se lasser. Tullius I Tullius! il est encore temps de suivre mes avis!...
Ces mots, sortis de la large bouche de cet étrange personnage, vinrent frapper l’oreille de Tullius, qui resta
cloué commo par l’effet d’un charme; mais, quand le nuage étendu sur ses yeux se fut dissipé, il chercha en vain le grand vieillard.
Le Centenaire avait disparu.
Béringheld se frotta les yeux comme s’il sortait d’un songe, ou comme si l’éclat insolite de ceux du Centenaire les eût fatigués.
Il revint à son quartier en croyant toujours voir cette magnifique pyramide humaine pliant sous le faix de trois siècles.
^ Le feu sec et flamboyant de son œil infernal, les mouvements lents et solennels de cct être bizarre, avaient tellement frappé son imagination, qu’il ressentait une fatigue nerveuse dans tout son corps.
Il arriva harassé, et dans son sommeil il retrouva le Centenaire.
Tullius avait trop bien reconnûtes traits originaux et presque sauvages tracés sur le portrait de Sculdans le Centenaire, pour se refuser à croire que c’était ce personnage qu’il avait contemplé la veille.
Mais, voyant une impossibilité trop forte à ce que deux êtres se ressemblassent à un tel degré de perfection physionomique, et en retrouvant cet être avec les mêmes cheveux blancs et la même caducité que Lagradna avait contemplée alors qu’elle était jeune, Bôringheld dut être en proie à la plus violente curiosité, car il ne pouvait plus douter de ce que son œil avait contemplé.
Cette aventure singulière attira toute son attention, quoiqu’il fût à l’aurore de ses désirs de gloire, d’ambit ion et de pouvoir.
LE CF.NTENAIRE
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BKlllNGIlIXD lîN SVn:E — LA PESTE DE JAFFA — ENCORE LE CENTENAIRE — TCLLltS EN FRANCE
Cependant lîéringhcld, emporté par le mouvement rapide de la guerre et par le torrent dos idées de grandeur qui l'assaillaient, fut tiré de ses méditations par les dangers croissants, par la nécessité de se trouver sur les champs de bataille, et surtout par la détresse de nos armées.
Sans oublier le dentonaire, il n’y pensa plus aussi souvent.
Le général en chef avait porté la guerre en Syrie, et l’clTroyable fléau de la peste se déchaînait sur nos armées.
Un ancien couvent de moines grecs, situé sur une hauteur auprès de Jaffa, servit d’hôpital principal, et la garde en fut confié au colonel Béringheld.
Il déploya, dans cette chargedangereuse.danscedan* ger qui n’a pas d’érlat, un courage vraiment héroïque.
Ce vaste monastère était ruiné, il n’en restait que l'église.
Ce fut là que l’on transporta les malades dont on n’espérait plus la guérison.
La nef offrait un spectacle où toutes les douleurs et tous les sentiments de la nature humaine se réunissaient pour élever un temple à la souffrance.
Sur les carreauK-disjoints, chaque pestiféré s’était fait une petite place.
Là, enveloppés dans des manteaux, couchés sur uno paille infecte, ces Français, loin de leur patrie, se livraient au plus sombre désespoir.
Les figures livides de ces guerriers, qui tremblaient devant une telle mort, formaient le tableau le plus terrible qui se soit présenté à l’imagination des bomines.
Los cris ne retentissaient que faiblement sous cette voûte qui jadis répétait les prières des cnioyers. Aujourd’iini la prière est vaine, et la voûte ne laisse point monter jusqu’à Dieu les vœux des mortels.
Le jour se glisse à peine par des croisées à ogives; il répand sur CO vaste tombeau une faible lumière, et les cris des oiseaux réfugiés dans les sommités de ce bâtiment trois fois séculaire se mêlent aux plaintes des enfants de la France.
L’un, dans un coin, appuie sa langue desséchée contre les parois humides, afin de trouver une fraîcheur qui calme sa souffrance.
Lu autre, assis sur son séant, garde la même attitude : il se tait, ses bras sont croisés, son œil regarde la terre, et sa sublime résignation fait frissonner d’horreur, par l’ensemble imposant d’une douleur toute romaine on plutôt toute françai.sc.
11 est âgé, il sait souffrir.
Plus loin, un jeune homme penche sa tète affaiblie; il va rendre le dorniersoupir.il a la main sur son sabre, il essaye de sourire, et ce sourire de jeune homme déchire l'àmeautantque la sombre résignation du vieillard.
11 en est un qui cherche la main de son compagnon d’armes pour lui dire adieu; il prend cette main, il la tonclie, elle est glacée ; son ami est mort; il va le suivre.
ün vieux soldat s’écrie doulourousement :
— Je ne verrai plus la France.
üii jeune tambour répond :
— Je ne verrai plus ma mère!
— A boire! de l’eau! crie un groupe altéré, qui se lève en rnasse^ et réclame avec une fureur sauvage un Ibibic allégement à ses maux.
Non loin de ce groupe en furie, qui semble soulever le marbre d'une tombe commune, on entend des guerriers qui lancent des quolibets et des plaisanteries, afin que le génie de la nation apparaisse même dans la tombe.
L*n concert de plaintes se mêle à ces divers tableaux : il semble que chaque pierre parle, que chaque pilier réponde, et cette, multitude de têtes endolories et expirantes donne une sorte d’image des enfers, une grande vision des palais de Satan.
Quelques-uns meurent en se serrant la main, d’autres en s’embrassant. Deux ennemis se réconcilient et ont l’un de l’autre des soins qui attendrissent.
On expire en criant : — Vive la France 1 d’un autre côté : Vive la république! et ces cris de triomphe contrastent avec le silence de mort qui règne dans d'autres parties de l’édifice.
Pour compléter le tableau des sentiments humains, on voit des soldats compter leur argent et le faire résonner.
On aperçoit avec peine deux mourants qui se disputent de 1a paille ou de l’eau; d’autres qui s’empressent d’hériter de ce que laisse leur voisin ; ils meurent en recueillant l’eau cilernée, et ce précieux héritage passe de rang en rang jusqu’à ce que celui qui a le plus longtemps résisté l’ait absorbé avant d’expirer lui-même.
On respire un air de feu; on n’entendque dess.mpirs, on ne voit que la mort, et cette mort pâle et affreuse^ qui s’avance à pas lents.
C’est le palais de la Douleur : des mourants sur des cadavres.
Béringheld parcourt ce champ funèbre en versant le baume dos consolations; il est béni par les mallioureux qui l'entourent.
Au milieu de ce tableau, on voit une femme pleine de sensibilité qui s’est dévouée au culte de la souffrance, et qui prodigue ses soins touchants; elle apparaît comme une divinité, elle recueille une ample moisson de louanges et de touchantes expressions de reconnaissance.
Le soleil glisse quelques-uns de scs rayons mourants sur cette scène d’horreur; bientôt la nuit d'Orient vient apporter une fraicheur accueillie par un concert d’exclamations.
Béringheld est sorti; il regarde le ciel.
Son âme, brisée par l’aspect des douleurs humaines, cherche un instant de relâche; il s’assied sur une colonne en ruines, en attachant son œil sur le las de morts que l’on sort du couvent et que l’on brûle.
A ce moment, une exclamation partie du poste qui est à l’entrée du couvent lui fait retourner promptement la tête, et il aperçoit le Centenaire se glisser dans l’asile de la souffrance, semblable à une ombre qui sort de la tombe.
Béringheld rentre dans le monument pour être témoin de l’étonnement général produit par l’aspect de cet être bizarre qui réussit à faire taire tous les sentiments, les réunissant dans un seul qui n’abandonne jamais l’homme : la curiosité.
Le Centenaire est^ au milieu de ce temple de la mort; il place sur un débris d’autel un grand vase dont il allume le contenu, la flamme brille, et l’air se purge des miasmes pestilentiels qui l’épaississent; cette lumière
bleuâtre se reflète sur le visage de l’inconnu. Le colonel eiïroyé remarque la chair cadavéreuse et les rides séculaires du vieillard immobile et muet, qui remue la liqueur enflammée; elle change l'atmosphère, et les mouvements, l’attitude do l’étranger lui donnent l'air d’un Dieu.
Lorsque l’air est devenu pur, le grand vieillard parcourt les rangs en distribuant de faibles portions d’une liqueur contenue dans une grande amphore antique, qu’il tient sans peine et qu’il remue avec une facilité qui donne une haute idée de sa vigueur.
Béringheld n’osait le troubler dans ses fonctions; bientôt il tressaillit en 1e voyant s’avancer vers lui.
Son ancêtre a en effet visité chaque soldat, il est à dix pas de Tullius; il s’approche, et, lui jetant un sourire glacial, il lui dit ;
— Imprudent!
Puis, détachant le manteau bleu qu’il avait sur ses épaules, il en enveloppa son descendant, en ajoutant :
— Avec cela, tu ne crains plus rien.
— Qui es-tu? lui demanda le colonel stupéfait.
A cetle interrogation , le vieillard regarda Béringheld de manière à le fasciner et à le rendre immobile; il lui tendit la main, prit la sienne et répondit :
— L’immortel I
Cette voix foudroyante retentit sous la voûte, qui parut s’ébranler.
Qu’on ne s’étonne pas de la stupéfaction de tous ceux qui voyaient cette étrange créature, car l’homme le plus hardi se sentait envahi par un sentiment dominateur qui semblait s’échapper du corps de ce personnage magique, et distiller la terreur par un fluide invisible et pénétrant.
Néanmoins, Béringheld fit la démonstration devou-
LE CENTENXIKE
loir suivre le vieillard, qui se disposait à visiter de nouveau chaque pestiféré; mais l’inconnu, arrêtant le colonel par un mouvement de main, lui dit de sa voix sépulcrale :
— Restez là! moi seul puis maintenant parcourir cette enceinte.
En effet, il ordonna à la femme, aux soldats et à toutes les personnes qui n’étaient pas malades, et qu’il désignait par un mouvement impératif de sou index, de sortir sur-le-champ.
11 demeura seul avec les pestiférés, car il ferma la porte.
Le groupe de ceux qu’il venait de renvoyer entoura le colonel, qui, en proie à une rêverie profonde, ne s’apercevait pas de l’odeur insolite, inconnue et pénétrante, qui s’exhalait de son manteau.
Chacun regardait Tullius dans un silence curieux ; et l’impression produite par l’aspect de ce vieillard dura une partie de la nuit, jusqu’à ce qu’un soldat s’écria :
— Quel regard !
— Il m’a fait mal, dit la jeune femme.
— Il vous ressemble, colonel, continua un adjudant.
Uéringheld frissonna.
— Il a au moins cent ans, dit un de ceux qui transportaient les cadavres.
— Qui est-ce? demanda une autre personne.
— Béringheld ne répondait pas.
4 ce moment, la porte s’ouvre, le grand vieillard paraît; il est accablé de fatigue : son œil est terne, ses traits sont décomposés. 11 pousse un soupir, et sans faire attention à ceux qui le regardent, il traverse le groupe qui se partage respectueusement, et il dit d’une voix éteinte :
— Ils sont guéris.
Puis il marche d’un pas lent vers le chemin de la montagne et disparait.
Tremblants pour la vie des malades, tous s’empressent d’entrer dans la néf de l’église : un silence effrayant régnait, et, à la lueur du point du jour, on vit chaque soldat étendu.
On s’approche et l’on distingue le léger souffle d’un doux sommeil; une teinte de santé, l’absence des douleurs, brillaient sur, leurs visages moins pâles, et tous avaient au bras droit une incision cruciale bouchée avec une substance noire, en qui l’on reconnut du papier brûlé.
L’air est pur, une odeur légèrement sulfureuse règne dans l’édifice, et le spectacle terrible qui, peu d’heures avant, terrassait l’imagination, a cessé tout à fait.
Un soldat s’éveille, se lève, prend ses vêtements, s’habille, et, lorsqu’on court à lui, lorsqu’on l’interroge, il ne répond rien, s’étonne des questions, ne comprend pas comment on lui a fait une incision, et ne sait qu’une seule chose, c’est qu’il est guéri, lien est ainsi de tous, et les huit cents soldats sortent, se rangent en bataille, et baisent tous la main de leur colonel.
L’étonnement le plus grand s’empara de ceux qui ne pouvaient douter d’avoir vu le vieillard; on se rendit au quartier-général, où des récits plus ou moins fabuleux furent répandus sur celte apparition et sur cette nuit mystérieuse.
Tous les soldats qui avaient quelque atteinte de la maladie se rendirent à l’église, et l’influence de l’air qui y régnait, celle des fluides bienfaisants dont le vieillard avait chargé les murs, firent disparaitre les symptômes de la peste.
Ce fut vers cette époque que la maladie s’arrêta.
Le général en chef était seul dans son cabinet, lors-
que le colonel vint lui faire part de cette singulière aventure^, en lui cachant toutefois ce qui concernait les faits qu’il connaissait dès son enfance^ et ce qui se rattachait à sa famille.
— Colonel^ dit le général en attirant Béringheld dans un coin J’ai vu ce vieillard; c’est à lui que je dois... bien des avantages... ajouta le général avec ce regard perçant qui le distinguait du reste des hommes; mais^ dit-il encore^ vous lui ressemblez^ colonel!!
— C’est vrai.
— Quel homme!. . . et quel regard! répondit Bonaparte. Ce sera la seule fois de ma vie que j’aurai tremblé!. . .
Nous n’entrerons pas dans le détail des faits qui se passèrent en France et en Europe depuis le retour do Bonaparte jusqu’à la guerre d’Espagne; seulement nous dirons succinctement ce qui se rapporte à notre héros.
On sait que Bonaparte affectionna beaucoup ceux qui le suivirent en Égypte.
Béringheld fut successivement nommé général de brigade et général de division.
Lorsque le consul parvint à l’empire, Béringheld lui servit souvent d’ambassadeur dans diverses cours de l’Europe.
Ce fut alors que noire héros; arrivé à un haut point de puissance et de célébrité, jugea par lui-même de ce . qu’était la vie des grands.
En atteignant le but de tous ses vœux, il tomba dans le dégoût des choses humaines, et il s’aperçut que, sur le premier trône du monde, avec autant de pouvoir et de gloire qu’on pouvait en désirer, on restait le même homme qu’auparavant; que rien ne variait la vie; que, pour nous servir de ses expressions, le boire, le manger, le sommeil d’un souverain étaient identiques avec